‹ Notice biographique sur M. ChauvinChapitre 1 sur 2 · TYP. DE A. HARDEL, IMPRIMEUR-LIBRAIRE · texte numérisé non relu

TYP. DE A. HARDEL, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

bue Froide, 2.

University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes

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Multis ille bonis flebilis occidit , Nulli flebilior quam mihi.

Horat. , Od.

La voix mourante d’un ami m’a désigné pour faire sa biographie. En me confiant le doux et triste devoir de retracer sa vie et de rappeler les services par lui rendus à la science, il a consulté son cœur, sans consulter mes forces. Il a voulu que celui qui l’avait aimé dès son enfance, le compagnon de ses éludes , le confident de ses pensées et de ses travaux , le fît connaître comme il le connaissait lui-même. A ces titres, je puis et je vais l’essayer.

Depuis quelques années, l’histoire naturelle et la botanique , principalement , ont été affligées par des pertes bien douloureuses. Notre pays est un de ceux que la mort a le moins épargnés, et où elle semble avoir choisi de préférence les plus illustres victimes ; Lamouroux, devenu notre compatriote, qui savait rendre ses leçons si attrayantes , et dont les ouvrages ont ouvert une nouvelle route à l’étude des Algues et

des Polypiers ; — Turpin , non moins excellent physiologiste qu’habile dessinateur , arrivé à l’Institut par la seule supériorité de son mérite ; — de Brébisson père , l’un des plus savants entomologistes de France, dont le nom nous est d’autant plus cher , que son fils lui prêle encore un nouvel éclat ; — Delise , — Despréaux , tous deux Bretons, mais naturalisés Virois par leurs mariages: le premier justement célèbre par ses remarquables travaux sur les Lichens ; l’autre, voyageur intrépide, auquel les herbiers les plus riches sont redevables de nouveaux trésors rapportés de Terre-Neuve, de Grèce et des Canaries , et qui a publié un curieux mémoire sur les Laminaires de nos côtes ; — Dubourgd’Isigny , également cher aux lettres, aux sciences et à la magistrature ; nature d’élite qui réussissait dans toutes les études qu’elle voulait entreprendre ; pour qui la botanique normande avait un attrait tout particulier , et qui nous a donné un précieux catalogue des plantes phanérogames et cryptogames de l’arrondissement de Vire; — de Gerville, qui nous a indiqué le premier une foule de végétaux rarès, croissant dans le nord du département de la Manche , et dont les recherches sur les coquilles vivantes et fossiles de la même contrée ont été plus utiles encore à la science ; — de Magneville , le créateur . en quelque sorte , du magnifique muséum d’histoire naturelle dont la ville de Caen s'enorgueillit à si juste titre , et qui a prouvé, par plusieurs mémoires, quelle était Fétendue de ses connaissances en géologie ; — Dumont-cFUrville, dont les expéditions scientifiques ont produit de si merveilleux résultats et qui , toujours amant passionné

de la botanique , a recueilli , dans chacun de ses voyages, de nombreuses collections de plantes, prèsque toutes nouvelles ou d’une rareté extraordinaire.

A celte liste , déjà si longue , et où ne figurent pourtant point tous les hommes qui ont droit à nos justes regrets, il faut ajouter maintenant le nom de celui qui mérite si bien d’y tenir une place distinguée.

François-Joseph Chauvin naquit h Vire , le 3e. jour complémentaire an V (29 septembre 1797 ). Ses parents, entourés de l’estime et de la considération de leurs concitoyens , étaient fabricants de draps. Ils ne négligèrent rien pour développer en lui les heureuses dispositions qu’il annonçait dès son enfance.

Après avoir fait de très-bonnes études au collège de Vire , il se rendit à Caen pour suivre les cours de l’École de Droit. Il ne lui fallait plus que trois mois pour soutenir sa thèse et être reçu avocat , lorsqu’un événement imprévu vint changer tous ses projets d’avenir.

La ville de Caen avait envoyé à la chambre des députés M. de La Pommeraye , qui se plaça dans les rangs de l’opposition. Cette conduite lui valut les sympathies des étudiants en Droit et en Médecine, et ils résolurent d’aller le complimenter pendant un voyage qu’il fit à Caen en 1822. Choisi par ses camarades pour être leur interprète , Chauvin ne déclina pas ce périlleux honneur. Il se rendit avec eux à l’hôtel de M. de La Pommeraye, qui les accueillit avec la plus grande cordialité. Après de chaleureuses et patriotiques paroles échangées entre le député et les jeunes gens, ceux-ci se retirèrent heureux, calmes

et s’applaudissant d’avoir accompli ce qu’ils regardaient comme un devoir.

Cette manifestation n’entraîna pas le moindre désordre; mais, aux yeux de l’Autorité, elle était un scandale qu’il fallait sévèrement punir pour qu’il ne se renouvelât pas à l’avenir. Seulement, afin de conserver un air de clémence, elle se contenta de frapper trois élèves, parmi lesquels Chauvin était désigné d’avance à ses coups. Traduit devant le Conseil académique . il fut condamné â perdre deux inscriptions. Trop fier pour se soumettre â une décision qui lui paraissait injuste , il abandonna la carrière à laquelle il se destinait et se voua* tout entier â la science.

Jusqu’alors la botanique n’avait été pour lui qu’un délassement à des études plus sérieuses : il résolut de lui demander la place qu’il croyait devoir occuper dans la société. L’obtenir n'était pas chose facile ; mais il était animé du feu sacré qui ne connaît aucun obstacle.

A peine quatre années s’étaient-clles écoulées depuis qu’il avait commencé , en sortant du collège , à explorer les environs de Vire et à étudier, sans le secours cl’aucun maître , les plantes qu’il avait rencontrées. La Flore de Caen lui avait offert à son tour des richesses qu’il s’était empressé de recueillir. 11 ne marchait plus à tâtons dans la voie du progrès ; mais quelle distance lui restait à parcourir avant d’atteindre le but qu’il se proposait ! (v)ue de circonstances pouvaient rendre tous ses efforts inutiles 1

N’importe! l’ardeur de l’étude ne lui procurait-elle pas sans cesse des jouissances infinies ? Lui eût-il

été possible d’y renoncer après en avoir goûté les charmes ?

La ville de Caen, toujours fidèle au culte du bon, du grand et du beau, possédait dans ses murs un nombre considérable de savants naturalistes; mais leurs travaux, isolés et concentrés dans leur cabinet, étaient presque tous perdus pour la science : c’est tout au plus si quelques amis en avaient connaissance. Pour réunir en un seul foyer tous ces rayons épars et utiliser leur lumière, la Société Linnéenne du Calvados fut créée. Chauvin fut appelé un des premiers à en faire partie.

La cryptogamie commençait à devenir l’objet de sa prédilection. Il en donna la preuve par un mémoire fort remarquable sur les fougères du Calvados, qu’il ne tarda pas à présenter à ses collègues , et qui reçut les honneurs de l’impression. Les Lichens, les Mousses attirèrent aussi son attention; mais les xilgues le séduisirent encore davantage. Encouragé , guidé par Lamouroux , son maître et son ami , il porta particulièrement ses recherches sur cette famille. Sa vocation était désormais fixée : elle allait bientôt porter ses fruits.

En 1824, il préluda par une Note sur cinq Thalassiophytes inédites. Bory de Saint- Vincent, à qui elles furent communiquées , reconnut qu’elles étaient effectivement nouvelles. Il les a décrites dans son Histoire des Hydrophytes, récoltées par d'ürville et Lesson , dans leur Voyage autour du inonde sur la corvette la Coquille. Mais, pour rendre un juste hommage à l’auteur de la découverte , il donna le nom de Sphcerococcus Chau-

vinii (1) à l’une d’elles, que Chauvin appelait Delesseria formosa. Pour une autre, appartenant au groupe des Cauierpa , il créa le genre Chauvinia , qui se compose actuellement de vingt-quatre espèces, d’après le Species Algarum de Kützing.

Cet heureux début mérite d’autant mieux d’être signalé , qu’à peine la lumière commençait à se faire au milieu des ténèbres qui jusqu’alors avaient enveloppé l’Algologie. Turner , Dillwyn , Stackhouse et Lyngbye étaient parvenus à faire connaître un certain nombre d’Hydrophytes , grâce à leurs magnifiques ouvrages ; mais ces livres, d’un prix excessif et d’une rareté extraordinaire, ne se rencontraient que dans quelques bibliothèques privilégiées , où ils étaient plutôt des objets de curiosité que d’étude. Il fallait , en quelque sorte , se contenter de YEngtisk Flora de Hooker et du Systerna Algarum de C. Agardh , qui venaient de paraître ; car Y Essai sur les Thalassiopliytes non articulées de Lamouroux n’avait fait qu’établir des ordres et des genres, sans décrire les espèces qui les composaient.

Chauvin mit à profit toutes les Algologies qu’il put se procurer ou consulter. Il se familiarisa peu à peu avec les Hydrophytes qui croissent dans la mer et dans nos eaux douces , il en recueillit une grande quantité , s’appliquant à les préparer de manière à leur conserver les formes élégantes et les brillantes couleurs qu’elles ont dans leur élément natal. Dès-lors , le projet d’en publier un jour des collections germa dans

(1) Gigartina Chau vinii , J. Ag.

son esprit. Elles devraient être d’autant mieux accueillies que des échantillons d’une plante , quoique mal desséchés, sont toujours préférables, pour l’étude, aux meilleures figures.

Ses goûts étaient partagés par un homme d’un vrai mérite, 31. Roberge, qui s’occupait surtout des espèces les plus petites et les plus difficiles. Ils se communiquaient leurs observations, leurs découvertes, et l’appui mutuel qu’ils se prêtaient répandait un nouveau charme sur leurs études. Chauvin se mit aussi en relation avec les algologues français et étrangers les plus célèbres : Gréville, Hooker, Fries, C. Agardh, Bory de Saint-Vincent, Gaillon, Bonnemaison , etc. Tous l’aidèrent , avec empressement, de leurs conseils et de leurs communications. Ainsi préparé , il hâtait de tous ses vœux le moment où il pourrait essayer ses forces : la Société Linnéenne lui en fournit l’occasion.

Elle résolut, en 1826, de publier des fascicules d’Hydrophytes sous le titre d* Algues de la Normandie , et elle chargea de ce travail 3131. Chauvin et Roberge. Pour qu’aucun genre de mérite ne manquât à ce monument, élevé par elle en l’honneur de la science, elle voulut qu’il réunît l’élégance à la solidité. Elle adopta, en conséquence, le format petit in-folio, sur lequel les plus grandes espèces devaient trouver la place nécessaire pour figurer en échantillons convenables. Rien de semblable ne s’était encore fait , et l’on pouvait prédire un succès complet à une pareille entreprise.

Chauvin se mit à l’œuvre avec une incroyable ar-

(leur. Ce qui 11’avait encore été pour lui qu’un plaisir devenait maintenant une obligation. <x)ue pouvait il demander de plus? 11 allait explorer les points les plus curieux de notre littoral; récolter les productions , encore inconnues pour la plupart , qu’il recelait ; conquérir à ces charmants végétaux de nombreux admirateurs ; enfin rendre accessible l’étude de la plus belle des familles cryptogames , hérissée t

jusque-là de si grandes difficultés qu’elles avaient rebuté les plus zélés naturalistes. Mais il ne pouvait se défendre d’une vive émotion mêlée d’inquiétude. Son travail ne donnerait-il point prise à des critiques sévères , par des erreurs plus ou moins graves, dont il devait être exempt pour faire autorité dans la science ?...

Enfin le jour de l’épreuve arriva : ce fut un jour de triomphe ! Les deux premières livraisons des Algues de la Normandie parurent vers la fin de 1826 et provoquèrent un concert unanime de louanges. Elles furent présentées à l’Institut qui nomma pour rapporteur M. de Mirbel. Celui-ci en rendit compte dans les termes les plus llatteurs. « Plusieurs erreurs , dit-il ,

« ont été reconnues et rectifiées ; des espèces con- « fondues avec d’autres ont été distinguées; en un mot,

« tout a été fait avec soin et mérite des éloges. »

Je dois ajouter que ce succès souleva quelques petites jalousies particulières, nées cl’un amour-propre excessif qui se croyait froissé ; que des réclamations et même des récriminations furent adressées à Chauvin; *

mais il n’en tint pas compte , et , comme elles étaient sans fondement , elles n’osèrent pas faire d’éclat.

La route était donc ouverte : il no s'agissait plus que de la suivre. L’œuvre , si heureusement commencée , pouvait se continuer sans crainte d’accidents, soutenue par tous les vrais amis de la botanique.

Néanmoins, un des deux champions crut devoir alors se retirer de la lice. Chauvin, demeuré seul, ne perdit pas courage. On pouvait dire de lui : Justum et tenaccrn propositi virum. Son honneur était engagé dans cette lutte : il fallait à tout prix en sortir victorieux.

Et pourtant un lourd fardeau allait aggraver le poids de ses travaux habituels. ïl venait d’être nommé conservateur du cabinet d’histoire naturelle qui , sous l’excellente direction de M. de Magneville , prenait de jour en jour un accroissement extraordinaire. Mais ces richesses , pour l’augmentation desquelles aucun sacrifice ne lui coûtait , n’étaient pas en ordre. Les collections zoologiques et géologiques attendaient un classement méthodique. Cette besogne pressait d’autant plus que le public devait être bientôt admis dans ce musée. Le plus grand désordre régnait aussi dans l’herbier hydrophytologique de Lamouroux , que la ville de Caen avait acheté au prix considérable de 8,000 fr. Des savants ne manqueraient pas de venir le consulter. Quels ne seraient pas leur surprise et leur désappointement de le trouver en cet état, et que penseraient-ils de l’homme qui n’en aurait pas pris plus de soin, malgré sa prédilection pour l’algologie?

Le nouveau conservateur ne se donna point de repos qu’il n’eût mis chaque chose à la place qu’elle devait occuper. Non content d’avoir rempli ce devoir, il voulut

rendre son musée plus curieux encore , par une collection qui fût unique et du plus haut intérêt. 11 réussit, par un nouveau procédé de son invention , à empailler , sans altérer en rien leur éclat et leur fraîcheur, plusieurs poissons de nos côtes , dont la conservation avait toujours paru impossible. 11 est à regretter que l’on n’ait pas continué ces préparations ichthyologiques , qui n’eussent rencontré de rivales dans aucun autre établissement scientifique.

Cependant les Algues de la Norma?idie étaient toujours les préférées, et Chauvin ne les négligeait pas au milieu de ses occupations multipliées. Il publia deux nouvelles livraisons qui ne le cédèrent en rien aux premières. Aussi fut-il obligé de préparer un bien plus grand nombre d’exemplaires qu’il ne l’avait fait d’abord, sans pouvoir suffire encore aux demandes incessantes dont il était assiégé. Cet ouvrage était devenu un des oracles de la science en France comme à l’étranger. De toutes parts les compliments les plus tlatteurs étaient adressés îi son auteur.

Dans le cours de ses recherches, une conferve (1), recueillie dansl’Orne, le rendit témoin d’un phénomène qui le frappa du plus profond étonnement. Il vit ses filaments se gonfler peu à peu, et la matière verte, qui les remplissait , s’agglomérer en petites masses sphéroïdes dont l’intumescence était très-rapide. Celles-ci, après avoir comme bosselé et crénelé le tube, le rompirent enfin et , par un mouvement brusque , jaillirent

(1) Confcrva zona ta , Web. et Mohr ; Ulothrix zonala, Kutz. ; Ulotkrix rorida, Thurel (Alg. zoosp.).

au- dehors , couvrant le champ du microscope d’un nuage de vésicules hyalines qui s’agitaient en tous sens, se jouaient enlr’elles avec grâce, et nageaient avec une vivacité extrême dans la gouttelette d’eau qui leur servait de véhicule. Tous ces mouvements étaient spontanés, quoiqu’on ne pût ni apercevoir ni soupçonner aucun organe ni aucune trace d’organisation. Comment expliquer ce fait ? L’animalité existait-elle réellement dans certains végétaux ? et ceux-ci jouissaient-ils d’une double vie qui les rattachait à deux règnes regardés comme si distincts l’un de l’autre ?

Chauvin constata soigneusement tout ce qui s’était passé sous ses yeux. Il en fit le sujet d’une notice , imprimée dans les Mémoires de la Société Linnéenne , pour prendre acte , mais sans oser tirer de conclusion , faute d’une expérience suffisante. Il ne lui avait manqué qu’un bon microscope pour arriver à la découverte de la vérité. Tl avait aperçu, en effet, le changement opéré, au bout de quelques jours, dans les corpuscules hyalins sortis du tube de la conferve. Après avoir quadruplé de volume, ils s'étaient allongés en forme de queue, légèrement sinueuse, qui leur donnait l’aspect de ces larmes dont on sème les ornements mortuaires. Cet appendice était le commencement de la végétation , qui s’opérait dans ces corpuscules , et devait produire de nouvelles plantes semblables à celles dont ils étaient sortis (1).

(1) Les zoospores des Algues ouf. donné lieu à de savantes recherches dont le résultat ne permet plus aucun doute sur leur nature végétale. M. G. Thuret s’exprime ainsi à leur sujet dans son admi-

La Flore française de De Candolle n’étant plus suffisante pour l’étude de la cryptogamie : M. Duby

rable mémoire auquel l’Académie des sciences a décerné le grandprix des sciences naturelles pour 1847 :

« On donne le nom de zoospores aux corps reproducteurs de « certaines Algues qui, à un moment donné, s’échappent de « l’intérieur de la plante et se répandent dans le liquide ambiant où « ils s’agitent avec vivacité au moyen de cils vibratiles. Ils offrent, « à cet état, beaucoup de ressemblance avec les animalcules infu- « soires; mais ils en diffèrent essentiellement en ce qu’ils sont sus- « ceptibles de germer, c’est-à-dire de se développer en un tissu « semblable à celui de la plante-mère.

« Dans la section des Clilorosporeœ , les zoospores sont généra- « lement très-petits (d’une longueur d’un à deux centièmes de « millimètre environ), de forme ovoïde ou turbinée. La matière « verte (chromule ou chlorophylle) occupe la moitié ou les deux « tiers du corpuscule ; l’extrémité antérieure, que l’on désigne « sous le nom de rostre, est incolore, atténuée en pointe, et porte « le plus souvent deux ou quatre cils, dont la longueur dépasse un « peu celle du zoospore. Vers la naissance du rostre, on remarque « fréquemment un point rougeâtre, qui subsiste encore quelque « temps après que la germination a commencé. Les mouvements « de ces zoospores sont très-vifs : ils présentent presque toujours le « rostre en avant ; quelquefois ils reviennent subitement en arrière ;

« souvent aussi on les voit pirouetter sur leur grand axe, parlicu- « lièrement lorsqu’ils se disposent à s’arrêter. Si le vase qui les « contient est placé dans le voisinage d’une fenêtre, ils paraissent « ordinairementse diriger du côté d’où vient la lumière. Toutefois ce « phénomène offre de fréquentes exceptions. Après a\oir continué « leur mouvement pendant plusieurs heures, quelquefois même « pendant plusieurs jours, la plupart des zoospores se fixent par le « rostre à la paroi du vase; leur corps s’arrondit; les cils, décom- « posés ou détachés, disparaissent... Puis il se forme, en général, à la « place du rostre, un pelit épatement qui sert à fixer solidement le

travaillait au second volume du Botanicon gallicum, et faisait appel à toutes les notabilités scientifiques pour obtenir les renseignements dont il avait besoin. Nulle province ne lui en fournit de plus grands et de plus précieux que la Normandie. Échantillons, documents, observations, tout lui fut prodigué sans réserve. Il n’en profita pas toujours autant qu’il aurait pu le faire. Il eût dû surtout apporter une plus grande attention aux conseils que lui avait donnés Chauvin , relativement à la famille des Algues. Dans un mémoire que ce dernier lut à la Société Linnéenne , il signala l’omission de 35 espèces et plusieurs rectifications à faire , tant dans la nomenclature adoptée par le savant botaniste de Genève, que dans sa synonymie.

Son mérite, toujours croissant, le fit nommer président de la Société Linnéenne de Normandie , dénomination substituée avec raison à celle, trop restreinte, de Société Linnéenne du Calvados. Malgré sa résistance et ses efforts pour refuser cet honneur , il fallut céder aux vœux de ses confrères qui n’eurent qu’à s’applaudir de leur choix.

Il dut aussi accepter la proposition , que lui lit M. Eudes- Deslongchamps, de le remplacer pour le cours élémentaire d’histoire naturelle dont il était chargé au Lycée de Caen. Ce début dans la carrière de l’enseignement fit le plus grand honneur à Chauvin. Il

« zoospore, à l’aide d’une sécrétion mucilagineuse, sur le point où il a s’est implanté. En même temps, l’extrémilé opposée grossit et s’al- « longe. Souvent ce développement est si rapide, qu’il sufiit de quelle ques jours pour observer les premiers commencements d’une jeune « fronde semblable ù celle de la plante-mère. »

réunissait au suprême degré la clarté, l’ordre, et une élégance d’élocution qui le faisait écouter avec un vif plaisir. Aussi devint-il cher à ses nombreux élèves, qui n’ont oublié ni le maître, ni ses intéressantes leçons.

Une cinquième livraison des Aigues de La Normandie avait été accueillie encore plus favorablement que les précédentes. Les botanistes éprouvaient un véritable engouement pour les Hydrophytes ; mais comment s’y prendre pour réussir à les préparer aussi bien ? Chauvin voulut leur enseigner les préceptes après leur avoir donné l’exemple. Il rédigea, dans ce but, une notice ayant pour titre : Des collections d' Hydrophytes et de leur préparation. Elle fut lue h la séance de la Société Linnéenne , tenue à Falaise le 5 juin 183A, et imprimée dans le compte-rendu de cette séance. Aucun détail n’a été oublié , tant pour la recherche que pour la conservation et la préparation des Algues. C’est un Vade-mecum , indispensable à tous ceux qui veulent entreprendre des collections de ces ravissantes plantes: les savants même auxquels elles sont le plus familières, la reliront toujours avec intérêt et profit. Il serait à désirer qu’elle figurât parmi les manuels destinés à l’histoire naturelle , car elle rendrait d’immenses services aux botanistes voyageurs qui pourraient , sans perte de temps , rapporter en excellent état une foule d’Hydrophytes dont, trop souvent , ils ne réussissent à sauver que des débris mutilés, pourris et méconnaissables.

Deux notes de Chauvin furent encore lues aux séances tenues par la Société Linnéenne à Bayeux (1),

(4) Lp h juin 1 835.

et à Vire (1). U écrivit pour cette dernière celle intitulée : Sur les Aigues utiles , qui est pleine de détails curieux et de considérations d’une haute portée. Il lui présenta en même temps les 6e. et 7e. fascicules des Aigues de la ISormandie. Les membres de l’Assemblée les admirèrent h l’envi. On se réjouissait d’entendre l’auteur assurer que , les matériaux de sa publication algologique étant presque complètement rassemblés , elle serait achevée d’ici à deux ans. Hélas ! ce devaient être les derniers, quoique deux autres fussent préparés. Mais diverses circonstances lui firent ajourner le moment de leur publication. Puis la pensée qu’il était toujours maître de terminer son ouvrage quand il le voudrait, et qu’il profiterait des découvertes que chaque jour voyait éclore, fut à ses yeux un puissant

motif de ne pas se presser. Le temps a fait un pas .

le travail interrompu ne sera point achevé ! D’autres collections algologiques ont paru ; mais, quel que soit leur mérite, elles ne feront jamais oublier celle qui fraya le chemin et qui sera toujours le plus beau modèle à suivre.

line chaire spéciale de botanique et de géologie ayant été créée à la Faculté des sciences de Caen, vers la fin de 1838 , Chauvin fut appelé à la remplir. Il n’avait pourtant pas obtenu de l’Université les grades nécessaires pour occuper cette place. 11 lui fallait le titre de docteur, et il n’était même pas licencié èssciences. Régulariser sa position était pour lui de la plus grande urgence. Tout en instruisant les autres ,

(1) Le 24 mai 1836.

il devait donc acquérir les connaissances qui lui manquaient encore. Cette tâche difficile fut accomplie sans que ses élèves eussent à en souffrir. Il sut faire marcher de front tousses devoirs, et, si ses forces physiques furent souvent ébranlées par une fatigue sans relâche, son énergie morale ne manqua jamais de les soutenir. Il déploya , dans les divers cours dont il était chargé , un talent qui prêtait encore un nouveau charme aux sciences qu’il professait. Après avoir donné , au Lycée , des leçons en rapport avec l’âge et le degré d’instruction de ses auditeurs, sa voix prenait sans peine des accents plus élevés, pour initier aux grands mystères de la nature une nombreuse jeunesse avide de les connaître.

Ayant subi à Paris, en 18 Al , les épreuves pour la licence , il s’occupa de sa thèse. Comme il pouvait en choisir le sujet . sa pensée se porta naturellement vers ses chères Hydrophytes, et il profita de cette occasion pour mettre au jour les résultats les plus importants de ses observations.

Sa thèse a pour titre : Recherches sur /’ organisation, ta fructification et la classification de plusieurs genres d’ Algues , avec la description de quelques espèces inédites et peu connues. — Essai d’une répartition des Polypiers calcifères de Lamouroux dans la classe des Algues.

Cette œuvre , vraiment magistrale , commence par une introduction dans laquelle , après avoir exposé les difficultés des études algologiques et signalé leur importance, Chauvin indique les efforts qui ont été tentés pour arriver à des classifications. Il examine celle établie par 1V1. Decaisne, qui lui paraît plus ra-

tionnelle qu’aucune autre ; il en présente les avantages et les difficultés d’application , discute quelques-unes des bases sur lesquelles elle s’appuie, qui ne lui paraissent pas bien fondées , et aborde la grande question de la fructification des Hydrophytes dont une partie est, à son avis, pourvue d’un double mode de reproduction. L’étude de l’organisation générale et l’analyse des fruits le conduisent à rechercher la place systématique qui convient le mieux aux Algues, faisant le sujet des dissertations suivantes.

Celles-ci sont au nombre de six. Dans la première, il traite de l’organisation et de la réformation du genre Bangia , dont il indique les véritables caractères qui doivent faire exclure plusieurs espèces admises par Lyngbye et d’autres auteurs. Il décrit celles qui doivent être conservées; parmi elles, se trouve une espèce inédite , trouvée par Chauvin lui-même sur les côtes d’Arromanches (Calvados).

La seconde dissertation a pour objet la révision du genre Mesogloia , qui se composait des plantes les plus hétérogènes. Après en avoir fixé les caractères et énuméré les espèces qui lui appartiennent véritablement (auxquelles il pense que l’on devrait réunir le genre Liebmannia , J. Agardh, dont il fait une juste critique ), il démembre les autres en plusieurs groupes qu’il passe successivement en revue. Les caractères des genres Crouania et Dudresnaya lui paraissent parfaitement valides. D’autres Mesogioia doivent entrer dans le genre Nemalion , dont il établit la composition provisoire. A ce sujet , il fait l’histoire et la description du Mesogioia purpurea , Harv. , qui a pour nous un intérêt

particulier en ce que Lamouroux lui avait donné le nom de Dumontia Calvcidosii. C’est un vrai Nemation que Chauvin appelle purpureum.

La troisième dissertation roule sur Y Arthrocladia villosci , Duby ( Sporochnus vülosus , C. Ag. ; Conferva villosa , lluds. ). L’auteur en fait, avec le plus grand soin , l’analyse organique. Il faut, selon lui, que Y Arthrocladia devienne le type d’une nouvelle famille , pour laquelle il propose le nom d ’ Arthrocladièes , et qui devrait prendre place entre les Sporochnoïdces et les Dictyotèes . Il donne la diagnostique de l’ordre des Arthrocladiées.

La quatrième dissertation est consacrée à des recherches historiques, analytiques et taxonomiques sur l’ Ectocarpus Mertensii , Ag. (Conferva Mertensii , Eng. Bot. ). On a rarement occasion d’étudier cette algue à cause de sa rareté (1). C. Agardh en avait fait un Sphacelaria dans son Systerna Algarum ; mais, dans son Species , il l’a intercalée parmi les espèces du genre Ectocarpus. Cette transposition, résultat d’une sagacité instinctive , puisqu’elle n’était motivée que sur la couleur , doit être maintenue d’après l’étude approfondie que Chauvin a faite de cette plante. Il en donne une description très-détaillée ; compare son organisation avec celle des espèces du genre Sphacelaria , et se livre à une analyse minutieuse de l’appareil reproducteur des Ectocarpus et de celui-ci en particu-

(1) Depuis l’époque où Chauvin écrivit sa thèse , elle a été trouvée plusieurs fois assez abondamment , sur les côtes de Cherbourg , par MM. Thurct, Le Jolis et Lebel.

lier. Sa fronde pennée, distique et stuposo-iibreuse inférieurement, lie intimement entre eux les genres Sphacelaria et Eciocarpus (l).

La cinquième dissertation fait connaître la place qu’occupent les organes de la fructification dans les Laminaires et particulièrement dans le Laminaria butbosa. Les spores de ces géants de l’algoîogie sont d’une exiguité telle que c’est, depuis quelques années seulement, que l'on a pris une connaissance exacte de leur structure, de leur disposition et de leur rôle physiologique. Contrairement à l’opinion de M. Decaisne, qui annonce avoir trouvé , dans les spores du Laminaria bulbosa , des différences propres â autoriser la création d’un nouveau genre qu’il appelle Haligenia , Chauvin croit être fondé à établir le fait de l’identité la plus satisfaisante entre les appareils reproducteurs des diverses Laminaires. La longueur proportionnelle des filaments entremêlés avec les spores, de même que les légères modifications de ces dernières, constituent des différences qu’il convient de mettre sur le compte de l’âge et de l’idiosyncrasie (2).

La sixième dissertation contient des recherches analytiques sur la structure intime et sur l’appareil re-

(1) J. Agardh , dans son Specics Atgarum , l’a conservé parmi les Ectocarpus. Kutzing en a fait le genre Tilopteris qui se compose seulement du Tilopteris Mertensii.

(2) Cependant l’opinion de M. Decaisne a prévalu. Seulement le nom de Snccorkiza , employé par M. de La Pylaie, dans sa Flore de Terre-Neuve , a été adopté comme étant plus ancien que celui de Haligenia .

producteur du Chœtospora Wigghii (1). L’organisation de cette Hydrophvte, l’une des plus rares de nos côtes, était restée méconnue jusqu’alors, ou n’avait été que très-confusément indiquée. Sa fructification était à peu près entièrement ignorée. Les figures qu’en avaient données les meilleurs botanistes étaient extrêmement incomplètes. Une analyse exacte de cette Algue, si curieuse , offrait donc un vif intérêt. Les détails dans lesquels est entré Chauvin ne laissent rien à désirer. Il pense qu’elle peut être rangée dans la famille des Cryptonèmèes , avec laquelle elle a des affinités assez nombreuses, ainsi que l’ont fait MM. C. Agardh et Decaisne , quoiqu’elle manque du caractère essentiel à ce groupe , c’est-à-dire de sphérospores ou tétraspores (2).

V Essai d'une répartition des Polypiers calcifères de Lamouroux, dans la classe des Algues , forme la dernière partie de la thèse de Chauvin. Ce travail a pour but de reporter dans le règne végétal beaucoup de productions regardées comme appartenant au règne animal (3). Il est vrai que, dans les Polypiers calcifères , l’existence des animalcules, auxquels on attribuait

(1) Le genre Naccaria , proposé par Endlicher, a été substitué à celui de Chœtospora , ce dernier appartenant déjà à la famille des Cypéracées.

(2) M. J. Agardh l’a placée dans sa famille des Wrangeliacœ , voisine des Chondricœ, qui ne comprend que les genres Wrangelia eL Naccaria.

(3) M. Decaisne a publié sur les Corallines ou Polypiers calcifères un mémoire fort curieux , mais dont Chauvin n’a pu profiter, le sien étant terminé lorsque le premier parut.

leur formation , n’avait pas été constatée ; mais les incrustations pierreuses, dont ils sont généralement recouverts, leur donnant une sorte de ressemblance avec les véritables Polypiers, on s’était cru autorisé, » par cette similitude , à les grouper avec ces derniers.

On connaît maintenant beaucoup de végétaux dont la texture est cachée par les matières minérales dont ils ’ sont plus ou moins revêtus. Cette écorce n’est pas d’ail¬

leurs un caractère commun à toutes les Coraltinées. 11 paraît aussi qu’en général, elles ne sont pas également encroûtées à toutes les périodes de leur existence.

Aucune incertitude ne peut plus exister désormais au sujet de leur nature végétale, puisque la fructification a été constatée dans la majeure partie des espèces. On trouve à les caser très-méthodiquement au sein même des groupes déjà établis, ou dans un voisinage très-rapproché. Chauvin en fait la répartition et indique, d’après les collections de Lamouroux (les seules qu’il eût à sa disposition), la place que doivent occuper les différents genres et les espèces dont ils sont formés.

Cette classification est suivie de vingt-une propositions zoologiques, relatives à la prétendue animalité des Polypiers ccilcifères de Lamouroux.

J’ai cru à propos d'analyser brièvement l’ouvrage de Chauvin, pour donner une idée de son étendue et de , son importance. Ce n’est point là une thèse ordinaire ,

composée uniquement dans le but de faire obtenir à son auteur le grade qu’il désire ; c’est un recueil d’observations faites avec un talent consciencieux; de dé-

couvertes précieuses; d’aperçus nouveaux qui jettent le plus grand jour sur la matière ; de raisonnements ne permettant pas le moindre doute sur les conclusions qui en découlent. Aussi a-t-il assigné à Chauvin une place distinguée parmi les plus savants algologues. r

Je ne puis résister au désir de laisser Chauvin raconter lui -même comment il soutint sa thèse. Ce petit récit, tout intime, donne la plus juste idée de son caractère et de son esprit. Voici ce qu’il m’écrivait le 27 janvier 1843 ;

« Puisque tu veux des nouvelles de la thèse et du souteneur, je vais t’en donner. J’eus assez d’embarras pour réunir le nombre d’examinateurs déterminé , les uns étant absents de Paris ( MM. Auguste Saint-Hilaire , de Jussieu, Edwards, etc.), les autres n’étant pas très-empressés d’éplucher un sujet qui ne leur était guère familier et pour lequel il leur eût été nécessaire de faire quelques recherches préparatoires. La Commission se trouva donc composée de MM. de Mirbel,

Ad. Brongniart et Delafosse. Le président , M. de Mirbel , ouvrit l’attaque en me complimentant sur le choix et la rédaction de ma thèse, ajoutant aussitôt, qu’il ne doutait pas de mon savoir algologique , mais qu’il allait être question de toute autre chose. Autant en firent les deux autres juges, à l’exception de M. Brongniart cependant, qui m’adressa quelques argumentations relatives <4 la double fructification des Algues. Après une heure et demie de colloque , dont il me fallut dépenser la majeure partie en expositions, explications botaniques et géologiques, M. de Mirbel me félicita avec bienveillance sur la manière dont ,

j’avais répondu, et il proposa à ses collègues de délibérer sans désemparer, ce qui est contre l’usage, à ce qu’il paraît , car les autres suffragants en ayant fait l’ob servation,ces Messieurs passèrent dans un appartement voisin, d’où ils revinrent après une minute ou deux : « Gomme vous le voyez, dit alors M. de Mirbel, ladéli- « bération n’a pas été longue ; la Commission est d’avis « que vous êtes très-digne du grade de docteur. »> Et moi de me sauver, après une révérence, comme un criminel trop heureux d’avoir échappé aux griffes de la Justice. En réalité, je fus heureux au-delà de mon attente. Le sort voulut que je ne fusse pris au dépourvu sur aucune des interpellations qui me furent adressées ; et cela aurait dû arriver, puisque l’on m’avait tenu constamment sur un terrain autre que celui que je m’étais choisi. Je fus précis et lucide; c’est du moins ce que m’assurèrent quelques personnes de l’auditoire, et je me prends parfois à en douter , tant je comptais peu sur un aussi honnête résultat. Je ne connais véritablement personne qui subisse comme moi une annihilation aussi complète , quand la perturbation intellectuelle intervient. »

Dégagé désormais des préoccupations qui le tourmentaient depuis quelques années, Chauvin apporta plus de sollicitude que jamais aux cours qu’il professait. Il se familiarisa complètement avec la géologie , à laquelle il demanda les secrets d’une tlore enfouie , depuis des milliers de siècles, dans les entrailles de la terre, mais qui offre à l’œil étonné des spécimens si bien conservés, que l’on peut parfois étudier , presqu’aussi facilement que dans un herbier, les plantes

extraordinaires dont se compose une végétation si différente de la nôtre.

L’arrivée des collections botaniques de Dumontd’Urville, au cabinet d’histoire naturelle de Caen, occasionna une besogne longue et difficile à son conser- <

vateur. A l’exception des espèces recueillies par le célèbre navigateur dans l’archipel de la Grèce, sur les bords de la mer Noire et aux îles Malouines , tout le *

reste était dans le plus grand désordre , sans noms , sans classification. Chaque paquet représentait seulement les herborisations d’une localité. Les échantillons avaient été détériorés par les insectes et par l’humidité ; leur préparation laissait souvent beaucoup à désirer.

Il fallait obvier au mal le plus promptement possible pour que ce précieux herbier, qui s’élevait de 5 à 6.000 plantes, ne fût pas perdu pour la science. Il reçut lessoins qu’il demandait et qu’il méritait si bien, et maintenant il figure au nombre des choses les plus rares que possède le Muséum.

Là, s’arrêtent les travaux botaniques de Chauvin, dont le public ait eu connaissance. Plusieurs autres demeurent inédits , faute d’avoir pu être achevés au gré de ses désirs, entre autres, son Species des Hvdrophytes normandes qu’il retouchait sans cesse. L’impulsion, à laquelle il avait si puissamment contribué , loin de se ralentir , semblait acquérir encore de nouvelles forces. La lumière jaillissait de tous les côtés à la fois, toujours plus vive et plus brillante; des mains aussi habiles que hardies écartaient tous les voiles dont s’enveloppe la nature , et que l’on n’avait fait que soulever auparavant ; des mondes nouveaux apparais-

saient , composés cle milliers cl’êtres microscopiques, aux formes les plus variées, les plus élégantes et les plus bizarres (1). Une sorte d’effervescence algologique régnait dans le monde savant. Harvey, Hooker, .* Th waites, Ralfs, H assall , en Angleterre; J. Agardh ,

Areselioug , en Suède ; Kutzing, Sonder , de Martens, en Allemagne; Al. Braun, Naègeli, en Suisse; Rur precht, en Russie ; Meneghini , Zanardini, de Notaris,

Trévisan , en Italie ; Bailey aux États-Unis d’Amérique ; Thuret , les deux frères Crouan , de Brébisson , Montagne, Solier, Derbès, en France; Van den Bosch , en Hollande , publiaient à l’envi les uns des autres, les résultats de leurs découvertes.

Chauvin suivait d’un œil attentif cette joûte à armes courtoises , dont il s’était momentanément retiré , mais dans laquelle il comptait bien reparaître. Il s’entourait des meilleurs livres et des plantes les plus rares. Ses propres observations venaient s’ajouter incessamment à celles de ses rivaux de gloire. Tout lui présageait un nouveau triomphe ; mais une mort prématurée le lui a ravi.

Le discours qu’il prononça, le 16 novembre 1846, à la séance solennelle de rentrée des Facultés ne fut pas moins applaudi pour la forme que pour le fonds. Il est impossible, en effet, de mieux apprécier les sciences et d’en parler en meilleurs termes. C’est que Chauvin réunissait h une immense érudition scientifique des . connaissances littéraires aussi étendues que variées.

(1) Les Uialomécs e t les Dcsmidiées, qui forment à présent d’immenses familles.

Ayant appris de bonne heure l’italien, l’espagnol et l’anglais, les chefs-d’œuvre, écrits dans ces langues, ne lui étaient pas moins familiers que ceux des auteurs grecs, latins et français. Formé à cette excellente école, son goût , qui le portait vers toutes les belles choses , avait acquis une sûreté et une délicatesse extraordinaires. Aussi son style ne charme-t-il pas moins par sa pureté que par son élégance. Parées de cette brillante enveloppe , ses pensées, toujours justes et ingénieuses, séduisent et captivent complètement le lecteur.

routes ces qualités, Chauvin les a prodiguées dans sa Notice biographique sur Mme. Liénard. Il a prouvé par cette œuvre , purement littéraire , qu'il avait un double titre pour faire partie de l’Académie des sciences , arts et belles-lettres de Caen , qui s’était empressée de l’admettre parmi ses membres.

Si le style est l’homme , comme on l’a dit avec tant de vérité , tout ce qu’a écrit Chauvin ne peut manquer de donner de lui l’opinion la plus favorable. Mais sa correspondance surtout , s’il était permis d’en révéler les secrets . le montrerait véritablement tel qu’il était. C’est dans ces confidences intimes que l’on pourrait juger son cœur si bon , si sensible , si aimant ; son esprit si vif; son caractère si droit, si loyal, que froissaient d’autant plus les mauvais procédés, dont il a eu quelquefois à se plaindre , qu’il était incapable de se rendre coupable de semblables torts envers les autres; celte gaîté si vraie, si expansive, que n’aurait pas laissé soupçonner l’air froid et sérieux qu’il apportait souvent dans le monde, et h laquelle

il fallait le sein (l’un ami pour s’épancher sans contrainte; tout cet ensemble enfin des qualités les plus aimables et les plus précieuses dont la nature s’élait plu à le douer.

Tel il se montrait encore à son foyer domestique , où l’attendaient sans cesse toutes les joies de la famille. Heureux père , heureux époux , il trouvait dans les objets de sa plus tendre affection , des auxiliaires aussi zélés qu’intelligents , toujours prêts à le seconder dans ses travaux. Leur concours lui permettait de recueillir abondamment toutes les plantes rares qu’il rencontrait , sans avoir l’inquiétude qu’elles ne pussent lui servir faute d’être préparées en temps utile.

La santé de Chauvin , sans être robuste , n’avait jamais été altérée par aucune de ces maladies redoutables qui attaquent les sources de la vie et dont il reste toujours quelques traces. Avec les ménagements qu’il prenait pour la maintenir , et ses habitudes sobres et réglées , Ton devait espérer qu’elle le conduirait à un âge avancé. Cependant, depuis plusieurs années , il ne pouvait se défendre de tristes pressentiments. Étaient-ce les premiers symptômes de l’affection organique du cœur , à laquelle il a succombé , qui commençaient à se manifester ?

En m’accusant réception de mon testament , que je l’avais chargé de remettre au Recteur de l’Académie de Caen, il m’écrivait, le 12 juin 1851: « L’honneur que tu as bien voulu me faire de me nommer exécuteur testamentaire , et les dispositions libérales faites en ma faveur (1) ; tout cela excite bien ma reconnais-

(1) Il s’agissait des doubles de mon herbier, parmi lesquels je le priais de choisir tout ce qui pourrait lui faire plaisir.

sance; mais je me dépêche d’en jouir dans le présent , par défiance bien légitime de l'avenir. »

Plus tard , il m’écrivait encore : « Il m’arrive souvent, en feuilletant mon herbier , de songer au temps ou d’autres mains en feront usage , et j’en éprouve de la tristesse. Hier je lisais, dans le Hooker’s Journal of Botany , l'annonce de la vente des riches herbiers d’Achille Richard. « Son fils, disait-on dans cet article , est dans l’intention de faire un long voyage « en Amérique , et , avant de partir , il a résolu de « monétiser les belles collections du père. » Pourtant

ce fils est botaniste lui-même . Y a-t-il dans cet

acte de dessaisissement quelque raison impérieuse que j’ignore ? Cela se pourrait bien, et alors , au lieu de censurer le jeune homme , il a droit à notre commisération. La détermination que tu as prise de monumentaliser, par don posthume, ton magnifique herbier, est bien la résolution la plus digne et la plus satisfaisante pour le cœur du propriétaire. Je ne manquerai certes point de suivre un exemple que j’ai si fort approuvé , et je ne tarderai plus à réaliser celte pensée. » Il l’a réalisée, en effet, mais pourquoi faut-il que cela dût avoir lieu sitôt!

Ses filles n'étaient plus près de lui. Au bonheur de les voir mariées selon ses désirs , il n’avait pu joindre celui de ne pas être privé de leur présence. Obligées toutes deux de suivre leurs maris dans les villes éloignées où ceux-ci occupent des places honorables , la solitude, qui s’était faite dans la maison paternelle remplissait son âme de tristesse.

Cette mélancolie ne pouvait que hâter les progrès

du mal qui le minait sourdement sans qu’aucun accident eût encore fait soupçonner sa présence. Il se révéla tout d’un coup, au mois de juin 1858, et prit dès l’abord un caractère alarmant ; mais il parut céder aux moyens qui furent employés pour le combattre. Chauvin avait même essayé de faire quelques leçons de son cours d’hiver. Il retomba, et cette fois pour ne plus se relever. Il le sentit si bien lui-même qu’il ne perdit pas de temps pour exprimer ses dernières volontés. Tout fut réglé par lui avec autant de calme que de courage. Il donna son herbier au cabinet d’histoire naturelle de Caen , où sa place est marquée à côté de ceux de Lamouroux et de Dumont-d’Urville. Ennemi jusqu’à la fin de tout ce qui pouvait ressembler à de l’ostentation, il prescrivit qu’aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe , et désigna l’ami qu’il chargeait du soin de faire sa biographie.

Jetons un voile sur le spectacle déchirant d’une agonie que la science n’a pu que prolonger , sans pouvoir même l’adoucir , quoique secondée par tout le dévouement que peuvent inspirer la tendresse conjugale et l’amour filial. Laissons dans l’ombre cette couche funèbre où gémit encore, mais ne vit déjà plus. Lobjet d’une si profonde douleur.

Chauvin acheva de mourir le 5 février 1859 , après plus de deux mois de souffrances. Un immense cortège suivit jusqu’à sa dernière demeure le savant , l’ami , l’homme de bien. Si , pour se conformer à sa dernière volonté , aucune voix ne s’est élevée alors pour faire son éloge , le respectueux recueillement

qui régnait parmi les assistants, les larmes sincères qui ont coulé pendant que la tombe se refermait pour toujours, en disaient plus que les paroles les plus éloquentes.

Il était officier de l’Université, membre titulaire de toutes les Sociétés scientifiques et littéraires de la ville de Caen; trésorier de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres ; membre correspondant de la Société Wernerienne d’Édimbourg , de la Société physiographique de Lund, de la Société impériale des sciences naturelles de Cherbourg, etc., etc. Ainsi tous les rêves du jeune homme s’étaient réalisés: il ne lui a manqué que de jouir, pendant de longues années, de la position honorable qu’il s’était acquise et dont il lui eût été permis d’être fier, puisqu’il ne la devait qu’à son

seul mérite.

Caen, tvp. de A. Hardel.

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