NOTICE
Lettre À M. Abel-Rémusat {ur la nature des formes grammaticales en général f et sur le génie de la langue chinoise en particulier , par M . G. de Humboldt,
Par m. le Baron SILVESTRE DE SACY.
L^ANS un mémoire écrit en allemand, lu h l'académie de BeHin en 1822, et publié ensuite, M, Guillaume de Humboldt s'étoit proposé pour objet de ses recherches, l'origine des formes grammaticales, et V influence que as formes exercent sur le développement des idées. Tout discours a pour objet d'exprimer des pensées, et les pensées ne sont autre chose que des rapports connus ou supposés entre des idées : d'où il suit que le discours ne peut atteindre son but, qui est la communication des pensées, qu'en exprimant et les idées et les rapports que l'esprit établît entre elles. Or les formes grammaticales servant à indiquer ces rapports, on pourroit être tenté de croire qu'elles sont un accident nécessaire du, langage. Elles servent encore à classer les idées sous différentes catégories qui appartiennent à Fessence même des idées , et qui par conséqueni
ne sont point pHirement arbitraires et de convention, et par-là elles rendent la communication de la pensée 9 ou, en d'autres termes, la perception de Fimpression produite par la parole , plus prompte et plus facile. Cette seconde fonction des formes grammaticales toutefois ne semble pas aussi importante que la première, et Tesprit de celui qui entend peut fort bien, sans le secours d'aucune forme particulière du langage , rapporter chaque idée à la catégorie à laquelle elle appartient, pourvu que les rapports établis par la pensée entre les idées trouvent dans le langage des exposans précis et exacts. Mais les exposans de ces rapports doiventils être nécessairement des formes grammaticales, c'est-à-dire , des inflexions ou des variations dans la forme du mot qui représente Tidée isolée! La même fonction ne peut-elle pas être remplie , soit par des mots uniquement et primitivement inventés pour ce service , ou qui , ayant d'ailleurs ou ayant eu autrefois des acceptions plus spéciales , ont été dépouillés de leur spécialité et réduits à exprimer des idées plus ou moins générales de rapports , soit par la seule position respective des mots qui expriment les idées isolées! Si l'on envisage cette question , abstraction faite de tout empirisme , on sera amené, ce me semble, à penser qu'en poussant la multiplication des formes grammaticales aussi loin que peut l'exiger la multiplicité des rapports que Fesprit humain est capable de saisir, la pensée sera peinte par le langage avec une précision qui ne sauroit être surpassée; que si, au lieu de formes grammaticales, on emploie des mots isolés, créés exprès , et tellement multipliés qu'aucun d'eux ne
' serve qu^à l'expression d'un seul rapport , on attein* dra infailliblement le même but , quoique d'une manière moins prompte et plus embarrassante ; enfin qu'en employant pourexposans des rapports, comme seul et unique moyen , la position respective des mots dans une proposition, et la posidon respective des propositions dans une phrase ^ des phrases dans une période , des périodes dans un discours, on n'aura qu'un instrument imparfait, on imposer^ à l'esprit de celui qui écoute un travail pénible, et l'on ne sera pas toujours complètement assuré d'obtenir une identité parfaite entre les rapports qu'a voulu exprimer celui qui parle , et ceux qui auront été perçus par celui à qui il veut communiquer sa pensée.
' Quoique , dans ce court exposé de la question , je n'aie point fait usage des termes employés par M. de Humboldt, je crois avoir parfaitement rendu les motifs d'après lesquels if a pensé pouvoir conclure que le seul moyen qui satisfasse pleinement au besoin inî[>érieux de l'intelligence, c'est le système de langage qui exprime les rapports par fa modification des mots qui représentent les idées isolées, c'est-à-dire, par les formes grammaticales. II ne disconvient point toutefois qu'à ce système on ne puisse joindre concurremment celui qui consiste à employer pour exposans des rapports, des particules, c'est-à-dire, des mots uniquement destinés il cette fonction. Nous ajouterons, en passant, que nous ne voyons pas pourquoi, même en faisant usage de ces deux moyens , on se priveroit de Fa ressource que présente le dernier système, celui où les rapports sont exprimés par la position res-
pective des parties du discours £t si de Tabstrac" tioiiixous rentrons dans le cercle de Texpérience, nous ne croirons pas trop nous avancer en disant qu'il n'existe aucune langue qui, même en usant de ces trois moyens réunis y ait pour chaque rapport possible un exposant spécial qui , ne puisse servir à l'expression d'aucun autre.
Les conclusions déduites par M. de Hutnboldt de fa théorie et de ja comparaison de divers idiomes ont paru à M. Abel-Rémusat, qui a^ rendu compte de ce mémoire dans ses Mélanges asiatiques ^ contredites ou, pour parler plus exactement, coiisidérablement aflfoiblies par l'exemple, que fournit la langue chinoise. M. de Humboldt avoit incontes-^ tablement eu cette langue en vue y quand il avoit dit que ce la position des mots n'admet q\ie très- » peu de variations , et ne peut conséquemmeut » exprimer qu'un petit nombre de rapports , du » moins si l'on veut éviter- toute amphibologie. ^^ A cela M, Rémusat avoit répondu d'abord ce qu'il » n'est pas de langue au monde qui en. soit réduite^ » cotnme moyen de marquer les rapports, à faire >} usage de la position relative des mots, et que » le chinois lui-même emploie un assez grand yi nombre de ces termes accessoires .ou copulatifs >3 qui permettent de multiplier les combinaisons. >-» Ensuite il avoit mis en avant > pour la défense d'un idiome dont l'étude lui doit beaucoup parmi nous , une proposition que nous serions bien tentés de regarder comme tant soit peu paradoxale., ce II faut » avouer aussi, avoit-il dit, que certains rapports »^que l'esprit peut concevoir de différentes, ma- » nières, ne perdent rien à être exprimés par ui>
» mode commun, tel que la position » lequel ïiusp >> celui qui écoute ou qui lit en pleine liberté de » suppléer ce qui lui plait. Le vague du signe, n'est, » dans ce cas , qu'un degré d'exactitude de plus » dans l'expression de la pensée, La preuve en est » évidente dans les idiomes les plus savans, où une » même forme grammaticale répond pour l'ordinaire M à des rapports irçs-variés; comme le génitif des » iatins, qjui représente sana ambiguité le rapport » du tout. à la partie., de la partie au tout, du sujet i>à, l'attribut, de l'attribut au sujet, de la cause. à w.Peffet, de l'effet à la cause. C'est plutôt un avan- » tage. qu'un inconvénient de pouvoir se passer de » forme, ^n ce cas. » Nous; conviendrons volontiers qu'il, n'y a vraisemblablement aucune langue où un même exposant ne soit commun à plusieurs rapports ; Qoûs. ne nierons pas que lé plus souvent , grâces aux an^écédenset aux conséquens , il n'en résulte aucune amphibologie réelle: mais il nous est impossible de convenir que ,. dans aucun cas , ce soit là un avantage, à moins qu'il ne s'agisse d'exprimer des rapports métaphysiques qui ne sont réellement pas mieux compris de celui. qui . parle ou écrit, que de celui qui lit oU écoute,, et où le vague de l'expression représente le vague. ou l'obscurité de la pensée. Je conçois que certains casuistes , quelques diplomates, des philosophes bouddhistes, et quelques autres encore dans tous les siècles, et chez toutes les. nations, ont pu trouver leur compte à celte espèce de faux-jour ; tmis je ne pense pas qu'il puisse jamais être utile aux opérations de l'intelligence, et Je crois pouvoir ajouter que si quelque chose de vague ou d'indéfini est souvent indifférent et qiiel-
quéfois utileà TefFet que jdoît produire le discours, c*est lorsque ce vague tombe sur Texpression des idées principales 9 mais non quand il affecte l'idée de rapports qui ne sauroient jamais être trop rigoureusement déterminés.
Mais , pour ne pas m'écarter de mon sujet , je m'empresse de reprendre la suite des observations de M. Rémusat 9 relativement au système établi par M. de Humboldt. Après avoir rendu justice , comme il ne pouvoit manquer de le faire , aux vastes cônnoissances et à la finesse des observations du savant académicien de Beriin , M. Rémusat témoignoit le désir que M. de Humboldt étudiât le chinois , et se mît ainsi en état de juger par lui-même une langue dont le système grammatical est. si éloigné de celui des autres langues, ce Quelque 33 idée, disoit-ily qu'on se fasse du Kou-wen. . . , 3» il restera toujours à résoudre ce problème, digne » d'occuper les loisirs d'un métaphysicien. Dans une a» langue dépourvue de formes grammaticales , où y> tous les mots y sans exception , peuvent tour- » à-tour jouer le rôle qu'on assigne ailleurs aux » norns, aux adjectifs, aux verbes, aux adverbes ^ )» et même aux particules, trouver des régies claires, » constantes et positives , pour arriver toujoMrs à x> fexpression nette et précise de la pensée avec 9> toutes les modifications dont elle est susceptible ; x> voilà, dans sa généralité, le phénomène que pré- 3» sente la grammaire chinoise ; et il faut ajouter » que la langue où on l'observe, a servi à exposer, » d'une manière aussi lucide que le grec , les n doctrines platoniciennes et les subtilités de la» » métaphysique des brahmanes. >>
Ce conseil, M. de Humboldt n'a }5oint hésité à le suivre ; et c*est cette nouvelle étude , appliquée ài la théorie du langage , qui a produit le traité en forme de lettre dont. nous allons essayer de rendre compte. Ce n'est pas sans une sorte de scrupule que nous nous sommes chargés de faire en quelque sorte la fonction de rapporteur , dans une discussion oii Tun des principaux élémens du jugement qu'il faut porter , semble être la connoissance d'une langue que nous ignorons entièrement. Aussi chercheronsnous plutôt ^ faire connoitre les moyens employés de part et d'autre , qu'à nous interposer entre les parties pour les amener à une transaction qui ne seroit peut-être qu'une rédaction adroite , où le vague des expressions permet troit à chacune de s'adjuger la victoire, en interprétant les termes équivoques domme ii conviendroit à ses opinions. Si je parle ici de deux parties, c'est que M. Rémusat , en publiant la lettre de M. de Humboldt, y a joint un petit nombre 4^ notes, par lesquelles on voit qu'il n'est pas entièrement d'accord sur tous les points avec l'auteur de la lettre.
M. de Humboldt expose, dès le commencement de sa lettre , .en termes très-précis , l'idée qu'il a conçue de la langue chinoise, d'après les travaux auxquels il s'est livré sur cette langue , depuis la publication de son précédent mémoire, ce Je crois , » dit-il , pouvoir réduire la différence qui existe » entre la langue chinoise et les autres langues a) ( c'est-à-dire, les langues communément appelées >3 classiques } au seul point fondamental que , pour .:» indiquer la liaison des mots dans les phrases , elle » ne fait point usage des catégories grammaticales ,
( lO )
3» et ne fonde point sa grammaire sur la classificani tion dçs mots , mais fixe (Tune autre manière les » rapports des élémens du langage dans renchaî- » nement de la pensée. Les grammaires des autres » langues ont une partie étymologique et une partie » syntactique ; la- grammaire chinoise ne connoît que «cette dernière. »
Qu'il nous soit permis de faire sur cette définition du système grammatical de la langue chinoise, définition dont tout le reste de la lettre n'est pour ainsi dire que le développement et . la démonstration >• deux observations. qui nous paroissent impor-r tantes.
La première, c'est qu'en accordant sans restriction à la grammaire chinoise une syntaxe , M. de Humboldt pourroit sembler lui faire une concession bien plus grande qu'il n'entend réellement le faire; * En effet , dans la plupart des langues , la syntaxe se compose de deux parties : Tune, qui enseigne à faire un usage régulier des formes qu'on a appris à coanoître dans la partie étymologique» pour in* dîquer les rapports de concordance ou de dépendance ; j'appelle proprement cette première partie syntaxe: l'autre, qui apprend à ranger dans un certain ordre toutes les parties d'une proposition y et à coordonner entre elles les propositions de diverse nature dont se compose une phrase j je nomme cejle-ci construction. II est évident que si la grammaire chinoise n'a point de partie étymologique, elle n'a point non plus de syntaxe proprement dite : tout son système grammatical se réduit donc à la consiruciion; mais, dans cette hypothèse , la construction acquiert une toute autre importance,
puisqu'elle doit à elle seule remplacer et la partie étymologique et la syntaxe proprement dite.
Ma seconde observation est peut -être moins essentielle: toutefois je regrette- qu'elle ne se soit point présentée à l'esprit de J'auteur; elle auroit servi, je^crois, à rendre plus précise et plus claire l'exposition de ses idées. Je votidrois qu'il eût établi une distinction de convention entre les catégories grammuticaUs et les formes grammaticatts. J'aurois appelé, catégories grammaticahs , les formes qui servent ^essentiellement à faire connoître à quelle partie ^'oraison appartient un mot , soit qu'on en compte huit^ ou qu'on les réduise, comme font les grammairiens arabes, à trois seulement, le nom, le verbe et la particule , et /&r/w^j grammaticales, ' toutes les inflexions ou variations qui servent d'exposans aux rapports de 'concordance et de dépen* dance. xJe n'ignore pas que, dans la pratique, ces deux ordres de signes ou de formes se confondent souvent ; mais > dans la théorie , l'esprit peut les séparer toujours comme elles le sont' quelquefois dans la pratique, et je crois qu'il auroit été bon de généraliser cette distinction ( i ).
La manière dont M- de Humboldt envisage le système de h langue chinoise comparé à celui des langues classiques , renferme implicitement (2)
'rii I I-'
(i) U me semble que fa convenance de cette distinction a quelquefois été pressentie par M* de Humboldt; mais j'ai dû m en tenir ici à cette définition donnée par lui-même: «Je nomme catégories grammaticales les formes M assignées aux mots par la grammaire, c'est-à-dire, les ^yparthts d'oraison, et les autres formes qui s'y rapportent,-»^
(2) Je dis implicitement , et la suite de la lettre prouve
l'aveu de la supériorité de ces dernières ^ en ce qui concerne l'expression claire et précise de tous les rapports que la pensée établit entre les idées principales. Aussi M. Âbef-Rémusat , qui n'est pas disposé à faire cette concession , a-t-if cru nécessaire de ne point laisser passer cette définition de Fauteur de la lettre sans un correctif, ce Cette première asser« Mtion, dit^il, est incontestable , sî Pon veut bien » admettre qu'un terme chinois est toujours sus- >» ceptible du sens substantif déterminatif (adjectif) » et verbal, et peut même quelquefois devenir un » simple exposant de rapport. y> Ici je demanderois volontiers pourquoi on se refuseroit à admettre cette assertion, puisque M. Abel-Rémusat lui-même, voulant définir rigoureusement le problème que présente la grammaire chinoise , appelle f idiome dont il s'agit « une langue dépourvue de formes » grammaticales, où tous les mots , sans exception, » peuvent tour-à-tour jouer le rôle qu'on assigne » ailleurs aux noms, aux adjectifs, aux verbes, aux 33 adverbes et même aux particules. ...» Je reprends la suite de l'observation de M. Rémusa t. ce Voilà , continue -t-il , l'observation dans toute 3> sa généralité. Cela n'empêche pas qu'il n'y ait 33 un tres-grani nombre de mots dont l'usage a fixé » invariablement la signification grammaticale , et 33 qui ne peuvent en être tirés que par une opéra-
bien que c'est là l'opinion de M. de Humboldt. Toutefois ici l'auteur se contente de dire que la langue chinoise fixe d'VNE AUTRE MANIERE les rapports des élémens du langage dans Venchamement de la pensée; mais on doit observer qu'il dit d'une autre manière , et non pas d*urt€ manière équivalente.
i> lion particulière* » Que cette opération p^trticuiière ne soit, si l'on veut /qu'une différence d'accent, ce sera toujours une forme grammaticafe , ou , si on Taime mieux, lexicologique , applicable à un iris-grand nombre de mots, et qui , une fois reconnue, exigera incontestablement qu'on modifie un {>eu ces termes du problème , une langue dépourvue déformes grammaticales f et ceux- ci » ou tous les mots , sans exception , peuvent &c.
M. de Humboldt observe avec beaucoup de justesse que , lors même que dans une langue il n'y a point de formes destinées à l'expression des catégories grammaticales , le sentiment de ces catégories existe néanmoins dans Fesprit de celui qui parle: ajoutons que, pour qu'il soit compris, il &ut de toute nécessité qu'elle existe aussi dans l'esprit de celui qui l'écoute, et qu'il en fasse l'application aux paroles qu'il entend , sans quoi il entendroit Fexpression d'un plus ou moins grand nombre d'idées isolées, mais non d'une pensée; et, en supposant que les rapports des idées qui forment unis proposition fussent exprimés par des formes grammaticales quelconques , et que les rapports qui lient et enchaînent plusieurs propositions manquassent seuls d'exposans , et que l'esprit de celui qui écoute , faute d'exposans , ne pût pas saisir ces rapports , il entendroit , il est vrai , l'expression de plusieurs pensées isolées, mais il ne pourroit tirer de leur rapprochement aucune des conséquences , des raiy sonnemens , des déductions que celui qui parle auroit voulu aire passer dans son esprit.
Ce que je viens de dire en d'autres termes , est positivement énoncé par M. de Humboldt et avoué
par M. Rémusat; Mais Fauteur de la lettre ne s'en est pas tenu ià ; il a cherché , dans la nature même du langage, lorigine de la classification des mots d'jiprès les catégoriesgra^nmaticales. Je ne le suivrai point dans ces recherches métaphysiques ^ qui ne mé paroissent pas nécessaires à la solution de la qaes^ tion».et qui m'engageroient. dans de trop longs détails : toutefois, en établissant comme principe incontestable, que «comme on exprime , en parlant, X» les idées par des mots qui se succèdent, il doit » exister un ordre déterminé dans la combinaison » de ces élémens , pour qu'ils puissent former » l'ensemble de Fidée (ou plus . exactement de 1^ :n ptnsét) ex\>ntï\ée.y et que cet ordre doit être- le » iTiême dans Tesprit de celui qui parle et de celui )9 qui écomte , pour que l'intelligence soir mutuelle » entre eux, » M. de Humboldc a si bien déve* loppé l'un des principaux résultats de ce principe, résultat applicable , suivant lui, à la langue chinoise, que je ne puis mieux faire que de lé laisser parler lui-même.
ce Les catégories grammaticales; dit-il , se trouvent y> en relation intime avec l'unité de la proposition : y> car elles sont les exposans des rapports des mots » à cette unités et si elles sont conçues avec pré- » çjsion et clarté, elles en marquent mieux cette i> unité et la rendent plus sensible. Les rapports y> des mots doivent se multiplier et varier à prb- » portion de la longueur et de la complication dès » phrases ; et il en résulte naturellement que le » besoin de poursuivre la. distinction des catégories yy ou formes grammaticales jusque dans leurs der- » nières ramifications , naft sur-tout de la tendance
»à fonner des' périodes longues et compliquées. K» Là où des' {>hrases entrecoupées dépassent rare-' n ment les limites de la. proposition simple, Tintei* » ligence n'exige pas qu'on se représente exacte^» 03 ment les formes gfatpmaticales des mots ou qu'on » en porte fa distinction jusqu'au point où chacune » de ces formes p^roît dans toute son individualité. yy II suffit pour lor$ très-souvent ^e savoir que tel 33 mot est le sujet de la proposition, sarts qu'on » ait besoin de se rendre compte exactement s'il est » substantif ou infinitif; qu un autre moten déter- » mine un troisième , sans qu'on doive se décider » à le considérer comme participe ou comrtie ad- » jectif. »
Je crois pourtant qu'il y auroit lieu de faJre ici une distinction, subtile peut-être , mais très-réelle. Lorsque la richesse des formes grammaticales dans uiie langue permet d'enchaîner un grand nombre de propositions ou même de phrases dans une période, l'enchaînement qui résulte de ce procédé peut ou exprimer des rapports , et par conséquent affecter le sens, ou seulement entretenir dans l'esprit de ceux qui écoutent une attention plus sou*^ teilue , en leur faisant désirer davantage là fin de la période y ôu même n'avoir , pour objet que le développement artificiel des formes variées de l'organe de la parole et ^Har^monie• Des troi» sortes^ d'effets dont je parle, le second et te troisiènfe sont étrangers à l'intelligence; et l'idiome, privé du riche instrument des formes grammaticales \ devra les perdre tout-à-fàit , sauf à' les remplacer par' d'autres moyens artificiels ; ni celui qui parle ou écrit , ;ii cetiii qui lit ou qui écoute , n'auront
ridée de ces effets, étrangers à' leur langage commun : mais il en sera autrement s'il s'agit du premier ^fïêt. La langue à laquelle son arsenal de formes grammaticailes fournira peu de. moyens pour Texpression des rapports de dépendance, de subordination , de contemporanéité , d'antériorité ou de postériorité , de condition ou de supposition , &c. &c. , devra nécessairement recourir à quelque autre artifice pour indiquer ces rapports , parce qu'ils cpnstituent une partie essentielle de la pensée , et que la perception en doit être commune à Fintelligence des deux personnes mises en rapport par la parole. Et ainsi j quoique ni l'une ni l's^tre n'aient l'idée des formes grammaticales dont on fait usage dans une autre langue pour exprimer ces rapports ^ elles n'en auront pas moins l'idée de ces rapports , lors même qu'ils né seroient exprimés que par l'ordre établi dans une série de propositions. Mais gardons-nous de tirer de là la conséquence que l'expression de ces rapports soit également claire, également précise dans toutes les langues. Elle n'a, suivant M. de Humboldt, le plus, haut degré de précision que dans les langues où la distinction des catégorie^ grammaticales est admise , et poussée au plus haut point. Mais par une sorte de compensation » ces langues , abusant en quelque sorte de ce système des catégories grammaticales, prêtent souvent au discours, qui ne devroit être que l'expression de [a pensée y des accessoires qui lui sont étrangers : c'est ^ ainsi que, par la distinction des genres dans les mots , on ajoute à l'expression d'une multitude d'idées celle d'une catégorie |out-à-Êdt fantastique dont ridée elle-même n'est point affectée; c'est ain^
«ncore que, dans les langues classiques et dans beaucoup d'autres où les catégories grammatiodes sont admises, on introduit dans l'expression des propositions générales un verbe auquel est toujours attachée une circonstance de temps, ce qui, dans renonciation de ces sortes d'idées générales, est toujours un accessoire, nous ne dirons point inutile, ^ mais directement contraire à la nature de la pensée, et dont il faut que celui qui écoute fasse abstraction , s*il veut prononcer sur la vérité ou la &usseté du jugement énoncé par celui qui parle , et qui a dû lui-même faire cette abstraction* Et , à cet égard , je ne puis résister au désir de rapporter une observation de M. de Humboldt; c'est que, parmi les langues américaines, il en existe deux, les langues maya et betoi, qui possèdent deux manières d'exprimer le verbe : l'une renferme l'idée du temps auquel Faction est assignée; l'autre énonce purement et simplement la liaison de l'attribut avec le sujet.
Ces sortes d*abus des catégories grammaticales, et d'autres qu'il seroit facile d'y ajouter, sont, pour m'exprimer comme M. de Humboldt, Teffet d'une tendance à établir une analogie entre le langage et le monde réel; expression qui pourroit sembler obscure , si on l'isoloit des développemens qu'elle reçoit dans sa lettre, et qui peut-être, présentée comme l'une des causes qui donnent naissance aux catégories grammaticales, offre une supposition que l'on pourroit contester.
Pour bien constater f efïèt de l'existence ou de l'absence des formes grammaticales dans une langue, il faut considérer séparément , i .^ les procédés qu'elle emploie pour exprimer les rapports qui -.
existent entre les idées d'une simple proposition plus bu moins complexe ; et i."" ceux qu'eife met en usage pour exprimer. les rapports qui existent entre plusieurs propositions dont Tenchaînement ne sauroit être négligé sans altérer la pensée.
M. de Humboldt croit le système de la langue chinoise défectueux sous fun et l'autre point de vue. If lui paroit que, dans une multitude de propositions simples, où quelques termes circonstantiefs sont ajoutés à l'expression du sujet et de l'attribut , on n'est pas complètement assuré si ce qu'on prend pour un terme circonstantiel de la proposition , ne forme pas dans la réalité Une nouvelle proposition» c'est-à-dire qu'yen transportant dans une langue où les catégories grammaticales existent , les idées exprimées dansie chinois, on reste incertain sur le choix des formes grammaticales qu'il faut employer ;> et /par une conséquence nécessaire, sur la nature précise des rapports que l'auteur chinois a conçus et voulu exprimer entré les idées. Pour ftire mieux concevoir ceci par un exemple , cette série de mots chinois ta ko tao , lui paroît susceptible d'être rendue de quatre différentes manières:
Val de ploravit, dixit;
Valde plorans dixit;
Valdè ploràndo dixit;
Cum magno ploratu dixit.
Et bien qu'il convienne que ces différences sçnt peu importantes, il affirme toutefois que, dans chacune d'elles, l'objet est envisagé d'urte manière . particulière , que chacune attache une nuance particulière à f idée ( ou plus rigoureusement à la liaison des idées ou à la pensée ) : d'où il suit qu'en tra-
{ '9 ) duisant, comme if faut en choisir une, il jRiut dé toute fiécessîté nuancer l'expression plus qu'elle ne l'est dans le texte chinois et plus que Fidée seule ne Pexîgeroit.
M. Rémusat convient que, dans une phrase chinoise isolée, toutes les incertitudes observées par Fauteur dé la lettre peuvent effectivement se présenter, et que cet inconvénient , dont aucun idiome peut-être n'est entièrement exempt, est plus fréquent dans le chinois que dans toute autre iangute. Au surplus , ces nuances sont-elles nécessaires à la justesse de l'expression î voilà , suivant lui , le vrai point de la question. II ne le pense pas, et il dé" veloppe les considérations sur lesquelles il fonde soh opinion. « Si ces observations, ajoute-t-îl, ont w quelque fondement, il est permis d'en induire que À le chinois , qui n'a guère qu'un moyen unique de » marquer la dépendance où sont certaines actiotis » Tune à l'égard de l'autre, peut , à quelques égards , V paroître inférieur aux idiomes qui offrent plusieurs » procédés pour exprimer cette dépendance ; mais » que la supériorité de ceux-ci Se réduit peut-être » eh réalité à une variété plus grande de tours , qui » permet d'éviter la monotonie et la langueur résul- » tant de la répétition indéfinie des mêmes conrf- » tructiorts. Je serois , je l'avoue , un peu tenté » d'étendre le même jugement à d'autres propriétés »quî contribuent à orner la richesse des langues » classiques ; mais une proposition aussi hardib » exîgeroit des dévelojppemens que je dois m'àb- » stenir de présenter ici. *> *
On voit que M. de Humboldt et M, tîémusat sont d'accord ici sur les faits , et que si leurs
opinions diffèrent , c'est seulement sur l'importance du caractère qui distingne la langue chinoise des langues riches en formes grammaticales. Peut-être un philosophe sévère, qui ne voudroit parler qu'à l'intelligence et redouteroit.de mettre en jeu le sentiment > s'accommoderoit-il mieux de la monotonie chinoise ; mais à coup sûr l'orateur et le poète , qui appellent à leur secours les sentimens et les passions y préféreroient avoir à leur usage un ins*^ trument plus flexible et moins rebelle.
Une autre observation de M. de Humboldt qui tient toujours à la nature des exposans des rapports par lesquels sont liées et coordonnées les idées qui concourent à former une proposition , c'est que les deux moyens que la langue chinoise emploie pour indiquer la liaison des mots, savoir, ses particules et la position des mots , ne lui semblent pas avoir pour but de marquer ce que l'on indiqueroit dans d'autres langues par les formes grammaticales, mais sont destinés à guider d'une manière fort différente dans l'intelligence de la tournure de la phrase. II fonde cette assertion sur ce fait , que la même particule, tchi par exemple, sert d'exposant à une multitude de rapports différens : d'où il semble qu'on doive infërer qu'elle n*en exprime rigoureusement aucun d'une manière précise , et que , destinée seulement à prévenir Mne amphibologie , elle sert à fixer l'attention de celui qui écoute sur les mots qui la précèdent , en sorte que ces mots , pris à part , doivent être mis en rapport , mais dans un rapport quelconque, avec ce qui suit.
M. Ré m usât s'efibrce d'atténuer les conséquences de cette observation , en répondant que la multi-
plicité des emplois qu'on peut faire d'une même particule ou d'une ' même désinence grammaticale , pour indiquer des rapports diffèrens, ne prouve pas nécessairement que cette particule ou cette désinence soit prise en un sens vague et indéterminé dans ciiacun de ces emplois. Ceci est incontestable ; et pour en donner un exemple , quoique nous n'ayons en français que la seule préposition de pour rendre les deux prépositions di et da de l'italien , if est vrai cependant qu'en disant usage de notre ^if^ nous avons l'idée déterminée de celui des deux rapports que nous voulons exprimer , à tel poitlt que si nous devions traduire nous-mêmes en italien ce que nous disons en français 9 nous ' saurions parfaitement si nous devons employer di ou da. If en est de même des Persans, qui n'ont que la seule préposition jt pour rendre les deux prépositions arabes y^ et ^. Mais il n'en reste pas moins constant qu'une particule qui sert d'ex* posant icommun à un grand nombre de rapports, n'en détermine par elle-même précisément aucun, qu'elle prête par conséquent à l'amphibologie et à l'erreur» et que toutes les fois qu'aucune erreur n'a lieu de la part de celui qui écoute, c'est que la précision qui manque à l'exposant en lui-même, est produite par la force des antécédens et des conséquens ou par d'autres circonstances. Qu'il me soit permis de le faire observer, la force de l'objection de M. de Humboldt est prouvée par la réponse même qu'y oppose M. Rémusat , et qui est aussi importante par les conséquences qu'on peut en tirer pour la question de l'influence de l'écriture sur le langage, qu'elle est ingénieuse. Quoiqu'elle
soit un peu longue, je ne puis me dispenser de la transcrire.
<»c On pourroit supposer que des mots 9 offrant » entre eux quelque analogie, avoîent été primiti* » vement assignés à ces [divers] rapports , et qu'on » les âuroit ensuite pris les uns pour les autres 9 en » les rendant par des lettres. Xa confusion dopt on x> se plaint seroit, dans ce cas» un effet de l'écriture » net, pour ainsi dire, une affaire d'orthographe. Et p pour éclaircif ceci par un exemple tiré du sujet a» même qui nous occupe, on a dû, dans un ou- 9>vrage élémentaire, présenter comme autant de X» valeurs du signe écrit que nous examinons (tcht), ■ » les sens de rejeton , passer d'un lieu dans un autre , » et les qualités d'exposans des rapports du génitif » et de l'accusatif. Tel est l'état des choses depuis «qu'on écrit le chinois en caractères chinois* a> Mais , ainsi que l'observe fort judicieusement » l'auteur, le langage doit être plus ancien que » l'écriture : et qui. nous répond qu'antérieurement » à l'invention de celle-ci , il n'y eut pas , pour » ces quatre valeurs, quatre mots aussi difierens it entre eux. que le seroient ceux-ci , tchi , d)i , » tchïi , tshi , lesquels n'auroient trouvé dans »» l'écriture figurative qu'une seule réprésentation » appartenant par sa figure même à l'idée de » rejeton! On ne sauroit affirmer que les choses se » soient réellement passées de cette manière à 39 l'égard des particules chinoises , quoiqu'il soit n certain qu'en d'autres cas des mots différens ont » été rendus par un même signe, ou des caractères M variés afièctés à une seule prononciation. Ce » dernier fait paroit évident^ loi;^qu'on compare
» les formes diversifiées de l'adjectif démonstratif » tseu, îhseu, sse , ou de la particule négative, mo, » mou , pou , fe, feou , &c. »
Ce que M. de Humboldt a dit des mots grammaticaux de la langue chinoise , qu'ils n'indiquent pas proprement les formes grammaticales des mots , if lui semble qu'on peut le dire également de l'emploi que cette langue fait de la position des mots. « En fixant par les lois grammaticales l'ordre des »mots, on marque les parties» constitutives de la » pensée; mais , dénuée d'autres secours, la position » seule est hors d'état de les marquer toutes. Elle » laisse du vague là où des mots de diflTérentes » catégories grammaticales pourroient former une » de ces parties. » ( Je pense que M. de Humboldt^ a voulu dire , pourroient indiquer d'une manière précise
chacune de ces parties, ) « Sans flexions
» ou quelque chose qui en tienne lieu, on manque » souvent du point fixe qu'il faut avoir pour appli- » quer les règles de la position. On peut dire avec » certiuide que le sujet précède le verbe , et que 33 le complément le suit; mais la position seule ne » fournit aucun moyen pour reconnoître le verbe , » ce premier chaînon auquel on doit rattacher les D autres. Les règles grammaticales ne suffisant pas. » il ne reste d'autre moyen que de recourir à la » signification des mots et au sens du contexte. 33
M. de Humboldt confirme ceci par des exemples; puis il établit une comparaison très- lumineuse entre la phraséologie chinoise et celle des langues clas» siques, comparaison dont il me suffira de copier les dernières lignes. « Dans toutes les langues , le sens n du contexte doit plus ou moins venir à l'appui de
3) la grammaire. Dans la langue chinoise , fe sens » du contexte est la base de l'intelligence »' et la 79 construction grammaticale doit souvent en être » déduite. Le verbe même n'est reconnoîssable qu'à 3» son sens verbal. La méthode usitée dans les langues » classiques , de faire précéder du travail gramma- » tical et de l'examen de la construction / la re- » cherche des mots dans le dictionnaire , n'est jamais » applicable à la langue chinoise : c'est toujours » par la signification des mots qu'il faut y com- 3» mencer. Mais , dès que cette signification est bien » établie, les phrases chinoises ne prêtent plus à » l'amphibologie. »
Ou je me trompe bien , ou il n'étoit pas possible de mieux &ire sentir, et, pour ainsi dire, toucher au doigt, le caractère propre de la langue chinoise.
Jusqu'ici nous n'avons considéré^ avec M. de Humboldt, ia langue chinoise que dans les moyens qu'elle emploie pour lier les diverses idées dont se compose la proposition , et pour en indiquer les modifications et lés rapports. Il nous reste à examiner comment elle procède dans l'expression des rapports qui lient plusieurs propositions , et qui en forment des phrases ou des périodes.
M. de Humboldt , après avoir observé que toutes les phrases chinoises sont très-^courtes ; que celles mêmes qui , à n'en juger que par les traductions , semblent être longues et compliquées, se coupent ûcilement en plusieurs phrases très« courtes et trèssimples , et que c'est ainsi qu'il convient de les envisager, si l'on veut se conformer au génie de la langue chinoise , ajoute une observation plus im-
portante. Suivant lui, « on peut rarement se borner » à prendre les mots des phrases chinoises dans le » sens seulement où on les emploie isolément ; il » &ut le plus souvent y rattacher en même temps » les modifications qui naissent de la combinaison » de ce sens avec Fidée qui a précédé. » -C'est-à-dire évidemment que , pour saisir les rapports dans lesquels les mots sont entre eux , il faut qu'une opération de l'esprit supplée ce qui manque de précision au langage. M. de Humboldt ajoute que cela arrive sur-tout dans l'emploi des particules; et comme ce qu'il dit à cet égard n'est point contesté par M. Rémusat » son observation peut paroître d'un grand poids dans la question dont il s'agit. II faut voir comment il développe et prouve cette assertion.
Ci C'est là sur-tout , dit-il y ce qui arrive dans y> remploi des particules. Eûl, par exemple , n'est » presque jamais une particule purement çof>uIative; » mais 9 pour savoir si elle veut dire et tamen ou y> et ideo , il faut consulter la phrase qui la précède. y> Le rapport 9 ou opposé , ou conforme, dans lequel » se trouvent les deux idées que eûl lie ensemble, se » rattache à la signification de la particule. Cest » d'après ce même principe que, dans deux propo- » sitions dépendantes l'une de l'autre , les conjonc- » tions qui indiquent leur dépendance sont le plus » souvent supprimées. La phrase chinoise perd de » son originalité, si l'on essaie de les rétablir. Toutes yy les fois que l'on comparera des traductions de » pasisages chinois au texte , on trouvera qu'on a » toujours eu soin d'y lier les idées et les profK)- » sitions que la langue chinoise se contente de
s> placer isolément. Les termels chinois reçoivent » précisément un plus grand poids par cet isole* >3 ment , et Ton est forcé de s'y arrêter davantage » pour en sahir tous ies rapports. La langue chinoise D abandonne au lecteur le soin, de suppléer un » grand nombre d'idées intermédiaires, et impose » par - là un travail' plus considérable à l'esprit. » Chaque mot paroît , dans une phrase chinoise , i> placé là pour qu'on le pèse, et iqu'on le considéré >» sous tous ses difTérens rapports , avant de passer » au suivant. Comme la liaison des idées naft de » ces rapports , ce travail purement méditatif suppléé iïà une partie de la grammaire. »
S'il faut admettre dans toute son étendue le Ùlii avancé ici, il est impossible de n'en pas conclure que la suppression des particules qui devroient exprimer la liaison des propositions et leur subordi*nation , dans une langue sur-tout où les verbes n'ont point de modes , rend le discours obscur , spécialement lorsqu'il n'est point écrit , et que les espritis grossiers et peu exercés au raisonnement doivent fréquemment comprendre mal ce qu'ils lisent et ce qu'ils entendent. Mais , avant de porter un jugement sur la langue en elle-même , d'après une semblable observation, il feudroit examiner si c'est elle qdi manque en effet des particules propres à exprimer les rapports, ou si ce ne sont pas les écrivains qui , pour donner à leur style une tournure sententieuse et éhigmatîque , un air dç gravité , d'autorité , de profondeur , aiment à supprimer ces particules , comme des béquilles inutiles aux intelligences fortes , exercées , et dont fa marche est ferme et assurée. Je suis fort pdrté à penser que le
dernier cas est le vrai : en effet fobserye cette même affectation de supprimer les signes des rajpports , dans d'autres langues qui ne manquent nullement de cette ressource. J'en trpuveroîs des exemples sans nombre, en hébreu , dans les Proverbes, dans rSccIésiaste , let,, en arabe , dans l'ÂIcoran : qu'il me soit permis d'en citer un $eul, qui a déjà été, dans, un^ autre occasion , l'objet de mes observations; il se trouve au livre dels Proverbes, chap. 25 , V. 3 .On y lit : ; yn t<h ooSo iSi payS pKi oi'nS anaicr, ce qui signifie à ia lettre: Cœlum in altitudinem, et terra in profiindum , et cor règum» non pervestigatio. Faute des signes des rapports qui auroient lié les idées et déterminé fa pensée ,. les interprètes se sont partagés sur le stns de ce passage : les iins ont cru que cela veut dire qu'il est aussi impossible de sonder le cœur des rpis, que de mesurer la hauteur des, deux et la profondeur de la terre ; d'autres « au contraire , ont pensé que l'auteur a voulu dire qu'on peut bien mesurer la hauteur des^ deux et la profondeur de la terre , r^ais qu'il est impossible de sonder le cœur des rois» Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait 4e bonnes raisons de préférer une de ces traduc» dons ^ l'autre ; je veux faire voir seulement que l'écrivain sacré, qui pouvoit aisément détermxiier sa peQsée d'une manière plus précise , a préféré employer une forme d'expression qui e?çige plus d eflpQrts de la part de celui qui veut la comprendre* Toutefois il faut convenir que ces ellipses nuisent , d'autant plus à la clarté du discours et k la prompte perception de Tehchaînement des pensées , qu'il y a dans une langue moins de formes gramma^ ticales pour guider l'intelligence dans l'investigation
des rapports dont les exf>osans propres sont sousentendus.
D'après le caractère dont nous venons de parler , soit qu'il appartienne essentiellement à la langue chinoise, soit qu'il soit affecté par ies bons écrivains pour imiter ie style des livres classiques et se conformer au goût de la nation , on ne sera pas étonné que M. de Humboldt résume ainsi ses observations sur cette langue, ce La langue chinoise n n'offre Jamais de ces phrases longues et corny> pliquées , régies par des mots placés à' une grande » distance de ceux qui en dépendent ; elle présente 9» au contraire toujours un objet isolé et indépen- J9 dant ; elle n'attache à cet objet aucune marque » qui autorise à l'attente de ce qui va suivre ; elle » place y après cet objet , d'une manière également » isolée y ou une pareille marque, ou un deuxième » objet , et compose insensiblement , de cette ma- » nière , des phrases entières. >)
M. Rémusat est loin d'admettre ces conclusions dans toute leur rigueur; il convient. qu'il est rare de rencontrer, dans les écrivains chinois de la haute antiquité , de ces périodes où une longue suite de . phrases sont enchaînées les unes aux autres ; il en apporte toutefois des exemples , et il affirme que , bien que, dans une longue période, le nombre des mots chinois qui servent à marquer la succession et les rapports des pensées , soit peu considérable , néanmoins la dépendance des diverses parties de la phrase, ies unes à l'égard des autres, n'en est ni moins réelle, ni moikis facilement sentie des lecteurs. Il répond en même temps à ce que M. de Humboldt a dit précédemment, qu'en com-
parant les textes chinois avec les traductions ({vLoti en a faites , on reconnoît constamment que y dans la traduction , on a eu soin de iier les idées et les propositions qui > dans le texte , ne sont liées que par leur juxta-position» li demande si le traducteur, en agissant ainsi > s'écarte pu se rapproche* du sens de Fécrivain qu'il interprète, ce Si, dit-il, comme yy paroît Favoir pensé le savant auteur auquel nous yy soumettons nos doutes , l'unité de ia phrase n'est » pas complètement constituée par l'arrangement » des membres qui la composent ; si une propo- » sition complète ( j'aurois mieux aimé dire une y> phrase) n'est au fond qu'une succession de pro- » positions véritablement isolées dans Fesprit de » l'écrivain chinois; si, enfin, celui-ci n'a pas dans i> son idiome le moyen de déterminer le sens gram- » matical dans lequel il en emploie les mots, nous 39 commettons , sous le rapport de la grammaire , » une véritable infidélité , toutes les fois que nous 9> exprimons des liaisons qu'il a sous-entendues, » que nous ajoutons des conjonctions qu'il a sup- » primées , que npus rattachons les diverses parties » du raisonnement par la marque des rapports aux- D quels peut-être il n'a jamais pensé. Je ne crois x> pas qu'il en soit ainsi , &c. >y
J'avoue que la question ne me paroîc pas posée ici avec assez de rigueur , et que les termes mêmes me semblent impliquer contradiction : car si les propositions dont se forme une phrase, étoient véritablement isolées dans l'esprit de l'écrivain chinois , s'il n'avoit conçu entre elles aucun rapport , comment pourroit-on dire qu'il a sous-entendu des liaisons qu'il n'auroit pas même perçues \ D'ailleurs ,
on ne suppose point et Ton ne peut pas suppioser que les propositions qui, grammaticalement parlant, ne sont que rapprochées lune de l'autre, n'ont pas un lien et des rapports réels dans l'esprit de l'écrivain chinois : on se borne à dire que les exposans grammaticaux des rapports sont omis , et que les rapports eux-mêmes , faute d'être rendus sensibles et pour ainsi dire palpables par le langage, affectent moins vivement celui qui parle ou écrit, et doivent être plutôt devinés par celui qui lit ou écoute f qu'ils ne sont transmis à son intelligence par le discours lu ou prononcé. D'après cela, il est facile de répondre que le traducteur , écrivant dans une langue qui lui fournit .des exposans pour tous les rapports , ne tnanque point à la fidélité en les exprimant, toutes les ÂDis qu'il est ehtré effectivement dans la pensée de l'écrivain chinois; mais qu'il est. exposé à plus de méprises en traduisant du chinois, qu'il ne le seroit si la langue éioit moins avare d'expressions pour déterminer les rapports. Et ^ que ce soit Ik effectivement le caractère de la langue chinoise, on ne sauroit en douter, puisque, de l'aveu de M. Rémusat, ce il n'y a point d'idiome » où il arrive plus fréquemment qu'eri chinois, que » ce qui modifie l'idée manque d'expression dans x> la langue parlée. » \
M. de Humboldt n'a pas certes pour but de déprécier le mérite de la langue chinoise ; et si fbsois porter un jugement dans une matière où je n'ai guère le droit que d'énoncer des doutes , je dfrbis volontiers qu'il attribue trop de valeur aux avan-^ ^ tages qu'il lui accorde et aux défauts qu'il lui reproché. D'un côté, cette langue «lui semble,
» sans aucun doute , très-inférieure aux langues » qui sont parvenues à donner un certain degré » de perfection { remtirquez qu'il ne dit point un n grand , encore moins le plus grand degré de y> perfection ) à un système qui est opposé au sien. » Et voici comment il justifie cette assertion. €< S*il est impossible , dit-il, de nier que ce ne soit 3> que de la parole que la pensée tient sa précision » et sa clarté , il faut . aussi convenir que cet effet \> n'est complet , qu'autant que tout ce qui modifié » ridée trouve une expression analogue dans la «langue parlée. C'est là, ajoute-t-il* une vérité » évidente , et un principe fondamental. » Sur quoi M. Rémusat a raison d'observer que,, si un pareil principe devoit être admis 3ans restriction ( et certes il a y ce me semble , besoin de beaucoup de restrictions ) , la question seroit entièrement résolue contre la langue chinoise. D'un autre côté , M. de Humboldt semble ne pouvoir trop relever ce que la langue chinoise gagne par sa manière simple., hardie et concise, de présenter les idées. Son mérite, il est vrai , vient plus de celui qui lit ou édoute, que de celui qui parle ou écrit. Car dans le partage des opérations que fa communication, de la pensée exige des deux intelligences mises en rapn ])ort, la part la plus grande appartient ici à celle qui ailleurs ne joue presque qu'un rôle passif, ce En » lui imposant , dit notre auteur , un travail médi- » tatif, beaucoup plus grand qu'aucune autre langue » n'en exige de lui, en l'isolant sur.- les rapports » des idées , en le privant presque de tout secoures »à*peu-près machinal, etn fondant la construction » presque exclusivement sur la suite des idées rah*
» gées selon leur qualité déterminative , elle réveille » et entretient en lui {activité qui se porte vers la » pensée isolée^ et Télorgne de tout ce qui pourroit » en varier ou embellir l'expression. Cet avantage » ne s'étend pas uniquement sur ie maniement des » idées philosophiques ; ie style hardi et laconique » des Chinois anime aussi singulièrement les récits ' » et les descriptions , et donne de la force à fex- » pression du sentiment. >' M. de Humboldt ne s'en tient pas là; il va jusqu'à affirmer que les langues à formes grammaticales complètes ne peuvent jamais 9 sous ce point de vue, rivaliser avec le chinois , parce que , à travers une construction dont ~ le principe est de tout lier , et dans une phraséologie où les mots , purement comme mots , jouent un rôle considérable , les idées ne sauroient se présenter dans un état complet d'isolement » ni leurs rapports logiques s'apercevoir d*une mt^nùrc aussi tranchée, aussi pure et aussi nette ; je dirois presque, .se heurter aussi complètement. Mais ne pourroit-on pas dire que , pour qu'un discours fasse un effet quelconque , il faut, availt tout, qu'ii soit compris; et que si de l'instrument qu'on emploie il résulte une inévitable obscurité , aucun avantage ne peut compenser ce défaut ! Ne pourroit-on pas même ajouter que ies efforts qu'un langage, supposé tel, exige de l'intelligence de {'auditeur, tuent le sentiment, bieii loiii de le . provoquer et de lui faire éprouver de plus fortes mpressions ! £t. malgré les éloges prodigués par notre savant auteur à la langue chinoise , il partage certainement l'opimon que nous énonçons ici , puisque , revenant encore un peu plus loin sur
( Ï3 ) ce qui Constitue le mérite de cette langue » il afdtite stfns détour que cet avantage, qui n'est pas tellement pirticulfer au chinois que les autres langues ne puissent souvent le partager avec cet^ idiome , est acheté auJc dépens d'autres avantages plus importans et plus essentiels,
M. Fiémusaty qui n*a point entrepris de suivre pVd à pti$ M. de Humboldt dans cette discussion , a cependant cherché à se rendre raison du motif qui détèrminoit le savant académicien de Berlin et pôdvoit déterminer beaucoup d'autres personnes à regarder comme une imperfection dû langage ce qui forme le caractère particulier de la lanfgué chinoise. Il h^ peut point admettre cette manière de voir. Comme il lui paroît démontré par les faits qoe les Chinois s'entendent parfaitement , même stir les nuances les plus délicates et les modifications les plus subtiles de la pensée , il en Conclut que rittstrument dont ifs font usage, c'est-à-dire, lectl- idiome, est aussi paf&it qu'on peut l'exiger; eii conséquence, il lui semble qtie si l'on y trouve quéiqde imperfection, c'est qu'on se Ëiît tïne fausse idée de Ce qui constitue la perfection d'une langue , et qtfôii définit cette perfection , plutôt a postefiorï et d'après les &its observés dans les langues qu^on nomme classiques , qu'à priori et abstractiveifi^ht. ce Ceux , dit-il ( caf ici fe ne dois rien changer à » ses expressions ) , qui ont été plus frappés dés » ressources que les langues classiques ouvrent à »' rîntellîgence , posent, avec l'auteur, le problème r^ dont on cherche la solution dans un système » grammatical , en ces termes : Exprimer complète- » ment la pensée avec toutes fes particularités , en
» assignant , dans le langage et dans récriture, des yy formes spéciales aux différentes circonstances de » temps, de Heu , de personne, ainsi qu'aux rapports » variés qui peuvent exister entre les élémens divers » qui constituent la phrase. Une personne habituée » aux procédés rapides et expéditifs des Chinois » » seroit peut-être tentée d'y substituer lënoncé » suivant : Eveiller dans l'esprit de celui qui écoute » ou qui lit, l'idée complète, telle qu'elle a été conçue » par celui qui parle ou qui écrit , avec tout ce que » l'un et l'autre ont besoin de connoître des circons- » tances de temps, de lieu et de personne. Que le %» problème réduit à ces termes trouve sa solution 39 dans le système chinois , c'est , |e crois , ce qui » ne sauroit être mis en doute. »
II est évident que fa seconde manière de poser la question est faite d'après le ait que présente ie système chinois et dans l'intérêt de ce système , comme la première » si on l'admettoit y seroit faite en vue du système des langues classiques , et dans l'intérêt de ce système. Ni l'une ni l'autre n'ont donc le caractère de généralité et d'abstraction qu'on a droit d'exiger dans la position du problème. Pour donner ce caractère à la première, il fàudroit en retrancher ces mots, en assignant dans le langage et dans l'écriture des formes spéciales aux différentes circonstances, et dire simplement, avec toutes les circonstances; et la seconde, pour être générale et en même temps expHcite, demand^^roit qu'on substituât à ces mots , avec tout ce que l'un et Vautre a besoin de connoître, ceux-ci, avec tout ce que celui qui parle ou écrit, veut faire connoître, le besoin réel de connoître plus ou moins de circonstances n'étant
point ce qui règle les limites de la pensée et du discours , et qu'on ajoutât , et avec tous les rapports que celui qui parle conçoit entre les divers élimens qui constituent la phrase, et qu'il veut transmettre à l'in^ telligence de celui qui écoute. Peut-être dira-t-on que cette dernière condition est inutile, parce qu'elle est renfermée dans les mots, éveiller. .. . l'idée complhe ; mais l'objection seroit déplacée , puisque , dans la première position du problème , on a dit , exprimer complètement la pensée , et que cependant on a cru nécessaire d'ajouter , en assignant des formes spéciales aux rapports variés qui peuvent exister entre les différens élémens qui constituent la phrase. Et il est impossible de ne pas supposer que , si dans la seconde position du problème on a omis cette condition, c'est que le chinois ne la remplit qu'imparfaitement. Mais réduisons, si l'on veut, le problème aux termes les plus favorables au système chinois ; il restera toujours à examiner si les langues riches en formes grammaticales n'ont pas sur le chinois l'avantage Réveiller dans l'esprit de celui qui écoute ou qui lit , ridée complète, telle quelle a étéconçue par celui qui parle ou qui écrit, PLUS SURE- MENT , PLUS FACILEMENT , PLUS PROMPTE-
MENT , enfin avec moins d'efforts et de travail de la part du premier; et c'est là , je crois, en définitive, la véritable conclusion que M. de Humboldt veut tirer de ses observations : c'est du moins celle que j'en tirerois.
Ici finit , à proprement parler , la discussion dé la question. M. de Humboldt, qui regarde comme démontrée l'infériorité du système chinois, examine à quelles causes on peut attribuer cet état station-
naire àe la langue chinoise y qui semble ét^e restée à rentrée d'ui>e carrière pu les langues clas^ques oxU fait de grands pipgrès. Ce qu'on enteqfi coipipufiément p^r Venfance d^s nations offre-t-il une .solution pJaMsible du p/oblème \ ou bien , ne coiv yjîiendroit-il pas plutôt de çherchef cette solution dans cette époque imparfaite dp langage ^ qu'on pput appeler l'enfance des languts.! Ni Tune ni Tautrç de ces expressions n'offrent un sens bien détermiaéi» Pour résoudre le problème d'une manière satisfaisantfs?, il fàudroit des faits ayéré$ ; et c<?$ f^t§» nptre auteur les cherche dans {a comparaison' de la. iangue chinoise avec celles (}es nations peM avancfées dans la civilisation , et spécialement dj?$ peuplades auiéricaînes. Avant d'entrer dans ce pa-raJièie, il admet, avec M. .Rémusat, deux donn^$ qu'il regarde comme fondamentales : ce i .^ que .{|i » langue içhinpise doit son origine à une peuplade >» à laquelle rijen n'autorise à supposer un degré d^ » culture plus perfectionné que l'état primitif de fa y» société ne le présente ordinairement; 2.'" que des » langues regardées comtne très - anciennes , et 1^ même des langues de peuples de mqeurs grosi^ières »et incultes, loin de ressembler au chîpois dans » leur grammaire , sont, au contraire, hérissée^ de » difficultés et de distinctions grammaticales, 3^
Le résultat de ia comparaison hiie entrç .le chinois et les langues américaines , c'est que , d'un côté, le chinois a des analogies frappantes av^ des langues grossières, et que, de l'autre, sa nature , quoique totalement différente de celle des langues {es plus parfaites , le rend cependant leur égal à plusieurs égards. Le fait ainsi établi, par quelle qiuse
le langage chinois s'est il détourné de la marcl^p rpuiinîèré des langues , et s'en est-il formé une nouvelle! Trouveroit-on cette cau^e dans le systénif d'écriture chinois ! M. de Humboldt pen$e qi|.ç l'écriture usitée chez les Cipiinojis a f^fFectivoment contribué ^ maintenir dans leur Jphgue Tisolement 4es idées ^ et à empêcher l'introduction (jie^s çatégojries et de$ iPormes grammaticales ; toutefois jl doiite qu'on pvisse trouver h cause uniqu/e, pu même la cause principale du système particulier dp l^ langue chinoise, dans l'influeqjçe de l'écriturç $ur la langyç,. Les raisons sur lesquelles il fonde ^on opinion méritent d'être pesées avec beaucoup d'attention y.et font vivement désirer qu'il se soit occupé du problèoie remis au concours pour l'année 1 8^8, par la commission académique chargée de l'exécution de la fondation de M, le comte de Volney.
M. de Hun^boldt puroit plus disposé à chercher la cause du phénomène que présente Iç système de la langue chinoise, dans la nature monosyllabique de cette langue ; non qu'il admette spns^restrictipn l'idée que le chinois soit, rigoureusen>en.t parlant , une langue monosyllabique , mais p^rcç que, de fait, la qualité monosyllabique des rpots Ivii semble former la règle dans le chinois , çt les mots polysyllabiques être l'exception. Au surplus ^ unç chose lui paroit encore plus remarqyablje dans le système phonétique des Chinois, que l'abpndanqç dçs monosyllabes ; c'est le nombre restreint des mots en général. c< Ce n'est pas, dit-il, que les » autres langues eussent peut-être un- plus grand » nombre de syllabes primitives ; mais c'est que les >) Chinois n'ont pas diversifié, mêlé çt composé ces
( î8 ) » syllabes suffisamment pour se mettre par-là ei» » possession d'une grande richesse ou variété de >) sons. » Et bientôt, développant cette idée et ses conséquences , il s'exprime ainsi : <c La pauvreté >> des Chinois , en &it de sons , jointe à l'aridité » et à la sécheresse qu'on leur reproche » peut » avoir produit dans leur langue , comme impery> fèction , ce qu'un talent heureux de mûrir mé- » thodiquement les idées peut avoir changé après y> en avantage. Mais une telle pauvreté une fois » supposée, le système presque monosyllabique une » fois arrêté , l'esprit chinois a dû être afièrmi dans y> l'une et dans {autre par la nature particulière de » l'écriture, qui. ... est devenue inhérente à la » langue même. Comme elle offre un moyen d'en » multiplier les signes sans multiplier les sons, elle » doit , dans l'état actuel de la civilisation chinoise, 33 et depuis le temps où elle est devenue géné- » ralement très - répandue , entrer pour beaucoup » dans l'expression des idées. »
M. Rémusat, dans une note que je ne transcris point , de peur d'être trop long , admet entièrement les vues de M. de Humboldt à cet égard ; il va même plus loin, et il croit que l'écriture a contribué par son influence à appauvrir la langue , et que bien des idées qui sont aujourd'hui homonymes, s'exprimoient autrefois par des mots tant soit peu différens.
Je ne puis toutefois m'empêcher de fiire observer que la raison proposée par M. de Humboldt déplace le problème, mais ne le résout point. Si l'on en infère que la langue chinoise n'est restée dépourvue de catégories et de formes grammali-
cales 9^ que parce que les. Chinois n'ont pas réuni» comme les autres peuples^ leurs monosyllabes primitifs pour en former de nouveaux mots polysyllabiques et enrichir ainsi leur langage , il restera à chercher pourquoi eux seuls , entre les nations de la terre , ont résisté à cette tendance naturelle à multiplier et à diversifier les élémens du langage. Mais n'oublions pas qu'en commençant cette discussion, le savant auteur de la lettre s'est exprimé ainsi : ce La seule méthode saine , dans toute re- ' » cherche sur les langues , me semble être celle qui X» s'éloigne aussi peu que possible des faits. Je vais » tâcher de l'appliquer à l'examen de l'origine du » chinois ; mais |e vous avoue ingénuement , Monx> sieur , que tout ce qu'on a dit jusqu'ici à ce sujet , »et ce que yen dirai moi-même ici , ne me satisfait » nullement encore. »
M. de Humboldt, au surplus, a senti la vérité de ce que nous venons de dire , que son explication ne donne pas la solution définitive du problème ; il pense que la cause première du phénomène qu'il s'agit d'expliquer, doit se trouver dans l'organisation physique et les dispositions intellectuelles de la nation , et dans son isolement et son défaut de contact avec des peuples parlant des idiomes différens. Il appelle ici en témoignage l'histoire de la Chine ; et ceci seroit l'objet d'une nouvelle discussion , qui pourroit mener à des résultats fort disparates, mais dans laquelle il n'est point entré , et que je me garderai bien d'aborder. Je n'ai peut-être que trop abusé déjà de cette latitude dont ou jouit ordinairement d'autant plus , en traitant des sujets philosophiques, qu'on a moins
approfonrdi fes faits; et je me hâte «de finir cet ai'tîcle, en soumettant mes doutés et mes observations aux deux écrivain^ dont les noms, associés dans k lettre que je viens d'analyser , rappellent à tout le monde savant l'union si rare d'une vaste et solide érudition , à fa finesse et à la profondeur des vues philosophiques.