Tanis.-Sân. Granit noir
Hauteur totale du fragment : 1 mètre.
Partie antérieure d’un sphinx brisé dont nous possédons tous les morceaux que nous n’avons pu réunir, faute de place. Trois autres sphinx de même modèle et également brisés, ont été découverts avec celui-ci (voy. Appendice , Ta ni s).
Il y a loin de la puissante expression qui distingue la tète de ce sphinx à la majesté tranquille dont sont habituellement empreints les monuments de ce genre. La face est ronde, anguleuse, les yeux sont petits, le nez écrasé, la bouche dédaigneuse. Une épaisse crinière de lion encadre le visage, et en augmente encore l’énergie. Nul doute que nous n’ayons sous les yeux l’œuvre d’un artiste égyptien; mais le personnage représenté appartient tout aussi évidemment à une race étrangère.
La place otticielle des légendes à graver sur les sphinx
au nom (les rois qui les ont érigés, est tantôt la poitrine (voy. Cour , 3 et 4), tantôt le socle sur lequel repose l’animal symbolique. Comme le cas est d'ailleurs fréquent (voy. Magasin n° 5, 874 à 877), notre sphinx n’a jamais reçu les cartouches du roi qui le fit exécuter. C’est plus tard que, par une sorte d’usurpation dont les exemples abondent, trois souverains ornèrent successivement le monument de San de leurs légendes. Le premier est Apapus, roi Pasteur qui régnait à Tunis pendant que Raskcnen, le prédécesseur d’Amosis, régnait à Tliébes ; l'inscription martelée qu'on remarque sur l’épaule droite du sphinx appartient à ce roi. Le second est Ménephtah, fils de Ramsès IL Celui-ci mit son nom en partie par dessus l’inscription déjà effacée d’Apapus, et fit graver le texte delà base. Enfin quand, avec la XXIme dynastie, Tanis monta au rang de ville royale, un des rois de cette famille, Psousennès, s’empara de la place d’honneur qu’il marqua de ses cartouches.
On voit par ces détails que la critique n’a pas à hésiter longtemps sur l’attribution du sphinx de Tanis. Ce sphinx est antérieur à Apapus, le dernier roi de la. XVII,ue dynastie; mais il est postérieur aux rois de souche égyptienne qui forment la XIIIine et la XIVmc dynastie. D’un autre côté, il n'appartient pas à la première invasion d’Hyesos, celle qui donna à l’Egypte des maîtres qui restèrent constamment pour elle des étrangers. Il sera donc un des rois de la famille d’Apapus, peut-être Saitès, le chef de la branche asiatique qui se laissa gagner par la civilisation égyptienne et sacrifia aux dieux en honneur sur les bords du Nil.
Le sphinx de San a, du reste, été la première révélation d’un fait historique important. Jusqu'ici, sur la foi de Manéthon, on avait cru que les Hycsos n’avaient été que de sauvages envahisseurs, irréconciliables ennemis de la puissance des Pharaons. Mais le sphinx de San porte des légendes en langue égyptienne officiellement rédigées au nom d’un de ces rois. Bien plus ce même personnage y prend le cartouche égyptien; il s’y dit le dieu bienfaisant et le fils du Soleil. Nous verrons en outre plus tard {Appendice, Tanis) que loin d’avoir mutilé et détruit les statues des souverains nationaux qu’ils expulsèrent, les rois Pasteurs respectèrent ces statues et les ornèrent même de leurs propres noms écrits en hiéroglyphes. L'amour-propre national froissé aura donc porté Manéthon à exagérer les désastres de l’invasion asiatique. Peut-être
Magasin n° 5 869-870
quelques violences, inséparables de toute conquête à main armée, marquèrent-elles l'arrivée des Hycsos sur les frontières orientales du Delta. Mais les images des rois détrônés ne furent pas détruites, et il vint même un temps où les vainqueurs, subissant à leur tour la loi des vaincus, adoptèrent leur écriture, leur art, et en partie, leur religion.
Le sphinx de San met un autre point non moins curieux en évidence. Il n'est pas uir' voyageur qui, visitant San et les bords du lac Menzaleh, n'y ait rencontré avec surprise des populations qui n'ont rien du type égyptien et qui portent, en quelque sorte écrite sur leur front, l'indélébile marque des races sémitiques. Or, chose plus remarquable encore, le sphinx du Musée offre précisément cette physionomie étrangère que les populations dont nous venons de parler ont conservée à travers les siècles. L’histoire se trompe donc quand elle nous montre Amosis vainqueur chassant les Hjcsos et purgeant le sol national de leur présence. La politique du libérateur de l'Egypte fut au contraire celle qu’à peu près vers le môme temps le pharaon de la bible inaugurait en donnant la terre de Gessen à la famille de Jacob. Pendant que les Israélites s’établissaient dans l'Orient du Delta, les Hycsos continuaient à cultiver un peu plus vers le Nord, sous la protection des gouverneurs égyptiens, la riche contrée dont leurs ancêtres avaient fait le centre de leur puissance. Mais là s'arrêtent les points communs de la destinée des deux peuples. Moïse parut, et délivra le peuple de Dieu de l’oppression des Egyptiens. Les Pasteurs, au contraire, s’enfoncèrent tous les jours de plus en plus dans leur obscurité, et il a fallu que le hasard nous mit entre les mains la tète du sphinx de Sàn pour que nous reconnussions dans les pécheurs du Menzaleh les descendants de ceux qui, pendant cinq siècles, ont autrefois régné sur l'Egypte.