Tanis.-Sàn. Granit noir
Hauteur totale du fragment : 1 iiièlrc.
Partie antérieure d’un sphinx brisé dont nous possédons tous les morceaux que nous n’avons pu réunir, faute de place. Trois autres sphinx de même modèle et également brisés, ont été découverts avec celui-ci [\q\\ Appendice, Tanis,11, 12, 13;.
Il y a loin de la puissante expression qui distingue la tète de ce sphinx à la majesté tranquille dont sont habituellement empreints les monuments de ce genre. La face est ronde, anguleuse, les yeux sont petits , le nez écrasé, la bou(die dédaigneuse. Une épaisse crinière de lion encadre le visage , et en augmente encore l’énergie. Nul doute que nous n’ayons sous les yeux l’œuvre ifun ailiste égyptien ; mais le personnage représenté appartient tout aussi "évidemment à une race étrangère.
La place oflicielle des légendes à graver sur les sphinx an nom des rois qui les ont érigés, est tantôt la poitrine [\oy. Cour, 1 et 2}, tantôt le socle sur lequel repose l’animal symbolique, ('ornme le cas est d’ailleurs fréquent (voy Magasin n° 5, 1 4 à 17), notre sphinx n’a jamais reçu les cartouches du roi (|ui le
Rijks’jr. .'vcrjiic;! h GorJ.
Seminûrit vcor Egyptolog i<?
Magasin n<* 5 It.
fit exécuter. C’est plus tard que , par une sorte d’usurpation dont les exemples abondent, trois souverains ornèrent successivement le monument de Sûn de leurs légendes. Le premier est Apapus, roi Pasteur qui régnait à Tanis pendant que Raskenen, le yirédécesseur d’Amosis, régnait à Thèbes; l’inscription martelée qu’on remanjue sur l’épaule droite du sphinx appartient à ce roi. Le second est Ménephtali, fils de Ramsès II. Celui-ci mit son nom en partie par dessus l’inscription déjà effacée d’ Apapus, et fit graver le texte de la base. Enfin quand, avec la XXI“® dynastie , Tanis monta au rang de ville royale, un des rois de cette famille, Psousennès , s’empara de la place d’iionneur qu’il marqua de ses cartouches.
On voit par ces détails (jue la critique n’a pas à hésiter longtemps sur l’attribution du sphinx de Tanis. Ce spliinx est anterieur à Apapus, le dernier roi de la XVH“"= dynastie ; mais il est postérieur aux rois de souche égyptienne qui Ibrment la XIII“® et la XIV®®. D’un autre côté , il n’appartient pas à la première invasion d’ II ycsos, celle qui donna à l’Egypte des maîtres qui restèrent constamment pour elle des étrangers. Il sera donc un des rois de la famille d’ApapuS;, peut-être Saïtès, le chef de la branche asiatique qui se laissa gagner par la civilisation égy ptienne et sacrifia aux dieux en honneur sur les bords du Nil.
Le sphinx de San a, du reste, été la première révélation d’un fait historique important. Jusqu’ici, sur la foi de Manéthon, on avait cru que les llycsos n’avaient été que de sauvages envahisseurs, irréconciliables ennemis de la puissance des Pharaons. Mais le sphinx de Sân porte des légendes en langue égyptienne officiellement rédigées au nom d’un de ces rois. Bien plus ce même personnage y prend le cartouche égyptien ; il s’y dit le dieu bienfaisant et le fils du Soleil. Nous verrons en outre plus tard (Appendice, Tanis) que loin d’avoir mutilé et détruit les statues des souverains nationaux qu’ils expulsèrent, les rois Pasteurs respectèrent ces statues et les ornèrent même de leurs propres noms écrits en hiéroglyphes. L’amour-propre national froissé aura donc porté Maiiétlion à exagérer les désastres de l’invasion asiatique. Peut-être (jiielques violences, insépai’ables de toute conquête à main armée , marquèrent-elles l’arrivée des llycsos sur les frontières orientales du Delta. Mais les images"^ des rois détrônés ne furent pas détruites, et il vint même un temps où les vainqueurs , subissant à leur tour la loi des vaincus, adoptèrent leur écriture, leur art, et, en partie, leur religion.
Le sphinx de Sun met un autre point non moins curieux en évidence. Il n’est pas un voyageur (pii, visitant San et les bords
Magasin n” S 19 - 19 .
du lac Menzaleh, n’y ait rencontré avec surprise des populations qui n’ont rien du type égyptien et qui portent, en (juelque sorte écrite sur leur front, l’indélébile manpie des l’aces sémitiques. Or, chose plus remarquable encore, le sphinx du Musée offre pr<;cisément cette physionomie étrangère que les populations dont nous venons de parler ont conservée à travers les siècles. L’histoire se trompe donc quand elle nous montre Amosis vainqueur chassant les Hycsos et purgeant le sol national de leur présence. La politique du libérateur de l’Egypte fut au contraire celle qu’à peu près vers le même temps le pharaon de la Bible inaugurait en donnant la terre de Gessen à la famille de Jacob. Pendant que les Israélites s’établissaient dans l’Orient du Delta, les Ilycsos continaient à cultiver un peu plus vers le Nord, sous la protection des gouverneurs égyptiens, la riche contrée dont leurs ancêtres avaient fait le centre de leur puissance. Mais là s’arrêtent les points communs de la destinée des deux peuples. Moïse parut, et délivra le peuple de Dieu de l’oppression des Egyptiens. Les Pasteurs, au contraire, s’enfoncèrent tous les jours de plus en plus dans leur obscurité, et il a fallu que le hasard nous mit entre les mains la tête du sphinx de San pour que nous roconnûssions dans les pécheurs du Menzaleh les descendants de ceux qui , pendant cinq siècles, ont autrefois régné sur l’Egypte.