FRÉDÉRIC-CÉSAR DE LA HARPE
À Roi le , jolie petite ville située a moitié chemin entre Genève et Lausanne , au bord du lac , naquit le 6 avril 1754 , un enfant destiné à exercer un jour une puissante influence sur la destinée de son pays , et même sur le sort d'une partie de l'Europe. Son père , Sigismond-Rodolpke-Frédéric de la Harpe, ancien militaire , lui donna dans le baptême les noms de ses deux héros favoris , Frédéric-César. Homme d'esprit et d'instruction , il
(4) Lui - même a souvent écrit son nom Laharpa , La Harpe ou de Laharpe. Fendant la révolution helvétique, la suppression de la particule nobiliaire était de rigueur. En la supprimant fréquemment dans la suite , il n'avait pas même la prétention d'être modeste. Dans son extrait baplistaire , il est écrit De V Harpe ; son père, dont nous avons des lettres sous les yeux , signait De V Harpe et De la Harpe.
se fit un devoir de la première éducation d'un fils dont les heureuses dispositions , manifestées de bonne heure » attiraient l'attention et gagnaient le cœur de tout le monde. La famille de la Harpe appartenait à la noblesse du Pays-de-Vaud, mais elle possédait encore une autre distinction hérédîtaie, celle de la vertu. Dans un testament fait en 1828, mais changé depuis, le vieillard F. C. de la Harpe , léguant à un de ses parens quelques portraits de famille, écrivait : «Le portrait de » mon aïeul offre l'image personnifiée de Thom- »me de bien. Plusieurs fois dans mon enfance • mon père me conduisit en face de ce portrait, i en m'exhortant , la larme a l'œil , à marcher sur . »les traces de l'original; jamais je ne l'oubliai. • On a observé que beaucoup d'hommes éminens pour le talent ou le caractère ont eu des mères distinguées par les mêmes dons de l'âme. Goethe tenait d e sa mère le calme et la sérénité d'une haute intelligence, la vivante objectivité delà narration dramatique. M. de la Harpe hérita de la sienne, Sophie-Dorothée, née de Colombier, l'énergie de pensée et de caractère , grâce a laquelle sa vie a offert une parfaite unité morale.
Le collège de Rolle , ou il fit ses premières études publiques, élait alors bien pauvrement organisé; mais on y apprenait du moins le latin,
et Ton s'initiait à la connaissance des grands hommes de Home et de la Grèce.
L'histoire de la Suisse atteste comme celle des autres pays civilises , que c'est a l'école de l'antiquité, dans l'atmosphère des langues énergiques des anciens , et par l'exemple de leur vie publique et franche que se sont formés les plus grands hommes d'état et les caractères de la plus forte trempe. Le jeune de la Harpe trouvait dans la bibliothèque de son oncle, pasteur instruit et bienveillant, des ouvrages qu'il méditait avec Une profondeur rare à cet âge. D'une fortune trop modique pour acheter les livres qu'il aurait voulu posséder, il en copiait les passages qui l'avaient frappé, et les relisait avec fruit , obligé de se conformer a la maxime non multa sed) multum. Dès cette époque, les classiques anciens et l'histoire l'absorbèrent : ce qui vivait dans son imagination ardente , c'étaient les images des grands hommes de Plutarque , le type de leurs républiques, l'histoire des républiques du moyen âge et des temps modernes , surtout l'histoire de sa patrie. Déjà sa jeune âme avait compris l'intérêt de l'humanité, respirait l'amour de la liberté et s'abandonnait à ses rêveries d'avenir, auxquelles son père s'associait avec un sourire paternel. Jamais n'a été mieux justifiée
l'observation de Goethe , qu'un désir fortement prononcé est l'indice d'une puissance de l ame. Ces préoccupations séparaient le jeune delà Harpe de ses condisciples , qui ne le comprenaient pas; il choisit la solitude pour confidente et se promenait sur les rives du lac, seul avec l'antiquité et l'avenir. Il trouva pourtant un ami de son âge et de son penchant dans sa famille même, Amèdèe de la Harpe, qui versa plus tard son sang pour la république française (1).
A cette époque florissai t dans les Grisons , à Haldenstein , sous la direction de MM. Planta et Nésemann, une institution organisée d'après des formes républicaines. Nésemann agissait puissamment sur la jeunesse, par l'élévation de son esprit, par ses vues philosophiques , par son élo-
(1) Ce général fut tué en 1796 à Cordogno , après avoir exécuté heureusement le passage du Vù , à la tête de l'avant-garde de la première célèbre armée d'Italie. Voici en quels ternies l'historien Botta rend compte de cet événement dans le livre VI de sa Storia iTltulia: « Ainsi périt dans une rencontre fortuite et dans un com- » bat nocturne, à la fleur de l'âge , le général La Harpe, soldat » d'une valeur accomplie, et dont la vertu était plus accomplie en- « core. Aimé de tous pendant sa vie , pleuré de tous après sa mort,
• il inspira une si haute estime à ses contemporains , qu'ils attribué-
• rent , quoiqu'à tort , ce coup fatal , à ceux dont le caractère était » l'opposé dn sien et qui lui portaient envie. Heureux mortel, puis- » qu'à l'issue de sa carrière terrestre l'opinion, faisait entre lui et » les antres une si grande différence, qu'elle attribue sa mort, non » à un accident fortuit, mais à un dessein prémédité ! »
quent enthousiasme pour les types de la grandeur morale , de la force d ame et de la beauté littéraire que l'antiquité a légués à notre admiration. À l'âge de quatorze ans, le jeune de la Harpe fut envoyé dans cet établissement. Il y trouva des jeunes gens dont plusieurs jouèrent ensuite un rôle dans les affaires ou dans les lettres; parmi eux , on distingua Lcgrand de Baie , directeur de la république helvétique; Reinhard, bourgmestre de Zurich; Gaudenz Planta, un des meilleurs citoyens des Grisons et qui demeura l'ami particulier de M. de la Harpe; M. Sprecher de Bernegg, souvent appelé à représenter le même canton a la diète fédérale; le poète Salis f le général Amédée de la Harpe et d^autres encore. Pendant que le jeune Frédéric-César faisait la ses études avec une ardeur qu'il fallait déjà modérer, comme on le voit par une lettre de son père , le célèbre physionomiste La v a ter , qui visita l'institut de Nésemann, le distingua entre une centaine d'élèves comme un jeune homme qui promettait beaucoup. Après un séjour de deux ans et demi à Haldenstein , il revint dans sa patrie avec la réputation d'un demi-sauvage. Il vécut uniquement pour l'étude; celle des mathématiques devint une passion. Il fit sa philosophie à Genève et suivit entre autres les cours du célèbre de
Saussure. De la, il se rendit a Tubingue , ou il fut gradué docteur en droit à Page de vingt ans.
De retour dans sa patrie , il se destinait a la carrière du barreau. Il était vif et tranchant t comme un jeune homme descendu de la vie idéale dans le monde des réalités et qui heurtait à chaque pas des usages absurdes à ses yeux. Il attaqua la chicane et fit la guerre aux préjugés* Alors vivait a Rolie un jurisconsulte instruit et philosophe, le docteur Favre, qui s'éprit d'une affection paternelle pour le jeune de la Harpe : son expérience et sa sagesse tempéraient la fougue juvénile, et montraient la société sous un jour plus vrai ; dans les promenades habituelles ses conseils et son savoir éclairaient son jeune ami. Lorsque dans un âge avancé M. de la Harpe offrait généreusement aux jeunes gens et aux hommes de lettres les ressources de sa vaste bibliothèque, il aimait à rappeler la bienveillance avec laquelle le docteur Favre avait autrefois mis la sienne à sa disposition.
Le Pays-de-Vaud était depuis deux siècles et demi sous la domination bernoise ; les appels de toutes les causes se portaient à Berne. Le gain d'un procès valut à de la Harpe la patente d'avocat près de la Chambre suprême des appellations roman4es. Les formes de la procédure et l'esprit
de chicane qui régnaient dans le barreau , lui inspiraient un profond dégoût. Mais ce qui ne le blessait pas moins , c'était l'obligation attachée à son office de passer tous les hivers à Berne t où mille riens lui faisaient sentir journellement la dislance qui séparait même un simple bourgeois de la ville souveraine, d'un sujet du Paysdc-Vaud, quel que fût le rang de sa famille. Un fait qui se rattachait à cette différence de condition eut une influence décisive sur le jeune de la Harpe. Il était en relation avec M. Steiguer de Tschougg, ancien avoyerde Thoune, le membre le plus instruit et le plus indépendant du tribunal suprême des appellations romandes et Pun des hommes d'état les plus distingués de la république (1). Us aimaient à s'entretenir ensemble d'objets de science et de littérature : de la Harpe avait pris en main la cause d'un client dont les prétentions hardies choquaient au plus haut point la chambre des appellations. 11 vint suivant son usage vers M. Steiguer. Celui-ci, sans se lever de son fauteuil, jeta un regard dédaigneux sur le jeûne Vaudois et l'apostropha dans ces termes : «Que signifie cette conduire? nous ne » voulonspas decet esprit novateur de Gcnèvedans
(1) ParoUa de M. de la Harpe
» le Pays-de-Vaud ? Ignorez-vous que vous êtes » nos sujets ?» — « Non , interrompit de la Harpe » avec la* même vivacité' » nous ne le sommes pas; » ainsi que vous-mêmes, nous sommes seulement » soumis à la république et à ses lois ; nous ne » reconnaissons pas d'autres maîtres. >> Tendant alors la main à Fardent Vaudois , Steiguer reprit avec douceur : « Jeune homme, vous vous échauffez, vous avez mal pris ma pensée ; ne savez- » vous pas que je vous aime et vous estime ? C'est » parce que vous m'inspirez de l'intérêt que je » vous ai interpelle si vivement. Mais la blessure était faite et profonde; le jeune homme, trop fier pour supporter dans sa patrie une autre condition que celle d'un Suisse libre, se dégoûta de sa position. Il fixait les yeux sur les États-Unis d'Amérique , lorsqu'un seigneur russe du nom de Lanskoï lui fit la proposition de l'accompagner dans un voyage en Italie : elle fut acceptée avec joie. Le voyage dura une année; M. de la Harpe visita l'Italie , Malte et la Sicile.
A Rome il trouva une invitation du baron de Grimm à se rendre à Pétersbourg. Il partit en 1782. Un jeune Lanskoï auquel s'intéressaient des personnes de la cour était passionnément épris d'une demoiselle qu'on ne voulait pas qu'il épousit. On plaça auprès de lui M. de la Harpe , qui
sut si bien le captiver par sa conversation instructive et lui inspirer le goût de Fétude et des occupations utiles , qu'il fit une efficace diversion à la passion du jeune seigneur. Ce succès attira sur lui l'attention d'hommes qui approchaient la souveraine. A leur recommandation , Catherine porta ses vues sur M. de la Harpe, qui venait de faire preuve d'une bonté ingénieuse alliée a de la fermeté et a beaucoup d'instruction. Le rang de major qu'il avait eu dans la milice vaudoise lui fut confirmé, et il entra ainsi au service de la Russie. Quelques mois plus tard, l'Impératrice décida de lui confier 1 éducation des grands-ducs Alexandre et Constantin. Avant d'entrer en fonctions, de la Harpe, également incapable de renier ses principes et de les dissimuler, jugea convenable de les exposer avec une entière franchise. 11 le fit dans un mémoire du 10 juin 1784, qui fut mis sous les yeux de l'Impératrice Catherine ; celte souveraine Papostilla en termes honorables pour Fauteur. On lit dans son apostille ce passage : « Il est nécessaire a tout bon citoyen de » reconnaître ces principes (ceux sur lesquels » reposent les sociétés bien organisées) ; mais il » Test surtout qu'un prince s'en pénètre de bonne » heure. Il y verra qu'il fut au moins un temps où n lps hommes étaient égaux ; quo si les choses
» ont changé depuis , ce ne peut jamais avoir été » pour livrer le genre humain , pieds et poings » liés, au caprice d'un seul homme et qu'il y a eu » des monarques absolus assez généreux et assez » francs pour faire cet aveu public à leurs sujets ! » nous faisons gloire de le dire, nous n'existons » que pour nos peuples (1). » M. de la Harpe avait compris la responsabilité de l'homme appelé à former le futur monarque de quarante millions de sujets (2).
Des anecdotes qu'il se plaisait à raconter à ses amis peignent les relations du précepteur et de ses élèves. Lorsque les jeunes princes ne se levaient pas a l'heure fixée, il leur aspergeait quelquefois le visage avec de teau froide. Un jour> Constantin irrité de ce procédé, s'écria : — « At- » tendez quand je serai le maître, j'irai prendre » la Suisse. » — «Venez, fut la réponse ; nous » sommes tous soldats , nous avons des montagnes » et nous savons nous défendre. »
Une autre fois , il lisait et expliquait a Constantin âgé de cinq ou six ans , la Découverte de
(4) Paroles consignées dans la célèbre instruction que Catherine II composa pour la commission chargée de la rédaction d'un code de loi. L'original , tout entier écrit de la main de cette souveraine , est déposé dans la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
{%) Vojea Jpptndù* , note
l'Amérique par Campe, il en était aux atrocités de Pizarre, lorsqu'il vit le jeune prince rougir de colère et sauter en bas de sa chaise élevée en s écriant : « — Ah! si j'avais été la et si j'avais eu mon sabre! »
Des Suisses éclairés s'enorgueillissaient avec raison, de la haute intelligence et du noble carac* tère que leur compatriote déployait dans l'exer-* cice de ses fonctions, témoin ce qui se passa dans la réunion annuelle de la Société helvétiqueh.01ten, le 28 mai 1789. Le président porta au nom de la société, « la santé du brave Suisse qui n'avait » point abjuré la liberté au pied du trône ; » le correspondant de celui-ci fut chargé de lui transmettre ces expressions des sentimens de la société.
Rien n'était plus opposé aux habitudes et aux goûts que M. de la Harpe avait contractés au milieu de ses livres et des ombres de ses héros qu'une cour oîi son regard découvrait tant d'intérêts croisés , l'égoïsme souple et opiniâtre , le moi, toujours ingénieux, toujours actif, sous mille déguisemens. Sans expérience du grand monde , il se vit exposé a de continuels désagrémens. Les ambitions de cour redoutaient la sienne. Mais quand on s'aperçut qu'elle n'était pas dç nature a effrayer ou à craindre des rivalités , on lui pardonna sa position. Son caractère lui fit
des amis ; mais ses principes lui avaient attiré de la part des émigrés français bien plus que des Russes, des inimitiés toujours vigilantes. Elles éclatèrent avec la révolution française. II ne dissimulait point ses idées sur les droits et la dignité de tout homme , sur l'origine et les garanties de la société , sur la nécessité d'éclairer le peuple. (Tétait plus qu'il ne fallait pour le décrier comme démocrate et ami des Français. L'accusation ne fut pas heureuse auprès d'une souveraine qui connaissait depuis long-temps ses principes. Le précepteur des grands-ducs continua de prendre pour texte de ses enseignemens les écrits des morts illustres dont il estimait le plus la haute raison : Polybe, Plutarque et Tacite, étaient ses auteurs favoris (1).
De cette époque, date l'activité prodigieuse qu'il déploya pour affranchir la Suisse du joug aristocratique, mais surtout pour soustraire le Pays-de-Vaud à la domination bernoise. Des écrits anonymes et pseudonymes parurent sous diverses formes et dans diverses langues. Des articles insérés dans un journal anglais sur les droits et les espérances du Pays-de-Vaud firent à Berne la plus vive sensation. On ignorait que ces atta-
(i) A. l'âge de soixante ans , il se remit à l'étude du çrec pouç lire Poljbc dans l'original.
ques parlaient clé la cour la plus absolue de l'Europe. De la Harpe employa plus d'une fois, mais jamais au détriment de ses fonctions , une partie de ses nuits et, pendant le jour, ses momens de loisir, pour entretenir cette guerre dont il avait levé l'étendard. Un jour que, dans l'intervalle d'une heure entre les leçons de ses élèves, il copiait un morceau destiné à un journal anglais , Catherine le surprit avant qu'il pût cacher ses feuilles. Voyant qu'il écrivait en caractères extrêmement menus (pour éviter les ports trop considérables), Quelle écriture fine! ditelle , vous allez vous gâter les yeux. Elle ne lit aucune des questions qui l'eussent mis dans l'embarras. Son activité contribua puissamment à faire fermenter l'esprit de liberté au sein d'une patrie dont il était à plus de six cents lieues. Ce fut encore lui qui rédigea au nom de ses concitoyens une pétition adressée au gouvernement de Berne , pour demander la convocation des Etats du Pays-cle-Vaud , afin qu'ils se concertassent avec Berne pour la réforme des abus. Il en adressa trois copies à autant d'amis et recommanda de procéder avec une respectueuse prudence, et d'éviter les mouvemens populaires; mais il ne put prévenir des manifestations séditieuses, à la suite desquelles lui et son cousin le
général Amédée de la Harpe furent proscrits.
L'aristocratie bernoise , l'émigration française et le parti que celle-ci avait dans diverses cours ne négligeaient rien pour inspirer a l'Impératrice de Russie de la défiance contre M. de la Harpe. Une copie vidimée de sa pétition, datée et signée par l'auteur , et revêtue d'ailleurs de toutes les formes légales , fut transmise à Saint-Pétersbourg comme un acte d'accusation , par les agens de la diplomatie européenne , réunie à Coblenz. Heureusement pour lui, il avait affaire à une souveraine juste , éclairée et ferme, qui démêla l'intrigue; heureusement encore, le gouvernement de Berne qui fit parvenir à l'Impératrice une plainte formelle , y tint un langage qui la blessa.
Catherine lui communiqua l'acte d'accusation. M. de la Harpe adressa, le 14 novembre 1791 , a cette souveraine une lettre justificative écrite avec son énergie et sa franchise accoutumées. Il la terminait par cette conclusion : « Je ne » suis pas étonné, disait-il, que des patriciens » élevés dans les préjugés de leur caste, remuent » ciel et terre contre le sujet téméraire qui eut » l'audace de discuter leurs prérogatives , a la » lumière des chartes , des lois et de la droite » raison. Mais s'adresser dans ce but à V. M. I. ; » imaginer que la souveraine au-uste qui s'est
» déclarée la protectrice des lumières et de la » liberté de penser , qui accueille avec le même » esprit de justice le mérite et les talens partout » où ils se trouvent, qui ouvre à ses sujets de toutes v les sectes , la carrière des emplois, des distinctions et des honneurs, qui ne dédaigne ni » l'Aléoute, ni le Sainoyède, ni le disciple de » Mahomet, ni le sectateur du Lama, ni l'ido- » lâtre , imaginer, dis- je qu'elle servirait la ven- » geance de soixante-seize familles qui en rejettent » quatre-vingt mille autres comme impures; » connaître assez peu la justice, la générosité, la » grandeur d'âme de V. M. I. , pour répandre » qu'elle sacrifierait un serviteur fidèle , dont les » principes et le zèle ont été éprouvés durant » huit années , parce qu'il n'a pas abandonné son » pays au jour de la détresse ; non : il n'est que » des patriciens guidés par des vues bornées et » emportés par leurs passions qui soient capables » d'un tel délire. »
Comme il avait parlé dans cette même lettre de l'éducation de ses élèves, l'Impératrice lui en fit demander une seconde qui ne renfermât que sa justification , et qu'elle pùt transmettre à ses adversaires. Il écrivit alors ce mémoire daté du 0 novembre 1791 qu'il a publié en 1832, à la suite de ses Observations sur (ouvrage intitulé
Précis historique de la Révolution du canton de Vaud, publié à Lausanne par souscription en 1831, p. 173-182; il conclut sa justification en ces termes :
« Quant à mes persécuteurs , au lieu de s'at- » laquer à un individu dont la perte importe » peu à la société , et réfuterait fort mal les pro- » positions qui ont excité leur courroux , ils » avaient un moyen bien simple pour rendre leurs » plaintes intéressantes; c'étaitd'exposeraV.M. I. » leurs prétentions en la priant de vouloir bien » prononcer entre eux el leurs sujets; et le plus *> beau jour de ma vie eût été celui où elle m'eût » accordé l'honneur de plaider, devant son trône » auguste, la cause de mon infortunée patrie. »
Catherine 11, en envoyant aux adversaires de M. de la Harpe ce second mémoire, leur fit témoigner son déplaisir, mais en même temps elle défendit au précepteur des grands-ducs de se mêler davantage des affaires de la Suisse : il obéit (4 ) .
Cependant ces mêmes adversaires gagnèrent du terrain , lorsque le comte d'Artois , accompagné entre autres d'un baron de Roll , patricien de Solcure, vint à St-Pétersbourg. On profita du mariage d'Alexandre pour éloigner son précep-
(4) Voy. Appendice , note B.
tcur. Seul de tous les officiers placés auprès du grand-duc, il fut omis dans la liste des promotions faites dans cette circonstance. On lui proposa de reconduire en Wurtemberg celle des deux princesses qu'Alexandre n'épousa pas. Il répondit au maréchal Soltikof, gouverneur des princes, qu'il paraissait qu'on avait assez de ses services ; que cet avertissement lui suffisait, qu'il n'avait jamais fait le métier de chambellan, que ce n'était pas le sien , qu'il espérait néanmoins qu'on lui permettrait de voir quelquefois les grands-ducs ses élèves. On n'osa pas lui refuser ce point. Il continua quelque temps encore ses leçons, pour terminer divers enseignemens commencés. En résignant ses fonctions, M. de la Harpe adressa le 24 juin 1793, au gouverneur des princes, une lettre dans laquelle il disait : « J'arrivai pauvre » à la cour; grâces aux bienfaits de S. M. I. , j y » vécus sur un pied honorable.... Si je dois la » quitter pauvre, ce sera sans regrets, comme » sans remords, avec une âtne aussi honnête, » quoiqu'avec un cœur plus froissé qu'en y arri- » vant. A supposer enfin que la nécessité me for- » çât a recommencer ailleurs une nouvelle car- » rière, supposition a laquelle je me refuse, la » gloire d'avoir été le précepteur des grands-ducs » de Russie et le souvenir de l'honorable con-
» fiance dont S. M. I. recompensa longtemps » la rectitude de mes principes et l'irréprocha- » bilité de ma conduite seraient des compent » sations déjà suffisantes pour m'aidcr à supporter >ï courageusement les plus dures privations.... » Puissent mes travaux seulement fructifier pour » la gloire de son règne et le bonheur de la » Russie, et puissé-jc jouir du plaisir inexprima- » ble d'apprendre que LL. AA.. IL ont répondu » aux vues bienfaisantes de S. M. I. à son » égard î.... Quelles que soient les déterminations » de S. M. I. , elles ne peuvent qu'être dignes » de sa grande àme, et je serai toujours heureux » d'avoir payé ma dette au genre humain. »
L'Impératrice lut cette lettre ; elle manda M. de la Harpe auprès d'elle , le 30 juin , et s'entretint long-temps avec lui. Comme elle avait une haute idée de son sens politique et de son jugement, cite voulut connaître son opinion sur la position de l'Europe, en particulier de la Russie, etàl égard de la France révolutionnaire. La question pouvait paraître embarrassante. La coalition était formée ; la Russie allait y accéder; l'ordre de mar-. cher était déjà parvenu à l'armée de Pologne. M. de la Harpe crut entendre au dedans de lui une voix qui lui dit : il s'agit ici de remplir un grand devoir et de se montrer serviteur loyal.
Alors H développa ses vues sur la situation de l'Europe, dont il avait toutes les affaires présentes a l'esprit. Il fit voir qu'il ne convenait nui-' lement a la Russie de marcher contre la France républicaine, d'épouser la querelle des Bourbons. M y avait dans ses idées tant de profondeur, et de lucidité, tant de nouveauté et déraison, quel'Iiri* péni trice écoutait avec une avidité mêlée d'étonnement. Elfe semblait dévorer les paroles qu'elle entendait. M. de la Harpe la convertit : un contreordre fut immédiatement expédié a l'armée. La France saille 1 1 e à qui elle doit la résolution que l'Impératrice Catherine prit alors ? La cour et' les diplomates ne l'ignorèrent pas : ce fut l'objet de toutes les conversations et pour les partis un nouveau motif de haine.
Lorsque M. de la Harpe prit congé de l'augustt» souveraine, elle fut émue. Il n'en fut même pas autrement de Paul ï« r encore Grand-Duc. Des hommes s'étaient placés entre ce prince et M. de la Harpe, et l'avaient si bien exaspéré contre celui-ci, qu*on voulut empêcher le précepteur disgracié de demander une audience. Quoique Paul n'aimât pas l'instituteur de ses fils, il Tinvitait a toutes ses fêtes. M. de la Harpe ne manquait jamais de s'y rendre, mais Paul ne lui adressait pas la parole, même quand il parlait h son
voisin de droite et a son voisin de gauche. Quand il assistait à une leçon de ses fils, s'il faisait quelques questions au précepteur, il ne le regardait pas. Aussi, lorsque M. de la Harpe fit demander une audience de congé a Paul, alors de mauvaise humeur contre tout le monde, on crut qu'il ne l'obtiendrait pas. Le prince l'invita, au contraire , à sa maison de campagne de la Gatchina. M. de la Harpe partit de nuit pour y arriver de grand matin. Il se fit annoncer. Cette hâte plut à Paul, qui lui envoya un chambellan et le reçut fort bien. Après le déjeuner, sous prétexte de lui faire voir les arrangemens de sa maison, Paul conduisit M. de la Harpe à son cabinet. Là, celui-ci prit la parole. « Il y a long-temps, dit-il, » que j'ai le chagrin de voir que j'ai déplu àV. A. ; » vingt fois j'ai été tenté de lui en demander la » cause. Aujourd'hui , Monseigneur, je dois vous » dire que je n'ai jamais voulu autre chose que vous » servir en fidèle serviteur. Mais je Vous demande » la permission de vous donner, avant de vous » quitter pour toujours, les conseils que moa » expérience et mon cœur me suggèrent. » Alors il lui* conseilla surtout de se rallier à ses fils et dé ne pas permettre qu'on se plaçât entre lui et eux. 11 finit par lui dire : « Monseigneur, je vous sup- * plie d'écouter mes paroles comme si c'étaient
» celles d'un mourant. » Paul lui serra les deux mains, l'embrassa et lui dit : ce Monsieur de la » Harpe, vous êtes un honnête homme, ce que » vous venez de me dire ne sortira jamais de ma » mémoire. Je ne sais si nous nous re verrons sur » la terre, mais nous nous retrouverons ailleurs.» Le soir il y eut un petit bal. M. de la Harpe causait avec le prince. La grande-duchesse lui fit demander de danser avec elle ; il n'avait pas de gants : Paul 6 ta les siens et les lui donna. M. de La Harpe lui demanda la permission de les garder. Il les conserva soigneusement; on vient de les trouver, après son décès, réunis a d'autres souvenirs.
La première fois que l'Empereur Alexandre revit son précepteur après l'assassinat de Paul , il lui demanda : « Qu'avez-vous donc dit à mon père » la veille de votre départ? Votre conversation l'a » souvent préoccupé, et quinze jours avant sa » mort elle lui revint a la mémoire ; il me de- » manda : — Y a-t-il long-temps que vous n'avez » reçu de lettre de M. de la Harpe? — V. M.
» m'a défendu d'entretenir une correspondance » avec lui, je le lui ai fait savoir, et il s'est con- » formé à cette décision. — C'est égal ; la Harpe » est un honnête homme ; je n'oublierai jamais ce » qu'il m'a dit la veille de son départ. » Entre les
adieux et cette conversation il était survenu une
nouvelle disgrâce, œuvre de Tancienne maivcilr
lance. . i .
Pendant son séjour à la cour de Russie, M. de
Ja Harpe épousa une très-jeune personne, mademoiselle Dorothée Boethlingk, fille d'un riche négociant de Saint-Pétersbourg, aimable compagne, qui dès-lors le comprit et se montra digne de partager les pensées de sa vie, et de s'associer à toutes ses destinées.
M. de la Harpe quitta la Russie et se rendit ï Genève. Il acheta, non loin de cette ville, la campagne de Genthod, qu'il habita depuis le mois d'août 1795 jusqu'au mois d'octobre 1796, et d'où il espérait visiter sa famille, ses amis et les )teux consacrés par les souvenirs de son enfance. Quelquefois il allait s'asseoir sur la borne qui séparait la république de Genève de son canton, ftlais loin que le gouvernement bernois fût disposé à lui accorder la permission désirée, il le fit décréter de prise de corps s'il s'avisait de mettre le pied sur le territoire de son canton. La dureté implacable de ce gouvernement, et les espions dont on le fit entourer, le dégoûtèrent de ce séjour et exaspérèrent son àçne ardente. Dès-lors U déclara une guerre a mort à son gouvernement* En 1796, il fit imprimer son Es*ai sur faCw*
stitution du pays de VawL 2 vol. in-8°. Cet ouvrage fut une attaque en forme; il souleva des discussions et provoqua des récriminations qui se traduisirent plus tard en faits. Le ressentiment des autorités bernoises s'en augmenta. Après la mort du général Àmédce de la Harpe, dont les biens avaient été confisqués, son cousin adressa un mémoire, en faveur de sa famille, à Bonaparte et à l'ambassadeur français en Suisse, Barthélemi, pour les engager a intervenir auprès du gouvernement de Berne et a faire réhabiliter la mémoire du défunt, et restituer ses biens à sa famille. Cette démarche n'ayant point eu de succès, M. de la Harpe, alors a Paris, présenta au Directoire une pétition accompagnée d'un mémoire imprimé qui fut distribué aux membres des deux Conseils ; il est intitulé : Observations relatives à la proscrip* lion du général divisionnaire Ainèdèe de La Harpe. Paris, 1796, in-4\ Grâces aux efforts qu'il fit, le gouvernement français intervint en faveur des Vaudois proscrits, et obtint pour eux une amnistie. Cependant les Bernois exceptèrent ceux qui avaient provoqué des mouvemens dans le Pays-de-Vaud par leurs écrits : cette exception était personnellement dirigée contre Frédéric- César de la Harpe.
la vengeance provoque la colère; il laissa un,
libre cours à la sienne dans des pamphlets et des articles de journaux, dont il ne ut jamais à désavouer F intention , bien qu'on doive lui reprocher un langage trop acerbe et même des idées violentes au début de la révolution helvétique. Cependant M. de la Harpe avait tendu une main de réconciliation au premier signe d'un retour à des sentimens plus modérés, que semblaient annoncer des députés bernois envoyés à Paris. Mais, loin d'être animés par des intentions si sages, ils demandèrent son extradition et celle d'autres patriotes vaudois. Ils échouèrent. Avant de recommencer les hostilités, M. de la Harpe fit parvenir au gouvernement de son canton, par l'organe de son ami, M. Henri Monod, un exposé des griefs du Pays-de-Vaud, et la demande d'une reconnaissance de ses anciens droits. On ne Pccouta pas. Les libertés et les franchises du Pays de-Vaud avaient été formellement réservées dans le Traité de Lausanne, conclu le 30 octobre 1564, entre la république de Berne et le duc de Savoie. Le 26 avril 1565, la France avait pris ce traité sous sa garantie. L'exécution de la garantie fut réclamée par vingt-deux patriotes vaudois et fribourgeois, dont la pétition fut présentée, a la fin du mois de novembre 1797, au Directoire français par M. de la Harpe, On avait nié l'existence du
Traité de Lausanne ; il se retrouva dans les archives par les soins persëvérans de Fauteur de ces démarches. Le Directoire français prit alors son fameux arrêté du 6 nivose, et plaça sous la protection immédiate de la France les citoyens vaudois qui réclamaient les droits de leur peuple.
Cet acte fut F étincelle jetée dans une mine ; l'explosion de la révolution helvétique eut lieu. M. de la Harpe, frappé des vices du fédéralisme suisse, et n'y voyant de remède que dans le système unitaire, avait tracé le plan d'une organisation centrale et invoqué la coopération du gouvernement français, pour le faire prévaloir en Suisse. Les dictateurs du Luxembourg avaient accueilli cette proposition avec indifférence ; ils la reprirent lorsqu'ils espérèrent tirer avantage d'une occupation de la Suisse. Pierre Ochs, de Bàle, qui se trouvait a Paris, de tous les hommes dont ils pouvaient disposer, celui qui connaissait le mieux l'état et les besoins de la Suisse, fut chargé de projeter sur le plan de M. de la Harpe une constitution unitaire. Les armées françaises entrèrent en Suisse pour apprendre aux habitans des Alpes la liberté. La vieille confédération fut dissoute. Cependant le Directoire, qui désirait affaiblir la Suisse pour conserver a la France la prépondérance, au sein de cette forteresse naturelle,
croyant le fédéralisme préférable, dans Pintérè français, à une centralisation forte, adopta le projet d'une triple république, imaginée par le général Brune. M. de la Harpe l'apprit; le soir même de cette décision il se rendit chez Reubel , spécialement chargé des affaires de la Suisse, Dans un entretien de deux heures, il le fit changer d'opinion; l'arrêté fut rapporté et le projet de la république helvétique une et indivisible fut main* tenu. Reubel ne fut pourtant jamais ami de ce Suisse qu'il soupçonnait toujours d'être plus ou moins un agent de la Russie. La nouvelle constitution ayant été proclamée, l'Assemblée provisoire vaudoise, avant de se dissoudre, fit frapper, en l'honneur de son illustre concitoyen, une médaille en or avec cette inscription : A Frédéric-César La Harpe : le peuple Vaudois reconnaissant.
\ . M. de la Harpe qui n'avait jamais rêvé pour l'humanité, comme pour son pays, que le bonheur sous l'égide de la liberté, ne soupçonnait pas tout ce qui peut se cacher de mauvaises intentions dans les plis du drapeau d'une belle cause. Quelle ne dut pas être sa douleur quand il vit sa patrie livrée au pillage, et opprimée par les armes de la nation qui se disait la libératrice des peuples ! Ces maux ouvrirent une nouvelle carrière a l'activité de son patriotisme * toute sa sollicitude eut. dès
ce moment, pour objet d'en alléger le poids ou de les adoucir, sans faire acception des partis ni des opinions, pas même des amitiés et des inimitiés qui lui étaient personnelles. Ses ennemis les plus déclarés, MM. Pillichody et RusiUon, chauds par* tisans du gouvernement de Berne, étaient détenus au Temple : ils durent a sa persévérante intercessio n leur mise en liberté. Le Directoire avait frappe le gouvernement bernois d'une contribution de six millions : ce fut encore l'influence du grand antagoniste de ce gouvernement qui la fit réduire des deux tiers. Le député bernois envoyé à Paris pour obtenir un soulagement, le sénateur Lu* thard, s 1 exprima dans ces termes a la séance du sénat helvétique du 24 janvier 1800. a Mon incli- » nation ne me portait point à rechercher La » Harpe; la politique le voulut. Je savais qu'il » avait de l'influence et je crus, que pouvant être » envisagé a Paris comme un ambassadeur de «l'Oligarchie, je devais faire connaissance avec lui* » Quel étonnement ne dus-je pas éprouver lors- » que, accueilli par le citoyen la Harpe avec » toute l'amitié possible , je trouvai en lui un » homme doux, un homme aimable, regrettant » le cours qu'avait pris notre révolution, se réunis*
(*) Voyez Bulletin of/icitl , W du 30 man i7»$. j
» sant à nous nour solliciter une diminution dans » la somme imposée, rédigeant lui-même le me- » moire qui, dans le but de l'obtenir, fut placé » sous les yeux du gouvernement français, et ga- » gnant, par toute sa conduite dans cette affaire, » mon estime et mon attachement (1)! »
Jusqua ce moment M. de la Harpe n'a influé sur les destinées de sa patrie que par la vigueur du caractère et de l'intelligence et avec l'autorité que donne la proscription. Nous allons le voir monter sur le théâtre des affaires publiques. Le Corps législatif helvétique, plein de confiance dans les principes et les talens de ce concitoyen célèbre et dans son crédit auprès du gouvernement français, lappela au Directoire exécutif de la nouvelle république unitaire le 29 juin 1798. Il accepta; mais après avoir préalablement déclaré au Directoire français, que cette accepation dépendait de son agrément. « La république helvétique , lui » écrivait- il, doit, à mon sens, demeurer éternel- » lement l'amie de la France. Appelé à son gou- » vernement , je défendrai de tout mon pouvoir » nos intérêts communs ; mais j'avoue avec la » même franchise qu'il n'est point dans mes prin- » cipes d'être jamais la créature d'un gouverne-.
(1) Bulletin helvétique de 4800 , n? 24.
» ment étranger; si j'en étais capable, je mérite- » rais bien mal votre estime. » Il quitta Paris et vint en Suisse l'âme remplie des grandes images que les annales de l'antiquité et de sa patrie y avaient fixées , le cœur rempli des plus nobles espérances.
La discussion des vues gouvernementales du nouveau directeur m'entraînerait beaucoup trop loin ; elle trouvera peut-être, un jour, une place plus convenable. Je me borne à exposer des faits, ainsi que les idées de M. de la Harpe, qui , dans
sa biographie, sont aussi des faits.
Dès son début, M. de la Harpe rencontra des obstacles dans le peu de sympathie pour ses idées, dans une défiance assez générale, dans le manaue de lumières politiques du peuple , dans la timidité des conseils, mais avant tout dans les habitudes fédératives des populationssuisses, qui regardaient et qui regarderont long-temps encore l'unitarisme comme un joug imposé a leur liberté. De là , dès le début de la révolution helvétique , des germes de fermentation et de soulèvement que développèrent des agens étrangers et des Suisses émigrés, qui n'épargnaient ni argent ni promesses pour transformer les vallées des Alpes en une nouvelle Vendée. Une révolte eut en effet lieu dans
leBas-UnlerWalden : les Français y pénétrèrent; et le 9 septembre 1798 fut marque par l'incendie et 1 épouvantable massacre de Stanz. On a écrit que le directeur de la Harpe , pour effrayer les ennemis de la nouvelle constitution, avait de* mandé fougueusement que Ton étouffât par la force des armes la première étincelle de la contrerévolution dans les cantons forestiers. Il y a peu d'années encore qu'il se reprochait, au contraire , de n'avoir pas, comme président du Directoire , insisté dès le premier moment sur des mesures de répression qui eussent probablement prévenu la grande catastrophe du 9 septembre. Dans l'espérance de ramener les habitans d'Unterwaldcn parles voies de la douceur, il accueillit avec bonté les députés qu'ils envoyèrent a deux reprises , et se laissa induire en erreur par les protestation» qu'ik lui firent dans le seul but de gagner du temps. « Ceux qui avaient espéré profiter de cette » Vendée pour rétablir leu rsmonopoles, écrivit-* » il long-temps après, firent retentir l'Europe de » leurs plaintes lorsqu'ils virent leurs espérances » s'évanouir, grâces aux mesures énergiques qui » furent prises. C'est à ces hommes que les mal-* » heureux habitans dlînterwalden durent leur » infortune. L'énergie du Directoire helvétique, secondé par ses alliés, les Français,
» sauva la Suisse dans ce moment critique (1 ) . »
Pour consolider la nouvelle Helvétie, de la Harpe demanda des armes et de l'argent. Les conseils divisés et timorés ne votaient ces secours qu'avec une dangereuse lenteur et une économie mesquine. Ils regrettèrent trop tard leur împreV voyance, lorsqu'ils durent abandonner aux Frûnr çais leurs arsenaux, et a des armées ennemies et amies des sommes considérables. La surprise du Luciensteig (2) et l'occupation des Grisons par les Autrichiens , auraient dû servir d'avertisse-» ment ; de la Harpe parvint a faire décréter des mesures financières productives, ainsi qu'une meilleure organisation des milices. Exécutées a temps, ces mesures auraient probablement pré* venu bien des maux. Mais les ennemis intérieurs de la révolution, unis avec ceux du dehors, avaient persuadé au grand nombre et même à la majorité du Corps législatif que les puissances coalisées, n'avaient aucunes vues sur la Suisse, et que le Directoire helvétique, d accord avec celui de France, voulait la guerre pour étendre son pouvoir. Rien ne fut donc épargné pour retarder l'exécution des décrets.
(1) Les mesures prises par le directeur ont été exposées par tir dans un message au Corps législatif du 18 septembre , inséré au Bulletin officiel du 12 septembre 17:8 , n° 43.
(2) Défilé à l'extrémité septentrionale du canton dos Orisoosv
Dans l'intérieur du pays , la faiblesse et les contradictions des nouvelles autorités, le découragement public et l'anarchie présageaient une catastrophe, elle fut accélérée par deux grandes fautes que le Directoire français commit a l'égard de la Suisse, l'alliance offensive qu'il lui imposa et la création d'un corps auxiliaire de 1 8,000 hommes qu'il ordonna. Ces exigences perdirent le gouvernement helvétique. De la Harpe s'y opposa de tout son pouvoir ; à l'arrivée du courrier français porteur de Y ultimatum il ne put retenir son indignation ; il ne céda qu'à la nécessité. Quoiqu'il ait signé comme président du Directoire le traité offensif, il put dire dans un Mémoire présenté pour sa justification au Corps législatif en janvier 1800. « La rédaction de ce fatal traité, »ne fut point mon ouvrage, et le protocole se- »cret du Directoire du 20 septembre 1798 attes- » tera, au besoin, qu'encore alors j'ai rempli mon » devoir en digne magistrat de la république. — »Et nous, citoyens législateurs, continue-t-il , » n'avons-nous pas commis des fautes ? C'en était » une , sans doute , de croire à la paix , lorsque »tout annonçait que les hostilités recommen- » çaient, et de ne pas se préparer contre celles-ci. »En arrivant de Paris, je communiquai mes » justes appréhensions sur ce point, ainsi que
» mon incrédulité sur l'heureuse issue du congrès »de Rastadt, et il ne dépendit pas de moi qu'on » ne prît à temps des précautions pour s'assurer »du lac de Constance, de Luciensteig et de x quelques autres points de nos frontières.»
; La guerre entre la France et les puissances coalisées éclata. L'Helvétie en allait devenir le » théâtre. De la Harpe fit au Directoire la motion d'adresser au Corps législatif un message pour déclarer la guerre a l'Autriche. Il rédigea ce message qui fut adopté à l'unanimité par le Directoire ; mais le Corps législatif rejeta la proposition , comptant encore sur le maintien de la neutralité quand l'ennemi avait déjà mis le pied sur le sol helvétique. « Je ne le désavouerai pas, » citoyens législateurs, dit-il dans le Mémoire » justificatif $ c'est moi qui fis au Directoire la » motion de vous adresser un message pour dé- »clarer la guerre à l'Autriche qui nous traitait »en ennemis. Je rédigeai ce message ainsi que » celui dans lequel on vous donnait les explications »demandées; mais l'un et l'autre avaient été » adoptés unanimement par le Directoire, com- » posé avec moi des citoyens Bay , Glayre , Ochs »et Obcrlin. Je ne vous rappellerais pas ces » circonstances si on n'en avait pas abusé pour »me nuire. Une déclaration de guerre était à
»mes yeux le seul moyen de salut, parce quelle » obligeait a se mettre promptement en mesure , » parce que nos lenteurs interminables eompro- » mettaient la république, parce qu'il valait » mieux aller au-devant de l'ennemi, que de » Tattendre chez nous. Peut-être me trompé-je ; »mais j^ai la conviction intime, qu'en adoptant »ce parti, nous aurions empêché l'ennemi de «prendre pied chez nous. Nous aurions puni » son invasion d'une manière digne de nos pères, » et sauvé d'une ruine totale un grand nombre wde familles. » (Voyez aussi dans le deuxième Mémoire de la Harpe en réponse au citoyen Kuhn.commissaire du Directoire, du 0 avril 1800 les pages A et suivantes , dans lesquelles se trouvent développées les fautes commises alors.)
Le refus que fit le Corps législatif de déclarer la guerre empêcha d'occuper le Frickthal et les villes forestières où les ennemis préparaient leurs moyens d'attaque. Le Directoire ayant ordonné cette occupation , les milices refusèrent de passer la frontière. Exposée a la colère de ses ennemis , au dédain de ses alliés , l'Hel vélie subit tous les maux d'un champ de bataille sans gloire. Les armées impériales étaient parvenues victorieuses jusqu'à Zurich. Une partie des législateurs parlait de capituler : De la Harpe combattit cet avis
par les souvenirs de L'histoire primitive de la confédération et par l'éloquence de la dignité nationale. Il proposa même avec insistance un avis qui fut traite de crânerie insigne , c'était d'envoyer le Directoire et les ministres à Schwys ou à Stanz, « afin, dit-il lui-même, que, tenus éveillé^ )> par le bruit du canon ennemi et ayant sous les «yeux les trophées de nos pères , ils ne pussent éprendre que des mesures énergiques dignes 9 d^ommes qui ont fait le serment de vivres libres »OU de mourir». (Deuxième mémoire justifia Q* f iff P*g e 18.) On comprend par ces sentimens comment il dut accueillir une autre proposition qui fut faite, c'est que le gouvernemept se retirât de Lucerpe a Berne. 11 s'y opposa tout seul, - el; ne put se décider à partir après tous les autres r que lorsque Masséna écrivit que Lucerne serait envahi et probablement le jour même. , La situation des affaires devint de jour en jour plus désespérée. Le découragement accablait les antforités et domptait même la fureur des partis,, La difficulté des circonstances produisait sur M. de la Harpe un autre effet; l'un des chefs de la ré- ; publique, il voulait vaincre ou périr avec elle. Son ardeur croissait avec le péril ; elle lui inspirait des desseins qui ne pouvaient guère trouver de sympathie autour de lui. Ainsi, il proposa au
Directoire de convertir la Suisse en un vaste camp et tous les citoyens en soldats , d'obliger les communes à prendre soin des familles et des propriétés de ceux qui marcheraient contre l'ennemi ; les déserteurs qu'on aurait repris devaient , selon l'usage des Romains, être décimés à la tète de l'armée , et ceux qui auraient échappé à ce genre de mort, former dans la prochaine bataille la première ligne pour reconquérir leur honneur. « Ces » mesures, disait-il, sanctionnées par le danger de » la patrie, sont dignes de nos ancêtres ; ils ban- » nirent les guerriers qui avaient survécu dans la » bataille de Saint- Jacques à leurs frères d'ar- » mes. » Comme les propositions énergiques trouvaient en lui un défenseur au sein du Directoire , on Pen croyait toujours l'auteur , et des fanatiques songèrent , dit-on, à le faire assassiner. Il fut du moins informé de ce dessein par le général Schauenbourg , et par les révélations d'un double espion , natif de Nyon. Ce dernier témoignage surtout pouvait être suspect ; mais il fut dès-lors confirmé à M. de la Harpe par le colonel Pillichody, qui lui déclara que l'avoyer Steiguer s'était prononcé contre un tel projet. L'individu destiné à servir d'instrument vint à Lucerne, où M. de la Harpe le vit; c'était un Italien ; il le fit repartir sans lui infliger la moindre punition. D'aU-
très complots auxquels il crut n'avaient peut-être pas plus de réalité ; les adversaires qui s'opposaient à toutes ces mesures , et les clameurs qui s'élevèrent contre lui, disposaient son imagination à la défiance.
Divers membres du Corps législatif et quelques ministres estimèrent que, pour rétablir Tordre et la concorde, il fallait remplacer une partie des membres du Directoire , et modifier la constitution. Instruit de ce plan , M. de la Harpe en donna connaissance au Directoire français. La France , depuis ses premiers revers en Suisse , commençait à trouver onéreux le traité d'alliance conclu avec le gouvernement helvétique ; elle s'était engagée a faire reconnaître la nouvelle république parles puissances coalisées, et son honneur ne lui permettait pas de céder sur ce point. Or, si le gouvernement helvétique avait modifié sans lui en faire part la constitution qu'elle avait garantie, elle aurait eu un prétexte pour renoncer à ses engagemens. Que serait devenue la Suisse ? Ces réflexions déterminèrent le directeur De la Harpe à convaincre le gouvernement français qu'il était interressé à maintenir l'alliance dans son intégrité; il y réussit momentanément. Le commandant en chef Masséna et le ministre Perror çljel reçureut des directions en ce sens,
Cependant M. de la Harpe n'avait jamais vit dans la constitution dite d'Ochs, qu'une planche de salut temporaire; il avait toujours eu l'espoir qu'on la modifierait par les voies constitutionnelles. Maintenant il y avait urgence a la corriger; Plusieurs des membres les plus distingués du Corps législatif lui parlèrent d'un semblable dessein ; il les encouragea , il assista même à quelques unes de leurs réunions , et s'empressa de rapprocher les opinions divergentes. : mais ces tentatives demeurèrent sans résultats. Le pouvoir exécutif continua d'être en butte aux attaques du pouvoir législatif et des journaux , et aux menées des agens 1 du Directoire français. Celui-ci, mécontent du Directoire helvétique, qui avait osé lui résister à Toccasion de certaines contributions, mécontent surtout de M. de la Harpe, dont il redoutait Ténergie , avait remplacé en Suisse Thonnête Perrochel par le ministre Pichon ; on assure que Massêna reçut l'ordre de faire enlever De la Harpe pour le transférer en France. Les amis du fédéralisme suisse trouvèrent dès-lors dans le Directoire jacobin de la France un appui que le 18 brumaire fut loin de leur enlever. Cinq jours avant cette date mémorable dans les fastes françaises, une décision dont le directeur De la Harpe fut le principal moteur augmenta le nombre dé
ses ennemis. Le desordre régnait dans les finances de la république ; on demanda avec insistance au Directoire d'en rendre compte , et I on disait tout haut que le jour où il y serait forcé marquerait la fin de son existence. De la Harpe , qui soupçonnait le patricien Finsler, ministre des finances, d'une inimitié secrète contre la république uni* taire , demanda et obtint son renvoi le 4 no * vembre 1700.
La position du Directoire empirait visiblement depuis que deux de ses membres, Dolder et Savary, d'accord avec l'influence de la France et avec la majorité du Corps législatif, contrecarraient toutes les mesures de leur collègue De la Harpe. Celui-ci put constamment compter sur l'appui des deux autres directeur» , Philippe Secretan et Oberlin; fort de la majorité qu'il formait avec eux , il défendit ses principes jusqu'au bout, persuadé qu'il défendait la cause de la patrie. La guerre ouverte que lui fit le Corps législatif le remplit d'indignation. Il représenta a ses deux amis et collègues, qu'avec une assemblée composée de semblables clëmcns , le gouvernement ne pouvait plus marcher, et qu'il fallait exécuter la loi qui interdissait aux deux conseils de demeurer réunis plus de neuf mois; quo pendant l'ajournement des conseils une commission composée de leurs membres les plus
éclaires , pourrait préparer une révision de la constitution.
Apeine le Sénat et le Corps législatif curent-ils vent de ce projet, qu'ils résolurent de le déjouer par tous les moyens. Au mépris de la constitution, ils nommèrent dans leur sein la fameuse commission des dix ; sous prétexte de rétablir la concorde entre les premiers pouvoirs de l'État, elle fut instituée pour renverser le Directoire et la constitution. Le but de cette menée ne pouvait échapper à la sagacité de celui qui en était l'objet principal , mais il lui fut impossible cette fois de convaincre ses deux collègues. « Ces hommes si respectables et si purs, raconte-t-il lui-même, étaient tellement dégoûtés du métier directorial , qu'ils étaient indifférens à tout ce qu'on tramerait contre le Directoire. » Une séance de celte autorité eut lieu comme à l'ordinaire dans la matinée du 8 janvier 1800. Dolder, président, et Savary proposèrent d'adresser aux conseils législatifs un message par lequel le Directoire reconnaissant son incapacité , résignait ses fonctions. Cette démarche avait été concertée par les meneurs du Corps législatif. Secretan et Oberlin las de contrariétés, adoptaient le message, mais avec d'autres considérans, De la Harpe, aussi désjrpu* qu'eux de se decljar^er d'un, pcfcux fer-.
deau , supposa néanmoins à une résolution qui , dans un tel moment, lui paraissait un abandon de la chose publique. Mais Dolder prétextant, comme président, qu'il n'y avait plus rien dans le portefeuille , leva la séance , et avertit ses auxiliaires , qui proposèrent au Corps législatif le décret du 7 janvier, la dissolution du Directoire. Une heure après, un des membres de la commission des Dix, Kuhn de Berne , accusa formellement le Directoire de haute trahison devant les conseils légis- , Jatifs. De la Harpe , d'accord avec Secretan et Oberlin, se rendit avec eux, armé d'un sabre et de pistolets, dans l'hôtel directorial. Ils trouvèrent les appartemens abandonnés , même le dépôt des archives. Cependant la garde avait pris les armes à leur arrivée ; elle semblait très-bien disposée pour eux. Quelques employés ne tardèrent pas à reparaître : De la Harpe , qui avait été l'avantdernier président, proposa alors et fit adopter par ses collègues une série de mesures qu'ils consignèrent dans le protocolle : elles avaient pour but de maintenir la position constitutionnelle du Directoire. La première fut une invitation au président Dolder de convoquer le Directoire ; la dernière, prise à 7 heures du soir, un arrêté des trois directeurs formant la majorité, par lequel ils protestèrent contre l'atteinte portée a la constitution,
et déclarèrent se séparer pour éviter de plus grands maux. Ils avaient , dans l'intervalle , mandé devant eux le chef de brigade Claveî , auquel ils donnèrent, par un arrêté , le commandement de toutes les troupes helvétiques qui se trouvaient dans Berne , et firent l'injonction de n'obéir à aucun ordre ou arrêté qui ne serait pas signé de la majorité des membres du Directoire (I). Mais cette décision demeura snns effet , ainsi que la proposition que De la Harpe fit à ses deux collègues } de se mettre à la tête de la garde directoriale , et d'aller dissoudre la réunion inconstitutionnelle de la minorité du Directoire et des ministres. L'attitude calme et la conduite éner-* gique des trois directeurs , ébranlèrent quelque» momens leurs adversaires ; mais bientôt la frayeur même précipita les de'marches hostiles , et dans la soirée Fut décrétée l'expulsion des trois directeurs, sans qu'on eût le courage de la leur notifier , tant qu'ils étaient encore réunis. Deux membres du Corps législatif osèrent seuls venir leur faire part des propositions dirigées contre eux, Soùter, membre du Grand Conteii, et le sénateur De la Pléchère. Avant de se séparer, les trois directeurs résolurent de consigner, dans leur
(I) Voyez Appendice, noie C.
protocofle, les motifs de leur conduite, et de laisser au peuple suisse un document qui justifiât leur retraite dans ce moment critique. Ils prirent ën conséquence l'arrêté suivant, dans lequel on reconnaît sans peine l'inspiration et la plume de M. de la Harpe : 1 '
» Le Directoire ayant connaissance après uné 3 séance de quatre heures ,
que les deux conseils » fléchissent sous les menaces des fiactiéux qu'en- » couraient le chargé des affaires Pichon et les
* chefs de la force armée française , Tient de dé^ '» créter sa dissolution et la destitution de ses" » membres, et se sépare pour éviter de plus
» grands maux; après avoir pris ce dernier arrêté i
3 • ! . . • ' t * îi » • \ v " î , * ï . • il «
i . » LIBERTÉ , ÉGALITÉ. -
■ » . • * Il * „ • 'té* • 2 m . \\
» Au nom du peuple helvétique; le Directoire » exécutif, constitué en vertu de Tarticle 6 de la » loi du 13 août 1798, apprenant les mesures » inconstitutionnelles et violentes adoptées en cet » instant par les deux conseils , mesures qui at- » testent le mépris deé principes de Ja constituai tion et des droits du peuple, mais se trouvant 5» trop faible peur balancer l'appui qu'au mé-
* pris de l'alliance, elles trouventdans l'étranger, » arrête:
» 1° Les directeurs Oberlin, La Harpe et Se- » cretan , formant à cette heure le Directoire » helvétique constitutionnel , seul pouvoir exé- » cutif légitime en Helvétie , protestent , au nom » du peuple duquel ils tiennent leurs prérogati- » ves, contre les atteintes qu'on vient de porter » à la constitution jurée le 15 avril 1798, et s'en- » gagent mutuellement sur leur honneur, a faire » valoir en temps et lieu la susdite protestation*
» 2° Réduits par la violence à l'impossibilité de » se réunir de nouveau conslitulionnellement y ils » déclarent , au nom du peuple , et comme char- » gés spécialement par l'article 79 de la consti- » tion de surveiller et assurer l'exécution des » lois (1), regarder comme illégaux, nuls et » non obligatoires , tous les actes émanés ou a » émaner des autorités qui pourraient être était blies jusqu'à la réintégration du gouvernement » et des pouvoirs constitutionnels.
» 3° Par les mêmes motifs , ils s'autorisent » mutuellement et autorisent en particulier » leur président , le citoyen Frédéric-César La » Harpe , à se présenter , négocier et agir au
• nom du Directoire et du peuple helvétique f » partout où il sera nécessaire , pour réclamer ,
<i) S 79. « Le Directoire scelle et fait publier les lois, il en spr-
* Teille et issure l^écutioq. , • <
> en faveur de la patrie , les bons offices des » puissances européennes , et ce , en vertu des » pouvoirs attribués au Directoire par l'article 80 * de la constitution (1). 11
4° Le citoyen Dolder s 'étant emparé du sceau b de l'état et le secrétaire général l'ayant suivi , » le Directoire exécutif décide, que ses trois mem- * » bres présens signeront le présent arrêté , du- » quel il sera remis un exemplaire à chacun d'eux » pour leur servir de lettre de créance, jusqu'au » jour où, la constitution étant réhabilitée , et » l'Helvétie délivrée du fardeau des troupes » étrangères, le Directoire pourra de nouveau » se rassembler.
» Ainsi fait et signé à Berne , dans le palais di- » rcctorial , à sept heures du soir , le 7 janvier >1800. '
Signé : a Frédéric-César La Harpe, * président ; Oberlin ; pour le sécrétaire » général , Secrctan. »
Ainsi fut dissoute cette autorité par une violence qui donna en réalité la mort au système unitaire , bien que les plus ardens partisans de Puni-
(i) $ 80. « Le Directoire entame et conduit les négociations avec » les puissances étrangères. »
tarisme eussent pris part à ce coup d'état.
Plusieurs des antagonistes qui combattirent le plus vivement le directeur De la Harpe dans les conseils helvétiques, ont reconnu depuis qu'ils s'étaient mépris sur la pureté de ses intentions et sur la justesse de son coup d'oeil ; Kuhn lui-même fut de ce nombre. Usteri, le retrouvant à Paris» versa des larmes amères au souvenir du mal fait à la Suisse par la fausse opinion répandue sur le compte de M. de la Harpe. M. Jçan-Gaspard Zellwèger a plus d'une fois déploré une erreur semblable. Un homme que toute la Suisse respecte a fait l'aveu que si à l'époque dont nous venons de rappeler l'histoire , il avait rencontré De la Harpe t il l'aurait poignardé , croyant sauver la Suisse; ce même homme, mieux éclairé, est devenu un de ses meilleurs amis. Des ennemis de M. delà Harpe, qui n'étaient pas tous suisses, l'avaient représenté comme un ambitieux qui aspirait a la dictature. Ce que redoutaient de sa part ses adversaires les plus habiles dans Fart des insinuations , c'était qu'il ne rendît la Suisse trop forte. '
Mais laissons le gouvernement helvétique parcourir les phases de son agonie, et suivons la de*-* tinée de celui qui dans la période précédente joua un rôle si considérable.
Les directeurs destitués avaient été déclarés coupables de haute trahison ; le lendemain de leur expulsion , ils demandèrent communication des griefs avancés contre eux , afin de pouvoir se justifier. Le 14 de janvier, un des représentant du peuple , M. Herzog d'Effingen , proposa par motion la mise en accusation des trois directeurs.,
Le 21 , rassemblée passa à Tordre du jour sur cette motion (1) ; elle se contenta de placer sous, la surveillance de la haute police ceux qu'elle n'osait ni accuser, ni condamner, ni absoudre.
Nous passons sur les attaques sans nombre dirigées par des feuilles publiques contre M. de la Harpe , ainsi que sur une provocation en duel qu il refusa comme un moyen de justification digne des siècles barbares ; il avait trop payé de, sa personne , trop déployé de courage civique et moral, pour ne pas mépriser la bravoure des snadassins. « Avec son neu de connaissance du peuple qu'il devait gouverner, dit M. Zschokke, avec rimpétuosité de ses sentimens, qui rentrai- •ïi*3îfc y Gc 1 ^ 3 1 1 â 1 1 o n Cà£U € ?c c \ t c ïi t lui les cîy
nemens , la révolution et la résistance qu'on op-
(1) Deux membres de la commission des Dix , Éscher de la Lin th. et le sénateur Lulhard de Berne , se levèrent noblement pour ap* puyer certain! faits avancés dans le Mémoin justificatif de M. de la Haï t>â si dûuv lefiiiuâU il eu avait annulé à leur témaifinMca
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posait de toutes parts à ses énergiques résolutions, De la Harpe conserva, même après sa chute, chez ses ennemis comme chez ses amis , la réputation d'honnête homme. Son but était grand, sa volonté pure, mais le choix des moyens souvent malheureux. » M. de la Harpe répondait sur ce dernier point, qu'il avait éprouvé ce que tous les gouvernails éprouvent, à commencer par les autocrates eux-mêmes , c'est que les décisions destinées à faire cesser de grands abus , échouent presque toujours par la faute des instrumens intermédiaires.
Après avoir quitté Berne , M. de la Harpe s'était retiré à Lausanne avec son ami Philippe Secretan. Cependant on continuait à lui prodiguer dans les journaux invectives et calomnies : il fut plusieurs fois obligé de se défendre contre d'odieux mensonges. En apprenant que Bonaparte devait s'arrêter à Lausanne , la Commission executive, qui avait remplacé provisoirement le Directoire , craignit que M. de la Harpe, retiré dans cette ville , ne cherchât à voir le général français. Elle députa vers celui-ci son diplomate, M. Glayrc, l'un de ses membres. La réception fut assez froide , a ce qu'il paraît. Pour se dédommager, la Commission exécutive fit insérer dans les gazettes que Bonaparte avait refuse
de recevoir De la Harpe. Il eût été difficile qu*il refusât ce qui ne lui fut pas demandé. L'cx-directeur, qui n'avait pas même eu l'idée de se présenter chez le général , réfuta victorieusement une fiction sans générosité. Fatigué de toutes ces tracasseries , il n'attendait pour se retirer à Paris que l'expiration des six mois pendant lesquels l'ancienne constitution soumettait les membres du Directoire à la responsabilité ; bien que l'abrogation de cette constitution rendit les trois directeurs irresponsables, comme ils avaient géré les finances , il voulut pour sa part se mettre à l'abri des plus légers soupçons.
Déjà les préparatifs de son départ étaient faits, lorsque M. Philippe Secretan lui proposa une dernière promenade au bois de Sauvabelin , situé sur une hauteur à vingt minutes de Lausanne. à! leur retour , un parent remit à M. de la Harpe" une lettre apportée, disait-on, de Neuchâtel. Cette lettre , adressée au ministère helvétique à Paris 1 était signée Mousson , nom du sécrétai re-généraf du Directoire, et alors de la Commission executive. Elle semblait avoir trait à une conspiration ourdie contrcle général Bonaparte sur les derrières de l'armée d'Italie. M. de la Harpe cruty voir tous les caractères de l'authenticité (1). Il était pènc-
(I) Le. tribunal dn canton do Berne, chargé d'examiner l'affaire prononça que M. Mousson n'a va il point écrit In lettre
tré de la haute importance de cette découverte. Cependant il ne pouvait remettre au préfet, agent principal de la Commission executive , un document où les noms de trois de ses membres se trouvaient compromis. Il prit le parti d'en faire le dépôt dans le greffe du tribunal de canton et d'en expédier une copie vidimée au président du Grand Conseil helvétique , par l'intermédiaire de M. Souter, membre de ce conseil. Le courrier n'arriva que le dimanche matin , et le secret fut divulgué avant la séance du lundi. Le ministre français en Suisse , M. de Reinhart apprenant que le nom du ministre des affaires étrangères figurait dans la lettre, expédia sur-le champ un courrier à Paris pour informer de cet incident M. de Talleyrand et le ministre helvétique M. de Jenner. La lettre était à Berne depuis quatre jours , lorsqu'on en fit le sujet d'une discussion dans l'Assemblée Législative le 25 juin 1800. L'assemblée ordonna l'arrestation de MM. Mousson et De la
Harpe. On savait que celui-ci allait se retirer à Paris ; on savait aussi qu'il avait recueilli sur la marche des affaires beaucoup de faits , et l'on supposait que si l'on parvenait à saisir ses papiers, on trouverait de quoi dresser un acte d'accusation. Il fut assez tôt averti pour se rendre a Roi le , oii ses papiers les plus importans , renfermés dans
des ballots, se trouvaient déposes chez sa mère. II fit, à la hâte un triage et, après avoir confié a sa femme ce que ces ballots contenaient de plus* précieux, il revint à Lausanne. Le soir même, les arrêts domestiques lui furent intimés de la part du préfet par son lieutenant M. Clavel de BreiH les. Cet officier public observa dans l'exécution de ses ordres les égards naturels aux âmes géné*reuses ; IL de la Harpe n'en a jamais perdu la mémoire. Tandis qu'il s'en rapportait k la parole de son prisonnier pour les papiers qui devaient être mis sous scellés, d'autre? agens du préfet entraient au milieu de la nuit à Rolle dans la maison de la mère de l'ex-directeur pour faire ouvrir les ballots , et mettre sous les scellés ceutf des papiers qu'ils jugeaient a propos de saisir. Dans ce nombre, se trouvaient quelques lettres adressées à l'aîné des grands - ducs de Russie et la copie d^un acte de résignation que M. de la Harpe avait confié a Souter, pour le cas oit Ton aurait voulu le réintégrer. Ce document fut dénoncé comme preuve d'une tentative criminelle dirigée conlre le provisoire constitutionnel de cette époque.
. Le 2 juillet 1800 il fut formellement arrêté pour être transféré à Berne, ou le tribunal de canton devait prononcer sur M. Mousson et sur lui.
Dans le sentiment de son innocence, et, convaincu d'avoir rempli son devoir en dénonçant la lettre qu'il croyait interceptée, il ne s'attendait guère à cette issue. Elle le convainquit de l'acharnement de ses ennemis contre sa personne. Ne doutant point qu'ils n'en voulussent à sa liberté ou même à ses jours , il conçut un dessein dont les circonstances favorisèrent l'exécution . On l'emmena de Lausanne à quatre heures de l'après-midi. Une grande multitude se pressait dans les rues; le beau monde occupait toutes les fenêtres. Néanmoins il régnait un profond silence au moment où le prisonnier parut au milieu de ce peuple, redevable de la liberté à son courage et à ses efforts. Il prit congé de ses amis, leur recommanda sa mère, sa femme, et monta en voiture. Deux officiers prirent place près de lui, deux sous-officiers montèrent derrière ; quatre hussards gardaient les portières.
Les officiers furent très-polis. L'un d'eux, le lieutenant Wéber, qui lui était connu, témoigna du chagrin de la mission qu'il avait à remplir, et offrit de porter à la femme du prisonnier tout ce qu'il voudrait. 11 le remercia de son offre , mais ne l'accepta pas. On a cru qu'il avait gagné ces officiers ou son escorte ; il n'en est rien. Seulement ils le surveillèrent avec moins
de rigueur que d'autres n'eussent fait peutêtre.
À Moudon , c'était jour de foire. Les paysans s'attroupèrent devant l'auberge où le petit cortège était descendu. Lorsqu'on remonta en voiture , ils firent retentir l'air des cris de Vive la Harpe l Citoyens, leur dit-il en se tournant vers eux, point de bruit ! vive la république ! vive la justice ! La nuit surprit les voyageurs à moitié chemin de Payerne. Les officiers s'endormirent; alors seulement M. de la Harpe songea au moyen de s évader pendant qu'on changerait de chevaux. Payerne était une des stations. On descendit pour attendrede nouveaux chevaux, a l'auberge de l'Olivier (1), où il avait loge trois fois depuis six semaines et dont il connaissait tous les individus.
Tandis que les officiers s'occupaient de procurer des chevaux, plusieurs personnes entrèrent ; dans ce nombre, un citoyen auquel il avait par hasard rendu un service. Causant avec lui, il s'informa s'il y avait un moyen de parvenir à Esta vayer. Son interlocuteur s'offrit à lui monter le chemin ; mais il s'agissait de sortir de l'hôtel. Une sentinelle se promenait devant la porte de la chambre ; dans un moment où elle tournait le
(i) Aujourd'hui l'ânbergc de l'Ouw,
(jos k la porte, M. de la Harpe s'equUva derrière elle et descendit un escalier au bas duquel l'attendait son guide. H sortit avec lui de la ville par la porte d'Eslavayer. Arrivés à l'extrémité du faubourg, ils entendirent du bruit. Son guide lui donna à la bâte quelques directions et disparut. L,e fugitif était indisposé depuis huit jours, à jeun depuis deux, muni de dix louis seulement, sans passeport et sans armes. Il raconte lui-*nème, dans une lettre pleine de sensibilité, de grâce et de gaieté, les aventures au milieu desquelles il réussit, non sans risques, à traverser le lac de JNeufehàtel , Vaumarcus, le Val -de-Travers, et ù passer la frontière de France. Après plusieurs jours de fatigues, de craintes, d'émotions, il parvintfa Dijon oii était l'armée de réserve, Obligé, pendant sa fuite, de changer ses babits contre ceux d'un simple artisan, il se recommandait peu par les apparences. C'est avec ces dehors plus que modestes, que le lendemain il se rendit chez le général Brune. Celui-ci le reçut avec des égard* et des marques de respect comme s'il était encore niembre du Directoire. Les nombreux officiers, rassemblés dans ses appartenons, furent sans doute, étonnés de voir leur général combler de Vitesse, un homme si mal v&u, Jf. de, la Harpe accepta un prêt de quarante louis, une chaise de
poste, des passeports, et une lettre pour le pre. mier consul Bonaparte. Il partit le cœur plein de reconnaissance. Trente-six heures après , il était à Paris, où la nouvelle de son évasion n'était parvenue que de la veille.
M. de la Harpe résume lui-même d'une manière piquante, dans des notes manuscrites, les vicissitudes de sa destinée au milieu des derniers événemens que nous venons de raconter.
» La fortune lui fit connaître coup sur coup ses bizarreries. 1° Trompé par les perfidies qui assié^ geaient le trône , Paul 1 er , monarque juste et généreux, lorsqu'il n'écoutait que ses inspirations propres, ne supprima pas seulement la modique pension dont Catherine II avait récompensé ses travaux ; il réprimanda le grand-trésorier qui l'avait fait payer et lui ordonna de poursuivre la restitution de ce qui avait déjà été payé depuis vingt mois. Le chapitre de Saint-Wladimir dut rayer le nom de De la Harpe de la liste des chevaliers. Enfin le général Rorsakof reçut Tordre de l'envoyer en Russie, s^il était fait prisonnier par l'armée.
2* A peu près a la même époque, les conseils législatifs helvétiques décrétaient par acclamation, que le Directoire Mvêlique avait bien mé* Hté de la pairie.
3* Six semaines âpres, ce même Directoire était dissous par les mêmes conseils : trois de ses membres étaient expulsés sans qu'on ait daigné les entendre , et traités comme les derniers des hommes.
4° Lorsqu'ils eurent été condamnés sans avoir été entendus, un membre vint sept jours après présenter une motion tendant à faire rendre contre eux un décret d'accusation.
5* Sept jours plus lard (le 21 janvier), les mêmes conseils législatifs passent à tordre du jour sur cette motion et déclarent qu'il n'y a pas lieu à accuser les mômes hommes qu'ils avaient condamnés quinze jours auparavant.
6° Malgré cette absolution , les trois ex- directeurs sont placés sous la surveillance de la haute police; et le secrétaire -général du Directoire, chargé d^expédier ces ordres, envoie un cartel à l'un des directeurs expulsés et s'en vante avec impunité.
7° Quelques mois après, la Harpe est arrêté a Lausanne, il ne doit son salut qu'au bonheur d'avoir échappé à ses gardiens, et se retire en France. »
M. de la Harpe avait reçu du général Brune deux lettres, V une adressée à Bonaparte, l'autre a Murât, qui était prié de l'introduire auprès du premier consul établi à la Malmaison depuis son. retour de
Marcngo. Le même jour il se rendit a la Malmaison , accompagne de deuxamis, MM. Monod et Coos van Berchem. Le général Murât l'accueillit de la meilleure grâce, se rendit immédiatement auprès de son beau frère et vint le prendre pour le présenter à celui-ci qui se promenait seul dans le parc. Murât, Junot, depuis duc d'Abrantès, l'accompagnèrent, mais se retirèrent quelque temps après, lorsqu'il s'aperçurent que la conversation commençait à devenir très vive. — Elle se prolongea pendant près de deux heures, jusqu'à l'arrivée des deuxconsuls Cambacérèset Lebrun que Bonaparte présenta à M. de la Harpe. Avant l'arrivée de ces deux grands personnages, la conversation avait été très-animée. Bonaparte ayant reproché à l'exdirecteur helvétique d'avoir travaillé à armer la Suisse contre la France :
a Oui, citoyen premier consul, répondit-il (I), » j'ai fait mon possible pour que notre militaire » fût réorganisé promptement et fortement pour » faire respecter notre indépendance lors de la » prochaine reprise des hostilités. J'ai voulu » épargner à mon pays la honte de voir se ré- » péter une désorganisation de nos forces, pa- » rcille à celle que nous éprouvâmes en mai, juin
(4) C'est au moins le sens lrcs-0dè|e.
j» et juiHet 1799. Notre cause est celle desFran-
* çais; nous voulons demeurer leurs amis , mais » nous ne serôns point leurs esclaves; et si les ? Français avaient tente' de répéter encore ce 9 qu'ils ont essayé en 1799, j'étais décidé a ne » point le souffrir et à les traiter en ennemis. Je
* vois , citoyen premier consul , que d'indignes » Suisses vous ont dénoncé les mesures prises » pour mettre nos milices sur un pied respectable » dans l'espoir de me nuire auprès de vous , en P me faisant considérer comme leur auteur ; je » gémis pour ma patrie de compter au nombre de » ses enfans des hommes si peu dignes d'elle. Du f. reste, c'est à mon pays seul que je dois compte » de ma conduite dans cette occasion. J'ai agi » comme il convenait à un premier magistrat dç » la république. » Bonaparte l' écouta avec calme, mais en fixant sur lui son regard d'aigle. — Après avoir laissé passer sa fougue , le premier consul reprit en ces mots ; « Vous dites que les » secours de la Suisse pouvaient être de quelque *; utilité à la France; oubliez-vous donc que la
* Suisse a été conquise, que vous n'avez rien fait m pour nous ? » Ils parcouraient la grande allée du parc à grands pas : — A cette apostrophe, M, de la Harpe s'arrête brusquement : a La Suisse con- »quise! Non; jamais elle ne le fut. Les Français
» sont entres en Suisse pour y protéger les amis » de la liberté ; ils y ont trouvé des amis, et lors* h qu'ils ont rencontré quelques unes de nos peur » plades armées contre eux, la résistance qu'ils » ont éprouvée les a convaincus qu'il valait mieux » les ramener par les voies de la douceur que par » les armes» La Suisse a traité avec la France sur » le pied d'égalité ; elle leur a fourni de braves «soldats, mais elle a à se plaindre de quelques » uns de vos généraui, de vos commissaires et i même de certains diplomates, dont la conduite » tendait à fomenter dans les montagnes, la for*
* mation d'une nouvelleVendée , désastreuse pour » la France elle-même. — Nous n'avions nul besoin
* de vos soldats, reprend Bonaparte.— Vous vous » en êtes pourtant fort bien* trouvé. La Suisse vous » a fourni une arme qui vous manquait.— Coin- » ment et quelle est cette arme? — Celle des chas- » seurs-carabiniers , si indispensable pour faire la
* guerre des montagnes. Vos générauxvous diront » que, dans plusieurs occasions, ces chasseurs leur » ont ouvert les défilés. » Bonaparte ne répondit rien ; mats six mois après , il demanda aux Suisses des chasseurs-carabiniers , lors de Tinva-» sion du ïyrol par Macdonald.
Le souvenir de cette conversation revint a Bonaparte pendant son séjour dans l'île d'Elbe. Lq
hasard ayant amène le nom de M. de la Harpe dans un entretien qu'il avait avec un Vaudois pour lequel il professait beaucoup d'estime, il lui dit avoir eu jadis avec son compatriote une conversation qui lui avait laisse de la considération pour sa personne ; qu'il était obligé de reconnaître la justesse de ses observations , mai qu'il avait été frappé de la fierté de ses paroles.
M. de la Harpe apprit cette conversation de la bouche de ce compatriote, qui avait ignoré jusqu'alors les rapports momentanés entre ces deux hommes*
M. de la Harpe se retira au Plessis-Piquet, non loin de Paris , où son épouse le rejoignit. Il y vécut paisible , tandis qu'en Suisse ses ennemis s'abandonnaient a toutes les fureurs de leur ressentiment.
Alexandre I et étant monté sur le trône, il invita, en 1801, par une lettre touchante, M. delà Harpe, avec lequel il avait continué de correspondre, à se rendre auprès de lui. M. de la Harpe fut sur le point de ne pouvoir pas arriver en Russie, le comte Panin, alors ministre des affaires étrangères, ayant exigé des légations russes , par une circulaire ignorée de son souverain , qu'elles lui refusassent les passeports nécessaires pour son voyage. Pendant les huit mois qu'il
passa en Russie, l'ancien précepteur de l'Empereur Alexandre exécuta , sans bruit , à Pinsu de presque tout le monde, des travaux considérables, dont les résultats subsistent dans l'organisation améliorée de plusieurs parties essentielles de l'administration.
Nous ne voulons point anticiper sur les Mémoires du général de la Harpe ; il y rend compte de ces travaux importans avec toute la franchise et la simplicité de son caractère. L'influence qu^il exerça pendant ce séjour, la confiance dont l'honora son auguste élève , les grandes vues de ce monarque et la raison puissante de Phomme qui ne cessa de lui donner des conseils, commanderont surtout le respect de PEurope et de la postérité, si Pon publie un jour la Correspondance de M. de la Harpe avec TEtnpereur Alexandre.
On ne peut douter qu'autour du trône la malveillance n'eût les yeux ouverts sur le républicain rappelé à la cour. Il la déjoua par l'oubli des injures qu'on lui avait faites pendant son absence, par la modération avec laquelle il usa de la faveur, par le refus de titres et de décorations. L'amitié confiante d'un monarque philanthrope fut pour lui la plus douce des récompenses.
De retour h sa campagne, il y vécut fort retiré sans prendre aucune part active aux affaires de
la Suisse ; il déplorait le sort de son pays et l'anéantissement de ses espérances. L'estime dont il resta en possession au milieu de ses compatriotes, en dépit des outrages que ses ennemis lui avaient prodigués, se manifesta lorsque, après l'insurrection de 1802, plusieurs assemblées élec-fr totales dans les cantons de Zurich , de Berne et de Zoug, l'élurent député à la Consulta que Bonaparte convoqua dans Paris. Informé qu'il s'a-r gissait de renverser le système unitaire de la Suisse, il ne voulut pas se prêter a rétablir le fér dérabsme> a reconstruire une confédération exposée à devenir le théâtre de chaque nouvelle guerre qui éclaterait. Une autre considération , encore plus importante à ses yeux, lui fit un der voir de ne pas accepter la mission que ses conr citoyens voulurent lui confier ; il oe pouvait re T connaître que la constitution jurée le 15 avril 1798 eût été légitimement abrogée le 7 janvier 1800. Il se croyait obligé, par les pleins pouvoirs que lui avait confiés la majorité du Directoire avant sa séparation, à tout faire pour le maintien de la constitution unitaire. En refusant d'être membre de la Consulta, il s'efforça du moins d'éclairer la commission des quatre sénateurs nommés par le médiateur pour conférer avec les députés suisses, et remit a l'un d'eux, à Fouché, un mémoire des-
tînë à démontrer aux Français les dangers auxquels pouvait les exposer le retour du fédéralisme, dont leurs ennemis se faisaient un instrument. Il rappela sa prévision lors des événemens du moi» de décembre 1813. ? , • »
Les années de sa retraite furent consacrées à la culture de ses arbres et de ses plantes, à l'étude, à l'amitié, à la correspondance avec l'Empereur Alexandre. L'estime réciproque , la conformité des principes et des sentimens, Y amour des sciences, établirent des relations plus ou moins étroites, entre M. de la Harpe et des hommes qui se sont fait, eux aussi, un nom, et dont bien' peu lui ont survécu. C'étaient surtout MM. le duc de la Rockefoucauld-Liancourt , le comte Charles de Lasteyrie , Stapfer , ancien ministre de l'instruction publique du gouvernement helvétique , Francœur, de Beauvois , le baron de Gérando , l'abbé Grégoire et Say , avec lequel il a toujours entretenu les relations les plus intimes. Pendant ce temps, comme depuis, son opinion sur Napoléon ne varia pas un seul jour : il ne vit jamais en lui que l'oppresseur de l'Europe et l'ennemi de la liberté , c'est dire qu'il le détestait.
Les revers qui suivirent l'expédition de Russie ne pouvaient manquer de réveiller en Suisse les espérance* et les prétentions des anciens gouver*
nans et de tout leur parti. Pendant un court séjour de M. de la Harpe dans sa patrie, il s'efforça de faire comprendre a des hommes influens la vraie position de la Suisse et ses devoirs envers elle-même. Il repartit pour Paris , où il arriva presque en même temps que les nouvelles des désastres de Koulm et de Leipzig. Bientôt il apprit la violation de la neutralité de la Suisse et la funeste entrée des Autrichiens dans ce pays.
L'abjection de sa patrie le navra profondément. Comptant sur les sentimens de son ancien élève, il s'empressa d'implorer sa protection, et comme il ne pouvait quitter Paris dans les conjonctures du moment, il réussit a faire arriver jusqu'à lui un ami fidèle qui pouvait l'éclairer et dont les efforts eurent un plein succès. Il obtint enfin la permission de quitter Paris pour se rendre auprès de l'Empereur Alexandre. Le gouvernement français, bien instruit que son but était d'intercéder pour la Suisse, ne mit aucun obstacle à son départ, qui ne fut momentanément retardé que par les troupes légères ennemies. Il eut enfin le bonheur de rencontrer ce monarque à Langres , en 1814. En quittant Paris, M. delà Harpe avait une humeur darlrcuse au visage, produit d'un travail excessif : le médecin l'avertit qu'elle pourrait se jeter sur la poitrine, s'il se mettait en voyage.
D'ailleurs il ne laissait pas de courir quelques dangers au milieu des troupes alliées. Rien ne l'arrêta. Quand l'Empereur Alexandre revit madame de la Harpe a Paris, il lui dit : « Eh bien ! votre » mari est toujours le même ; il est venu comme » un jeune homme s'exposer au danger pour me » parler de sa chère Suisse. — Sire, il a deux af- » fections dominantes, pour V. M. et pour la » Suisse. — Oui , mais la Suisse a la première » place. — Sire, il est vrai, il aime sa patrie avant » tout. » Il Faccompagna pendant la durée de la campagne.
Après en avoir été séparé peu de temps par suite de manœuvres militaires, il le rejoignit à Paris, où il fut chargé par lui d'examiner les milliers de pétitions et de mémoires qu'on lui adressait de toutes parts , et.de lui en rendre compte. Dans le nombre des lettres qui passaient sous ses yeux , il y en avait qui renfermaient des propositions fort curieuses , mais étrangères au domaine de la publicité. Ce travail était aussi fatigant qu épineux ; mais M. de la Harpe en fut amplement dédommagé par la reconnaissance de la Suisse, comme république indépendante, dont les cantons nouveaux devaient être des parties distinctes, et par l'assurance que les prétentions respectives
des cantons seraient fixées avec précision au congrès de Vienne.
A l'époque de ce congrès, M. de la Harpe, porteur des pleins pouvoirs des cantons du Tessin et de Vaud , se rendit à Vienne. Là , de concert avec son ami , M. Kengger , autrefois ministre de l'intérieur de la république helvétique , muni aussi de pleins pouvoirs par quelques uns des nouveaux cantons , il réussit à faire reconnaître d'une manière plus positive l'existence indépendante de ces .états confédérés , et a faire décider, aussi bien que le permettaient les circonstances , les questions litigieuses qui les divisaient. Les cantons du Tessin et de Vaud lui offrirent d'honorables souvenirs de leur reconnaissance, le premier lui décerna, en outre, le titre de citoyen tessinois.
M. de la Harpe n'avait point approuvé les mesures politiques et militaires qui nécessitèrent la guerre de 1815. lise retira en Suisse pendant cette campagne , et se fixa d'abord sur les rives du lac de Zurich ; mais il fut oblige de les abandonner sur l'invitation officielle du gouvernement zuricois , alarmé de l'accueil amical que les habitans faisaient à ce concitoyen illustre.
Après avoir appris la seconde entrée des alliés
\ P*ffii jk.Vrffltfjf fM nouwu et y retrouva J'Ejnpereur Alexandre , dont il fut accueilli aveç
fWRW 5 copdialit^ que la première fois; il eut tWP }ui sur les affaires générales et sur celle de sa patrie des entretiens d'un haut intérêt. Peu de jour* apr^s, il pri|; congé de ce monarque; il ne tfeyaft plus le revoir. *
Le vide que lui causa ce départ , la dévastation 4e sa campagne que les Prussiens se plurent a ravager , la triste perspective d'un avenir de proscriptions et de nouveaux troubles , enfin la disparition de connaissances et d'ainis qui lui étaient 4iers, le décidèrent en 1816 à quitter Paris, pour s'établir à Lausanne dans son pays natal. La diminution de sa fortune et le désir du repos contribuèrent aussi à cette détermination ; mai? ce ne fut pas sans de vi^s regrets qu'il quitta cette Mrre hospitalière de France f oju il avait été accueilli avec bienveillance pendant ses deux proscriptions.
f Quo^qu'il se fut proposé de vivre en simple particulier dans sa patrie , éloigné de toute fonction publique , il crut ne pouvoir pas refuser l'honneur que lui firent cinq collèges électoraux en
nonimant candidat au grand conseil , et lorsque les suffrages de ce conseil lui conférèrent le titre de député, il l'accepta, persuadé qu'une *place
qui lui attribuait le simple droit de discuter une fois par an des mesures législatives, ne pouvait offusquer personne; il désirait d'ailleurs connaître la marche, nouvelle pour lui, de l'administration de son pays. Dans les premiers temps , il se borna au rôle d'observateur ; plus tard , il prit part aux débats, et une part trop active peut-être . entraîné par la chaleur de son patriotisme , trompé par la pureté môme de ses intentions , il n'usa pas dè cette coquetterie parlementaire aussi attentive à se taire à propos qu'à parler à propos. Sa loyauté marchait droit au but, sans songer que la tactique des assemblées délibérantes est plus nécessaire encore au milieu des susceptibilités républicaines qu'en présence des intrigues politiques. Plus d'une fois on lui manqua d'égards, entre autres, à l'occasion d'une motion qu'il fit pour signaler les inconvéniens et les lacunes que présentait la constitution, et pour demander la réforme de ces imperfections; le 6 mai 1826 cette motion fut repoussée par le Grand Conseil, sans discussion et sans examen. « J'ai fait mon devoir, me dit-il au » sortir de la séance , il faut en rentrant chez soi , » oser se regarder dans son miroir et pouvoir se » dire : voilà la face d'un honnête homme. » Il ne crut pas néanmoins que des considérations personnelles dussent l'empêcher de s'acquitter
de son mandat, et il continua de le remplir avec le même zèle jusqu'en 1828. Dégoûte peut-être , mais aussi affecte depuis quelque temps d une surdite qui s'agravait, il donna sa démission et termina cette année- la sa vie publique , mais non sa vie utile,
. Si Ton prend dans son ensemble la carrière de cet homme remarquable, on pourra se convaincre en effet que la grande influence qu'il a exercée est due tout entière à son mérite personnel et non à ses offices publics. Les services qu'il a rendus à sa patrie, à la Russie, à la France, il ne les a pas rendus à titre de magistrat, mais à titre d'homme éminent par son caractère, sa raison et sa vertu. Aussi n'y eut-il , à proprement parler, rien de changé dans sa position naturelle pendant les dix dernières années de sa vie qu'il passa daus une retraite incessamment active : elles Furent une continuation plutôt qu'une période nouvelle.
Jusqu'en 1825 , époque de la mort de l'Empereur Alexandre , M. de la Harpe conserva ses relations intimes et continua sa correspondance avec ce prince, qu'il aimait comme un fils, comme le fils de son âme et de ses pensées. Si la sévère franchise avec laquelle il lui écrivit en 1817, produisit entre eux un refroidissement
momentané, cëlûi «es deux amis tmî mit àsstë sur le trône se 1 rappela biehtôt qu'il avait exigé dé Fàutrë la promesse de lui dire dàns toutes lès circonstances la vérité , dût-il riiêmé en nlontrer du t-essehtiment. Ces deux nobles caractères salaient trop bien compris pour que rien pùt altérer lëur mutuelle confiance. Aussi ibrsquen 1819, Ternpereur fit faire a son jeune frère le gfartd-dufc' Michèl un tbyagë en Italie , il chargea M. de là fîarpe de Paccompagrier. Le noble vieillard ri& tait pas moins touchant par son affection pour Alexandre que respectable par le courage de la sincérité. Les preuves de ce double dévoilement sont dépdsées dàns sa correspondance avëc son auguste élève, ic Cette correspondance, m\fcrivit- » il, qui comprend une période de trente années* >i à dater dë 1795, sera probablemënt publiée un, >> jour. Elle aidera à faire mieux apprécier le » beau caractère du monarque jphilànthrojpë, qui » persévéra pendant ce long intervalle, arëcëVbir; : » a lire et a conserver toutes les lettres que lui >> adressait du fond de sa retraite un vieux ermite » dont il appréciait là sévère Franchise. La hidrt >> de ce mohàhjùe fut un coup bieh cruel ^)bùr lè » vieillard qu'il appelait son jfîdèfe atiïï, et dont >) les travaux , les études s fes méditations avaient >> pdiir but principal de le seconder dans ses
» grands et beaux projets de civilisation * Il n'y a » pas de consolations pour de pareilles douleurs* . . » L'avenir seul peut en offrir. » * L'attachement constant de M. de la Harpe pour les autres membres de la famille de l'Empereur, se fondait sur une haute estime pour leur caractère et leurs vertus, et s* entretenait par d'aimables relations.
Le crédit acquis et conservé par un inflexible républicain dans la cour d'une autocratie offre un problème dont la solution honore l'un et l'autre. Formé à l'école de l'histoire en même temps qu'à celle de la philosophie , éclairé par l'étude des peuples et non point borné à la contemplation de ses propres idées , le républicanisme de M. de la Harpe s'attachait au fond des choses plus qu'aux apparences , aux principes du gouvernement plus qu aux formes gouvernementales , à l'intérêt des peuples et aux progrès de l'humanité plus qu'à la mode politique. Aussi ne songea- t-il nullement a s'attaquer aux institutions et aux formes historiques de l'empire de Russie , mais à les vivifier et a les féconder en formant l'esprit du souverain au respect et a l'amour de l'humanité. D'accord sur ce principe avec Cathcr.ne II , qui dirigea l'éducation de ses petits-fils , il vit l'âme du jeune prince appelé à une si grave destinée ,
grandir et s'épanouir au gré de la sienne. La pureté de ses intentions la loyauté de sa conduite, la haute moralité de toute sa vie, commandaient le respect et inspiraient la confiance même aux personnes qui ne partageaient pas ses vues. Comment d'ailleurs ne pas se sentir attiré vers un homme de mœurs si simples et d'un si rare désintéressement , d'un homme qui n'usait de sa position que pour remplir son devoir , et n'en abusait point dans l'intérêt de sa vanité , de son crédit ou de sa fortune , d'un homme qui oubliait sa personne pour ne songer qu'au bien a faire , et qui ne demanda jamais directement ni indirectement de l'argent ou des distinctions ?
Nous l'avons vu refuser des décorations et des titres pendant son dernier séjour à Pétersbourg auprès de son élève devenu empereur; S'il en obtint , il ne les avait pas sollicités ; ces distinctions ne le rehaussaient pas à ses propres yeux. Après avoir quitté la cour , il ne porta jamais ses ordres que lorsqu'il y était obligé par la présence d'un membre de la famille impériale et dans les occasions solennelles où les lois de l'étiquette l'ordonnaient. Dans son pays, on ne vit jamais « briller à sa boutonnière que la fleur des » champs ».
Excepté les modiques gratifications pour les
voyages qui nécessitaient des dépenses extraordinaires , M. de la Harpe , pendant tout le temps de l'éducation des deux princes , ne reçut qu une pension de deux mille roubles. Il y avait à peine de quoi nouer les deux bouts à l'aide de la plus stricte économie. Il était obligé d'avoir a ses frais une voiture, un cocher et un laquais, qui lui servait de valet-de-chambre. La table lui était offerte dans le palais ; mais pour en profiter , il aurait dû être tout le jour en uniforme et perdre un temps précieux qu'il employait a ses études et à ses préparations. Il se faisait apporter à manger : son dîner consistait en trois plats, la soupe, une viande et un légume. Il lui restait tout juste de quoi se faire faire deux uniformes par an. On s'imaginait cependant qu'il nageait dans l'or. 11 ne se plaignit jamais et ne demanda rien. La pension qu'il obtint de Catherine pour douze ans de services , n'était rien moins que brillante , encore lui en fiton attendre le paiement pendant cinq mois. A. l'occasion de l'entrée de M. de la Harpe au Directoire et de l'attitude prise par cette autorite , Paul I e ', alors empereur, supprima cette légitime récompense , et non content d'un acte si arbitraire., il convoqua , comme on l'a déjà vu ci-dessus , le chapitre de Saint-Wladimir pour faire rayer le précepteur de ses fils de la liste des
chevaliers de cet ordre ; aussi M. de la Harpe n'en porla-t il plus les insignes lorsqu'il reparut à la cour après l'avénement d'Alexandre ; mais dans cette occasion encore , il n'ouvrit point la bouche j»ùr rappeler la double rigueur dont il avait ete l'objet. Alexandre prit l'initiative de la justice ; il invita M. de la Harpe a fixer lui-même sa pension de retraite. Celui ci répondit qu'il n'avait besoin de rien pour lui-même, qu'il savait se contenter de peu , que sa femme aurait un jour asse» de bien poUr vivre > que si toutefois S. M. I. vou* hit lui accorder quelque chose , pour rendre dès il prësent l'existence de cette compagne plus agréable , il l'accepterait j mais qu'il désirait que ce ne fut pas beaucoup. « Voulez-vous que je vous » parle avec franchise , sire? continua-t-il ; je suis ii plus riche que vous , j'ai de quoi satisfaire mes » besoins ; vous , vous êtes tenu à tout l'éclat » d'une cour , et puis il y a beaucoup de mains » tendues vers vous. » En 1814, Alexandre visita son précepteur au Plessis-Piquet. A la vue de cette jolie , mais petite propriété : « C'est dono » la , dit-il , le modeste asile où vous vivez retiré ti en vrai philosophe. .» M. de la Harpe répondit en montrant sa femme : « Sire , voilà mon philo- » sophe , et vous voyez que nous sommes heu-» » reUï. i» A la même époque, l'Empereur voulut
augmenter sa pension ; M. de la Harpe s'y opposa dè tdbt sort pouvoir» « Vous avez tank fait pouf 5 » Votre pays et pour moi , ne puis- je donc rien a faire pour vous? demanda le monarque ; me « rèraserez-vous obstinément le plaisir de vous «ëffrir quelque chose^ au moins un objetqui m'ait « apparteiiu?» — « Comment le refuser, sire?» Aussitôt le monarque ôta le grand cordon de Saint-André et le mit autour du cou de M; dé la Harpe. Celui-ci en fut effrayé , il savait que cette distinction le plaçait au rang des plus grands dl* gnitaires de l'empiré et le faisait monter dans ht seconde clâsse de la hiérarchie russe; II fit inutilement des représentations , s oubliant lui-même jtour ne songer qu'à l'effet que produirait autour de la personne de l'Empereur une faveur pareille, objet de la plus haute ambition . . »
Au Sein de sa patrie * ce désintéressement et cette abnégation de goi-même , éclatèrent eh vertus républicaines. Directeur , il ne souffrit pas qu'on élevât le traitement des premiers magistrats dë la république autant que le proposaient quelques personnes ; aussi ne servit-il l'État qu'au prix de sacrifices péeuriraires. Dans son canton , il nte demanda jamais rien pour lui ni pour les siens. Il ne permettait pas hon plus que même les étrangers instruits de sa haute position etv
Russie , lui donnassent le litre auquel il avait droit. Je le vis un jour s'abandonner à un mouvement de colère contre deux campagnards révérencieux envers lui , comme on lëtait sous le régime auquel plus que personne il avait contribué à substituer le règne de F égalité. Le républicanisme de M. de la Harpe était un républicanisme de cœur et non de paroles ou de théorie seulement ; son amour de l'égalité , à l'unisson de sa bienveillance naturelle et de son humeur affable , allait jusqu'à la politesse envers les domestiques, les manœuvres et même les pauvres ; on n'observait jamais dans sa voix , dans son attitude , dans son geste , rien qui trahit la moindre prétention a une supériorité sociale. Y a-t-il beaucoup de républicains dont les principes descendent ainsi dans la pratique des détails journaliers de la vie ? Le libéralisme démocratique de M. de la Harpe était si réel, parce qu'il avait ses racines dans un profond amour de l'humanité.
La conscience du devoir n'était pas un mobile moins puissant dans son âme. Retiré des affaires publiques, riche du souvenir des services rendus à son pays , décoré de ces cheveux blancs qui selon l'expression d'un sage qui fut roi , sont une couronne d'honneur , il ne se croyait point affranchi des obligations civiques commune» à tous.
Jusqu'à la fin de ses jours , il fut un modèle d'assiduité aux assemblées électorales ; en voyant ce vieillard porter son vote dans l'urne avec une régularité exemplaire, en dépit de la pluie, de la neige et de la distance , plus d'un électeur dans la force de l'âge , rougissant de son indolence , a été rappelé a son devoir. Quand ses amis lui faisaient des représentations a ce sujet : « Je m'cn?- » l'humera i peut-être un peu , répondait-il , mais » il faut donner l'exemple. »
Son action politique n'a pas fini dans son canton ni dans les affaires de la Suisse à sa retraite des affaires publiques: il continua de prendre une part active aux débats de la presse périodique , pendant plusieurs années encore , défenseur persévérant des garanties de l'indépendance et de la liberté de son pays. Il mettait au rang de ces garanties , à l'extérieur, le respect des traités, à l'intérieur, le respect des lois. Il ne se montra pas moins opposé a l'arbitraire de là liberté qu'a l'arbitraire du despotisme , ou plutôt il estimait l'arbitraire incompatible avec la liberté. Ses conseils, qui allaient autrefois chercher un ancien élève sur le trône de la plus grande monarchie, exerçaient autour de lui et dans d'autres cantons un légitime ascendant. Sa correspondance avec des hommes dèiat de la Suisse, publiée peut-
«tre ayant qu'il soit long-temps, sera un monwment de sa haute sagesse et de l'influence qu'il conserva dans son âge le plus avance.
Aux conseils donnés dans Pintérêt de son Davs U joignait les sacrifices patriotiques. Toute entreprise d'utilité publique formée sur un point quelconque de J'Helvétie trouvait chez lui symr patine et générosité , le chemin de fer de Zurich k Bile, aussi bien que les institutions de la ville qu'il habitait. Il justifiai* noblement par ses sentiwens et sa libéralité , le titre qu'il aimait a prendre dans ses écrite , de Citoyen misse fa canton de Faud. Son coeur et sa bourse étaienj; demeurés unitaires malgré les largesses 4e l'un et de l'autre envers le canton auquel M. de la Harpe se félicitait de tenir nar de plus intimes liens» Mais il était bien naturel , personne ne le contestera , que les encouragemens de sa bienfai r sauce se répondissent dans le cercle le plus rap j proche de lui. L'objet de prédilection de sa munificence, c'était l'instruction publique dans tous les degrés, c'étaient les &ndes de la jeunesse, .Qu'un jeune homme pauvre manifestât le désir , ^e tfwtoèir§ , U lui donnait des livres; qu'un autre se distinguât dans une branche sncciale. il lui faisait don de quelques ouvrages spéciaux après y avoir écrit une de ses sentence,* favorites,
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux , ou bien : - <
Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance , C'est la seule vertu qui fait la différence ,
ou telle autre ; qu'un instituteur lui exposât le dénûment de son école, il recevait quelques jours après un choix d'ouvrages élémentaires. Quelle générosité M. de la Harpe n'a-t-il pas déployée en faveur de l'Ecole normale des instituteurs I A peine créée , il Ta enrichie de livres de cartes géographiques, etc.; à plusieurs reprir ses , il est venu au secours des instituteurs et des élèves les plus pauvres qui la fréquentaient. Auparavant déjà il avait donné à 1 école d'enseignement mutuel de Lausanne des preuves de son intérêt , et depuis , il a été l'un des plus généreux bienfaiteurs de l'Ecole movenne de la même ville. Des jeunes gens
ques recevaient de lui des secours , offerts avep l'art ingénieux de la délicatesse. Sa vaste bibliothèque , composée des meilleurs ouvrages sur diverses branches des sciences et de la littérature, et dans plusieurs langues , était à la disposition des jeunes gens studieux et des hommes de lettres; jamais possesseur ne fut moins avare d'un
trésor, dont il faisait personnellement un si grand usage. M. de la Harpe continue encore après sa mort son hospitalité scientifique. Sa bibliothèque presque entière, lëgue'e au canton de Vaud, formera , nous l'espérons , dans la bibliothèque cantonnale , une division qui portera le nom de son donateur. On y retrouvera ces livres si connus des hommes d'étude , soignés avec une modestie -de si bon goût , surmontés comme autrefois des bustes des personnages célèbres de l'antiquité , sur lesquels se reposaient avec un plaisir grave Jes yeux du vieillard dont la vie morale avait commencé par la contemplation de leurs images. La sienne sans doute, placée au milieu de ces types immortels du patriotisme et des pensées fortes , sera comme entourée de la famille de son âme. Mais du sein de cette demeure monumentale de la science , aura disparu comme du milieu de nous l'homme dont la présence faisait de sa bibliothèque un sanctuaire de la vie intellectuelle, un foyer scientifique. Le zèle de M. de la Harpe pour la propagation de toutes les lumières , ses castes connaissances , sa conversation toujours instructive et toujours animée, le mouvement et la chaleur qu'il communiquait aux autres, l'exemple de son ardeur au travail qui s^est éteinte sans s'être auparavant refroidie , l'autorité de sa vie
passée , de sa haute raison et de ses vertus , sa bienveillance hospitalière , sa renommée enfin qui attirait dans sa maison des célébrités des deux mondes > groupaient autour de lui , comme autour d'un centre naturel , un bon nombre d'hommes, diversement actifs dans la société. Ce centre n'existe plus , et pour concevoir l'espérance de le remplacer, il faudrait s'imaginer que les mêmes mérites et les mêmes circonstances , se trouveront réunies une seconde fois. Où chercher encore une maison qui puisse s'ouvrir comme la sienne à quiconque aime l'instruction et son pays? Un des charmes de cette habitation , c'était la simplicité qui dominait au milieu de l'aisance ; son élégance consistait dans le bon goût, et tout'son luxe dans l'hospitalité. Econome pour lui-même, M. de la Harpe trouvait de grandes ressources pour sa patriotique munificence , dans une fortune bien moins considérable que d'autres fortunes, dont jouit sans partage 1 egoïsrae opulent. Il ressemblait à ces anciens Romains qui se contentaient d'orner leurs maisons de leur gloire: Domos suas gloria decorabant , dit Salluste.
Hors de cette retraite studieuse, il soutenait et encourageait déjà par sa seule présence , mais aussi par sa coopération et par ses conseils les associations auxquelles la Suisse et le canton de
Vaud en particulier , doivent une partie de leurs progrès. Membre de la Société suisse d'utilité publique , il fut à la tête des fondateurs de la section vaudoise de cette société ; les statuts en ont été rédiges sous sa présidence et dans son cabinet. 11 y a bien peu d'années encore , qu'il assistait à la session annuelle de la Société suisse des sciences naturelles à Coire, et sur le Saint- Bernard. Il fut un des membres les plus zélés de la branche vaudoise de cette association, et, en outre , mérita bien des sciences naturelles, comme l'un des fondateurs et des principaux donateurs du Musée cantonnai, qu'il enrichit entre autres de la magnifique collection de minéraux , souvenir amical de l'Empereur Alexandre.
Dans les repas qui accompagnaient les réunions de ces sociétés, tout comme dans celui qu'il célébrait chaque année dans sa demeure avec quelques amis pour la commémoration du serment du Grutli , origine de l'émancipation de la Suisse, il portait chaleureusement quelques toasts patrietiques , sans oublier jamais la mémoire de Marguerite Herlobig , épouse de Stauffacher , type de ces femmes fortes et tendres qui soutiennent le courage de leurs époux dans les circonstances difficiles; et, à ces momens, son cœur rendait un silencieux hommage à la compagne qui durant
quarante-sept ans , a tour à tour adouci ou embelli sa destinée.
^'intérêt actif et généreux que M. de la Harpe portait aux établi ssemens publics , n'épuisait pas le trésor de ses largesses : sa main soulageait encore dans l'ombre les misères individuelles et les souffrances des familles. Mais le respect même pour. sa mémoire nous commande de laisser sous le voile dont la charité s'enveloppe une be% néficence exercée avec mystère.
Si le patriotisme de ce magnanime citoyen ne dait à sa bienfaisance le sacrifice d'aucun acte de générosité , il ne dégénérait jamais non plus en égoisme national. L'esprit incessamment agissant de M. de la Harpe suivait les phases de la civilisation chez les divers peuples, et se tenait au courant des événemens politiques et scientifiques. Toutes les découvertes et les invention^ , de même que les innovations politiques tentées sur un point quelconque du globe , l'amélioration , des livres élémentaires * l'usage de l'enfance , comme l'amélioration des constitutions sociales, excitaient chez lui la plus vive sympathie. Le développement de l'homme et les progrès de la société comme but, la propagation des lumières et de la liberté comme moyen, furent sa constante^ pensée. Il y a deux ans que, lisant le Fojage. de
SA
M. Dumont-Dur ville , et me racontant ensuite ,* selon son habitude, ce qu'il avait lu, il déploya une grande carte de la Nouvelle-Hollande, me montra le vaste espace de ce continent encore inconnu , et probablement désert ou barbare, et s'écria , en désignant le petit coin déjà civilisé par les Anglais , dont il admirait infiniment l'esprit colonisateur : Voilà d ou partira la civilisation qui couvrira un jour ce vaste pays ; je ne verrai pas cet avenir , mais cT y penser , réjouit lé cœur, et la joie étincelait dans ses yeux et colorait son visage. Loin d'être le laudator lemporis acti, peint dans un de ces portraits de la vieillesse injustement généralisés , il félic tait le temps présent de valoir à bien des égards mieux que le passé ; homme de son siècle et marchant avec lui, il reconnaissait que dans son pays, par exemple , les rêves les plus audacieux de sa jeunesse avaient été dépassés par les événemens, et les vœux de son âge mûr, par les progrès des institutions. La lumière croissante de la civilisation le consolait desombres nuages qui souvent s'éten^' dent sur le monde politique ; quand il voyait une famille du genre humain faire un pas, il bénissait sa longévité. Il aurait pu dire dans un noble sens : Homo sum, ml humani à me alienum puio. La vieillesse, en effet, ne le rendait insensible à au-.
cun intérêt humain, et la métaphore usée desgfaces de Vâge n'avait pas d'application dans la vie de ce philanthrope octogénaire.
Rien de plus naturel que l'alliance de l'amour des hommes et de l'amour de la nature ; le cœur de M. de la Harpe s'était ouvert de bonne heure a cette double affection. A la fin de sa vie , il visitait avec la sollicitude d'un père les nombreuses plantes qu'il élevait , et il parlait encore du parfum de la violette avec délices comme il en parle dans une lettre de sa jeunesse qu'on pourra lire (1). A l'aspect des magnifiques montagnes qui enceignent ce lac dont lui aussi aimait a dire : Mon lac est le premier, il récitait parfois avec enthousiasme quelques strophes des Alpes du grand Haller, ou d'une ode de Stolberg.
La jeunesse de son cœur, la vigueur de sa constitution physique , prolongée grâce à la pureté de son âme , la simplicité de ses habitudes et de ses goûts , jointe à une infatigable activité * qui ne s'est arrêtée que trois jours avant sa mort, avaient entretenu chez M. de la Harpe une merveilleuse fraîcheur de toutes les facultés intellectuelles. Près d'accomplir sa 84 e année, il conser- * »
(1) Vpyez appendice , note A , vers 1$ fin de la lettre. '
vait sa prodigieuse mémoire , incessamment en* rît 1 lie de nouveaux trésors ; il se rappelait avec la vivacité (Tun jeune homme les choses anciennes et rendait un compte fidèle des livres qu'il venait de lire ou qu'il avait lus quelques années auparavant ; noms propres, dates, chiffres, tout se, classait encore dans son esprit et s' y gravait sur de l'airain. Le nerf de sa pensée ne s'était point relâché. Sa logique , si souvent éprouvée au cora* bat, n'avait rien perdu de la puissance redoute de ses adversaires : ses derniers écrits polémiques l'ont fait voir. Il était encore ce lion dont sa figure offrait l'image , car il en avait les traits , l'expression énergique, la noble colère quand on s'attaquait , moins à lui qu'à la liberté , à l'humanité . Tout son être, en un mot , comme toute sa vie , portait l'empreinte de la vigueur , trempe de caractère plus rare aujourd'hui, parce quelle distinguait essentiellement une génération d'hommes élevés dans des temps difficiles et forcés de bonne heure à payer de leur personne dans des luttes qui ne se bornaient pas à la polémique.
Si M. de la Harpe embrassait l'humanité dans sonamour, ce n'était point par un cosmopolitisme sybarite qui se dispense des affections naturelles et des dévouemens quotidiens. 11 aimait le genre
humain et sa pairie , le genre humain et sa fa* quille, le genre humain et ses amis. Plein de douceur et de bienveillance , tendre et délicat dans son intérieur et dans ses relations journalières , il charmait ses alentours par des témoignages d'amitié , par les grâces du cœur et par une conversation aimable autant que riche de faits et d'observations. Il l'assaisonnait souvent par une piquante gatté, quand sa pensée ne s'arrêtait pa* sur les amis qu'il avait perdus. ;
Songeait-il à ceux qui Pavaient précédé dans Ja tombe et surtout a l'Empereur Alexandre , il éprouvait le besoin de chercher des consolations dans une religieuse attente de l'immortalité ; les ailes de son âme se déployaient alors vers les âmçs qui ont laissé de nobles souvenirs sur la terre. La même certitude le soutenait au milieu des vives souffrances
nières années et qui lui arrachaient ce cri de douleur et de confiance : « 0 Dieu miséricordieux, quand finira mon martyre ? » Maisle plussouvent, il supportait ces épreuves avec une admirable patience et tournait contre ses maux la force dç caractère tant de fois déployée pour le bonheur de la société ; il s'appliquait dans ces momens encore a conserver à son âme l'empire de sa vie. La dernière fois que je le vis avant le jour de sa
mort , il venait d endurer une crise extrêmement douloureuse ; à peine eut-il dompté les souffrances, les plus aiguës qu'il parla des débats de la Chambre des députés, et développa des vues d'une haute sagesse sur les grands intérêts de la France.
La sérénité née d'une conscience qui ne découvrait pas, dans sa longue carrière, une mauvaise intention, les affections bienveillantes et généreuses, une religieuse confiance étaient si bien les intimes dispositions de son âme, qu'elles survécurent à sa volonté comme a sa raison. Pendant les deux derniers jours de sa vie terrestre, le cerveau, atteint par la maladie, donnait a ses pensées un caractère de rêverie. Dans cet état où souvent la révélation spontanée des sentimens est le plus sincère, son âme ne laissait échapper que de belles manifestations. Voyant ses domestiqnes qui lui avaient préparé un bain, il leur dit avec cet accent de bonté qui lui était naturel : « Je » vous donne bien de la peine. » Puis, se tournant vers sa femme : « Ma bonne amie, tu leur » prépareras un festin, n'est-ce pas? » Comme cette tendre compagne, identifiée avec toute son âme et que pourtant il ne reconnaissait déjà plus, le pressait de prendre un verre de limonade : «Eh bien! oui, madame, dit-il, je le boirai, mais r> à la santé des Vaudois; ils. sont braves, ils sont
» disciplinés ; en avant ! marchons ; point de tu- » multe, point de désordre, et qu'on indemnise » ceux qui auront souffert. »
Ce sont les dernières paroles intelligibles qu'il ait prononcées. Peu auparavant, tourmenté par les soins qu'exigeait son état, et voyant que personne ne le défendait contre ceux qui les lui donnaient : et Puisque tout le monde m'abandonne, dit-il, je » me réfugierai auprès de mon Dieu et de mon » Sauveur. » Pendant la dernière nuit, il parut parler jusqu'à peu près une heure avant d'expirer, mais il fut impossible de distinguer une seule parole. Qui dira les mystères de ces momens suprêmes où sa belle âme, sur les confins de ce monde et du monde a venir, déjà peut-être s^entretenait avec le Dieu dont elle se sentait émanée, et voyait briller les premières lueurs du lumineux empire des âmes? M. de la Harpe rendit le dernier soupir à 4 heures et 10 minutes du matin du 30 mars, six jours avant l'accomplissement de sa quatre vingt-quatrième année. Ace moment, le rapide souvenir de sa vie entière se concentra dans la pensée de la puissance que le Maître des destinées se plaît à départir quelquefois a un seul esprit, et de l'ascendant que peut exercer sur la société un homme individuel par la seule force inhérente à sa nature.
Cette pensée éclata en regrets universels quand la nouvelle de la mort de M. de la Harpe se répandit parmi ses compatriotes, comme celle d'un malheur public. Le canton de Vaud sentit qu'il venait de perdre un père ; la Suisse, qu'elle voyait disparaître un des hommes qui l' honoraient le plus. Ses funérailles attirèrent de près et de loin une affluencedont on n'avait pas eu d'exemple. Ainsi, à Theure encore où il descendit dans la tombe, ce grand citoyen a légué à ses jeunes compatriotes, qu'il portait dans son cœur, Fencouraet le bienfait d'un mémorable exemple*
•Il