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Notice biographique sur J. Duval-Jouve

Lorsqu'en 1854 quelques botanistes s'associèrent pour fonder la Société botanique de France, M. Duval-Jouve, l'un des premiers, apporta à nos confrères de Paris son adhésion et son concours. Depuis cette époque jusqu'à sa mort, il a toujours pensé que le titre de membre fon* dateur lui imposait envers notre Société des devoirs spéciaux. Chaque année, à l'époque du Congrès des sociétés savantes, il accomplissait son pèlerinage scientifique à Paris; jamais il ne manquait d'apporter à nos séances quelque intéressante communication. Le Bulletin a reçu la primeur de tous ses travaux ; il fut un ouvrier de la première heure et nous demeura toujours fidèle : il convient donc que la Société botanique conserve le souvenir de cette vie mêlée intimement à la sienne et qu'elle rende hommage à la mémoire d'un savant dont le nom demeurera parmi ceux qui nous font le plus honneur.

Duval (Joseph) naquit le 7 août 1810 à Boissy-Lamberville (Eure); son père, qui occupait une position modeste, mourut cinq ans après, victime de la brutalité des soldats alliés auxquels nos désastres avaient livré nos plus belles provinces. La pauvre mère sut réaliser assez d'économies pour envoyer au collège de Bernay l'enfant, qui faisait preuve d'une vive intelligence ; il fut convenu que l'écolier passerait le dimanche chez sa mère toutes les fois qu'il serait le premier de sa classe ; il ne fut, assure-t-on, jamais privé de cette faveur. Personne ne s'étonnera que cet élève modèle ait inspiré à ses maîtres un sérieux attachement. Il terminait ses études classiques, lorsque M. Nicolas, neveu de Frayssinous et principal du collège de Bernay, fut chargé de diriger le collège d'Arles. M. Nicolas décida la famille de son élève à lui confier le jeune homme aûn de lui faire poursuivre ses études et de lui .ouvrir la carrière universitaire.

Le jeune Duval accepta et partit pour la Provence ; il était alors âgé de dix-sept ans. La végétation méridionale exerça sur lui, dès les premiers moments, une séduction profonde. Il avait parfois employé les loisirs de ses vacances d'étolier studieux à lire les articles du Dictionnaire d'histoire naturelle de Valmonl de Bomare; peut-être tout le mérite de ce livre avait-il résidé pour lui dans l'amitié de l'auteur pour son père; toujours est-il qu'il y puisa le goût des sciences d'observation. Il conserva toute sa vie, avec un soin religieux, cet exemplaire du Dictionnaire où il avait puisé les premières notions de la connaissance des plantes.

La ville d'Arles étail alors entourée de marais que de savants colmatages ont transformés depuis en terres fertiles ; M. Duva! les parcourait souvent et rapportait de chacune de ses promenades une moisson, abondante et variée. Ayant appris un jour que le professeur de seconde s'occupait de Botanique, il lui soumet ses récoltes ; leur détermination n'était pas facile, car ni le maître ni Félève ne possédaient de flore. H. Rames baptisait les plantes qu'il connaissait ; mais la plupart demeuraient sans nom. Un heureux hasard mit un jour entre les mains de M. Duval le Prodromos theatri botanici de Bauhin; ce fut une révélation. Dès lors, Duval peut se passer de maître et se charge de déterminer lui-même ses récoltes. Ceux qui connaissent les gravures naïves de l'ouvrage de Bauhin saisissent tout ce qu'il fallut de volonté pour ne pas se décourager devant une pareille entreprise. Avec une ardeur qu'il a toujours conservée, il communiquait aux élèves qu'il avait à surveiller son goût pour l'étude, leur vantait pendant la promenade les charmes de la botanique et les égayait des anecdotes qu^il avait lues autrefois dans Valmont de Bomare. Il s'oublie souvent avec eux aux marais du Rhône, aux coteaux de Mont-Majour, aux rochers de la montagne des Cordes, et parfois le surveillant est obligé, pour éviter des reproches, d'accélérer l'allure au retour et de porter ceux des petits qui ne peuvent suivre c les grands ». Cette époque de sa vie laissa toujours dans l'esprit de M. Duval de charmants souvenirs.

La botanique n'absorbait pas pourtant tous les instants du jeune Duval et ne lui faisait pas négliger ses études classiques, la préparation du baccalauréat, qui devait lui ouvrir les portes de l'Université. Au mois de juin 1829, il est reçu bachelier : il espère dès lors qu'il pourra se consacrer plus librement à son goût pour la botanique ; mais au mois de novembre il est nommé régent de la classe de quatrième au collège de Marseille. La perspective d'habiter une grande ville ne convenait pas à ses goûts. Il part aussitôt pour Aix, et supplie le recteur de l'envoyer dans un pays montagneux. Comnie bien on pense, il ne fut pas difficile de trouver un confrère heureux de le remplacer à Marseille, et Duval fut envoyé à Castellane. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer un homme distingué qu'il se plut toujours à considérer comme son maître.

Qu'on nous permette de nous arrêter quelques instants sur un savant dont le nom est souvent cité et qui nous paraît trop peu connu. Emeric fut un travailleur et un érudit ; entré de bonne heure dans l'ordre de Saint-Benoit, d'où l'axrait chassé la Révolution, il avait conservé de son passage chez les Bénédictins un esprit de recherche qu'il appliquait surtout aux sciences naturelles et à la philosophie. Pendant plusieurs années, il fut greffier du juge de paix à Annot, dans les Basses-Alpes. Dénoncé comme ayant des écoliers qui ne payent point l'impôt au c grand

maître de l'Université i^, il fut obligé de quitter Annot et se retira à Castellane. En 1804, il fut nommé « contrôleur à cheval pour suppléer l'inspecteur de la régie )». Ëmeric entretenait des relations suivies avec Loiseleur- Deslongchamps^qui lui dut beaucoup pour la connaissance de la flore des Alpes, avec Picot de Lapeyrouse, avec Perreymond, avec Risso, avec Balbis. Pendant ses congés, il explorait les côtes de la Provence et de la Ligurie, depuis Nice jusqu'à Toulon, et ce n'était pas toujours sans danger à cette époque de guerres continuelles. Encouragé par ceux qui s'occupaient de la flore française, il donnait au Jardin du Roi une part de toutes ses récoltes. Spacb, alors jeune, faisait par lui connaissance avec la flore des Alpes. En novembre 1816, il s'ingéniait avec Picot de Lapeyrouse à fournir à Balbis des moyens d'existence. Le malheureux professeur de Turin et ses collègues se voyaient refuser par le gouvernement piémontais, leurs appointements arriérés, sous le prétexte que le gouvernement français avait à les payer.

Mais il n'était pas seulement botaniste. Il était en relations suivies avec Cordier et Blainville. Placé dans une région favorisée au point de vue des restes fossiles, il enrichissait les collections du Muséum de précieux documents, et surtout de Bélemnites, sur lesquelles Blainville avait appelé son attention.

Telle était la situation d'Emeric lorsque M. Duval le rencontra à Castellane en 1829.

Sous la direction d'un tel maître, le développement du jeune professeur fit de rapides progrès. Les deux amis passent ensemble toutes les heures de liberté à explorer la riche vallée de Gastellane, à étudier sa flore et sa constitution géologique. Emeric n'eut pas de peine à décider son élève à entreprendre l'étude géologique et paléontologique d'une région si remarquable. Ayant sous les yeux une collection de plus de 10000 Bélemnites, recueillies par son maître et par lui, Duval publia en 1841 un travail qui eût fait honneur aux maîtres de la science.

Quelques années à peine avant cette publication, les opinions les plus contradictoires régnaient sur la nature des Bélemnites. Blainville et Agassiz avaient affirmé leur véritable nature; mais il régnait encore beaucoup d'incertitude relativement à la distinction des espèces. Duval, comme le reconnut le savant rapporteur de la Commission de l'Institut chargée d'examiner son mémoire, suivit pas à pas les changements qui se manifestent dans la forme et la structure de ces coquilles ; il multiplia les coupes destinées à montrer la disposition de leurs parties constituantes et put apprécier la valeur des variations qu'on y observe. Il détermina ainsi l'influence qu'exercent les progrès de la croissance sur la configuratian de ces corps, montra que des fractures amènent souvent des déformations bizarres, accidentelles^ sur lesquelles on s'est fondé

trop souvent pour édHier des espèces. Il en réduisit singulièrement le nombre et en étudia la distribution dans les terrains crétacés des Basses-^ Alpes. Les progrès des sciences géologiques ont consacré les conclusions de ce mémoire ; malgré sa date déjà ancienne et les recherches poursuivies depuis sur le même sujet, le travail de M. Duval demeure comme un des documents les plus précieux sur la géologie et la paléontologie des terrains secondaires.

Un homme de cette valeur ne pouvait pourtant conserver longtemps la position modeste qu'il avait ambitionnée. En 1832, la volonté de ses chefs l'enleva à l'amitié d'Emeric, à la vallée de Castellane qu'il aimait tant, pour le placer à Grasse, où il fut chargé d'euseigner la rhétorique. C'est là qu'il termina ses recherches; mais, éloigné de son guide, il parcourait souvent à pied les 60 kilomètres qui le séparaient de lui, recevait ses conseils, et rentrait à Grasse au moment même où il allait commencer sa classe. C'est à la meule d'un charron, établi près du collège de Grasse, qu'il fit les coupes de ses Bélemnites.

Les plateaux des environs de Grasse fournissent moins de richesses géologiques que Castellane; au contraire, les abords même de la ville procurent les récoltes botaniques les plus merveilleuses. L'Esterel et ses gorges, avec leur flore luxuriante ; le plateau de Caussols et ses plantes subalpines, l'enlevèrent définitivement à la géologie. Notre regretté confrère ne poursuivit pas, en effet, les recherches qu'il avait commencées sur les Ammonites et les autres Céphalopodes.

En 1834, il épousa la fille du principal du collège de Grasse ; depuis ce moment, se conformant aux coutumes de quelques-unes de nos provinces, il joignit le nom de sa femme au sien : c'est du nom de Duval-Jouve qu'il signa tous ses travaux. En 1833, le ministre lui confia l'enseignement de la philosophie en même temps que la classe de rhétorique. En 1836, il alla passer sa licence es lettres à Toulouse; il aimait à raconter quelle avait été sa déception lorsqu'on lui annonça, au moment de subir les épreuves, qu'une décision rectorale venait de suspendre les opérations des professeurs. Il obtint pourtant un sursis à cette mesure, motivée par une révolte des étudiants.

L'enseignement de la philosophie convenait beaucoup mieux que celui des belles-lettres à sa nature d'esprit. Tout ne l'intéressait pourtant pas également dans son programme. La Psychologie et la Théodicée ne fournissaient pas de données assez certaines à son esprit positif. La Morale et la Logique devaient nécessairement le séduire: la première, parce qu'elle est tout entière appuyée sur la Logique ; la seconde, parce qu'elle fournissait à son esprit sévère une règle de conduite. Il prend soin de nous éclairer lui-même, dans son Essai d*instrtiction morale^ sur les principes qu'il mettait depuis longtemps en pratiqué : € L'homme, dit-il, est toujours.

tant qu'il est homme, capable de la raison et du raisonnement. Et, puisque nous possédons ce moyen d'arriver à la vérité, il n'est ni sage ni permis de s*en interdire l'usage. > (Préface, page 3.)

Le Traité de Logique qu'il publia en 1855 nous parait être l'un des ouvrages de philosophie les mieux faits. On n'y trouve rien de vague, rien d'indécis : <( Ce qui doit diriger toutes nos études, c'est l'amour de la vérité. »

M. Duval-Jouve développe dans un style simple et clair les procédés par lesquels on s'élève de la simple constatation des phénomènes et des faits à la certitude scientifique, à la perception des lois et des principes. Les belles pages dans lesquelles il expose les principes de l'induction, les procédés d'analyse et de synthèse, d'observation et d'expérimentation, les limites où la comparaison des faits est possible, peuvent être considérées comme l'exposé le plus net de la méthode scientifique. Cette méthode, dont il ne s'est jamais départi, donne à toute son œuvre un remarquable caractère de continuité et d'unité.

Les éludes philosophiques paraissent être la préoccupation dominante de M. Duval-Jouve pendant le reste de son séjour à Grasse. En 1852, il est nommé inspecteur d'académie à Alger, et ce changement de position lui ouvre de nouveau le domaine de la botanique. A peine arrivé dans celte ville, il se lie avec MM. Durando, Letourneux,Clauson, Debeaux. Il est en relations continuelles avec ces botanistes; explore, avec ceux d'entre eux qu'il a près de lui, les environs d'Alger; enrichit le Jardin des plantes de Paris de nombreuses espèces. Ses fils l'accompagnent dans ses excursions et reçoivent les enseignements de leur père.

A peine avait-il eu le temps d'apprécier quelques-uns des charmes de notre belle colonie, qu'il était appelé à occuper le poste d'inspecteur d'académie à Strasbourg. Il y rencontra Schimper, Kirschleger, l'excellent Billot, avec lequel il se lia d'une étroite amitié; il s'y mit en rapport régulier avec Grenier et Godron, avec Durieu de Maisonneuve. M. Buchinger lui fit un accueil sympathique et lui demeura toujours dévoué.

Jusque-là M. Duval-Jouve s'était attaché exclusivement à la connaissance des espèces ; il l'avait fait avec une sagacité rare, car, avant d'avoir rien publié, il avait acquis parmi ses correspondants une remarquable autorité. Vers cette époque une révolution se fait dans sa vie scientifique. Le goût qu'il avait pour la solution des problèmes les plus difficiles l'avait souvent amené à constater que les formes extérieures peuvent être insuffisantes pour déterminer les caractères spécifiques. Appliquant alors la méthode qui lui avait fourni de si brillants résultats dans l'étude des Bëlemnites, il cherche à reconnaître dans quelle mesure l'organisation interne peut fournir des garanties au point de vue de la détermination

des espèces. Il nous apprend lui-même que ta leclure des mémoires de Prest, que les études anatomiques de M. Fée sur les Fougères, lui ont inspiré l'idée de chercher dans la structure du pétiole un caractère qui permît de distinguer les Fougères indigènes de l'Alsace.

De 1856 à 1862, il appelle l'attention sur « l'importance des caractères tirés de la constitution intime pour l'établissement des rapports généraux et pour la distinction légitime des espèces ii>. Il formule sans ambiguïté cette double conclusion : « l*' Si deux espèces sont vraiment des types bien distincts, aux différences saillantes de leur ensemble extérieur correspondent des différences réelles dans les détails de leur organisation intime. 2"" Si dans l'ensemble de leur aspect et dans leur constitution intime deux espèces sont identiques, et que leurs différences ne soient qu'à la surface et ne consistent qu'en des modifications d'organes secondaires, en développements ou arrêts d'une ou de plusieurs parties de ces organes, il n'y a dans cette identité d'ensemble et de constitution, et malgré cette différence dans quelques détails éloignés, qu'un seul et même type modifié par des circonstances extérieures, quelquefois appréciables, souvent encore inconnues. »

Convaincu des bons résultats qu'aurait dans les cas difficiles l'examen des caractères tirés de la structure anatomique à côté de l'étude des formes, il entreprend des recherches sur les EquisetUMy s'y consacre pendant sept années (1856-63), et se décide à écrire la monographie des espèces françaises de ce genre. Le 27 novembre 1861, il présente à l'Académie des sciences le résultat de ses longues observations. Brongniart, chargé d'examiner ce travail, emporte le manuscrit; il tombe malade peu après, demeure longtemps éloigné des séances de l'Institut et dans l'impossibilité de répondre aux lettres de M. Duval-Jouve ; un silence de plus d'un an mit celui-ci dans une vive inquiétude. Ce fut, il se plaisait à le redire, une émouvante épreuve que d'attendre, avec une espérance qui finissait par s'évanouir, le jugement d'une assemblée pour laquelle il avait un profond respect, et qu'il regardait comme un aréopage dont les arrêts sont définitifs.

Aussi quelle joie ce fut pour l'inspecteur de Strasbourg d'apprendre qu'enfin l'Académie avait décidé l'insertion de l'histoire des Equisetum dans les Mémoires des savants étrangers (23 mars 1863). Elle ne fut pourtant pas imprimée dans ce recueil ; le long temps qui s'était écoulé entre la présentation du mémoire et la décision de l'Académie faisait craindre à M. Duval-Jouve de perdre la priorité des résultats qu'il avait obtenus si l'impression subissait de nouveaux retards : aussi prit-il le parti de le faire paraître chez J.-B. Baillière.

Dans son rapport, M. Brongniart insistait d'une façon toute particur lière sur l'importance de la monographie des Equisetum de France.

Lorsque le savant professeur enseigna pour îa dernière fois la cryptogarnie dans Tamphithéâtre du Muséum de Paris, en 1874, il se plut à rappeler que M. Duval-Jouve avait, l'un des premiers, appelé l'attention sur le fait que les prothalles de tous les Equisetum sont ordinairement unisexués, et que cette découverte avait eu pour conséquence de nous éclairer sur la différenciation de plus en plus hâtive des appareils sexués, à mesure qu'on s'élève des Fougères aux Cryptogames vasculaires supérieures.

On pourrait s'étonner que Brongniart ne se soit pas étendu plus qu'il ne l'a fait sur les résultats anatomiques du travail de M. Duval-Jouve; il termine en effet par cette brève appréciation : « Les études anatomiques et organogéniques si étendues et si exactes que ce mémoire comprend lui donnent un caractère plutôt physiologique que de botanique purement descriptive. > En réalité, personne, à cette époque, n'eût été plus que Brongniart à même de saisir la portée des méthodes appliquées par M. Duval-Jouve; mais il n'avait pas encore entrepris ses recherches sur les graines et les bois fossiles, et ne savait pas tout ce que l'anatomie comparée des plantes peut jeter de lumière sur la paléontologie. M. Duval- Jouve devançait son temps ; il lui a été donné, dans ses dernières années seulement, de constater que les recherches inaugurées par lui étaient définitivement consacrées par les remarquables résultats qu'elles fournissent aux géologues pour la connaissance des végétaux fossiles.

A partir de ce moment, jusqu'à l'instant où une maladie sans remède vint le frapper, M. Duval-Jouve ne cessa démultiplier ses publications. Le Bulletin de la Société botanique de France, les Annotations à la flore de France et d'Allemagne de Billot, les Mémoires de V Académie des sciences de Montpellier, le Bulletin de la Société languedocienne de géographie, témoignent assez de sa grande activité ; il accorda surtout à l'œuvre de Billot une collaboration active que la mort de son ami vint malheureusement arrêter. Sa nomination d'inspecteur d'académie à. Montpellier, en 1868, ne changea rien à la nature de ses travaux; il y trouva des hommes éclairés capables de le comprendre, il s'y fit des amis dévoués qui s'associèrent à ses travaux et lui prêtèrent leur concours. Il reprit l'étude de la flore méridionale qu'il connaissait mieux que tout autre peut-être. Toutes ses recherches tendaient au même but; le programme ne changeait pas. Nous ne pouvons songer à analyser cette longue série de mémoires qui s'échelonnent entre 1855 et 1880. Parfois M. Duval-Jouve crut devoir synthétiser ces œuvres éparses; il le fit avec un remarquable succès dans un mémoire publié en 1871 (Des comparaisons histotaxiqu£s et de leur importance dans Vétude critique des espèces végétales). Ce travail est bien plutôt un chapitre de Logique qu'un mémoire botanique. Les plantes n'y sont qu'un prétexte; le fond de

cette étude, c'est la méthode scientifique, qui fut toujours la principale préoccupation de M. Djuval-Jouve. Il y développe cette idée génératrice de toute son œuvre, que si les caractères superficiels ne suffisent pas pour établir sur des bases solides les rapports des êtres eatre eux, il faut chercher dans Torganisation intime le critérium de la valeur spécifique des formes.

Il est à peine besoin d'insister sur ces principes, aujourd'hui que les Gymnospermes sont, grâce à leur application, définitivement séparés des Angiospermes ; ne leur devons-nous pas aussi tout ce que nous savons sur les affinités qui unissent les Cryptogames vasculaires aux Phanérogames? La paléontologie végétale ne repose-t-elle pas de plus en plus sur les caractères histologiques ? M. Duval-Jouve voyait avec joie les progrès de l'idée qu'il défendait avec tant de succès.

En septembre 1877, il fut mis à la retraite ; le 25 mars 1878, l'Académie des sciences le nommait, presque à l'unanimité, correspondant pour la section de Botanique. C'était une récompense bien méritée d'une vie modeste et tout entière consacrée à la recherche de la vérité.

Débarrassé des soins administratifs qui avaient occupé vingt années de sa vie, il chercha un moyen d'occuper les heures qu'il ne pouvait consacrer aux observations microscopiques et aux recherches bibliographiques qui s'y rapportaient. L'âge d'ailleurs lui imposait la nécessité d'un repos relatif qu'il ne s'était jamais accordé. Dès lors il se fait historien. Le matin, avant l'aurore, il dépouille les documents que ses amis lui procurent et qu'il va lui-même (percher partout où il croit pouvoir les trouver. Toujours avide de savqir la vérité, impatient de tout ce qu'il ignore, il se livre à des investigations dans les bibliothèques et les archives; il interroge les vieillards; il cherche à saisir la raison des noms donnés à nos vieilles rues, et finit par s'éprendre pour l'histoire de l'antique cité qu'il habite. Peu de villes, il faut le dire, offrent, au point de vue de l'histoire, plus d'intérêt que Montpellier. Sa brillante université, les luttes religieuses et politiques dont elle a été le théâtre, ont laissé partout leur empreinte.

Depuis longtemps d'ailleurs M. Duval-Jouve avait préludé à ses recherches sur l'histoire locale par ses études sur la prétendue transformation de l'Ivraie en Froment, par ses notes sur l'enquête ordonnée en 1772 par l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, à l'effet de découvrir les causes de la mortalité excessive des détenus et des soldats, par ses études critiques sur le Flora monspeliensis de Nathorst, élève de Linné, par sou travail sur les Graminées de la flore française contenues dans l'herbier de Linné.

Il ne nous appartient pas de juger ses œuvres historiques. Ce ne serait pas ici le lieu de le faire, et l'on pourrait avec raison nous accuser d'incompétence.

Une congestion cérébrale vint le frapper le 23 février 1881, au leitde^ main même du jour où paraissait le second volume de son Histoire de Montpellier pendant la Révolution. Son esprit se prétait mal à l'oisiveté à laquelle le condamnait son corps défaillant. Il laissait inachevés plusieurs importants travaux, sur le fruit dés Ombellifères, sur les Géraniées, etc. Il n'aimait pas qu'on lui en parlât; sans espoir de guérison, il attendait avec une impatience parfois mal contenue l'heure de la délivrance; tout entier à la pensée de sa famille, fier des succès des fils qu'il avait formés (1), il s'entretenait volontiers de l'avenir des siens : l'intérêt qu*il leur portait le rattachait seul à la vie. Après deux années de souffrance qui ne furent qu'une longue agonie, il s'éteignit le 25 août 1883.

Sa mort a fait un grand vide parmi les savants dont le pays s'honore. Pour nous qui avons connu cet esprit ardent, passionné pour la vérité, nous regretterons toujours son amitié et les conseils qu'il nous donnait peu de jours encore avant sa mort. Sa vie doit être un encouragement et un exemple pour tous ceux qui se sentent épris de Tamour du travail, et qui, voyait le but trop éloigné, pourraient faiblir devant les difficultés de la route.

Sa famille a voulu constituer la Faculté des sciences de Montpellier gardieqne des riches collections réunies par M. Duval depuis cinquante ans. Nous en avons accepté la r^ponsabilité, certain qu'elles n'y seraient pas ensevelies dans l'oubli. Les botanistes auxquels il a tracé la voie y viendront chercher les enseignements qu'il ne ménageait pas à ceux qui, de tous les points du monde, faisaient appel à son expérience. Nous espérons pouvoir avant peu publier le catalogue de son herbier, et rédiger, autant que possible, les notes laissées par lui sur les questions qu'il . étudiait au moment où la maladie Ta arraché pour toujours à ses travaux.

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