II. Monuments Funéraires
Les monuments funéraires entrent pour une part toujours considérable dans les collections d’antiquités égyptiennes. Les auteurs de la tradition classique nous ont appris que les Egyptiens faisaient peu de cas des demeures qu’ils habitaient pendant la vie, et qu’au contraire ils entouraient de tous leurs soins les maisons éternelles où ils devaient reposer après leur mort. L’étude des monuments est d’accord avec le témoignage des écrivains grecs et latins. Les maisons des villes étaient petites, étroites, bâties en bois ou en briques crues; les tombeaux ont bravé les siècles. Le mobilier funéraire répondait au luxe des tombes. Meubles, statues, stèles, amulettes, on entassait autour du mort tant d’ojets divers que le fouilleur en est quelquefois étonné. Au contraire, ce que nous connaissons des villes égyptiennes, nous autorise à penser qu’il en était de ces villes comme de toutes les cités modernes de l’Orient, où la vie en plein air dispense la grande masse des habitants de cette recherche du luxe qui est un des besoins de notre civilisation.
On comprendrait mal la destination de la plupart des objets qui appartiennent à la série des monuments funéraires, si préalablement je ne donnais quelques détails sur l’ensemble des sépultures égyptiennes.
Mettre les morts à l’abri de toute atteinte de l’inondation a été le principe qui a toujours guidé les Egyptiens dans le choix de l’emplacement réservé aux nécropoles. Dans le Delta, les morts ont été ensevelis, soit dans l'épaisseur des murs des villes et des temples, quand ces murs étaient en briques crues, soit dans des turnuli élevés au milieu des plaines. La Moyenne et la Haute-Egypte ont profité des avantages que leur offraient les chaînes Libyque et Arabique qui des deux côtés confinent aux plaines cultivées, et les habitants ont pratiqué, dans le rocher qui forme ces deux montagnes, les grottes destinées à recevoir leurs morts. Rarement les morts ont été confiés cà la terre nue. Aux basses époques, les buttes qui marquent le site des villes détruites ont été quelquefois employées comme lieu de sépulture ; on se servait aussi pour le même usage des décombres qui s’élèvent en les cachant au-dessus des tombes plus anciennes.
Les tombes égyptiennes ne forment jamais un tout bien coordonné et on ne peut pas dire qu’elles aient été invariablement construites sur un type uniforme. Cependant, à quelque époque qu’il appartienne, un monument funéraire complet est divisé en trois parties : la chapelle extérieure, le puits, les caveaux souterrains, ce que montre la figure ci- jointe.
A. Les Chapelles extérieures se composaient d’une ou de plusieurs chambres accessibles en tout temps au moyen de portes qu'on ouvrait à volonté; c'est dans ces chapelles
que les parents, ou peut-être les prêtres d'une certaine classe, venaient, à diverses époques de l'année, accomplir des cérémonies funèbres en l’honneur des morts. Tantôt les chapelles s’annoncent comme une sorte de petit temple qui s’élève au milieu de la plaine où est située la nécropole ; tantôt on substitue à ce petit temple le même ensemble de chambres creusées sur une déclivité de la montagne , et , dans ce dernier cas, les chambres accessibles constituent un véritable spéos.
Sous V Ancien-Empire .{Ve à XIme dyn.j, le monument extérieur est un mastaba , construction quadrangulaire à faces symétriquement inclinées et le plus souvent unies. Cette construction est toujours faite en blocs énormes ; de loin, on la croirait massive et pleine, comme une pyramide tronquée. Une porte s’ouvre cependant sur l'un des côtés, presque toujours celui qui regarde l’Est. Cette porte est quelquefois une simple entrée couronnée par une sorte de tambour cylindrique (voy. Magasin n° 5, 911 , 926, etc.). Plus souvent la porte s’agrandit: elle a pour montants des bas-reliefs représentant l’image en pied du défunt (voy. Magasin n° 5 , 923, 925, 953, 954), et pour linteau une large dalle couverte d’une inscription en lignes horizontales ( Magasin n° 5 , 936, 942,). En de rares exceptions, quand la tombe est celle d'un personnage élevé, la façade prend des proportions plus monumentales, et elle est précédée de gros piliers carrés sans abaque et sans base, supportant de massives architraves monolithes. L’inscription en caractères horizontaux qui couvre le linteau des portes et qui sert comme d'enseigne au tombeau, mérite toujours d’être étudiée. Elle débute par une invariable formule de prière, suivie de la mention des dons funéraires à présenter au mort, à certains anniversaires, jusque dans l’éternité. La liste de ces anniversaires n'est pas à cette époque aussi complète qu’elle le sera plus tard. A côté de quelque fêles
non définies, comme la fête de Sal ’ ou du mois de Sut’, on en rencontre <j n i ont un caractère astronomique bien tranché : je citerai les 12 fêtes de chaque 1er jour du mois, les 12 fêtes de chaque 16mc jour du mois, les fêtes du commencement des saisons, probablement les tetraménnies, et surtout les deux fêtes à célébrer au premier jour de l'année sacrée et au premier jour de l’année civile, précieuse mention qui nous prouve qu’alors l’Egypte avait déjà constaté la vraie longueur de l’année de 365 jours et un quart (voy. Magasin n° 5 , 942). — Les représentations qu'on trouve dans l’intérieur des mastaba n'ont pas moins d’intérêt. Là , la personnalité du défunt est presque seule en jeu. On le voit entouré de sa famille, assistant à des scènes diverses : il chasse dans les roseaux; il préside aux travaux des champs; des serviteurs lui apportent des produits de ses fermes, d’autres immolent à ses pieds les bœufs de sacrifices. Le mobilier des chambres où ces représentations de la vie privée sont figurées est toujours aussi simple que possible ; on n’v trouve jamais que des tables d’ofïrandes (voy. Grand Vestibule, 92; Magasin n° 5 , 961, 962, 963) et des stèles (voy. Grand Vestibule, Salle de l'Ouest, Magasin n° 5, passim.) Les premières sont votives. Les offrandes en pains sacrés, en vins, en fruits, en victuailles, qui devaient être apportées en nature aux anniversaires dont nous avons déjà parlé, y apparaissent sculptées sur la pierre, Quant aux stèles, véritables épitaphes servant comme de résumé au tombeau tout entier , elles occupent la place d’honneur au fond de la chambre principale. Sous l’Ancien-Empire, les stèles ont un caractère auquel il est impossible de se méprendre (voy. surtout Magasin n° 5, 930). Elles sont quadrangulaires et le plus souvent colossales. Le style des ornements qui les décorent est celui de la façade des édifices du temps, comme si la stèle était elle-même un naos dont le défunt serait la divinité. Les hiéroglyphes y sont grands, clairs, espacés.
On y trouve peu de déterminatifs, même pour les noms propres. Sur les plus anciennes, on devine une langue et une écriture qui se forment. Les plus récentes (celles de la VI'ne dynastie, par exemple) ne sont pas exemptes ellesmêmes d’un certain cachet d’archaïsme. Autant, sous les dynasties qui suivent PAncien-Empire, les personnages à la mémoire desquels les stèles sont consacrées prennent soin de nous faire connaître leur généalogie ascendante, autant ici ils négligent, de parti pris, ce renseignement. Anubis, en sa qualité de gardien spécial des chapelles funéraires et des sarcophages, est le dieu qui est le plus souvent invoqué. Le nom d’Osiris est très-rare, surtout avant la VImc dynastie, ce qui entraîne la suppression des mots le justifié qui plus tard seront l'inévitable accompagnement du nom du défunt. Dans l'arrangement général des textes, l’énumération des titres prend une place toujours importante. Ces titres sont plutôt religieux que civils. On ne peut parler des chapelles accessibles de l’Ancien-Empire sans rappeler que les Pyramides possédaient elles-mêmes des monuments de ce genre construits en avant de leurs faces orientales; des prêtres ( neter-hen ) étaient attachés à ces chapelles et venaient, aux époques prévues par les lois religieuses, faire des offrandes funèbres aux rois dont la pyramide gardait la dépouille mortelle (voy. Magasin n° 5, 92o, 929, 938, 939 ; Grand Vestibule, 37, 38, 42). — Dans cette énumération du mobilier funéraire que l’on trouve dans les chambres ouvertes des chapelles de l’Ancien-Empire, j’ai omis à dessein les statues représentant le défunt, statues cependant presque aussi communes que les stèles et les tables à libations. C’est que les statues des mastaba ne se trouvent pas, comme sous les dynasties postérieures, dans les salles ouvertes des chapelles. Aux environs et à une petite distance de la chambre principale, les architectes ont ménagé dans la masse du monument une sorte de réduit que nous avons nommé
serdab (un corridor) et qui était muré de toutes parts pendant la construction : c’est dans ce corridor qu'étaient enfermées les statues du défunt (voy. Grand Vestibule, Salle de l’Ouest, Salle de l’Est , Magasin n° 5, passim). L’usage le plus général était de cacher ces monuments pour l’éternité, en prenant le serdab dans la masse du tombeau et en l’isolant de toute communication avec l’air extérieur. Quelquefois cependant une petite ouverture rectangulaire que l’on découvre dans l’une des parois de la chambre principale avertit qu'un étroit conduit mène de cette ouverture aux statues cachées, et qu'on pouvait, en certains cas, soit y prononcer des paroles que les statues étaient censées entendre, soit plus probablement y faire passer la fumée d'un encens (‘); il n'est pas impossible que les trous rectangulaires de la chambre du roi dans la pyramide de Chéops aient eu cette destination. — Je ne terminerai pas cette notice des chapelles de l’Ancien-Empire, sans faire remarquer que les monuments funéraires de ce temps sont aussi sobres de représentations de divinités que les monuments du Nouvel-Empire en sont prodigues; l’absence complète de figures de dieux au milieu des innombrables scènes que nous ont restituées les mastaba de l’Ancien- Empire, est en effet une anomalie qui constitue un caractère d’époque très-tranché. Du reste, excepté sous la XIIme dynastie, le luxe des monuments extérieurs n’a jamais été plus loin que sous l’Ancien-Empire : un certain air de solidité , de grandeur et de simplicité que l’architecture égyptienne ne retrouvera plus est répandu sur toutes les constructions de cette brillante période.
Je n’ai que des données assez vagues sur la disposition (*)
(*) Des personnages, probablement des parents du défunt, sont représentés à chaque ouverture du serdab du tombeau de Ti, à Saqqarah, brûlant de l’encens dans une sorte de cassolette sous la forme que rappelle le thymiatérion des monuments grecs.
de la partie accessible des tombes pendant le Moyen-Empire, c'est-à-dire après la X"10 dynastie et avant la XVIIIme. Bien ne laisse supposer qu'à cette époque l'usage des mastaba lût encore en vigueur; mais rien non plus ne donne à croire que la XIIme dynastie et les dynasties environnantes iraient pas suivi le mode de construction si généralement adopté sous PAncien-Empire. Les seules chambres accessibles de ce temps qui soient venues jusqu'à nous sont des spéos, et je n’ai qu'à nommer les hypogées de Beni-Hassan pour montrer que les tombes élevées au\ fonctionnaires des Ousertasen dépassaient encore en magnificence les tombes qui remontent jusqu'à Page des Pyramides. Alors tout est grand, soigné, éclatant, et la belle époque des chapelles extérieures est évidemment celle qui fut contemporaine de ces magnifiques monuments. — L’ornementation des chapelles funéraires du Moyen-Empire est du reste à peu près celle dont j'ai essayé de donner une idée en décrivant les mastaba. Le défunt, sa famille, la pêche, la chasse, l’agriculture, quelques épisodes de sa vie, en font tous les frais. La fête de l’apparition de Sothis, la fête des épagoménes s’ajoutent à celles que j’ai déjà mentionnées et dont l’usage était maintenu. Pas de représentations divines, peu de noms divins employés dans les formules de prières, au moins quant aux légendes qui couvrent les murs. A première vue, les chapelles du Moyen-Empire sont ainsi une continuation régulière de celle des dynasties précédentes. Il est cependant quelques différences dont l’archéologue doit tenir compte. Les dates, les cartouches employés pour désigner la personne royale se montrent; au contraire, les titres donnés aux prêtres attachés aux monuments funéraires des rois de l’Ancien-Empire ont disparu. La clarté des textes est augmentée par l’emploi plus régulier des déterminatifs et l’arrangement plus fréquent des éléments
phonétiques autour des caractères-symboles. En même temps, après la formule le justifié auprès d’Osiris qui désormais est fixe, apparaît la mention de la mère du défunt, plus fréquente que celle du père. Les parents du Roi (Suten rekh) deviennent aussi de plus en plus rares, à mesure que s’élèvent les nobles chefs (erpaha). En général, les titres sont plutôt civils que religieux. Autrefois, l’usage du serdab multipliait les statues du mort; sous la XIIme dynastie, au contraire, ces images deviennent extrêmement rares. 11 est une autre particularité propre à la plupart des tombes de cette époquequ’il importe de signaler. Jusqu'ici, la partie accessible des monuments funéraires que j'ai décrits, est distincte du caveau proprement dit où les momies reposent. Très-souvent, au contraire, sous les rois du Moyen-Empire, la chambre ouverte où, à certains jours, se réunissaient les parents était aussi celle où le cercueil était conservé. Les exemples de cet arrangement sont fréquents à Drah-ahouT-neggah (XIme dynastie) et à Abydos (XIIIIue dynastie), soit que la chapelle funéraire ait été taillée en spéos, soit que le monument prenne la forme d'une pyramide et s’élève au milieu de la plaine, soit enfin que ces mêmes pyramides se retrouvent surmontant comme une sorte de couronnement une massive construction carrée qui donne à l’édifice tout entier l’apparence de ces profils d’hypogée qu’on voit représentés sur certains bas-reliefs funéraires (voy. Magasin n° 5, 946). — Les monuments les plus intéressants que le Moyen-Empire, et en particulier les tombes de Drah-abouT-neggah et d'Abvdos nous aient rendus, sont les stèles. Quand, après le vide monumental qui sépare la \Tme dynastie de la XIme, surgissent tout-à-coup les Entef dans la nécropole de Thèbes, on s’aperçoit que, durant cette période, il s’est opéré un travail qui a donné aux stèles un tout autre caractère que celui qu'elles avaient auparavant. Les stèles de la XImc
dynastie sont rudes (voy. Vestibule de la Salle des bijoux, 801, 80d); elles ont conservé la forme quadrangulaire dépouillée cependant des ornements à rainures prismatiques qui caractérisent l’Ancien-Empire ; mais elles semblent avoir un point de départ inconnu et ne présentent avec les stèles de la \T“e dynastie aucune de ces ressemblances qui accusent un lien de parenté. Sous la Xllme dynastie, la tranformation est déjà sensible (voy. Grand Vestibule, Salle de l’Ouest, Vestibule de la Salle des bijoux, Magasin n° 5, passion). Les stèles arrondies par le haut paraissent. Des dates royales se montrent. La formule des proscynèmes n’est plus comme autrefois une brève invocation à Anubis suivie tout aussitôt des titres du défunt. On sent que cette formule se fixe. Les titres des dieux y prennent plus de place ; Osiris y est en pleine possession du séjour des morts. Autrefois la stèle n’était qu'un texte gravé sur une façade d’édifice ; elle tend maintenant à devenir un tableau où le défunt est représenté entouré des siens et assistant aux offrandes par lesquelles ses mânes sont honorées. Malgré quelques points de contact communs, malgré les exemples où les stèles de la XII"le dynastie nous montrent l’Egypte renouant avec la VIme les traditions interrompues , on découvre donc entre les deux périodes des différences marquées. Sous la XIIIme dynastie, la séparation est complète. A ce moment, les stèles deviennent confuses, chargées, hérissées de noms propres. La famille envahit de plus en plus le champ du monument , et, en général, ses divers membres sont représentés , à droite et à gauche de la stèle, à genoux et alignés sur deux lignes verticales. Du reste, ici, comme sur tous les monuments funéraires de l'Ancien et du Moyen-Empire , se remarque l'absence intentionnelle de toute représentation de divinités : il est évident que l’usage de ces représentations ne s’est pas encore introduit , ou plutôt n’a pas encore été appliqué aux tombeaux.
Le Nouvel-Empire commence à la XVIIIme dynastie et finit à la conquête de l’Egypte par Alexandre. Quand les Pasteurs sont expulsés, quand, avec Amosis, l'Egypte reprend possession d’elle-même, les bords du Nil semblent recevoir une vie nouvelle et l’histoire constate que ce moment fut le signal d’un développement considérable delà civilisation. Il est naturel de penser que les tombes eurent leur part de ce progrès, et que tout au moins la partie visible et accessible de ces tombes fut mise en rapport avec le luxe des palais et des temples. L’exploration des lieux n’a donné qu’imparfaitement raison à cette conjecture. Les sépultures du Nouvel-Empire, qui bordent les rues des nécropoles comme autant de petits temples, prennent à la vérité la forme extérieure d’élégants naos; des colonnes ornent les façades et j’en ai même trouvé qui étaient précédées d’une courte avenue de sphinx. Mais le grand art qui distingue la XIIme dynastie est décidément éteint, et si soignées qu’elles soient, les tombes du Nouvel-Empire ne suffisent plus à nous prouver que l’ère nouvelle dans laquelle entrait l’Egypte lui ait jamais rendu son ancienne vigueur. Quant aux chambres, elles sont vastes, nombreuses, quelquefois tracées sur un plan qui rappelle celui des temples (hypogées de Tell-Amarna). L’ornementation en est plutôt riche que soignée. Les couleurs brillent au plafond et sur tous les murs (hypogées CCAbd-el-Qournah). Au lieu des massifs piliers de l’Ancien-Empire , on trouve des colonnes cannelées à chapiteaux épanouis (tombes de Saqqarah). Des statues du défunt sont déposées dans des niches, ou occupent les entrecolonnements ( Magasin n° 5 , 900, 901). Sur des socles de granit ou d’albâtre sont placées des tables d'offrandes votives ("). Des morceaux choisis de la littérature,
0 Ceci est l'exception. Les tables d'offrandes sont aussi rares sous le Nouvel-Empire qu'elles sont communes sous l’Ancien.
le plus souvent îles hymnes poétiques au Soleil (voy . Grand Vestibule, 72) sont gravés sur des stèles adossées aux murs. Sans aucun doute, la personnalité du défunt est ici moins qu’autrefois mise en avant. Mais si les travaux des champs et l’intérieur de la famille ne sont plus aussi souvent représentés, on trouve à étudier en de plus fréquentes occasions les peintures qui nous montrent diverses scènes dans lesquelles le défunt joua un rôle, processions religieuses, hommages rendus aux rois, missions à l’étranger, épisodes de batailles, etc. La vie civile, avec une nuance plus historique, prend ainsi sa part de l’ornementation des chapelles accessibles du Nouvel-Empirc. Je me hâte d’ajouter que cette part fut toujours relativement petite, et qu'en général les représentations sous les dynasties qui suivirent les Pasteurs, furent plutôt religieuses. Autant en effet les anciens tombeaux se défendent contre l’envahissement du Rituel , autant ici le Rituel trouve un accès facile, et des parois entières, surtout à partir de la XXVIme dynastie, sont couvertes des principaux de ses chapitres. On voit que désormais ce livre célèbre a pris possession des tombeaux, et avec lui arrivent les représentations jusqu’alors si rares de toutes les divinités du panthéon égyptien. Les statues de dieux proprement dites font cependant encore défaut et c’est tout au plus si , au fond de la chambre principale, apparaissent des figures de ronde-bosse représentant, soit le défunt assis entre deux divinités, soit la déesse Amenti qui, sous la forme d'une vache dont la partie postérieure reste engagée dans la montagne, vient au-devant du mort. Ces rapides détails suffisent, je crois, pour donner une idée de l’ensemble des parties accessibles des tombes du Nouvel-Empire. Autrefois la religion n'était pas autant qu’elle le devint plus tard la vie même de la société égyptienne, et, dans les tombes de l’Ancien-Empire et du Moyen-Empire , l’élément civil l’emporte sur l’élément
religieux : c'est le contraire qui se voit, dès que l'Egypte, après l’expulsion des Pasteurs, marche de nouveau dans les voies de la civilisation. — Il me reste un dernier mol à dire des stèles. Les stèles que le Nouvel-Empire nous a laissées sont aussi nombreuses que différentes de style, et chercher à montrer par quelles minutieuses observations la science est parvenue à distinguer les règles qui servent à les classer entr’elles, serait sortir de notre cadre. La loi la plus générale qui, sous le Nouvel-Empire, préside à l’arrangement des textes sur le champ des stèles est celleci : le premier registre est tout entier religieux. Certains dieux, particulièrement Osiris , en occupent la partie principale. Devant eux, le défunt debout, suivi de sa femme et de quelques personnes choisies de sa famille, est dans une des postures de l’adoration. A ses pieds, est une table chargée des offrandes habituelles qu’il présente au roi de l’enfer égjpticn. Le second registre nous fait retourner aux représentations du Moyen-Empire. C’est le défunt qui maintenant est assis devant la table d’offrandes cl qui reçoit l'hommage de ses parents debout ou agenouillés devant lui. Un dernier registre contient la formule de prières.
Après le Nouvel-Empire viennent les Ptolémées et les Empereurs. Ici, la mode des chapelles extérieures s'oublie peu à peu. Les tables d’offrandes disparaissent, la composition des stèles s’altère. Tout le luxe des sépultures se réfugie à ce moment dans les chambres souterraines où se rencontrent ces sarcophages de granit et de basalte dont les Musées possèdent de si magnifiques échantillons.
Telles sont, dans leurs dispositions les plus générales, les chapelles funéraires. Celles-ci constituaient, dans l’ensemble d’une tombe égyptienne, la partie en quelque sorte monumentale de cette tombe. Les parents s’y réunissaient pour honorer le mort. Des cérémonies funèbres y
étaient accomplies. Suivant le rang et la richesse du défunt, un luxe plus ou moins grand présidait à l'arrangement des chambres dont ces chapelles étaient composées. Ces pieux usages ont fourni aux Musées d’Europe, et particulièrement à notre Musée de Boulaq, des monuments dont le visiteur connaît maintenant la provenance : ce sont les stèles funéraires, les tables d’offrandes, les statues de particuliers, et, en général, tous les bas-reliefs , les linteaux de porte, les inscriptions qu’on retrouve dans les décombres sous lesquelles la plupart des chapelles funéraires gisent aujourd’hui ensevelies.
B. Au milieu de l’une des chambres que je viens de décrire, ou bien encore en un coin* caché du monument extérieur, se trouve la bouche d’un puits vertical, toujours carré ou rectangulaire (voy. la vignette, p. 25). C’est la seconde des trois parties qui composent une sépulture égyptienne. Jusqu’à ce qu’il atteigne le roc qui s’étend en dessous de la couche de sable dont le désert de la nécropole est formé, le puits est bâti en belles pierres (Memphis), ou bien en briques crues (Abydos, Thèbes, etc.). J’en connais qui ont jusqu’à trente mètres de profondeur; le plus souvent, après dix ou douze mètres, on en atteint le fond. Quand le puits est vierge, il est rempli jusqu’à la bouche d’éclats de pierres mêlés de sable et de terre, le tout formant, avec l’eau qu’on y a jetée, une sorte de ciment compact qu’on ne parvient aujourd’hui à percer qu’avec les plus grands efforts. Au fond du puits, sur une des quatre parois, le rocher s’interrompt tout-à-coup, et l’on rencontre un mur, C’est le mur qui ferme l’entrée des chambres mortuaires proprement dites.
Ct. Dans les chambres mortuaires reposaient les momies. Après ce qui précède, je n’ai pas besoin de faire remarquer que ces chambres sont creusées dans la masse du rocher, et que les puits une fois pleins de décombres, elles
étaient à l’abri de toute violation facile. Les légendes tracées sur les murs de la partie souterraine des tombes forment une exception dont j’ai à peine trouvé deux ou trois exemples.
La simplicité, la grandeur sont les traits distinctifs des caveaux funéraires de l’Ancien-Empire. Au centre d’une chambre vaste, régulière, s’élève le sarcophage. Il est rectangulaire et sans chevet arrondi. Le couvercle est plat comme une dalle, ou voûté par dessus avec quatre oreillettes carrées aux angles. Ce sarcophage est taillé dans une sorte de basalte noir, dans le granit rose, ou dans le calcaire. Il est en général dépourvu d’ornements. S'il en possède, le mfltif est emprunté au style d’architecture de l’époque (. Magasin n° 5, 970). Les inscriptions ne sont que le nom et les titres du défunt; par exception, on gravait sur le couvercle la formule des cérémonies à accomplir à certains anniversaires. Autour du sarcophage, on trouve des ossements de bœufs et de grands vases en terre rouge contenant des cendres. Un cercueil de bois, à face humaine, composé de plusieurs pièces assemblées à l’aide de chevilles aussi en bois, est placé dans l’intérieur du sarcophage. Ces cercueils iront pas de peintures. Sur le devant de la poitrine, on lit cependant quelquefois la formule : ô toi, N..., enfant du Ciel, né de la déesse Nout , etc. A l’ouverture, le corps est un squelette et c’est lout au plus s’il a été recouvert d’une sorte de drap en forme de linceul. Quant ils ne tombent pas en poussière au contact de l’air, les os laissent échapper une faible odeur de bitume. Aucun objet n’accompagne d’ailleurs la momie.
On ne trouve de monuments funéraires de la XIme dynastie que dans la partie de Thèbes appelée Drah-abou’lneggah. L’étude des caveaux de ce temps ne dément pas les conclusions que l’examen des stèles de la même épo-
que nous a déjà révélées. Pas de régularité, pas de grandeur, rien qui rappelle l’Ancien-Empire. Quelques traits d’une commune parenté se laissent cependant apercevoir, et je ne sais quelle gaucherie dans l’art de ce temps avertit que certaines traditions rompues se renouent, comme si l’Egypte se réveillait d'une invasion. Dans ces caveaux d’une si détestable exécution, sont pourtant déposés des objets dignes de l’attention des fouilleurs. Ça et là, contre les murs, contre les cercueils qui s’empilent jusqu'aux voûtes, sont rangés des chaises, des tables, des tabourets, de grands coffres, des vases pleins de cendres, des paniers qui ont conservé jusqu'à nous le blé, les raisins , les grenades, les doum, que la piété des parents y avait enfermés (voy. Salle (le l’Est , Armoire N.). Sous la XIme dynastie, le mode des cercueils de bois a prévalu. Les plus communs sont rectangulaires et à couvercle plat. Les peintures qui les couvrent sont vives et discordantes. Les grandes rainures prismatiques à fleurs de lotus épanouies en sont toujours l’ornement principal; on y mêle des dessins de sandales, de vases, d’armes, d'objets d’offrandes ; des imitations de bois assez habilement exécutées s’y font remarquer. Le plus souvent, les sarcophages rectangulaires de la XIme dynastie sont d’une rudesse dont on s’étonne. A Saqqarah, les fouilles du Vice-Roi nous ont donné des boîtes de momies appartenant à la basse époque romaine, mais tellement semblables à celles de Drah-abou’l-neggah qu’à première vue il semble difficile que les unes ne soient pas du même temps que les autres. Des deux côtés, même inexpérience, même agencement maladroit des ornements; des deux côtés aussi, on trouve des légendes hiéroglyphiques tracées par des mains si ignorantes que ces légendes ne se lisent même pas. Si j'insiste sur cette ressemblance, c’est qu’à bon droit elle a frappémon attention. La vieillesse de l’art égyptien semble ainsi toucher à cette
période de résurrection qui, sous la XI,ne dynastie, fut pour l’Egypte comme une seconde enfance. A la XIme dynastie, appartiennent encore des cercueils à visage humain qui occupent, comme les sarcophages, une place à part dans l’archéologie égyptienne (vov. Magasin n° 5, 973). Nous avons vu que sous P Ancien-Empire les momies sont enfermées dans des cercueils de bois mince formés de planches assemblées avec des chevilles de bois; ici, nous avons affaire à de véritables troncs d’arbres évidés pour recevoir le dépôt funèbre qu’ils sont chargés de conserver. Le style primitif de la XIme dynastie s’y retrouve : les couleurs sont éclatantes, les contours des visages sont rudes; ces visages sont peints en jaune , en blanc et quelquefois en noir. Le mode de décoration usité pour les cercueils de ce temps est caractéristique. Sur la poitrine, au-dessous d’un large collier qui descend des épaules, sont figurés l’urœus et le vautour, symboles de la souveraineté sur la Haute et la Basse-Egypte. Sous les pieds, Isis et Nephthys sont représentées à genoux, dans l’attitude du deuil. De longues ailes, vivement accusées, semblent se rabattre sur le cercueil qu’elles couvrent tout entier (’), et rappellent le souvenir d'Isis ressuscitant son frère Osiris auquel le défunt est assimilé. Quant aux momies de la Xlme dynastie, elles ne sont remarquables que par la quantité d’objets de toute sorte, paniers, outils de bronze, miroirs, arcs, flèches , poignards , sabres , vases à poudre d’antimoine , qu’on trouve avec elles, en ouvrant le cercueil dans lequel elles sont enfermées. L'état des corps atteste des procédés d'embaumement toujours imparfaits. Les momies sont jaunes , desséchées , cassantes ; une fois sur trois , elles sont réduites à l’état de squelette. L’emmaillotage des membres par des bandelettes étroites n'est appliqué
'*) D’uù les Arabes les appellent richi, c’est-à-dire à plumes.
qu’aux plus riches d’entr’elles. Le plus souvent, le défunt est enveloppé comme au hasard dans plusieurs draps pliés, sur lesquels un dernier drap est étendu tout au long. Du reste, jamais une amulette, jamais une figurine de dieu ; le seul emblème vraiment funéraire est le scarabée qu’on recueille presque à coup sûr au petit doig de la main gauche des momies de cette époque.
Sous la Xll",e et la XIIIme dynastie, les caveaux funéraires sont, comme sous la XI'“% étroits, bas, et irrégulièrement percés. Des têtes de bœufs, des poteries rouges s'y rencontrent. Quelques figures de bois représentant soit Osiris, soit Isis et Nephthys, accompagnent le sarcophage. En plusieurs occasions, j’ai ramassé sur le sol des statuettes funéraires de pierre sur la poitrine desquelles est gravée une légende qui débute par la formule d’invocation « Suten ta hotep » inusitée sur les monuments de ce genre (voy. Salle du Centre, 390). Les cercueils richi ont disparu; mais la mode des beaux sarcophages ornés des rainures prismatiques s’est maintenue. Les momies sont noires; la peau quoique llexible encore est desséchée. L'emmaillotage proprement dit ne se rencontre qu’en de rares occasions. Des draps à peine noués enveloppent les membres, et le corps semble ainsi flotter dans ses langes. Des scarabées, des amulettes diverses, quelques figurines de divinités (surtout de Pascht) commencent à se montrer dans la partie de la nécropole d’Abydos consacrée aux sépultures de la XIIIme dynastie. Les caveaux funéraires de la Xllme et de la XIIIme dynastie que j’ai rencontrés intacts sont d’ailleurs d'une rareté si grande qu'il serait peut-être téméraire de pousser au-delà de ces renseignements généraux la description du mode de sépulture usité sous les rois qui ont suivi les Entef.
Je ne saurais dire quel fut le mode d’arrangement des chambres mortuaires après la XIVine dynastie, c’est-à-dire
sous les Pasteurs. Mais la nécropole de Tlièbes nous a mis entre les mains assez de sépultures de la XYIImc pour que nous sachions qu’à cette époque l’Egypte avait adopté les usages funéraires en vogue sous la XIme (voy. Salle des bijoux , cercueil ü’Aah-hotep). A ce moment, Drah-abouTneggali devient en effet de nouveau le cimetière de Tlièbes. Les cercueils richi et les mauvaises momies reparaissent. Les mêmes vases, les mêmes meubles se retrouvent dans les tombeaux. Quelques cercueils de princes et de personnages élevés, sans négliger l'ornement traditionnel des ailes, sont dorés des pieds à la tête, autre manière de rappeler, par le chatoiement de l’or dans les parties saillantes, l'un des titres d’Isis protégeant Osiris: elle a fait de la lumière avec ses plumes. En outre, les morts s'appellent encore comme autrefois Entef, Améni, Ahmès, Aahhotep , si bien qu’aujourd’hui l’œil le plus exercé a peine à distinguer entr’eux des monuments que plusieurs dynasties et une longue invasion séparent.
Nous arrivons à la XVIIIrae dynastie. Quelque brillante que soient les destinées de l’Egypte, la partie souterraine des tombes ne retrouve jamais cette grandeur qui est le trait distinctif des caveaux funéraires de l’Ancien-Empire. Ici tout est mesquin, étroit, sans profondeur. Un seul puits aboutit à un nombre infini de chambres qui se croisent et se superposent, après avoir donné asile à plusieurs générations de momies. Les exemples d'usurpation de sépultures, autrefois si rares, deviennent de plus en plus fréquents. Quand une bonne fortune a conduit la pioche des travailleurs à l’entrée d’un caveau mortuaire que des fouilles antérieures n’ont pas bouleversé, on s’aperçoit bien vite en y pénétrant qu’on a affaire à d’autres temps. Tout devient exclusivement religieux. Les premiers règnes de la XVIIIme dynastie se souviennent bien encore de ces anciens usages qui faisaient déposer avec les momies des
meubles, des armes, des provisions: mais, après eux, l’arrangement des objets divers dans les tombes est gouverné par un ordre d'idées tout différent. Les plus communs de ces objets sont les statuettes funéraires. Tantôt on les enfermait dans des boites scellées qu'on plaçait à côté du cercueil (voy .Salle du Centre, 381); tantôt elles étaient répandues sur le sol de la chambre. Jusqu'à la XXVIme dynastie, les matières le plus souvent employées pour la fabrication de ces petits monuments sont l’albâtre, le calcaire, le granit, la serpentine, le bois; les statuettes de porcelaine émaillée sont rares : avec les Saïtes (XXVI",,i dynastie) celles-ci apparaissent au contraire de plus en plus nombreuses. Les vases funéraires, improprement appelés canopcs, se montrent aussi avec le Nouvel-Empire. Aucune règle bien fixe ne préside au dépôt de ces vases parmi les objets dont la partie cachée des tombeaux est ornée. On les trouve dans un ordre indifférent , soit aux angles des sarcophages, soit dans des niches établies sur la paroi de la chambre, soit dans des caisses divisées en compartiments (voy. Salle du Centre, 398). Le mobilier funéraire des caveaux du Nouvel-Empire est complété, selon les temps et les lieux, par divers autres monuments dont le Musée conserve des échantillons. Les vases d’albâtre remplis de baume, les sceaux de bronze destinés à contenir l’eau de purification (voy. Salle de l’Est, Armoire 0), les jolies stèles de bois peint (voy. Salle du Centre, Armoire R), les statuettes de bois à visages dorés représentant Osiris et ses deux sœurs, Isis et Nepbthys, dans l’attitude des pleureuses, proviennent des caveaux situés à l’extrémité des puits funéraires.
Les monuments les plus intéressants que ces demeures souterraines offrent à l'élude des archéologues sont les momies et leurs enveloppes. Sous le Nouvel-Empire, c’est là que s'est portée toute l’attention des ordonnateurs des
tombes. Jamais, en effet, on n’a entouré de plus de soin tout ce qui touche immédiatement à la personne du mort. Mais ici la voie qui s’ouvre devant nous s’élargit. Non-seulement les momies et leurs enveloppes varient d’une dynastie à une autre ; mais, pour une même époque, elles se modifient selon les lieux. Thèbes et Memphis, par exemple, sont, sous ce rapport, dans un perpétuel antagonisme. J’indiquerai, aussi clairement que le sujet le comporte, les lois principales qui régissent ces monuments.
L’étude comparée des momies découvertes dans les souterrains de Thèbes et de Memphis permet d’établir entre elles trois divisions chronologiques qui sont les suivantes: 1° Les plus anciennes appartiennent à la période qui s’étend de la XVIIIme à la XXIme dynastie. Pendant cette période, Memphis a presque exclusivement employé des sarcophages de granit. Ceux de la XYllIme dynastie sont de forme massive et taillés en caisse de momie; les mains, engagées dans les langes, ne sont même pas indiquées par un renflement de la pierre. En général, ces monolithes sont sobres d’ornements. Une légende verticale court de la poitrine aux pieds, et six autres lignes qui se prolongent jusque sur la cuve coupent la première à angle droit. Sous la XIXme et la XXmc dynasties, les sarcophages de Memphis quoiqu’encore en pierre dure, prennent des proportions moins grandioses. Le défunt est maintenant couché sur sa tombe. Son menton est orné d’une barbe épaisse et carrée. Cette fois ses mains sont libres et tiennent divers emblèmes (lai, croix ansée et nœud de ceinture). Un tablier couvre le devant du corps et laisse paraître les pieds qui sont nus. Sur la cuve se montrent, dans des tableaux symétriquement disposés, les images des quatre génies des morts et de quelques divinités funèbres. — Pendant cette même période, Thèbes suit d’autres chemins, et les monolithes de Memphis y sont représentés
par des cercueils de bois. Aux massifs sarcophages de Saqqarali correspondent en effet, à l’Assassif et à Abd-el- Qournah, des cercueils de bois peints intérieurement et extérieurement en noir. (voy. Magasin n° b, 974). Le masque de ces caisses est rouge vif ou bien doré; les yeux, dont l’enveloppe est en pâte bleue plutôt qu’en bronze, sont rapportés; sur la poitrine est un grand vautour, les ailes étendues; les légendes disposées comme à Memphis en lignes qui se coupent, sont tracées en jaune. A ces cercueils peints en noir(XVIIlme dyn.) succèdent ces belles caisses couvertes d'un vernis jaunâtre (XIXme dyn.) sur lesquelles sont peintes des représentations en toutes couleurs. (voy. Magasin nn 5, 975). La profusion des ornements sur les caisses de ce genre est extrême. Aucun texte un peu long n’v est cependant encore écrit, et si les allusions au Rituel sont fréquentes, on y trouve plus de vignettes que de légendes. Bien souvent l’aspect extérieur du monument est celui d’une momie en gaine ; mais quelquefois Thèbes s’entend en ce point avec Memphis et le mort est représenté couché sur sa tombe. Les mains sont alors croisées sur la poitrine et sortent des langes; des boucles ornent les oreilles des femmes; le même tablier, arrangé en plis serrés, couvre les jambes. L’intérieur du cercueil n’est pas moins riche d'ornements; de grandes figures de divinités et de génies peintes en couleurs vives sur fond mat en forment le sujet principal. C’est du reste avec ces derniers monuments que s'introduit l'usage d’enfermer les momies dans de doubles, de triples et même de quadruples cercueils qui s’emboîtent les uns dans les autres et font au mort un rempart qu’il n’est pas toujours facile d’abattre. Quant aux momies qui appartiennent à la période comprise entre la XVIIIme dynastie et la XXIme, il existe entre les procédés d’embaumement usités dans les deux capitales des différences dignes d’être remarquées.
A Memphis, les momies sont noires et si desséchées qu’elles se rompent sous le moindre effort ; mais la cavité de la poitrine est remplie de ces mille amulettes qui sont la richesse de nos vitrines. Alors les amandes en cornaline, les grenouilles en feld-spath vert ou en porphyre, les colonnetles vertes, quelques grands tat de porcelaine se montrent. On commence aussi à rencontrer les gros scarabées de pierre dure sur le plat desquels se lit la formule extraite du chapitre XXX du Rituel. A Thèbes, au contraire, ces objets sont pour ainsi dire inconnus; mais Part de l’embaumement y a atteint la dernière perfection. Les momies sont étroitement et minutieusement enveloppées dans leurs bandelettes; les corps sont jaunes et un peu luisants ; les ongles des pieds et des mains sont teints en henné; les membres ont conservé une llexibilité remarquable, et se ploient sans se briser; sur les meilleures d’entr’elles, le doigt s’enfonce encore dans la chair. Selon l’habitude de tous les temps, la main gauche est ornée de quelques bagues et scarabées. En de trop rares occasions, on recueille sur les momies des Rituels sur papyrus déposés dans l’intérieur delà caisse, ou bien déroulés en partie et étendus de la tête aux pieds du cadavre par dessus les bandelettes. — 2° Le second âge des momies du Nouvel- Empire commence à la XXIIme dynastie et se termine vers la fin de la XXVIme. Ici la scission entre Thèbes et Memphis devient complète. Thèbes n’offre alors aux visiteurs que des cercueils soignés, éclatants de peintures. Ce sont d’abord les cercueils à fond noir ou à fond de couleur de bois , au masque rouge , à la coiffure surchargée d’ornements bariolés (voy. Magasin n° 5, 976), aux momies ornées d’une sorte de bretelles marquées aux cartouches du roi. A ces monuments succèdent les caisses à fond blanc (voy. Magasin na 5, 977). Autour de celle-ci court une légende en hiéroglyphes de toutes couleurs. Le devant du
couvercle est divisé horizontalement en tableaux oit alternent les représentations et les textes tracés en hiéroglyphes verdâtres. La momie elle-même est hermétiquement enfermée dans un cartonnage cousu par derrière, et peint de couleurs tranchantes. Enfin, sur la fin de la XXVmc dynastie, arrivent les momies placées, comme sous la XIXmc, dans de triples et quadruples enveloppes. La première de ces enveloppes est encore un cartonnage ; la dernière, c’est-à-dire l’enveloppe générale, est un grand sarcophage à oreillettes carrées, dont le fond est blanc ou couleur de bois, et où de grandes figures ont pour texte explicatif des hiéroglyphes peints en vert sombre (voy. Salle de l’Est ; Salle de l’Ouest , passim). Quant aux caisses intermédiaires, les visages sont rouges, roses ou bien dorés; le bois y conserve le plus souvent sa couleur naturelle et n’est rehaussé que par des légendes sobrement tracées au pinceau. DelaXXIIuie dynastie jusqu’aux Saïtes, Thèbes conserve ainsi le privilège des riches sépultures. — A Memphis, au contraire, une obscurité profonde enveloppe cette période. Comme les caveaux contemporains de la tombe cl’ Apis, les sépultures sont pauvres, négligées. 11 est clair qu’aucune de ces grandes familles qui s’illustrent par des monuments funéraires somptueux n’habite en ce moment la plus ancienne capitale d’Egypte. — 3° C’est l'inverse qui a lieu pendant le troisième âge des momies du Nouvel-Empire, c’est-à-dire des Saïtes à Alexandre. En effet, la XXVIme dynastie paraît à peine qu’à Memphis un changement s’opère. De beaux et grands sarcophages de granit, tantôt rectangulaires et à chevet arrondi, tantôt taillés en forme de gaine de momie comme le monument d’Aschmounazar, sont descendus dans les caveaux funéraires. Des cercueils de granit et de basalte, travaillés avec ce soin minutieux qui est comme la marque du bel art de ce temps, y sont déposés. Les procédés de l’embau-
mement sont à la vérité en pleine décadence ; mais les momies sont de plus en plus chargées d’amulettes , de scarabées , de figurines en toutes matières. Sous les derniers rois des dynasties pharaoniques, le luxe des sarcophages et des cercueils de pierre dure usités à Memphis, loin de s’affaiblir, va en augmentant. Quanta Thèbes, elle a jeté tout son éclat pendant la période précédente, et les momies contemporaines des monolithes de Memphis qu’on trouve à l’Assassif attestent la décadence qui a frappé cette ville vers le temps de la conquête de l’Egypte par les Perses. — Ainsi, pendant la durée du Nouvel-Empire, les trois seules premières dynasties s’accordent pour nous donner, à Thèbes et à Memphis, des momies à peu près égales en valeur. Mais plus tard, l’observation des monuments funéraires nous prouve que la puissance a passé alternativement de l’une à l’autre des deux capitales. Après les Ramsès, Thèbes a la suprématie et ne commence à décroître que quand les Saïtes transportent an nord de l'Egypte le siège officiel du Gouvernement; après les mêmes rois, Memphis, travaillée par les germes de discorde qui éclatent vers la XXIIIme dynastie, est en pleine décadence, et ne se relève qu’avec les Psammétichus. — Même contraste sous les Grecs et sous les Romains. A Thèbes, les caveaux funéraires, sont plus bas, plus étroits, plus irréguliers que jamais. Souvent même on ensevelit les morts dans le sol ; plus souvent encore on les confie à d’anciens souterrains déjà violés. Les cercueils sont faits de bois mince, et presque toujours quadrangulaires. Il est très-rare qu’on y trouve, comme autrefois, de longs extraits du Rituel : les peintures sont presque toujours, soit des ornements renouvelés de la XIme dynastie, soit des imitations de bois. Quelques caisses plus soignées sont pourtant enrichies de représentations compliquées, parmi lesquelles se rencontrent des zodiaques. Des sandales de
bois, des chevets, quelques poteries rougeâtres, des papyrus contenant des textes funéraires ou des documents de la vie privée, sont ensevelis avec le mort. Pendant ce temps, Memphis continue les traditions des derniers rois de sang national. Les grands sarcophages rectangulaires à chevet arrondi (voy. Cour, 0, 7, 8), les cercueils de pierre couverts de milliers de figures finement gravées, deviennent plus nombreux qu’ils ne font jamais été. Les momies qui y sont contenues sont d’ailleurs remarquables par la richesse de leur décoration extérieure (voy. Salle de l’Est, 740, etc.). Un masque doré, la chevelure peinte en bleu, couvre la tète par dessus les bandelettes ; sur le devant du corps sont symétriquement disposés d’élégants cartonnages peints; les pieds sont enfermés dans une gaine. A l’ouverture, la cavité de la poitrine laisse voir les mille statuettes dont j’ai parlé. — Mais le temps n'est pas loin où de communs malheurs vont rapprocher Tlièbes et Memphis, et où ces deux villes ne seront plus que des ruines. Peu à peu, les sépultures perdent alors de leur grandeur, les momies deviennent noires, pesantes, et ne forment avec leurs bandelettes qu’une masse compacte qu'on ne briserait pas sans le secours d'un instrument. Les cercueils eux-mêmes arrivent par d’insensibles transitions à n'ètre plus que d'informes ébauches. Ils sont rudes, désagréables à voir, et dans leurs parties sculptées ils semblent l’œuvre d'un peuple enfant. Un dernier symptôme achève de marquer la complète décadence de cette époque : les hiéroglyphes qui couvrent quelques-uns de ces cercueils ne sont plus que des ornements sans signification ; pour la main qui les traçait, le secret de cette mystérieuse écriture était déjà perdu. C'est qu'en ce moment l’Egypte elle-même, succombant sous les coups du christianisme triomphant , avait cessé de compter au nombre des nations.
Telles sont dans leurs détails principaux, les trois parties qui composent une sépulture égyptienne. Les chapelles extérieures sont des oratoires ouverts à certains anniversaires: on y trouve des bas-reliefs, des inscriptions , des stèles, des statues , des tables d’offrandes. Les caveaux , fermés pour l'éternité, abritent les momies avec lesquelles sont déposés les Rituels, les scarabées, les figurines, les amulettes, les statuettes funéraires, les canopes, les rases, les armes, les meubles. Les puits servent de passage des chapelles aux souterrains, et ne sont qu'un obstacle de plus à la violation facile des morts. On n'y trouve jamais rien.
Après ces détails, le but essentiel que les Egyptiens se proposaient d'atteindre en donnant à leurs sépultures ces grandioses proportions, est facile h distinguer : tout y est combiné pour assurer la conservation du corps et sa durée. C'est qu'en effet, là réside le pivot de toutes les croyances égyptiennes sur la destinée de l'homme après sa mort. Pour l'Egypte, la vie humaine ne finit pas au moment où Pâme se sépare du corps : elle se continue dans l'autre monde. Après des combats plus ou moins terribles, qui toutefois ne mettent à l'épreuve que la piété et la morale du défunt, l'àmc proclamée juste est enfin admise dans le séjour éternel ; mais l'heure des félicités sans bornes ne viendra que quand le corps aura été réuni au principe éthéré qui fia déjà une fois animé. Alors commencera celte seconde vie que la mort ne pourra plus atteindre. L'homme alors, identifié à Osi ris, sera éternellement juste et éternellement bon. Il sera celui qui cherche à faire le bien, et qui l'aime. Quant aux réprouvés, à ceux qui, par leur conduite sur la terre, n'ont pas mérité d'entrer dans la demeure des bienheureux, ils subiront toutes les tortures de l'enfer. Ils deviendront des êtres malfaisants ; ils aimeront à faire le mal ; chose singulière, ils seront des esprits ayant pour nuire à l'homme tout le pouvoir qu'ont les autres pour lui
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être utiles, A ceux-là une seconde mort, c'est-à-dire l'anéantissement définitif, est réservé. Le secret de la grandeur des sépultures égyptiennes est dans ces croyances. Il faut qu’à un jour dit le corps soit prêt à recevoir l’âme qui viendra l'animer de nouveau. Ces momies que nous poursuivons d'une si indiscrète curiosité attendent une seconde vie qui ne sera pas, comme la première, sujette à la douleur, et qui ne finira pas. Les belles tombes que l'on admire dans les plaines de Thèbes et de Saqqarah ne sont donc pas dues à l'orgueil de ceux qui les ont érigées. Une pensée plus large a présidé à leur construction. Plus les matériaux sont énormes, plus on est sûr que les promesses faites par la religion recevront leur exécution. En ce sens, les Pyramides ne sont pas des monuments « de la vaine ostentation des rois ; » elles sont des obstacles impossibles à renverser, et les preuves gigantesques d'un dogme consolant.