‹ Notice biographiqueChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

!Mgr Coiiroy. — ^Mgr Sraeulders. — Le premier cardinal canadien, — Les fêtes cardinalices. — Discours de S. E. le cardinal Taschereau, — Voyage à Rome pour recevoir le ciap^du.

Deux délégués ont été envoyés de Rome au Canada, depuis que Mgr Taschereau occupe le siège épiscopal de Québec. Le premier, on l'a vu, fut MgrConroy, évêque d'Ardagh. Il débarqua à Québec, en mai 1877, et fut reçu avec toute la pompe et la solennité dues à son rang. Après avoir été, pendant quelque temps, l'hôte de Tarcheveque de Québec, il habita une maison

située sur le chemin Saint-Louis ; mais il fut obligé, à cause de la multiplicité des affaires qui lui aiTi\^aient, à tout instant, des États-Unis et du Canada, de s'absenter souvent, et surtout de travailler plus que ne le permettait l'état de sa santé. Quelque soit le jugemient que l'on porte sur les résultats d'une mission qu'au reste il n'eut pas le temps de terminer, Mgr Conroy a laissé le souvenir impérissable de sa science ecclésiastique, de son tact, et de son éloquence. Il ne cachait pas la haute estime qu'il avait conçue des lumières et des connaissances approfondies de l'Archevêque de Québec, de ses vertus solides et de sa droiture d'intention. Il lui donnait, nous en avons été le témoin, de nombreuses marques du pjrofond respect qu'il avait pour lui. Il l'aiuiait véritablement et le regarda.it avec raison comme son ami. Fatigué par de nombreux voyages et plus encore par les soucis inhérents à sa délicate mission, le prélat fut bientôt à bout de forces, et, le 28 juin 1878, se trouvant alors à Halifax, il écrivait à l'archevêque de Québec :

" Je suis accablé par le pesant fardeau dont on a chargé mes faibles épaules. Je souffre de mon isolement, et souvent je désirerais être près de vous pour confier à votre bienveillance le trop plein de mon cœur. J'ai besoin de vos prières et de vos sympathies, atin que je puisse souffrir mes petites épreuves pour le service de l'Église." ^

La tâche était trop lourde pour Mgr Conroy, et bientôt après avoir écrit cette lettre, il mourut à Saint-Jean de ïerreneuve. En apprenant cette mort aussi soudaine que lamentable, l'évêque de Poi*tland écrivit de suite à Mgr Taschereau, pour lui offrir ses condoléances. " Il (Mgr Conroy) m'a honoré, dit-il, de son amitié et en quelque chose de sa confiance. Et c'est par cette connaissance intime. Monseigneur, que j'ai su en quelle estime et affec-

1 ** I am very weary of the heavy load laideu on my weak shoulders. I feel my solitariuess very inuch, and I ofteu wish I werc near you to open my heart to your kinduess. I bave need of your prayers aud oi yoor sympathy, tliafc J may sufi'er my iittle triala for the sake of the Church. "

tion il vous regardait, et quelle considération il attachait aux vues et aux désirs de Votre Grandeur. Vous avez perdu un ami dévoué, Monseigneur, et l'église du Canada a perdu un grand appui. "

Mgr Smeulders fut le second représentant du Saint-Siège en Canada. C'était un moine cistercien demeurant à Rome.

Comme il ne parlait le français qu'avec difficulté et ne savait pas l'anglais, il ne put jouer le rôle brillant de son illustre prédécesseur. Arrivé le 21 octobre 1883, il quitta définitivement le pays le 29 décembre de l'année suivante, après avoir séjourné tantôt à Québec, où il était l'hôte des RE. PP. Rédemptoristes, tantôt à Montréal, où il locreait chez les RR. PP. Oblats.

Ce fut cette même année 1884, que Mgr Taschereau fit, comme évêque, un second \oyage à Rome où il demeura pendant sept mois. Son premier pèlerinage au tombeau des apôtres avait eu lieu en 1872, l'année qui suivit celle de sa consécration épiscopale.

Comme tous ceux qui ont vu et connu l'archevêque Taschereau, Mgr Smeulders

ne manqua pas d'être frappé par cette noble figure, et, convaincu de ses hautes capacités et de son mérite, il alla jusqu'à recommander à la Propagande de l'élever à la dignité de cardinal.

Les vœux du commissaire apostolique furent exaucés deux ans plus tard, et, le 7 juin 1886, Sa Sainteté fit entrer Mgr Taschereau dans les rangs du Sacré Collège.

" Avouons-le, dit la notice publiée dans Le premier cardinal canadien, si le Canada pouv'ait avoir quelque prétention à l'insigne honneur que vient de lui faire le Souverain Pontife, les circonstances étaient singulièrement favorables, puisque le siège métropolitain de Québec était occupé par un homme dont la vaste intelligence, la science profonde et la vertu solide ofiraient au choix du Saint-Père, un sujet tout à fait digne de revêtir la pourpre cardinalice, cette haute dignité n'étant que la i-écompense d'une vie pleine de mérite. "

Nous n'avons pas besoin de dire combien fut grande l'allégresse produite dans tout le pays par la nouvelle de cette nomination.

Protestants cornm^ Catholiques n'eurent qu'une voix pour applaudir au décret pontifical et pour faire l'éloge de Son Éminence le cardinal Taschereau.

Le Morning Chronicle de Québec écrivait, dès le 11 mars:

'' Nous croyons tenir de bonne source que Sa Grâce l'Archevêque Taschereau, de ce diocèse, va être élevé au rang de Cardinal — Prince de l'Église — par Sa Sainteté le Pape. Cette nomination ne peut manquer de plaire à tout le pays, et elle est bien méritée. Protestants et catholiques sont unanimes dans leurs sentiments de sympathie envers le noble Archevêque, dont les talents, la science et l'habileté administrative sont connus et appréciés dans le Dominion. Cette promotion est en même temps un insigne hommage au Canada, et nous prions Son Éminence de vouloir bien agréer nos félicitations. Espérons qu'il vivra longtemps pour jouir de l'honneur et de la dignité de sa haute position."

" C'est, disait de son côté le Budget, "due. heureuse rencontre que le premier

ecclésiastique canadien, choisi pour une si éminente position, soit un homme d'un aussi irréprochable passé et d'une aussi grande largeur de vue que Sa Grâce de Québec . . . Qu'il nous suffise d'ajouter que, s'il a souffert, sa récompense est comparativement d'autant plus grande. Aussi le pays tout entier, sans dictinction de races ou de croyances, s'en réjouit-il de tout cœur. Administrateur sage et prudent de son diocèse, homme d'un caractère inattaquable, doux quoique ferme, d'un aspect sévère, et cependant aussi sensible qu'un enfant, Tabsence chez lui de tout fanatisme en même temps que ses idées larges en face du progrès du siècle, l'ont rendu cher à toutes les classes et ont fait respecter son nom d'un bout à l'autre de la confédération. '*

On comprend la jubilation des catholiques, lorsque les protestants eux-mêmes se réjouissaient de la sorte et faisaient de Son Eminence un portrait si élogieux et en même temps si tidèle. Aussi les fêtes cardinalices furent-elles les plus belles 6t les plus enthousiastes qu'aient jamais célébrées

la ville de Champlain et le Canada tout entier, plus belles que la fête du deuxième centenaire, plus belles que la fête de la translation des restes de Mgr de Laval, plus belles que la fête de la Saint-Jean- Baptiste en 1880, alors que toutes les sociétés canadiennes du pays et de l'étranger étaient convoquées à un congrès solennel dans la vieille cité de Québec.

Il a fallu un long volume pour en donner un compte-rendu ; ce volume est intitulé : Le premier cardmal canadien^ et il est le digne couronnement de toutes les démonstrations et cérémonies qui eurent lieu pendant ces jours, d'universelles réjouissances. Il a porté au loin l'écho de notre joie, il a dit éloquemment à Léon XIII notre éternelle reconnaissance. C'est dans ce livre, qu'il faut lire les magnifiques et importantes adresses présentées à Son Éminence par les deux Chambres de la Législature provinciale, par le clergé, la Société de St-Jean-Baptiste, les zouaves Pontificaux, etc., et les éloquentes réponses du premier cardinal canadien.

Le comte Charles Gazzoli, garde noble et délégué officiel du Saint-Siège, vint remettre la calotte à Son Éminence. Mgr Henry O'Brien, camérier secret du Pape, fut, après lui, porteur de la barrette rouge ; et Mgr Lynch, qui avait donné l'onction épiscopale à Mgr Taschereau, lui remit aussi, le 21 juillet, l'insigne de la dignité cardinalice. Un grand banquet suivit l'auguste cérémonie qui venait d'avoir lieu dans la basilique de Québec et plusieurs discours y furent prononcés. Celui du cardinal fut, sans contredit, le plus remarquable ; nous le citons presque entier ; s'il terminait admirablement ce banquet, il terminera encore mieux ce modeste chapitre :

" Au delà de deux siècles se sont écoulés, depuis que le premier évêque du Canada, l'illustre et saint Monseigneur de Montmorency-Laval, remontait le Saint-Laurent. Pendant un mois entier que dura ce voyage, il eut le loisir de contempler les deux rives de ce fleuve majestueux dont la sublime grandeur lui faisait deviner Tim-

mensité du pays qu'il devait évangéliser. Son ceil d'apôtre se fixait ardemment et avec anxiété sur ces vastes forêts, abritant d'innombrables peuplades assises à Voonhre de la onort, et plongées dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie.

" Plus d'une fois, peut-être, un nuage de découragement et de frayeur fit passer une ombre sur cette grande âme que le zèle, la foi et la charité la plus ardente ne pouvaient soustraire à l'infirmité humaine.

" Permettez-moi de vous dire une histoire, dont je ne garantis point l'authenticité, mais pour laquelle je réclame cependant une foi absolue.

" Un jour donc que Mgr de Laval avait longtemps prié, pour attirer les bénédictions célestes sur lui-même, sur ses missionnaires et sur cette innombrable multitude d'âmes au salut desquelles il s'était généreusement dévoué, un sommeil profond vint le surprendre.

" Tout à coup lui apparaît un homme portant un vêtement fait de poil de chameau et une ceinture de cuir, tel que

l'Évangile nous dépeint le précurseur du Messie. (Matth., iii, 4.)

" Ne crains point, dit-il à l'apôtre du Canada ; je suis Jean-Baptiste, le patron des Canadiens ; je suis envoyé vers toi pour te montrer ce que deviendra ce pays.

" Ouvre les yeux et porte tes regards sur les rives de ce grand fleuve. Vois-tu ces champs fertiles qui ont remplacé les forêts dont le sombre aspect t'effrayait tout à l'heure ?

" Les maisons échelonnées sur les rives, abritent des familles nombreuses et contentes de leur sort."

" Regarde ces villages rapprochés les uns des autres, entourant le temple où le Sauveur du monde reçoit les hommages des fidèles et verse sur eux les trésors de sa miséricorde et de son amour. Entre dans cette église de campagne, et admire le sentiment profond de piété de ces hommes dont la générosité n'a pas de borne, quand il s'agit de contribuer à la magnificence de la maison de Dieu.

" Dans quelques instants apparaîtra cette

ville naissante où le vicaire de Jésus-Christ a placé le siècle épiscopal que tu dois occuper. C'est là que, pendant un demi-siècle d'épiscopat,. tu travailleras à la vigne du Seigneur.

" Compte, si tu peux, les provinces et les diocèses qui sur ce vaste continent regarderont l'église de Québec comme leur mère.

"Regarde ces rochers couronnés par unecitadelle imprenable ; vois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres ; ces nombreux asiles de la piété et de la science. Vois-tu ces immenses constructions ? ce sont ton Séminaire et l'Université qui se glorifiera de porter ton nom. Écoute les accents de la joie universelle qui. dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre. Prends part avec moi à cette réjouissance. Vois-tu assis autour de lui dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au ciel pour le

remercier d'un honneur qui rajaillifc sur tout le Canada ?

''- Le Canada si petit aujourd'hui et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'étendra alors d'un océan à l'autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l'immortel Pontife qui occupera alors le siège vde Pierre, fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toutes les églises. A cette occasion, il déclarera solennellement qu'il a voulu récompenser la foi de cette jeune nation destinée à de grandes choses et son attachement au Saint-Sièare. Tels

seront alors les fruits de cette vigne que tu vas planter et cultiver. Tes sueurs n'auront donc pas été stériles.

" A la vérité, tes successeurs, comme toimême, auront des fatigues à endurer, des combats à livrer, des jours d'angoisse, des

tentations de découragement : il y aura des guerres, des luttes intestines, toutes les misères de cette vallée do larmes . . . Mais l'or s'éprouve et se purifie par le feu, et les pensées de Dieu qui permet ces épreuves, sout trop profondes pour être toujours comprises par l'intelligence humaine.

" Un siècle après ton arrivée, il y aura •une guerre terrible entre les deux plus grandes puissances du temps. Voisines sur ce continent nouveau comme sur l'ancien, elles y transporteront leurs querelles Européennes, et le Canada, après une résistance héroïque, passera sous la domination de l'Angleterre. Il y aura grande désolation dans toute la famille canadienne-française. Pour tout cœur bien né, c'est une agonie que d'être séparé d'une mère chérie. Console-toi, pauvre famille orpheline, la Providence veille sur toi, et ce sera précisément cette douloureuse séparation qui fera ton salut et ton bonheur. La France sera bouleversée de fond en comble, elle sera comme une ville bâtie sur un volcan toujours prêt à l'anéantir. Pendant ce temps, la famille

canadienne aura sans doute ses jours d'épreuves et de luttes, mais à la tempêté succédera le calme, elle grandira avec une rapidité étonnantd ; elle envahira pacifiquement ses immenses forêts, puis se répandra peu à peu d'un océan à l'autre, et jusque dans une grande république voisine ; et tout cela, parce que, sous l'égide de la puissante Angleterre, elle jouira de toute la liberté religieuse et politique qu'il est possible de désirer. Elle vivra en profonde paix avec les autres familles de diverses origines et de difiérentes croyances, et participera aux avîintages que l'union et la concorde produisent infailliblement. Ce sera juste le moment que l'iiabile Pontife qui gouverne l'Eglise, choisira, pour lui donner une marque solennelle de son affection, et acquitter une dette de reconnaissance pour les courageux défenseurs que cette nation lui aura envoyés dans les jours de péril.

" En ce temps-là, l'Empire Britannique, sur lequel le soleil ne se couchera point, sera gouverné par une Souveraine dont les vertus feront l'admiration et l'édincation

de ses innombrables sujets, en môme temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants.

" Que Dieu la conserve longtemps à leur affection !

"A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des canadiens, avait-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadiennes, qu'un coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre qui est devenue sa patrie.

J'ai fini m cm histoire.

" A vous de la juger.

" A moi de vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous l'avez écoutée "

Los fêtes étaient à peine terminées à Québec, qu'elles se continuaient à Montréal, puis h Ottawa, où le cardinal se rendit pour remettre le Palliuin aux seigneurs Fabre et Duhamel, dont les sièges venaient d'être érigés en archevêchés. Ces magnifiques cérémonies ont été les premiers actes solen-

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