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Notice biographique sur le Révérend J. Auclair [microforme]

Le clergé de Québec vient de perdre un de ses vétérans, et la paroisse de Notre-Dame, son pasteur vénéré, M. le curé Auclair s’est éteint paisiblement, le 29 novembre dernier, dans la soixante-quatorzième année de son âge, à l'Hôpital-Général, où on l’avait conduit depuis quelques jours seulement. Il comptait quarante-huit ans de prêtrise et jouissait, depuis plus de trente-six ans, du titre de Bénificier de la cure inamovible de Notre- . Dame de Québec.

La mort de ce digne prêtre a montré combien la population de la ville lui conservait encore de respect et de vénéralion ; tous les journaux se sont faits les interprêtes de ces pieux sentiments et les justes éloges pro-

noncés sur sa tombe ont été le plus bel hommage, qui pût consacrer une vie remplie de tant de bonnes œuvres.

La presse entière, au jour du décès du révérend M. Auclair, ou à l’occasion de ses funérailles, a résumé avec précision la carrière du regretté défunt, mais on aimera peut être à voir s'ajouter quelques détails plus intimes qui, sans être encore bien complets, aideront cependant à conserver davantage la mémoire de celui qui vient de disparaître à nos yeux,

Comme on le sait, c’est à Saint Ambroise de la Jeune- Lorette que naquit M. le curé Auclair, le 16 juin 1813 ; et tous ceux qui l’ont connu savent quel profond attachement il a toujours montré pour sa paroisse natale. Ce qui l’attirait vers ces lieux bénis, ce n’éta.: pas seulement le charme poétique de cette magnifique promenade de l’'Ormière, ni même cet attrait naturel que l’on conserve jusqu’à la mort pour le berceau de son enfance ; mais c'était par dessus tout le souvenir de son père et de sa mère bien-aimés dont les cendres reposaient là-bas, et dont il ne parlait jamais qu'avec la plus vive émotion. Les autres membres de sa grande famille ne lui étaient pas moins chers et il les a toujours honorés de son amitié et de sa constante protection. Les larmes qu’ils sont venus répandre sur son cercueil ont prouvé qu'il était payé d’un juste retour d'affection. Aussi que n'’ont-ils pas perdu en le perdant !

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M. le curé Auclairfit ses études au séminaire de Québec. Il y entra, déjà un peu avancé en âge ; mais les excellentes leçons qu'il avait reçues, à Saint-Ambroiïse même, du vénérable Monseigneur Cook, alors curé de cette paroisse, ainsi que ses talents naturels, lui rendirent la tâche relativement facile, et il sut conquérir une place honorable parmi ses confrères de classe dont en connaît les noms distingués.

Fidèle à la voix de sa vocation, qui ne faisait doute pour personne, il prit la soutane dans l'automne de 1836. Trois ans plus tard, le 21 septembre 1830, il était ordonné prêtre, Ce fut à Saint-Charles de Bellechasse qu’il alla célébrer sa première messe.

Le regretté M. P. Villeneuve en était alors le digne curé. Les anciens de la paroisse parlent eficore de cette fête si touchante qui avait réuni dans une si généreuse hospitalité non-seulement la famille du jeune prêtre, mais encore cette phalange d'amis qui se sont toujours chéris comme des frères.

Si nous sommes bien informé, le Séminaire aurait fait, en cette circonstance, des ouvertures au nouvel ordonné pour s'assurer ses services dans l’enseignement : on appréciait dès lors ses aptitudes pour les lettres et surtout sa méthode si claire et si didactique. Mas le ministère paroissial devait avoir la préférence dans son choix et M. l'abbé Auclair en fit l'essai à Saint-Joseph de Lévis, dont l’étendue était, en ces temps là, si considérable.

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La force de son tempérament, jointe à un zèle non moins généreux, lui firent opérer, de concert avec Mgr Poiré, alors curé de Saint-Joseph, des prodiges de travail et d'activité.

Un autre théâtre plus vaste et plus important encore l'attendait ; il fut appelé au vicariat de Saint-Roch de Québec, où il demeura jusqu’en 1851.

Quel bon souvenir il conservait de ces années de labeurs et surtout de ses joyeux compagnons, MM. Patry, Beaubien et L. Roy, qui l’ont précédé de si près dans la tombe ! M. Auclair prodigua les soins de son ministère aux émigrés irlandais, à l'Hôpital de la Marine, à l'époque de typhus, en 1847, et il emporta même avec lui les germes de cette fièvre redoutable à Sainte-Marie de la Beauce dont il venait d’être nommé curé ; et dans le mois même qui suivit sa prise de possession, il dut être amené à l’Hopital-Général où on lui prodigua les soins les plus attentifs.

Plus heureux que plusieurs de ses confrères, il échappa à la mort, et quelques semaines plus tard on le vit avec joie venir reprendre, à Sainte-Marie, un ministère qui avait été inauguré par l’héroïsme de la charité sacerdotale.

Aussi Dieu bénit-il tout particulièrement cette période de sa vie de curé, et s’il est vrai de dire que cette grande et magnifique paroisse eut les prémices de son cœur, il ést juste d’ajputer qu’elle sut apprécier le don qui in avait été fait d’un pasteur si dévoué.

‘Il s’y attachait donc de plus en plus, et, dans le voisinage, ou la compagnie de confrères aimés, dans la délicieuse tranquillité de son presbytère de campagne, tout entier à ses devoirs, il n'eût pas voulu pour tout au monde échanger ce poste, l'idéal de ses vœux.

Ce qu'il n'eût pas fait par goût, il dut le faire par obéissance. La voix de ses supérieurs l’appela à la cure de Québec, en 1851, et il succéda ainsi au révérend M. L. Proulx, qui venait d'offrir sa démission et qui devint lui-même curé de Sainte-Marie, où il est mort, en 1871, vicaire-général de l’archidiocèse.

L'héritage que laissait M. Proulx était quelque peu difficile à recueillir, surtout à cause des circonstances qui avaient amené son départ et des regrets universels qu'il laissait parmi ses paroiïssiens.

M. le curé Auclair ne se dissimulait point sa position délicate ; mais, Dieu aidant, il sut dès son arrivée se montrer si humble dans ses paroles, si bon et si affable dans ses manières, si droit dans ses démarches qu'il se concilia bientôt le respect et l'affection de tous les citoyens.

Fort de cet apui et du haut encouragement de ses supérieurs ecclésiastiques, il se mit aussitôt à l’œuvre et avec d'autant plus d’ardeur qu’il était alors dans toute la vigueur de l’âge. Quels beaux modèles n’avait-il pas sous les yeux-pour l'aider dans la direction de la paroisse ?

Les Plessis, les Signay et les Baillargeon, ces hommes qui firent briller d’un si vif éclat la cure de Québec par l’ascendant de leur autorité, la sagesse de leur administration et leur incomparable charité.

S'il ne les égala pas, il eut au moins la gloire de les suivre et la postérité n'oubliera point l’ensemble des travaux qui ont marqué son passage dans la première cure du diocèse et elle pourra redire, en toute vérité, cette parole de l’Apocalypse qu'une amitié délicate avait inscrite sur des banderoles de deuil au jour de ses funérailles : Scéo opera tua et laborem tuurm.

M. le curé Auclair ouvrit la série de ses bonnes œuvres en fondant, en 1852, l'œuvre de la Sainte-Enfance à Québec. Son zèle fut admirablement soutenu par Mde Vital Têtu, à laquelle il donne même le titre de fondatrice de cette œuvre dans une lettre qu’il lui adresse.

Celui qui aimait si tendrement les enfants pouvait-il mieux débuter qu’en se donnant au ciel et sur la terre tant de pieux intercesseurs ?

Le nombre de ces innocentes créatures qui lui devront à jamais leur salut éternel s’est encore accru par la fondation si opportune qu'il fit, en 1853, de l’hospice de Saint-Joseph de la Maternité, dont il fut si longtemps le charitable directeur. Cette œuvre de miséricorde a grandi ; mais si elle se réjouit maintenant d’être confiée aux bonnes religieuses du Bon-Pasteur et d’être dirigée

par la sollicitude toute paternelle d’un dignitaire de l’Eglise, Mgr C. E. Legaré, elle ne perdra pourtant jamais le souvenir de son fondateur et de cette sainte fille qui partagea son zèle et qui, avec lui,. sauva l’honneur de tant de familles infortunées.

Quelque belles et méritoires que fussent ces deux œuvres, M. le curé de Québec ne pouvait oublier qu’il se devait avant tout aux âmes qui venaient de lui être confiées. Le premier devoir d’un pasteur, c’est de nourrir son troupeau, et cette nourriture, c’est la prédication de la doctrine chrétienne. Or, c’est en cela surtout que s’est distingué de tout temps le révérend M. Auclair. Tous se souviennent de ses instructions si claires, si solides, si soigneusement préparées et où la correction du style ne le cédait point à la vigueur de l'argumentation et à la chaleur du débit. Quel est le point de morale chrétienne qu’il n'ait pas abordé, quel est le désordre contre lequel il n’ait pas tonné, quelle est la vertu dont il n'ait pas fait resplendir la beauté ! Même, dans ces dernières années, on aimait à l’entendre, et sa parole était encore pleine de force et d’autorité, mais elle avait de plus cette onction aimable qui est comme l'épanouissement suprême de la charité des apôtres, au terme de leur carrière.

#4 Il ne suffit pas pourtant au prêtre d’instruire les fidèles, il doit travailler à les faire vivre de cette vie du Christ

quiest la meilleure preuve de la sincéri.é de leurcroyance. M. le curé Auclair s’étudia en conséquence à inspirer à tous l’amour et la pratique des vertus chrétiennes. Il s’attacha d’abord à la culture de l'enfance et s'il fut si zélé pour fonder et soutenir ses écoles de paroisse et spécialement sa magnifique Académie Commerciale, une des gloires de notre ville, ce fut uniquement afin de former non-seulement des jeunes gens capables dans les affaires, mais surtout des citoyens sans tache dans leur conduite. C'est aussi ce qui lui faisait encourager de toutes ses forces ces maisons de haute éducation où l'honneur de la science marche toujours de pair avec l'amour de la vertu.

Après la sanctification de la jeunesse qui est une ressource si précieuse pour la régénération morale d’une paroisse, le digne curé s’appliqua à la sanctification des mères chrétiennes et, par le moyen de la belle et antique confrérie de la Sainte-Famille qu'il dirigeait si sagement, il réussit à faire circuler dans la plupart des familles de sa paroisse cette sève de la grâce que le cœur de la femme ne reçoit jamais que pour la faire déborder ensuite dans le cœur de ceux awelle aime et qu’elle veut sauver. Une fois ce feu divin allumé dans les âmes, son bonheur était de l’entretenir ou de le raviver au besoin par la splendeur du culte, par la prière publique, par la multiplicité des exercices spirituels et surtout par cette neuvaine

annuelle à Saint-François-Xavier, à laquelle il tenait tant

et qui apportait toujours des consolations d'autant plus grandes qu'elle avait été marquée par des conversions plus éclatantes.

Le dévouement pour les âmes n'était pas sa seule préoccupation. Comme un bon et compatissant pasteur, il étendait encore sa sollicitude aux misères corporelles de son peuple et Dieu seul sait les innombrables aumônes qu'il a versées dans le sein des pauvres, celles plus innombrables encore dont il fut le dispensateur par toute la ville, spécialement en faveur de cette classe d'infortunés qui n’ont connu la misère, qu'après avoir goûté aux délices de la richesse et du bien-être. Pour eux, pour tous les indigents, pour les infirmes, pour les malades, pour ses paroissiens à quelque condition qu’ils appartinssent, il fut un Père, prêt à chaque instant à venir en aide à ses enfants, à voler à leur secours et à leur consacrer et son temps et sa santé et sa vie, si elle leur eût été nécessaire.

La preuve qu'il ne ménagea pas ses forces dans les vingt ou vingt-cinq premières années de son ministère à la cure de Québec, c’est qu’il essuya à plusieurs reprises des maladies graves dont l’une en particulier faillit le conduire au tombeau. Cependant une pénible affiction lui était réservée pour la fin de sa carrière et devait venir paralyser son zèle et son activité pendant près de douze ans. Frappé d’abord d’une demi-cécité, qui alla toujours

croissante, il fut pendant ce laps de temps obligé de renoncer peu à peu au ministère actif, Ce fut pour lui un grand sacrifice d'abandonner à d’autres ces mille petits détails de l'administration paroissiale, auxquels il tenait par goût et par devoir. Il n’en continuait pas moins à s'intéresser à tout ce qui se faisait et à donner, quand on les lui demandait, ces sages conseils que lui suggérait sa longue expérience des hommes et des choses. C'est pendant cette période que passèrent successivement à la cure comme assistants, les révérends MM. A. Godbout, G. Côté, F. H. Bélanger et L. Mayrand.

L'automne de 1887 devait amener un changement encore plus notable dans la desserte de la paroisse. Les infirmités du révérend M. Auclair s’aggravant de plus en plus, l'autorité ecclésiastique lui fit accepter un Desservant, afin de pourvoir plus efficacement au bien spirituel et temporel de cette cure si importante. Le révérend M. F. Faguy fut appelé à cette fonction délicate, ayant lui-même pour vicaires deux jeunes prêtres également bien disposés à le seconder en tout, MM. les abbés Vaillancourt et G. Têtu. Tout allait à merveille et à la satisfaction du vénérable septuagénaire et des paroissiens, lorsqu’au commencement de novembre, on s’'aperçut que M. le curé de Québec faiblissait d’une façon d'autant plus alarmante qu’il ne paraissait pas vouloir comprendre la gravité de son état ni recevoir les soins de toutes sortes qu'on tentait de lui prodigue.

Désespérant de pouvoir le persuader, ont eut recours à l’ascendant suprême qu’exerçait Son Eminence sur sa volonté. Monseigneur l’Archevêque, avec cette bonté toute paternelle, dont il l’a entouré jusqu’à la fin, le décida définitivemeut à descendre à l'Hôpital-Général, où déjà, quelques mois auparavant, on avait réussi à ranimer ses forces chancelantes. Il lui en coûta beaucoup de dire un dernier adieu à sa maison, à sa chambre, à ses fidèles domestiques ; un secret pressentiment l’avertissait qu'il ne les reverrait plus. Mais l’obéissance lui fit faire ce douloureux sacrifice.

Il devait en être récompensé même ici-bas, car les onze jours qui lui restaient encore à passer sur cette terre furent marqués par des grâces évidentes qui l’aidèrent à se préparer à ce terrible passage de la mort, qu’il avait toujours tant redouté. Il fut assisté dans ce travail par Monseigneur C. E. Legaré, dans lequel il avait une confiance si respectueuse. Rien ne fut plus touchant, dit-on, que l'esprit de foi et de recueillement avec lequel il reçut le Viatique si solennel des prêtres et le Sacrement de l’Extrême-Onction. A partir de cette heure, il commença à diminuer rapidement : un demisommeil s’empara de lui pour ne faire place qu’au sommeil éternel dans lequel il entra sur les dix heures et demie du matin, le 29 novembre, entouré des saintes religieuses dont les ferventes prières l’avaient si puissamment aidé pendant sa dernière agonie et au moment où

se terminaient à la Basilique les exercices des Quaränte- Heures. Espérons que le Dieu de miséricorde aura fait un doux accueil à celui qui fut si charitable et si miséricordieux.

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L’après-midi du même jour, le presbytère de la Hauteville recevait sa dépouille mortelle. Le salon des marguilliers était transformé en chapelle ardente et des centaines de personnes s’y succédèrent pour prier et pour contempler encore une fois les traits calmes et paisibles de celui qui avait été pendant de si longues années leur Pasteur et leur Père. De magnifiques couronnes de fleurs entouraient le lit mortuaire : c'était l'hommage de la reconnaissance et de la piété. Parmi ces couronnes, on pouvait remarquer une jolie croix en roses naturelles, à demi-voilées sous de petites grappes de verdure d’une délicatesse extrême et repandant partout leur suave parfum. Elle portait en anglais cette inscription : Æx souvenir d'un acte de charité chrétienne accompli il y a vingt-neuf ans par le révérend M. Auclair. N'était-ce pas” là le gracieux résumé de cette vie qui venait de s’éteindre et dont les bonnes œuvres furent le plus souvent cachées sous le voile de la discrétion, de l'humilité et de la modestie !

Le 1 décembre au soir, les restes de M. le Curé de ‘Québec furent transportés à la Basilique. A cause de Ja rigueur du froid, le cortège funèbre avait dû défiler

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par la sacristie. L'Eglise était magnifiquement décorée. La nef était comble et au chœur se tenait, environné des prélats de sa maison, Son Eminence le cardinal Taschereau, sur la figure duquel on lisait une visible émotion, surtout quand le cercueil, après avoir été conduit lentement par les allées de la cathédrale, vint reposer sous ses yeux dans le sanctuaire. La levée du corps avait été faite par Monseigneur de Sherbrooke. Elle fut suivie de l'Office des Morts, cette saisissante prière à laquelle la voix mystérieuse de l'orgue vint ajouter ses supplications plaintives dans le chant du Zzbera et du Benedictus.

Le lendemain, 2 décembre, à 9 heures, commençait la cérémonie des funérailles : elle fut pleine d’une sévère majesté, conforme en cela aux goûts qu'avait toujours manifestés le digne Curé, en de semblables circonstances. Deux évêques, Monseigneur Langevin et Monseigneur A. Racine, huit prélats, au-delà de cent prêtres, le Lieutenant-Gouverneur, le corps des marguilliers et l'élite des citoyens y assistaient. Son Eminence y officia, ne voulant laisser à aucun autre l’honneur de rendre les derniers devoirs à celui qui avait été son confrère de de classe et son fidèle ami. Avant l’absoute, Monseigneur trouva dans son cœur attendri quelques bonnes paroles à la mémoire du vénérable défunt dont il rappela les œuvres, dont il loua l’inépuisable charité et qu'il recommanda au pieux souvenir de ceux pour lesquels il ‘avait dépensé sa vie.

Vers dix heures et demie, on descendait le cercueil dans le lieu de sa sépulture : c'est le caveau préparé en 1877, pour les prêtres, près de l'autel, côté de l’Epitre. C'est là qu’il repose, non loin de son peuple, en attendant le grand jour. Quatre-vingt-quinze ans s'étaient écoulés depuis que la cathédrale avait été témoin de la sépulture d'un de ses pasteurs ; en effet, le dernier prêtre qui soit mort avec le titre de curé de Québec fut le regretté M. Aug. D. Hubert, qui se noya le 21 mai 1792, en revenant de l’Ile d'Orléans, et qui fut inhumé le 7 juin suivant à l'endroit même où se voit son épitaphe, près de la porte qui conduit à la sacristie Sainte-Famille.

M. le curé Auclair n’est plus ! Le silence va bientôt se faire sur sa tombe comme il s’est fait sur la tombe de tant d’autres ! Maïs avant qu'arrive l'heure de l’inévitable oubli, soyons justes et disons à sa gloire et sans crainte d’être taxés d’exagération qu’il restera une des belles figures de notre clergé par les qualités de son esprit, la bonté de son cœur et la richesse de son caractère.

Les qualités de son esprit ! qui les a mieux connues et appréciées que ceux qui ont vécu avec lui ? Heureusement doué de nature, M. Auclair était de plus un esprit cultivé : sa riche bibliothèque, ses judicieuses collections d'auteurs sacrés et profanes en sont une preuve; et s’il ne fut pas un de ces hommes d'étude

passionnés que les livres absorbent, il fut au moins un de ces hommes intelligents qui savent chercher et trouver chaque jour la solution de quelque question de théologie, d'histoire, de liturgie, d'écriture sainte, qui finissent par former le trésor de la science du prêtre.

La littérature classique et moderne lui était familière, mais ce qui le captivait davantage c’étaient nos grands poëtes du dix-septième siècle et c’est probablement en les étudiant qu’il sentit se développer en lui cet amour: pour les vers qui lui fit commettre ces nombreuses petites poésies les unes sérieuses, les autres légères, dans lesquelles, suivant son principe, il tâchait toujours d’immoler la rime au bon sens. Le Congrès reste son œuvre capitale en ce genre, il renferme des portrait. dmirables de piquante malice et de frappante vérité ; mais comme l'amitié les avait tracés, l'amitié les accepta. Ce que recherchait par-dessus tout le curé Auclair c'était ce style concis et sententieux qui dit beaucoup en peu de mots. Jamais il n’était plus triomphant que lorsqu'il avait réussi à encaisser quelque pensée originale dans l'étroit espace d’un quatrain. Témoin, celui qu'il récitait un matin, après s'être enfin convaincu, je suppose, du peu de confiance qu’il est permis de mettre de nos jours dans le désintéressement de la plupart de nos politiciens à quelque parti qu’ils appartiennent, Le voici:

Je connais le secret de l’homme politique : s Il est dans les deux camps plus ou moins fanatique ;

Conservateur outré quand il a le pouvoir, Libéral enragé quand il voudrait l'avoir !

Sa prose, tout en étant toujours correcte et mesurée, avait plus d’ampleur et si jamais on faisait un recueil de ses instructions familières, de ses sermons de circonstance, de ses chaleureux appels à la charité, on serait étonné de voir non-seulement avec quel soin il les a écrits, mais encore à quel degré de véritable éloquence 1l savait quelquefois arriver. C'est Monseigneur l’évêque de Chicoutimi qui est devenu l’heureux héritier de tous les manuscrits qu'il a laissés à sa mort, et ils ne pouvaient tomber en des mains plus amies et plus respectueuses.

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Aux qualités de l'esprit, le curé de Québec joignait les qualités du cœur. Sa vie tout entière en est la preuve et c’est avec raison qu'il a pu dire dans le Congrès, en parlant de lui-même :

S'il fut jamais un roi, ce fut le roi de cœur,

Ses grandes tendresses étaient pour les enfants, Sa vertu principale c'était d'aimer l'enfance : Il sut la conquérir à force d'opulence,

Il n’est pas une seule de nos maisons d'éducation qui nait eu part à ses largesses, mais les petits orphelins avaient ses préférences : à eux les meilleurs bonbons et les plus belles étrennes !

Non moins sensible aux charmes de l'amitié, il en connaissait les lois et tenait à les respecter. Le cercle de ses amis était pourtant assez restreint ; il savait les choisir et leur rester fidèle, Les membres du Comgrès

étaient de ce nombre, mais tous savent que la première place dans ses affections fut toujou:s pour Nos Seigneurs les évêques Antoine et Dominique Racine, qui l’honoraient comme un Père dont ils ont été jusqu’à la fin la gloire et la couronne. Comme il était heureux, même dans ses dernières années, lorsqu'il partait pour Sherbrooke, au mois de janvier, ou encore pour ses délicieuses vacances du Saguenay aux beaux jours de septembre !

M. le curé Auclair restait en général très attaché à ses anciens vicaires ; rien ne lui était plus agréable que de les voir bien placés. à leur départ de la cathédrale : rien ne l’intéressait autant que leurs succès dans le minis. tère.

Il compta aussi des amis intimes parmi les laïques. Toutefois s’il visitait plus familièrement quelques familles de sa paroisse, toutes lui étaient chères, surtout aux jours de deuil et de l’affliction ; il était alors toujours le premier à offrir ses consolations, soit dans de charitables visites, soit dans ses lettres d’affectueuses condoléances qui trahissaient si bien la sensibilité de son âme. On a de lui une charmante élégie qn’il dédia, en 1877, à une mère affligée, à l’occasion de la mort de sa fille chérie.

De si heureuses dispositions d'esprit et de cœur devaient nécessairement influer sur son caractère qui était d’une grande richesse : gai, poli. franc et loyal, doux, pacifique et par-dessus tout hospitalier.

Sa gaieté était proverbiale, sa conversation spirituelle, animée, quelquefois même un peu bruyante, mais toujours marquée par le plus grand respect pour la charité chrétienne et pour les convenances ecclésiastiques.

La politesse de ses manières n’était pas moins remarquäble, et il pouvait au besoin figurer avec distinction dans la plus haute société. Nul ne suspecta jamais sa franchise, sa loyauté et sa droiture ; et si, dans nos récentes discussions, il parut subir pendant quelque temps l'influence de certaines idées, il sut montrer plus tard par des paroles et surtout par des actes énergiques combien il était attaché au principe d’autorité, le seul en définitive qui soit parfaitement sûr pour le clergé tout aussi bien que pour les simples fidèles.

Que dire de sa grande douceur ? Qu'elle ait été le résultat de son tempérament naturel ou le fruit d’efforts sur sa volonté, on est contraint d’avouer qu'il fut doux et pacifique jusqu’à l'excès, humainement parlant au moins. Lui-même l'avoue sans détour dans son propre portrait qu’il a tracé de sa main :

Fut-il grand conquérant ? l’histoire n’en dit rien ! Mais en ce cas, le doute est facile à résoudre, Puisqu’il est bien connu qu'il n'aimait pas la poudre ! Dans les moindres dangers, prudent jusqu’à l'excès

Il signait des traités toujours avec succès.

Aux menaces de guerre il se montrait paisible...

—Le Congrès XT,

Aussi sa vie entière, surtout sa vie de curé de Québec, s’est-elle écoulée dans un calme parfait, qui a pu peut-

êtré retarder quelque peu le progrès temporel de la paroisse, mais qui n’a jamais été préjudiciable au soin des âmes.

Un dernier éloge nous reste à ajouter pour compléter la noble série de ses qualités : il fut hospitalier et il pratiqua dans toute sa perfection cette vertu qu’exalte l'Apôtre et qui est comme le plus doux parfum de l'amitié, de la politesse et de la charité.

De tout temps, dit-on, le presbytère de la hauteville fut l'asile des voyageurs, à cause de son facile accès à l’heure quelquefois tardive de l’arrivée des bateaux et des convois de chemin de fer. Mais, jamais, il ne fut aussi largement ouvert au clergé que pendant les trente- - six années qu’y passa le révérend M. Auclair.

Tous y étaient bien accueillis, depuis le timide ecclésiastique d’un diocèse étranger jusqu’à l'ami le plus intime. Chacun paraissait être maître dans cette maison où il y avait un si bon maître. Cette grande et continuelle affluence de confrères n’était pas une source de richesse, comme on peut facilement le supposer, mais elle apportait au cœur du curé une véritable jouissance, surtout quand, aux heures de la récréation, il pouvait rencontrer quelqu’ancien du clergé ou encore ceux de ses vicaires qui avaient vécu le plus longtemps sous son toit et auxquels il se plaisait à rappeler mille souvenirs aussi intéressants que chers.

Son hospitalité eut une autre forme plus parfaite et plus méritoire encore, puisau’il se plut à l’exercer envers les ministres mêmes de Jésus-Christ, que la maladie, la pauvreté ou l’infortune signalaient à sa miséricordieuse sympathie : Dieu seul a été témoin du bien qu’il leur a fait et des soins touchants qu'il leur a prodigués en toutes circonstances !

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M. le curé de Québec n’a pas laissé de trésors, mais ses bonnes œuvres l'ont précédé et suivi aux portes de l’Eternité ; et lorsqu'il s’est endormi de son dernier sommeil, il aura, nous osons l’espérer, entendu l’Ange du Seigneur lui répéter ces consolantes paroles de l’Evan. gile :

Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils possèderont la terre !

Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde !

Bienheureux les pacifiques parce qu'ils seront à jamais les enfants de Dieu‘!

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