Notice biographique sur M. Joseph Decaisne
voix autorisées qui ont dit sa vie et ses oeuvres, pour donner à sa mémoire un suprême témoignage d’affe*ction et de regrets (i). .
• J’ai eu le bonheur d’être étroitement lié avec deux des plus chers et des plus anciens amis de M. Decaisne qui ont été mes maîtres ; M. Léveillé, chez qui je lui fus présenté en 1849, M. G. Thuret, son élève, avec lequel il maintint, pendant près de 40 ans, les rapports les plus affectueux et les plus confiants. Il voulut bien m’associer à l’amitié qu’il leur portait, et quand la mort de M. Thuret
(i) Aux funérailles de M. Decaisne, de nombreux discours ont été prononcés, au nom du Muséum, par MM. Frémy et Van Tieghem; au nom de l’Institut, par M. Bouley; au nom de la Société botanique, par M. Duchartre; au nom des Sociétés d’agriculture et d’horticulture, par MM. Barrai et Lavallée. Ces discours ont été reproduits dans le Bulletin de la Société botanique de France, t. XXIX, p. 54. Des notices ont été publiées par M. Bonnier {Revue scientifique, 1882, p. 210), par M. Dehérain {La Flature, 1882, p. 209), par M. C.-E. Bertrand {Archives du Nord de la France, mai 1882), par M. J.-E. Planchon (F/o7v des serres et des jardins de l'Europe, 1883, t. XXIII, p. 321). J’ai puisé dans ces divers documents sans avoir cru nécessaire de signaler spécialement chacun des emprunts. Je me suis borné à les citer quand ils avaient une certaine étendue.
^lOGRAI-ïîlE DE J. DECA’ISNE
me ramena à Paris, notre liaison prit un caractère d’intimité plus complet et plus doux. J’étais pour M. Decaisne un vivant souvenir du passé. Oubliant la différence d’âge qui nous séparait, il m’entretenait de ses compagnons d’autrefois comme si je les eusse connus personnellement; et vraiment il ne se trompait qu’à moitié, car leurs noms m’étaient devenus familiers par une longue fréquentation avec leurs contemporains, et je connaissais, pour les avoir entendus bien souvent raconter, les événements auxquels ils avaient été mêlés. Une autre circonstance m’a permis de pénétrer plus avant encore dans l’existence de M. Decaisne. Jusqu’au moindre billet, il conservait toutes les lettres qu’il recevait. J’ai été chargé de classer cette vaste correspondance^, j’ai vu sa vie entière se dérouler sous mes yeux et c’est assurément une des plus simples, des plus droites et des meilleures qui se puissent rencontrer.
Victor De'Caisne, père de M. Joseph Decaisne {i) était Picard. Il est né à Beauchamps, dans le département de la Somme. Venu en Belgique lorsque les Français occupèrent ce pays en 1792, il épousa Marie-Anne-Josephe Maes, d’Anvers. De leur mariage naquirent quatre enfants, une fille et trois garçons, Henri, Joseph et Pierre qui, tous trois, se sont élevés à une place distinguée dans les arts, la botanique et la médecine. Joseph, le second des fils, né le samedi,
(i) De Caisne est la véritable orthographe du nom. G’est ainsi que l’écrivaient le père et la mère de M. Decaisne. Ce nom se rencontre sous la même forme dans une liste des principaux bourgeois de la ville de Noyon à la date de 1349, qui se trouve dans les archives deNoyon. — On confond parfois M. le professeur J. Decaisne et M. le D^ Emile Decaisne. Non-seulement les deux personnes sont distinctes , mais il n’existe entre elles aucune parenté.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
7 mars 1807, fut baptisé le 9 à l’église de Bon-Secours. D’après une communication de M. Pierre Decaisne , la famille habitait la petite maison située à l’angle de la rue de l’Etuve et de la célèbre fontaine du Manneken-Pis.
En 18 12 De Caisne perdit son mari et resta seule
pour élever ses enfants. C’était une de ces femmes de forte volonté, dont le malheur double l’énergie, et qui trouvent dans leurs enfants la récompense de leurs plus durs sacrifices ; elle se consacra tout entière à sa tâche. Son fils aîné' fit de la peinture, les plus jeunes suivirent les cours du lycée de Bruxelles. A la suite de revers de fortune et afin de permettre cà son fils Henri de se perfectionner dans son art sous la direction de Girodet et de Gros, De Caisne se décida à venir habiter à Paris. C’était en] 1821; Joseph avait alors 14 ans. A Paris, M. Decaisne acheva ses études chez un maître de pension nommé Menu. En même temps il se mit à dessiner sous les yeux de son frère, et se plaisait à reproduire les objets d’histoire naturelle et surtout les fleurs.
Le pinceau d’Henri étant la seule ressource de la famille, il fallait que chacun des membres s’employât à alléger le fardeau du frère aîné. Un ami de la maison, le D*" Frapart, témoin des remarquables aptitudes de M. Decaisne, eut l’idée de le placer chez le D^ Gilbert Breschet pour dessiner des pièces anatomiques et pathologiques; mais le séjour à l’amphithéâtre de dissection inspira au jeune dessinateur une telle impression de dégoût, qu’il dût renoncer à ce répugnant travail.
Il fut plus heureux d’un autre côté. Son goût pour le dessin des fleurs le conduisait souvent à l’école de botanique du Jardin des Plantes. Il s’y lia avec l’aide-jardinier Colin
BIOGRAPHIE DE J-, DECAISNE
qui était chargé de suivre les herborisations des professeurs pour récolter les plantes et qui l’emmena dans ses excursions. Le zèle et l’intelligence de M. Decaisne furent remarqués du jardinier en chef de l’école de botanique qui le choisit pour remplacer Colin lorsque, en 1824, celui-ci quitta le Muséum. C’est à cette époque que M. Decaisne, âgé de 17 ans, fut mis en rapport avec Adrien de Jussieu.
La brouette et le râteau étaient de lourds outils pour des mains qui n’avaient touché que la plume ou le crayon; aussi, à la fin de sa première journée de travail, les mains du jardinier novice étaient-elles endolories et blessées. Lorsque, en rentrant chez lui, souffrant, passablement découragé, il montra à sa mère ses mains chargées d’ampoules, celle-ci les saisit et les baisa. Je fus alors soulagé de ma peine, disait M. Decaisne de qui je tiens ce touchant détail, et jamais plus je n’eus la pensée de me plaindre.
Entre 1824 où il entra au Jardin et 183 3 où Adrien de Jussieu l’attachant, comme aide-naturaliste, à la chaire de botanique rurale, fixa définitivement sa carrière, se placent huit années d’obscurs et pénibles labeurs pendant lesquelles M. Decaisne déploya pour lutter contre la dureté des choses et le mauvais vouloir des hommes l’énergique décision, la persévérance infatigable dont il fit preuve pendant toute sa vie. Un fait rapporté par M. Planchon (i) montre comment il sut promptement forcer le respect de ses compagnons de travail. « Son éducation, sa nature plus fine, ses aspirations vers la science l’exposaient à des tracasseries, des agressions de mauvais goût auxquelles son apparence
(i) Planchon, Notice, page 322.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
chétive semblait le livrer sans défense. Mais la patience a des bornes et le courage double les forces. C’est dans un vrai combat singulier que, sous les yeux de ses compagnons témoins de la lutte, le jeune souffre-douleur roula littéralement le plus taquin de ses persécuteurs. Ce coup d’audace lui réussit et lui procura la paix. » M. Decaisne traversa successivement les diverses parties du service de la culture où il sdnitia à la connaissance pratique des plantes et aux opérations variées de l’horticulture. Mais il ne se bornait pas à remplir son travail obligatoire. Tout le temps qu’il avait libre était employé à analyser des plantes et à dessiner. Pour augmenter ses matériaux d’étude, il allait le dimanche, de grand matin, à Montrouge, visiter les serres de Cels, le grand introducteur de nouveautés de l’époque, où il obtenait des fleurs des espèces exotiques qu’il ne trouvait pas au Jardin du Roi. La journée se passait à les examiner ; la rencontre de types inconnus excitait son enthousiasme , et plus d’une fois la nuit surprit à sa table de travail le jeune et ardent botaniste. C’est ainsi qu’il se reposait des fatigues de la semaine. Il dessinait, en outre, pour divers auteurs, donnait des leçons de botanique et perfectionnait son instruction dans ce qu’elle avait d’incomplet. Parfois il était appelé près d’Ant.-L. de Jussieu pour relire et copier les descriptions de plantes que celui-ci, déjà aveugle, continuait à écrire d’une main défaillante. M. Decaisne employait toute sa sagacité à déchiffrer ces caractères souvent presque illisibles ; car il avait remarqué l’expression de chagrin que prenait le visage de l’illustre savant lorsqu’il ne réussissait pas à les lire. Dès cette époque, M. Decaisne exerçait, sur ceux, qui étaient
BIOGRAPHIE DE J. DECAlSNE
en rapport avec lui, un attrait dont je trouve le témoignage non suspect dans les lettres d’un homme qui est devenu un de ses amis intimes. Al. Braun écrivait de Paris le Il mars 1832 : « Perrottet m’a amené hier Decaisne, son dessinateur. Ce jeune naturaliste a le visage le plus franc et le plus agréable que j’aie rencontré à Paris; j’espère que nous nous verrons souvent » (i).
Lorsqu’il fut nommé aide-naturaliste, M. Decaisne logea au Muséum, dans la chambre située au-dessus de la porte voûtée qui conduit à la maison de Cuvier. Depuis cette époque jusqu’au moment où il s’est éteint dans le pavillon qu’il occupait au n° 27 de la rue Cuvier, M. Decaisne n’a plus quitté le Jardin des Plantes. A peine s’en éloignait-il pendant quelques jours et non sans difficulté, pour une excursion rapide. Du Muséum il connaissait toute l’histoire, toutes les traditions ; il lui était attaché de tout son être et ne souffrait pas qffion y touchât. Sa vie
entière s’y est écoulée comme une longue journée de travail .
Dans une existence aussi uniformément laborieuse, les événements sont rares ; les œuvres en sont les seuls incidents. Pendant un demi-siècle, les œuvres ont succédé aux œuvres, traitant des sujets les plus divers. Botanique pure ou appliquée, botanique descriptive, travaux de classification, anatomie, physiologie, géographie botanique, il n’est aucune partie de la science des végétaux qui soit restée étrangère à M. Decaisne, aucune où il n’ait été l’égal des meilleurs. Anatomiste habile dans ses mémoires sur les Lardizabalées, sur le Gui, etc. ; physiologiste sagace dans
(i) Alexander Braun’s Leben, par G. Mettenius. Berlin, 188-2, p. 218.
BIOGRAPHIE DE J. DECA'ISNE
ses observations sur le parasitisme des Rliinanthacèes ; érudit exercé dans ses recherches sur l’origine des plantes cultivées pour l’ornement ; classificateur et descripteur éminent dans cette longue série de travaux qui s’échelonnent entre la première note qu’il publia en 1831 sur les caractères spécifiques de quelques humbles plantes de la famille des Paronychiées, et le mémoire sur les Clématites tubuleuses qu’il termina peu de jours avant sa mort; il s’est montré initiateur ingénieux et hors ligne lorsque, rompant avec les opinions reçues, il fit passer dans la classe des Algues tout un groupe de productions marines rangées jusqu’alors parmi les Polypiers.
A côté de ces travaux de science pure, je rappellerai ceux qu’il a consacrés à des questions pratiques, comme ses- recherches sur la Garance, sur la Betterave à sucre, la Ramie, l’Igname; les ouvrages destinés à r enseignement , tels que le Traité ^horticulture où le nom de M. Naudin est associé au sien, et ces deux livres classiques, si utiles et si répandus , qu’il a publiés avec son ami M. Le Maout: La Flore des jardins et de champs et le Traité général de Botanique. Enfin une mention spéciale doit être accordée au Jardin fruitier du Muséum dont il s’est occupé pendant vingt ans et qui est demeuré inachevé faute de subsides qui ont manqué à la dernière heure .
L’infinie variété de formes que présentent les fruits de nos jardins, la diversité non moins grande des noms, différents de localité à localité, qui servent à les désigner, rendent souvent fort incertaine et parfois presque impossible la détermination de ces variétés. Devenu professeur de cul-
BIOGRAPHIE DE J. DEC AISNE
lure à la mort de Mirbel, M. Decaisne crut devoir user des facilités que lui donnait sa nouvelle situation pour porter l’ordre dans ce chaos, en fixant, par des descriptions exactes et des figures irréprochables, les caractères des formes les plus distinctes. Travail immense qui demandait bien des années pour qu’il pût en rassembler les matériaux, les comparer et les classer. Ne pouvant suffire seul à une aussi lourde tâche , il s’adjoignit des collaborateurs pour quelques-uns des genres les moins étendus, se réservant l’étude des poiriers qui était la plus difficile et la plus embrouillée. Il espérait, en outre, par l’observation minutieuse de ces formes affines, éclaircir et peut-être résoudre la question de l'espèce qui divisait les botanistes d’alors et donnait lieu à de vives controverses. Toutes ces formes devaient-elles être regardées comme autant d’espèces légitimes, ainsi que le voulait une certaine école, ou n’étaientelles que des dérivés d’un ou plusieurs types très variables? L’expérience seule pouvait répondre. M. Decaisne n’hésita pas à l’entreprendre malgré le long espace de temps qui le séparait de l’époque où le résultat final pouvait être obtenu. Il sema, en 1853, des pépins provenant de quatre poiriers parfaitement déterminés. Les arbres se développèrent et donnèrent, en 1862, des produits variés soit pour les organes végétatifs, soit pour les fruits qui ne se ressemblaient ni pour la forme, la grandeur, la coloration et la saveur, et qui différaient également de ceux dont ils étaient sortis. Ce résultat a une haute portée, car il prouve la variabilité du fruit dans le genre poirier et montre que, dans ce genre au moins, la première des deux hypothèses énoncées plus haut n’est pas confirmée par les faits.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
Ce n’est pas ici le lieu, lors même que la compétence ne me ferait pas défaut, de juger en détail une œuvre aussi considérable (i). De plus, quand le savant qui l’a produite vient à peine de disparaître, ceux au milieu desquels il a vécu n’ont peut-être pas toute l’impartialité qu’il faudrait pour asseoir un jugement équitable. L’amitié indulgente des uns, le dénigrement systématique des autres pourraient fausser la justesse du coup d’œil. Le temps seul éprouve l’ouvrage de chacun. Nous bâtissons, pour employer une image de saint Paul, avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume ; le feu du temps fait disparaître ce qui est périssable. Cependant, lorsque durant une longue suite d’années, un savant a été tenu en aussi haute estime que M. Decaisne, non-seulement dans sa patrie, mais à l’étranger, quand il a été consulté de toutes parts sur les questions les plus diverses, quand il a entretenu un constant échange de vues et d’idées avec des hommes tels que MM. A. de Candolle, Asa Gray, J. Hooker, etc., appréciateurs éclairés, s’il en fut, on peut, avec confiance, prévoir le jugement de l’avenir. Est-ce à dire que tout soit d’égale valeur dans l’œuvre de M. Decaisne ? 11 aurait ri de qui l’eût affirmé. Comme tous «ceux qui ont beaucoup produit il a pu et dû se tromper. Comme tout autre il a dû se prendre aux pièges que nous tendent nos qualités
(i) Une apprédalioii magistrale des principaux travaux de M. Decaisne, ainsi que de ses tendances scientifiques, a été donnée par M, Planchon dans sa notice. Je dois me borner à la recommander au lecteur. Je regrette que ces précieux documents me soient parvenus trop tard pour que je puisse les reproduire intégralement, et je n’ose les abréger pour les faire entrer dans le cadre dont je dispose. Je craindrais de les altérer en les tronquant.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISSE
mêmes. Une extrême facilité de travail, une grande habileté de dessinateur, l’aptitude à saisir rapidement le point important des questions sont des qualités rares et enviables ; mais elles exposent celui qui les possède à ne pas toujours accorder aux détails secondaires une minutieuse attention. Peutêtre M. Decaisne n’a-t-il pas échappé complètement, sous ce rapport, aux inconvénients de sa riche nature, due sont toutefois ces misères en comparaison du travail utile accompli !
Ses travaux personnels étaient loin d’épuiser l’activité féconde de M. Decaisne. Il prêta son concours à diverses publications périodiques (Journal d'agriculture pratique, Bon jardinier, Flore des serres et des jardins de V Europe, Magasin pittoresque) , dirigea quelques années la Revue horticole et fut pendant quarante ans l’un des directeurs des Annales des sciences naturelles pour la partie botanique. Il aimait ces fonctions de directeur des Annales parce qu’elles le mettaient en relation directe avec les auteurs, avec les jeunes auteurs surtout. Il prodiguait à chacun les trésors de sa vaste expérience et plus d’une fois il indiqua aux plus habiles des changements qui amélioraient toujours et quelquefois modifiaient radicalement les conclusions premières. Luimême profitait des travaux variés qui lui passaient sous les yeux. Il leur devait la flexibilité d’esprit qui lui permettait de se plier aux idées nouvelles ; faculté d’autant plus précieuse qu’ayant connu les professeurs illustres qui ont porté si haut la gloire du Jardin des Plantes au commencement de ce siècle, étant tout imbu de leur souvenir, il était en même temps un des gardiens les plus respectueux des traditions du passé.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
« Il considérait comme un devoir étroit d’encourager les jeunes gens, de les guider, de les conseiller ; il aimait à s’entretenir avec eux. Jusqu’à la fin de sa vie il conserva son modeste cours du collège Chaptal qu’il a\ ait commencé en 1844. Nous savons par le témoignage de ses anciens élèves «.tout ce qu’il versait d’idées élevées, d’amour de la patrie, dans ces jeunes intelligences toutes vibrantes d’émotion sous sa parole imprégnée des grands sentiments qui l’animaient » (i).
A ces occupations multiples, M. Decaisne n’a jamais sacrifié ses devoirs professionnels. Il entretenait une correspondance très étendue, faisait régulièrement ses cours et dirigeait lui-même le lourd service des cultures du Jardin. Trois fois par jour il parcourait son domaine public et souvent, par d’aigres journées d’hiver on le rencontrait, légèrement vêtu, sans gants, s’efforçant de ne pas grelotter, dans la crainte de faire dire à ses employés qu’il en parlait bien à son aise lorsqu’il se plaignait que le travail fût en retard.
En 1847 l’Académie des sciences le fit entrer dans sa section d’économie rurale. De même que la prospérité du Muséum, la grandeur et la renommée de l’Institut étaient une de ses préoccupations dominantes. Il acquit parmi ses confrères, dont la plupart étaient ses amis, une grande et légitime influence; ils l’appelèrent à les présider en 1865 et lui confièrent les fonctions de membre de la commission administrative de l’Académie. Il contribua pour une large part à la fondation de la Société botanique de France (2)
(î) Dehérain, Notice, page 210.
(2) Duchartre, Discours, I. c.
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
et fut Tun des agents les plus actifs de la fusion des deux sociétés d’horticulture d’où est sortie la Société centrale d’horticulture de France. Il fut le premier président de l’association fusionnée et c’est sous son impulsion que fut tenue, en 1855, dans les Champs-Élysées , en face du Palais de l’Industrie qui venait d’être construit, et où siégeait notre première Exposition universelle de l’Industrie, une grande et très belle exposition horticole dont le succès dépassa toutes les espérances.
Sous une apparence réservée, M. Decaisne cachait un cœur chaud, une exquise sensibilité. La reconnaissance n’était pas un fardeau qui lui pesât. Il fallait l’entendre parler de ceux qui avaient pris soin de son enfance, de ses premiers maîtres, de ceux qui lui avaient témoigné de l’affection. N’y a-t-il pas un accent touchant de douleur simple et vraie dans ces lignes qu’il écrivait en juin 1852 : « Je crains bien, cher ami, que vous ne puissiez revoir notre maître M. de Jussieu. Je viens de presser encore une fois cette main qui m’avait été tendue avec tant de cœur il y a trente ans; ce sera probablement aussi la dernière. Je perdrai tout à la fois un guide, un maître chéri et un vieil ami. Que la vie est donc triste et quel terrible coup pour une mère de 85 ans. »
M. Decaisne vivait avec une extrême simplicité. De même que le sage antique, il se contentait de peu. Cette indifférence au bien-être matériel lui assurait des avantages qu’il appréciait bien autrement que la satisfaction de besoins plus ou moins factices. Elle lui permettait de secourir les pauvres, d’acheter des livres, d’être libre de toute dépendance. Dans une circonstance où on lui faisait remarquer que sa résistance
BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
opiniâtre à une volonté supérieure pourrait compromettre sa situation, il répondit brusquement : « Pensez-vous donc qu’une telle crainte me fasse abandonner une cause juste ? Je sais comment l’on vit avec 2,000 francs. »
Au repos, son visage sillonné de plis profonds, les coins de sa bouche fortement abaissés, les yeux comme perdus dans une contemplation intérieure, semblaient exprimer la fatigue et la tristesse. Provoquait-on son attention, les traits s’épanouissaient aussitôt, un bienveillant sourire entr’ouvrait les lèvres, les yeux s’éclairaient d’un bon et limpide regard; la transformation était soudaine et charmante.
D’une nature nerveuse, impressionnable jusqu’à l’irritation, d"une susceptibilité chatouilleuse pour tout ce qui lui semblait une atteinte à son droit ou une offense à sa dignité, M. Decaisne ne pouvait comprimer longtemps les sentiments dont il avait le cœur plein. Il les manifestait avec une franchise, une verdeur, que nulle considération n’arrêtait. « Il faut que j’éclate », disait-il quelquefois.
« Rien n’était plus éloigné de la manière d’être de M. Decaisne que cette banalité aimable, indifférente au bien et au mal, si fréquente à toutes les époques ; il avait des opinions et savait les défendre; cette netteté de convictions, cette fermeté de langage, assure des amitiés solides, inaltérables, mais aussi provoque des racunes tenaces; ni les unes ni les autres ne lui ont fait défaut. M. Decaisne aimait passionnément ses amis, il réussissait à les servir par l’ardeur qu’il mettait à les défendre, il s’engageait tout entier dans la lutte et n’hésitait pas à se compromettre pour assurer le succès. Sa franchise a pu blesser quelques vanités bouffies, mais elle plaisait aux esprits droits, qui reconnaissaient bien
BIOGRAPHIE DE J. DEC AI S NE
vite qu’elle prenait sa source dans les sentiments les plus élevés^ l’amourde la science et de la vérité. « J’aime tout de M. Decaisne, disait un botaniste éminent, jusqu’à ses brusqueries. )) Et on avait raison d’aimer tout de lui , car cette nature rigide, inaccessible à la crainte, insensible à l’intérêt, fléchissait au moindre mot parti du cœur » (i).
La bienfaisance de M. Decaisne était inépuisable; sa main était toujours ouverte. Il donnait non-seulement son argent dont il avait peu, mais son temps qui lui était plus précieux. Il n’était ni peines ni démarches auxquelles il ne fût prêt lorsqu’il s’agissait de rendre un service. On le savait, et de nombreux solliciteurs s’adressaient à lui, depuis la grande dame qui demandait une offrande pour la quête,dont elle était chargée, jusqu’à la pauvre femme qui le suppliait de lui prêter le montant du terme qu’elle ne pouvait payer. On sait ce que prêter veut dire en pareille circonstance. La correspondance de M. Decaisne était pleine de ces appels à sa charité et de remerciements chaleureux attestant qu’ils n’avaient pas été vains. Qui saura jamais les ingénieux détours qu’il employait pour arriver jusqu’aux infortunes discrètes et quels délicats prétextes il alléguait pour faire accepter ses bienfaits ? Quelques-uns de ses intimes ont pu l’entrevoir; mais ceux qui en ont été l’objet auraient seuls qualité pour le dire. J’ajouterai que M. Decaisne fut pendant 25 ans distributeur du bureau de bienfaisance de son quartier et qu’il en remplissait les fonctions avec une exactitude irréprochable.
Les enfants et les vieillards lui inspiraient une vive
(i) Debérain, Notice, page 210.
'BIOGRAPHIE DE ]. DECA-ISN-E
sympathie; il se plaisait dans la société des femmes, et leur témoignait des attentions, un respect, dont elles lui savaient gré et qui lui ont valu, de la part de quelquesunes, parmi les meilleures et les plus distinguées, une confiance et une amitié qui n’ont été rompues que par la mort.
Ses délassements étaient la lecture, l’audition des concerts du Conservatoire, et surtout la conversation. A Vanteuil d’abord, chez M. de Jussieu, puis à Paris dans plusieurs maisons, où se réunissaient des amis venus des points les plus divers de l’horizon social, il était un des assistants des plus réguliers et des plus appréciés. Avec tous, hommes du monde, hommes politiques, hommes de loi, diplomates, administrateurs, artistes ou savants, il savait entretenir une conversation intéressante. On prenait son avis sur les questions les plus variées et sa parole était écoutée avec la déférence qu’inspirait sa personne et son caractère. On l’aimait pour son libéralisme vrai, pour la droiture et la sûreté de ses relations ; on pouvait lui parler librement, à cœur ouvert, certain qu’on était de sa délicate et scrupuleuse loyauté. Quelques-uns de ses amis, Roulin, entre autres, et Le Maout, furent des causeurs charmants dont il jouissait beaucoup.
M. Decaisne avait pour les arts un goût très vif, très éclairé, quoique un peu exclusif. Il dessinait bien. Les recueils qu’il a dirigés se distinguent par l’élégance et le soin avec lesquels les planches sont exécutées. — L’histoire, principalement dans les mémoires, les récits de voyage où il recueillait des renseignements relatifs à ses études, formaient ses lectures habituelles.
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BIOGRAPHIE DE J. DECAISNE
Ceux-là seuls qui connaissaient le patriotisme ardent de M. Decaisne peuvent savoir de quel coup il fut frappé par les résultats de'la guerre de 1870.
« Pendant le bombardement de Paris il ne quitta pas le Muséum un seul jour ; passant la nuit avec les employés du Jardin réfugiés sous les corridors des serres, où une épaisse couche de terre les préservait des obus, il cherchait pendant le jour à faire réparer les vitrages des serres, pour sauver les plantes des atteintes du froid; mais bientôt le nombre des vitres cassées fut tel qu’il ne fut plus possible de les remplacer et M. Decaisne eut le chagrin de voir périr ses collections ; pendant la Commune il resta encore au Jardin, soutenant le courage de tous et montrant une vaillance à toute épreuve » (i). Il sortit affaibli des secousses de cette année terrible et se plaignit pendant quelques mois de ne plus pouvoir travailler comme auparavant. Il se remit pourtant, reprit ses occupations ordinaires et même ses herborisations, où il étonnait ses auditeurs par sa résistance à la fatigue. D’une de ces herborisations fait&parune torride journée de juillet il revint touché par un mal dont il n’avait jusqu’alors senti aucune atteinte, qui exerça dès lors, sur sa santé , une déplorable influence et attrista souvent ses dernières années. Son activité se ralentit ; on ne le voyait plus, alerte comme autrefois, parcourir d’un pas rapide les carrés du Jardin pour surveiller les travaux, ou suivre le boulevard Saint-Germain lorsqu’il se rendait a l’Académie des sciences ou à l’imprimerie des Annales. Il se fatiguait vite et s’asseyait volontiers sur
(i) Dehérain, notice, page 21t.
biographie de J. DECAISNE
quelqi^^ banc . Mais cette fatigue du corps n’avait pas diminue sa vigueur intellectuelle ni altéré sa bonne grâce enjouée. Il est mort subitement, sans lamoindrissement de ses facultés, sans maladie, sans lutte, le 8 février 1882, au moment où il allait se lever. Il était près d’entrer dans sa 75® année (i).
Le temps qui s’est écoulé depuis cette époque n’a pas affaibli chez les amis de M. Decaisne le sentiment de la perte profonde, irréparable, qu’ils ont éprouvée. Bien mieux que sous le coup de l’émotion première ils mesurent combien grande était la place qu’un tel atni occupait dans leur existence, quel vide il a laissé derrière lui. Ils sont heureux pourtant d’avoir été honorés d’une semblable amitié.
Collioure, 8 Février 1883.
fi) Par une disposition généreuse de son testament, M. Decaisne a distribué entre divers établissements publics de Paris plusieurs collectons importantes (herbiers, autographes de botanistes, dessins originaux du jardin fruitier du Muséum) qu’il possédait en dehors de ses livres. Il a légué à divers musées des tableaux de son frère Henri ainsi que plusieurs objets de curiosité. Le Musée royal de Bruxelles a reçu la nombreuse série d’analyses et de notes qui ont servi de base au Traité général de botanique.
Paris, imp. Tolmer et C‘‘. — Succursale à Poitiers. — 532.