Notice biographique sur Jean Rotrou
Il y a peu d'auteurs justement célèbres, et relativement contemporains, sur la biographie desquels on ait moins de détails que sur Jean Rotrou , l'immortel auteur de Venceslas. Un de nos compatriotes, M. Léonce Person, dans une notice biographique sur Rotrou jointe à son Histoire de Venceslas (Paris, Léop. Cerf, 1882), déclare, et nous sommes parfaitement de son avis, que « de tout ce qui » a été écrit sur la vie de Rotrou, il n'y a de rigouv reusement exact que la notice placée en 1728 » par Le Clerc en tête du Dictionnaire de Richelet » et la notice insérée en 1738 par dom Liron dans » ses Singularités historiques. » Suivant M. Person, ces deux notices tireraient leur origine d'un même
document, un Mémoire de Pierre Rotrou de Saudreville , frère du grand tragique , Mémoire qui aurait été remis à dom Liron et que celui-ci aurait communiqué à Le Clerc. Ici nous ne sommes plus complètement d'accord avec M. Person. Que le Mémoire de Pierre Botrou ait existé, cela est certain ; mais que ce soit d'après ce Mémoire que Le Clerc et doin Liron aient composé leurs articles, nous avons de fortes raisons pour en douter.
Quelques mots d'explications un peu rétrospectives sont nécessaires pour faire comprendre ces raisons. Lorsque dom Liron eut publié sa Bïbliothèque Chartraine, un grand nombre de critiques s'élevèrent aussitôt contre lui : on lui reprochait surtout les lacunes considérables qui existaient son ouvrage, et parmi celles-ci l'absence de Rotrou n'était pas une des moins significatives. < >n le pressa de remanier son livre : on s'offrit à lui pour l'aider, et le savant bénédictin n'eul garde de dédaigner les bonnes volontés qui venaient à lui. Il accepta ses nouveaux collaborateurs, et parmi ceux-ci le plus zélé, le plus érudil assurément fut ibbé Brillon, dont nous | • la Bibliothèque communale et auxArchives partemenl un nombre si considérable de notes manuscrit nta e les mains un exemplaire il»'
la Bibliothèque Chartraine, de dom Liron, annoté presque à chaque page par l'abbé Brillon , et qui est la meilleure preuve de ce travail de revision auquel se livra le savant chanoine.
M. Roux, notre ancien confrère, ce bibliophile passionné, dont la bibliothèque, aujourd'hui procommunale, a déjà été si utile à bon nombre de nos concitoyens, avait tenté de rassembler toutes lés i intes de l'abbé Brillon : il en avait en effet acquis un grand nombre , et parmi celles - ci se trouvait une Notice biographique sur Rotrou, destinée très certainement à prendre place dans une nouvelle édition de la Bibliothèque Chartraine. Cette notice avait été mise à part par M. Roux, avec un très petil nombre de ses autographes les plus précieux, -t ce qui explique comment elle n'a pas été donnée à la Bibliothèque de Chartres avec le reste des livres et manuscrits de notre confrère. 11 est inutile de dire comment elle est venue entre mes mains : au reste, après l'avoir publiée, je me ferai un plaisir de l'offrir à la Bibliothèque communale où elle sera , je n'en doute pas, précieusement - t\ ée '.
1 On a émis des doutes sur l'authenticité de cet autographe : l'écriture nous parait cependant bien appartenir à l'abbé Brillon. non pas à l'abbé Brillon jetant au courant de la plume ses notes
Quant à la date de sa rédaction . le chanoine nous la donne lui-même : « Quoiqu'il y ait, dit-il, près de cinquante ans que Rotrou soit mort ; » c'est donc vers l'année 1698 que Brillon composa ce petit écrit, trente ans avant la notice de Le Clerc, quarante ans avant celle de dom Liron. Et d'ailleurs ceux-ci ne se donnèrent môme pas la peine de reviser ce que Brillon avait écrit : ils le copièrent mot pour mot, se contentant parfois de l'abréger ou de le défigurer, au moins dans les noms propres, car l'écriture du bon chanoine n'était pas toujours facile à déchiffrer. C'est ainsi que le nom de la mère de Rotrou, Elisabeth le Facheu, devient Elisabeth le Factieu dans les Singularités historiques de dom Liron; c'est ainsi que ne pouvant lire le nom du château où Mm" de Clermont d'Entragues offrait une retraite au poète, dom Liron l'a tout simplement supprimé. Nous pensons donc que la phrase de M. Person citée par nous pourrait être ainsi rétablie : « De tout ce qui a été écrit sur la vie de
si abondantes , mais à l'abbé Brillon recopiant au net l'un de ses brouillons. Quelques mots même placés en tête du manuscrit et qui sont incontestablement de la main de l'abbé Estienne : « Rotrou fut lieutenant -particulier de Dreux, » viennent confirmer l'authenticité de notre autographe. On sait en effet que beaucoup des notes de Brillon furent complétées par le chanoine Estienne, son ami et son contemporain.
Rotrou , il n'y a de rigoureusement exact que la notiee écrite vers 1698 par l'abbé Brillon. »
Encore une courte digression avant de donner la lecture de cette notice. Le document biographique le plus célèbre sur Rotrou est la fameuse lettre qu'il écrivit à son frère peu de jours avant sa mort pour lui annoncer sa résolution de rester à Dreux malgré les dangers qui l'environnaient. Cette lettre, publiée pour la première fois en 1822 dans le Dictionnaire historique, y fut copiée par le faussaire si fécond auquel un procès récent "ne triste célébrité. M. Michel Chasles devint a,luéreur de ce précieux autographe, et dans son amour pour toutes les gloires de son pays natal, il ne crut mieux faire que de s^en dessaisir on faveur de la Mlle de Dreux : aujourd'hui encore le faux autographe figure avec honneur dans I, grande salle des délibérations de l'HÔtel-de- Ville de Dreux. Avant que M. Léonce Person publiât son article sur Rotrou. dans ma Bibliothèque Chartraine . j'avais déjà émis des doutes sur l'authenticité de cet autographe : ma principale raison était que jamais vingt -deux personnes n'étaient mortes en un seul jour à Dreux dans les moments les plus tristes de l'épidémie. Aujourd'hui le doute n'est plus permis : l'abbé Brillon nous a conservé sinon
le texte entier, au moins la substance de cette lettre ; et nous n'y retrouvons pas cette phrase qu'on a inscrite sur le socle de la statue de Rotrou à Dreux : « Le salut de mes concitoyens m'est con- » fié, j'en réponds à la patrie, » pensée sublime assurément, mais pur anachronisme. On pouvait parler ainsi en 182-2, mais en 1650, R.otrou ne pensait certes pas qu'il devait compte à la patrie du salut de ses concitoyens. En revanche, les vingtdeux morts figurent bien dans la lettre authentique, et nous avouons volontiers notre erreur, quoique conservant encore quelques doutes sur l'entière véracité de ce nombre extraordinaire de décès '.
Lucien MERLET.
8 janvier I E
1 Un de nos confrères a expliqué d'une manière fort ingénieuse ce chiffre de 22 décès que nous avons tant de peine à admettre. 11 suppose que Rotrou a voulu parler des décès survenus, non pas dans la journée où il écrit sa lettre, mais depuis le commencement de l'épidémie. C'est là la vérité, nous en sommes persuadé.
Jean Rotrou, tils de Jean Rotrou et de damoiselle
Elisabeth le Facheu ' , naquit à Dreux , le
en l'année ibio2. Son père estoit d'une des principalles et plus antiennes familles de la ville, lequel y vivoit honorablement du bien que ses père et mère luy avoient laissé, et celuy que sa femme luy avoit aporté, qui estoit considérable au commencement du siècle où nous sommes 3. Elle estoit fille d'Estienne le Facheu, qui estoit d'une des premières familles de Chartres et pourvu de deux charges de grenetier au grenier à seel de ladite ville, lesquelles y sont considérables , et dont la finance s'est trouvée monter au jour de son décej à plus de 5o,ooo livres.
Jean Rotrou commença ses humanitez dans le collège de Dreux, qui estoit asse^ bon, et fut envoyé à Paris à l'âge de douze à treize ans pour les continuer, ce qu'il fist avec beaucoup d'aprobation de ses régens. Il fist sa Philosophie soubz M. de Bréda, qui estoit un illustre professeur qui l honnoroit de son amitié . et lequel fut pourveu de la cure de Saint- André- des- Ars, dont il
1 Les passages imprimés en italique sont ceux que Dom Liron a mal lus ou a retranchés.
- Comme on le voit, l'abbé Brillon ignorait la date exacte de la naissance de Rotrou. L'acte de baptême de notre poète, conservé dans les registres de la paroisse de Saint -Pierre de Dreux, est du 21 août 1689. Il est donc probable que Jean Rotrou naquit le 20 août ou le 19, comme l'indique D. Liron.
3 Donc, la notice de l'abbé Brillon est antérieure à 1700.
.7 remply les devoirs d'un bon pasteur jusqu'au jour de son déceds.
Rotrou, dans le cours de ses études , commença à faire des vers à l'âge de quinze à seize ans, et l'estime que ses amis en faisoient et la facilité qu'il mettoit à les faire l'obligèrent d'entreprendre de faire une comédie intitulée l'Hypocondriaque ou l'Amoureux mort, qui fut représentée par les comédiens de l'Hostel de Bourgongne, n'ayant pas encore vingt années accomplies, avecque plus de succez qu'il n'osoit s'en promettre. Il la dédia à M. le comte de Soissons qui l'honnoroit de sa bienveillance ; lequel fut tué à la bataille de Sedan. Ce prince, qui avoit beaucoup de bonté pour luy, l'obligeoit souvent à travailler à de petits ouvrages de poésie, où il réussissoit assez heureusement, et qu'il luy demandoit pour en faire l'usage qu'il avoit agréable.
Le succès de la pièce qu'il venoit de donner au théâtre et l'utilité que les comédiens en retirèrent le portèrent à travailler à une autre pièce qu'il intitula la Bague de l'Oubly, et la fit en très peu de temps. Cette pièce eut encore plus de succès que la première, non-seulement sur le théâtre de l'Hostel de Bourgongne, mais encore dans les représentations qui s'en firent au Louvre et à Saint - Germain devant Leurs Majestés et au Palais Cardinal devant S. Em. M»1' le Cardinal de Richelieu.
Cette grande facilité qu'il avoit de faire des vers , et l'applaudissement que l'on donnoit a ses ouvrages , joints à son inclination et aux instantes prières que les comédiens lui faisoient de continuer un travail qui luy attiroit tant d'éloges et qui leur estoit sy utile, le déterminèrent à chercher des sujets dans les antiens poètes latins, espagnols et italiens, qui pussent lui conserver dans la Cour et dans le public la réputation qu'il s'y
estoit acquise. Il en trouva un d'un autheur espagnol qu'il mit au théâtre soubz le tiltre des Occasions perdues, qu'il traita avec tant de justesse et des événements si surprenans que cette pièce l'emporta encore sur les autres. Je croy qu'il la dédia à M. le comte de Fiesque, qui l'honnoroit de son amitié.
M. le cardinal de Richelieu, qui aimoit beaucoup les vers, sçachant que cette pièce avoit été représentée devant Leurs Majestés qui en avoient esté satisfaites , manda aux comédiens de la venir représenter chez luy et S. Em. en fut sy contente qu'elle le fist cognoistre à grand nombre de personnes qui y estoient présentes, et chargea Bellero^e, chef de la troupe, de dire à l'auteur qu'il désiroit de le voir. Rotrou , sçachant l'honneur que S. Em. luy faisoit, vint recevoir ses ordres peu de temps après, laquelle luy ayant tesmoigné plus de bonté qu'il n'en osoit espérer, il luy en marqua sa recognoissance avecque les termes les plus respectueux dont il se pût servir pour luy tesmoigner son dévouement à tout ce qu'il auroit agréable de remployer, et le désir extrême qu'il avoit de faire quelque chose qui lui pust plaire. S. Em. receut cette soubpnission avec sa bonté ordinaire : Elle luy demanda plusieurs choses au sujet de sa famille, de la manière dont il vivoit, depuis quel temps il s'estoit attaché à faire des vers, s'il avoit bien de la facilité à les faire , et lindit qu'en attendant l'occasion de luy faire plaisir, [il vouloit faire quelque chose pour luy incessamment, qu'il seroit bien aise qu'il le vînt veoir quelques fois et qu'il pourroit s'adresser à l'abbé de Boisrobert qui estoit à Elle , lequel luy en faciliter oit le moyen. Peu de temps après, V abbé de Boisrobert dit à Rotrou que S. Em. luy avoit accordé une pention de 600 livres» dont il devoit le remercier au plus tost , eue cette
somme luy serait portée par le sieur des Bournet\ .
premier valet de chambre, et qu'il la recevrait tous les ans avec bien de l'exactitude. Rotrou le pria de luy en faciliter le moyen ; ce qu'il fist presque en mesme temps avec toute la recongnoissancc qu'il devoit au grand ministre d'une grâce qu'il riavoit point méritée et dont il se croyoit indigne. S. Em. releva cette soubjmission par des fermes si obligeans que Rotrou se retira d'auprès d 'Elle plein de confusion et du désir de faire quelque chose qui luy pust estre agréable.
Il ne fut pas longtemps sans en trouver le moyen ; car s'estant bien instruit des grands services que ce ministre rendoit tous les jours au Roy et qui estoient sy avantageux à la France, il fit une élégie à sa louange, dans laquelle il n'oublia rien de tout ce qu'il devoit à la gloire de S. Em., qui eut la bonté d'entrer en matière sur quelques expressions un peu fortes au sujet du duc de Savoye, qu'il le pria d'adoucir, quoyque ce qu'il en disoit ne fust que trop véritable. C'est la manière dont il luy parla.
Depuis ce temps. Rotrou fut fort soigneux de faire sa cour, et comme Elle luy tesmoignoit que ce qu'il faisoit esloit fort de son goust, et que la facilité avec laquelle il s'exprimoil en vers pourvoit bien l'obi, . lorsqu'il luy viendroit quelques pensées de les escrire et les lui envoyer pour exercer sa veine, cela eut bientost son effet. Car Rotrou estant à quatre lieues de Paris che-, un de ses amys fut surpris lorsqu'un valet de pied de S. Em. luy apporta des mémoires pour réduire en veis : ce qu'il fit, et les donna peu de temps après à S. Em. qui en parut fort satisfaite, et luy donnoit de temps à autres de pareilles occupations.
Lorsque l'on représentait quelques-unes de ses pièces devant Leurs Majestés ou devant S. Em., il ne man-
quoit point de s'y trouver, et Leurs Majestés et le ministre luy disoienl souvent des choses sy obligeantes
sur ses ouvrages, et . à leur imitation . les plus grands neurs et James de la Cour, qu'il en revenoit tout comblé de grâces qu'il ne croyoii pas mériter.
Dans les compagnies où il se trouvoit, soit de personnes Je la première qualité ou de ses amys, il ne parloit jamais de ses ouvrages si l'on ne l'y forçoit, et quand cela arrivoit, il le faisoit avec tant de simplicité qu'il paroissoit bien que ce n'estoit que par un excès de complaisance. Ainsy l'on peut dire qu'en cela il différoit bien de la plus grande partie des poètes, lesquels sans en estre prie-, accablent souvent dans la conversation les personnes de leurs ouvrages.
Il avoit beaucoup d'amys à la Cour, et cnii autres MM. de Liancourt et de Belin. Il ne faisoit point paroistre ses ouvrages qu'il ne leur en eust tait la lecture, et quand l'on sçavoit qu'il devait les lire à l'hostel de Liancourt , il s'y trouvoit toujours des personnes du plus grand mérite auxquelles il en demandoit leur sentiment, qu'il suivoit avecque beaucoup de déférence et comme une grâce particulière qu'elles luy faisaient. M. le comte de'Belin, qui ainioit passionnément la comédie et qui sçavoit merveilleusement bien distinguer les beaux vers d'avecque les mauvais, l'obligeoit de V accompagner tous les ans dans les voyages qu'il faisoit au pais du Maine où il avoit de grandes terres, et le retenait trais ou quatre mois dans celles du bourg d'Àverton et de Lorgerie , d'au il ne sortoit point pour revenir à Paris qu'il n'eust fait une ou deux pièces de théâtre, que les comédiens de l'Hostcl de Bourgongne attendaient et annonçaient souvent plus de trois ou quatre mois avant leur représentation . bien persuadé* qu'elles y seroient bien reçues . par le soing
que l'auteur prenoit de donner aux acteurs et aux actrices des roclles convenables à leur génie.
M. Scarron , qui avoit un génie tout particulier pour la poésie et dont le mérite a été cognu de toutte la France, estant aussi amy de M. le comte de Belin et fort attaché à sa personne, avoit la complaisance de raccompagner tous les ans dans les voyages qu'il faisoit au pais du May ne. Ce fut une occasion à Rotrou de se lier avec luy d'une estroitte amitié, dont il l'a honnoré tant qu'il a vescu.
Comme Rotrou ne travaillait que pour la troupe de VHostel de Bourgongne et que Corneille l'aisné ne donnoit ses ouvrages qu'à celle du Marais dont Mondori estoit le chef il sembloit que ces deux différents objets dévoient causer quelque jalousie entre ces deux poètes qui se suivoient de fort près : mais , bien loing que cela fust, ils estoient liés d'une amitié réciproque et parlement de leurs ouvrages avec toutte l'estime qu'ilz dévoient ; et cela a paru plusieurs fois par des élégies qu'ils faisoient à la louange l'un de l'autre, lesquelles ils mettoient bien souvent à la teste de leurs ouvrages.
Les poètes qui travaillaient encore pour le théâtre en ce temps-là estoient MM. de Scudéry, Mairet , Collet et, Duryer et Benserade : il^ firent quelques pièces de théâtre, mais en petite quantité, qui furent bien receues; et il y en avoit encore quelques autres dont les ouvrages n'estoient pas suivis. Rotrou vivoit parfaitement bien avecque les uns et les autres, et ils estoient tous de ses amis.
Les autres auteurs contemporains , qui estoient des personnes distinguées et dont les ouvrages qu'il^ ont laissés sont encore estimés de tout le monde, estoient M. Godeau, évesque de Venceet de Grâce, M. de Vau-
gelas, Chapelain , Sillon, Conrart, de Lestoile , Furet, qui estoient tous amys de Rotrou , et particulièrement M. Godeau, qui luy disoit, un peu avant son décès, qu'il luy donnoit encore une année ou deux pour s'exercer avec les muses profanes , après quoy il comptoit fortement qu'il s'attacheroit aux ouvrages de dévotion, où il estoit assuré qu'il réussiroit merveilleusement bien. Ce conseil, bien loing de n'estre pas agréable à Rotrou, entra bien avant dans l'inclination dans laquelle il se trouvoit de penser sérieusement et solidement à sa principale affaire , et il s'y attachoit sy fortement qu'environ deux ans avant sa mort, il ne manquoit guères de jour d'aller deux heures devant le Saint- Sacrement prier et méditer avecque une profonde dévotion sur nos plus sacrez mistères.
En l'année i65o, la ville de Dreux, dont il estoit un des principaux officiers, fut affligée d'une dangereuse maladie. C'estoit une fiebvre pourprée, avecque des transports au cerveau, dont on mouroit presque aussitôt que l'on en estoit attaqué , et qui enlevoit en un jour jusques à 25 ou 3o personnes des plus considérables de la ville. Cela obligea son frère, qui estoit depuis longtemps à Paris , de luy escrire et de le prier fortement de sortir d'un lieu aussy périlleux que celuy où il estoit et de venir chez luy, ou bien qu'il se retirast dans une terre qui luy apartenoit et qui n'estoit esloignée que de dix lieues de Dreux et de Paris, et où l'air estoit admirable. Il luy fist responce qu'estant seul dans la ville qui pust veiller à faire garder la police nécessaire pour essayer de la purger du mauvais air dont elle estoit infectée, il n'en pouvoit sortir, le lieutenant-général en estant absent et le maire venant de mourir; que c"estoit la raison pour laquelle il avoit remercié Mm0 de Clermont d'Antragues de la grâce
qu'elle luy vouloit faire de luy donner un logement dans son château de Mé-ières. qui n'estoit esloigné de- Dreux que d'une petite lieue, et qui l'empeschoit aussy d'accepter l'offre qu'il luy faisoit. « Ce n'est pas, ajou- » toit- il, que le péril ne soit fort grand, pui^qu'au » moment que je vous escrips, les cloches sonnent » pour la vingt -deuxième personne qui est morte au- » jourd'huy. Elles sonneront pour moy quant il plaira » à Dieu. Je suis, etc. »
Cette lettre fut la dernière qu'il escrivit; car, peu de temps après, ayant esté attaqué d'une fiebvre pourprée avec de grands assoupissemens , il demanda les Sacremens qui luy furent administrés dans une parfaicte cognoissance et qu'il receut avecque une parfaicte résignation à la volonté de Dieu , qui le retira de ce monde peu de temps après, le . . . jour de .... ' l'année i65o, aagé de 40 ans, regretté non-seulement de ses proches et de ses amys , mais encore de tous les habitans de la ville de Dreux et des lieux circonvoisins, dont il estoit estimé et parfaictement aimé.
77 a donné à l'impression 35 ou 36 pièces de théâtre qui ont eu toutes de très favorables succeç. Il les faisait avecque tant de facilité qu'il y en a plusieurs qui ne luy ont pas coûté un mois de temps, et quoiqu'il y ait près de cinquante ans qu'il soit mort. Von ne laisse pas de représenter tous les ans devant Leurs Majestés et sur le théâtre des comédiens l'une de ses dernières pièces intitulée Le Vcnceslas , laquelle y est toujours receue avec de grands applaudissement. lia faictquan-
1 L'abbé Brillon a laissé eu blanc la date exacte de la mort de Rotrou. Elle eul lieu le 27 juin 1650. Dans les registres de l'état- civil tic la paroisse de Saint -Pierre, son inhumation esl indiquée au 28 juin 1650.
rite* de petites œuvres qui ont esté très estimées dans leur temps, et qu'il est difficile de recouvrer par le peu de soing que luy et les siens ont pris de les rassembler. .4 l'égard des pièces de théâtre, en voicy le catalogue ', selon les temps qu'elles ont été fautes, et dont la plus grande pttrtye îe trouvent encore aujourd'huy entre les mains de son frère.
i. L'Hipocondriaque ou l'Amoureux mort, tragicomédie. i63o.