I. Monuments Religieux
Les monuments religieux se trouvent dans les habitations privées, dans les tombeaux, dans les temples.
A. Ceux qu'on trouve dans les habitations privées sont extrêmement rares. Ils consistent en statuettes de divinités qui paraissent avoir servi d'amulettes, et en symboles qui faisaient probablement partie de la parure des femmes. Les Égyptiens n'ont pas eu d'autre culte domestique que celui des ancêtres. Croyant à la bienfaisante influence des âmes admises à jouir des félicités suprêmes, ils gardaient au milieu d'eux les statues de leurs parents et leur faisaient jouer le rôle des pénates chez les Romains ( voy. Grand Vestibule, 35 et 36). Les cellules où elles étaient enfermées constituaient une sorte de tahlinum.
B. Les mythes relatifs à la vie future ont tellement pénétré les monuments religieux qu'on trouve dans les toml)es
que ces monuments appartiennent plutôt à la série des objets funéraires. Telles sont les stèles, sur lesquelles on lit tantôt un proscynème aux divinités infernales, tantôt des hymnes au Soleil considéré comme symbole de la vie éternelle promise aux défunts ; telles sont encore les coiffures divines, les amulettes sacrées par lesquelles on croyait procurer à celui qui en était revêtu la protection de certains dieux ou l'éloignement de certains génies malfaisants. Quant aux monuments qui, malgré leur présence dans les tombes, restent exclusivement religieux, ils sont en très-petit nombre. Les seuls que l'on puisse citer sont les statuettes divines de toutes matières qu'on recueille dans la cavité de la poitrine des momies (voy. ci-après Avant-propos, Monuments Funéraires, et Salle du Centre, Cage A).
C. Les temples égyptiens ont péri par l'excès même du luxe que les anciens y déployaient. Les premiers, en effet, ils ont dû subir l'atteinte des révolutions, et on conçoit aisément qu'au moment de la chute définitive de l'antique religion, on n'y ait pas laissé un objet intact. Le déblaiement des temples n'a donc pour résultat que la mise au jour de monuments plus ou moins mutilés. Parmi ceux-ci, on distinguera :
1° Les barques sacrées qu'on promenait à certains anniversaires (voy. Vestibule de la salle desMjoux, 809;. Chaque temple avait plusieurs de ces barques, qui étaient le plus souvent en bois précieux, et parfois même en argent ou en or. Au centre s'élevait une petite chapelle ou naos dans laquelle était enfermée une image de divinité qu'on recouvrait d'un voile. A la proue et à la poupe étaient disposés des emblèmes richement travaillés. Dans les processions publiques, le plancher qui supportait ces barques était porté sur les épaules des prêtres.
2° Les naos ou châsses. On y renfermait tantôt un animal sacré, tantôt un emblème devant lequel, aux jours prévus par les lois religieuses, on récitait des prières. Les temples possédaient de ces naos de toutes dimensions et de toutes matières. Au fond du sanctuaire s'élevait cependant le naos par excellence. Celui-ci est de granit ou de basalte, et de proportions colossales. Si l'on étudie le plan du temple qui le contient, on voit que ce temple a été bâti pour lui et qu'il en est comme une sorte de résumé.
3° Les bas-reliefs et les inscriptions nous apprennent que les roig, et même les particuliers (voy. Grand Vestibule, 64) tenaient à honneur d'enrichir de vases d'or et d'argent, de tables en bois précieux, d'ouvrages divers finement travaillés les trésors des temples. J'ai à peine besoin de dire que ces monuments ont dû disparaître les premiers dans le naufrage de la civilisation égyptienne. Aussi en trouve-t-on rarement dans les collections. Notre Musée possède cependant cinq magnifiques vases d'argent (voy. Salle du Centre, 482) qui peuvent passer pour de bons spécimens des ustensiles sacrés conservés dans les temples (voy. aussi le n° 540).
4° Les tables d'offrandes sont les monuments commémoratifs d'une fondation pieuse faite par les personnages dont elles portent le nom. On en trouve d'assez nombreux exemplaires dans les temples (voy. Grand Vestibule, 95, 96, 97, 98).
Elles portent le plus souvent, sculptés sur leur face supérieure, les dons que le dédicateur s'engageait à fournir en nature. Quelquefois elles n'ont que la forme du caractère hiéroglyphique {hotep) qui sert à écrire leur nom. Karnak possède encore quelques-unes de ces dernières, qui sont d'énormes blocs d'albâtre ou de granit pesant près de huit mille kilogrammes.
5" Les ruines des temples nous ont conservé quelques stèles, où la religion est à chaque pas coudoyée par l'iiistoire, comme le lieu lui-même auxquel ces stèles sont destinées. Tel est , par exemple, le poème historico-religieux gravé sur une des plus précieuses stèles de notre Musée, en l'honneur des victoires de Thoutmès III (voy. Grand Vestibule, 63). Plus souvent, la stèle n'est qu'un acte d'invocation à l'une des divinités du temple. D'autres fois, elle a été gravée en souvenir d'une visite pieuse faite à un édifice sacré. Les stèles duSérapéum, (voy. Salle du Centre, 210 et suivantes) sont des modèles parfaits de ce genre de monuments commémoratifs.
6° Il reste à parler des statues. Les temples nous offrent à peine une statue de dieu qui ne porte la trace d'une consécration, c'est-à-dire qui n'ait été érigée pour attirer la bénédiction divine sur le personnage dont elle porte le nom. Tantôt ces statues , grandes et petites , sont répandues par tas irrégulièrement disséminés dans les fondations des temples (voy. Salle du Centre, 196) ou dans le sable qui leur sert de sol (voy. Salle de l'Ouest , 699) ; tantôt elles prennent des proportions plus grandioses et représentent soit des divinités, soit des rois revêtus des attributs sacrés (voy. Appendice , Tanis, passim, Abydos, 3). Quant aux statues de dieux proprement dites, je n'ose pas dire qu'il y ait eu dans chaque temple une statue qui ait été appelée plus spécialement la statue de ce temple. Les édifices du culte ne manquaiePxt certes pas d'images divines ; mais chacune avait un service particulier, et aux prières qu'elle entendait était toujours mêlé le nom du personnage qui l'avait consacrée. Une statue représentant le dieu absolu du temple, abstraction faite du dédicateur, n'existait peut-être pas ; le naos parait en avoir tenu lieu et cachait au vulgaire la vue du symbole vivant ou
inanimé qu'on regardait comme le représentant le plus direct de la divinité.
la variété presque infinie des types que présente le panthéon égyptien est un fait que tout le monde a remarqué. Il ne faudrait pas cependant tirer de ce fait la conclusion que la religion égyptienne ne fut jamais qu'un tissu de fables grossières et ridicules. Aussi loin que nous puissions remonter par les monuments dans son histoire , nous la trouvons déjà constituée, déjà entourée de son cortège de divinités et d'animaux sacrés, et par conséquent animée déjà de ce souffle puissant qui devait la faire vivre pendant cinquante siècles . Si la religion égyptienne n'avait pas eu d'autre base que les étranges superstitions qu'on l'accuse si souvent d'avoir pratiquées , elle n'eût pas fourni cette incomparable carrière . Dans la partie de leurs mystères qu'elles réservent au peuple, les religions peuvent sans danger quitter les hauteurs des conceptions abstraites et laisser voir au commun des fidèles le dieu qu'il adore ; mais elles ne durent point si elles ne conservent pas au moins dans le sanctuaire la pure notion de l'idée de Dieu. Un paganisme éhonté, comme celui qu'on accuse l'Egypte d'avoir mis en honneur, aurait donc plutôt contenu un germe de mort que cet actif principe de vie qui donna une si grande place dans l'histoire du monde à l'antique civilisation égyptienne.
Les découvertes récentes de la science du déchiffrement des hiéroglyphes ont confirmé ces vues. Au sommet du panthéon égyptien plane un Dieu unique, immortel, incréé , invisible et caché dans les profondeurs inaccessibles de son essence ; il est le créateur du ciel et de la terre ; il a fait tout ce qui existe, et rien n'a été fait sans lui ; c'est le Dieu réservé à l'initié du sanctuaire. Mais l'Egypte n'a pas su , ou n'a pas voulu s'arrêter à cette hauteur sublime. Elle a consi-
déré le monde, sa formation, les principes qui le gouvernent , l'homme et sa destinée sur la terre , comme un drame immense. L'Être par excellence en est l'unique acteur . Tout vient de lui, et tout retourne à lui. Il a pourtant des agents qui sont ses propres attributs personnnifiés, et qui deviennent autant de dieux sous des formes visibles , dieux inférieurs, limités dans leur rôle quoique participant à toutes ses propriétés caractéristiques. Aramon par exemple , sera ce ressort caché dans la nature qui la pousse à se renouveler sans cesse; la raison divine sera personnifiée en Thoth; Khéper (à tête de scarabée) sera le dieu qui se donne la vie à luimême, et qui par là est sans commencement; antérieur à tout ce qui existe sera Noii.t, VAbyssus biblique; au-dessous de Noii.t prendra place ChnoiipMs, le souttle divin , celui qui fabrique lui-7nême la mère génératrice des dieux; Sel) sera la matière avec les germes de vie qu'elle cache en son sein; dans les espaces célestes, des flancs de Nou.t, l'épouse de Seb, sortira le dieu Ra, le dieu Soleil, et avec lui commencera la lumière, c'est-à-dire la vie de l'homme ; Osiris enfin, plus ancien que Ra lui-même, sera le Soleil nocturne, c'est lui qui sj^mbolisera la lutte des ténèbres contre le jour et du bien contre le mal ; il sera le principe qui, dans ces combats chaque jour renouvelés, fait triompher le bien. Mais si chacun de ces dieux prend ainsi une part des attributs du Dieu invisible, à tous appartient cepandant la plus caratéristique des qualités essentielles de l'Être. Ainsi Ammon est le mari de sa mère, c'est-à-dire son propre père à lui-même ; Thotli se forme hii-méme sans avoir été engendré; Osiris est le fils d'Isis sa propre épouse ; Ra est enfanté, non engendré : tous, par conséquent sont proclamés sans commencement et existant de toute éternité. C'est même cette grande doctrine qui est le point de départ commun de toutes les fameuses triades adorées dans les temples égyptiens.
Là règne un Dieu qui personnifie comme tous les autres une des puissances divinisées de l'Être suprême. Mais dans aucun temple ce Dieu ne figure seul sur les autels où son image est adorée, et les Egyptiens ont toujours voulu qu'ils se décomposât en une sorte de triade formée de lui-même, d'une déesse qui revêt le plus souvent les symboles de la maternité, et d'un troisième dieu que sa coiffure et son costume font reconnaître pour un dieu enfant, quoique jamais il ne soit nommé le fils des deux premiers. L'esprit philosophique qui a présidé à la formation de ce singulier système mérite d'être remarqué. A la vérité, les Egyptiens n'ont accordé au principe passif, représenté par la déesse mère, qu'une importance secondaire, « le père, selon une croyance commune, étant » l'unique auteur de la naissance de Fenfant, auquel la mère » ne fait que donner la nourriture et la demeure » (Diodore de Sicile). Mais le principe actif a été mis par eux dans 'un relief particulier, et, en toute occasion, les textes nous montrent le dieu principal des temples s'engendrant luimême dans le sein de sa mère. L'essence de ce dieu est ainsi d'être à la fois son propre père et son propre fils ; il est le dieu un tout en restant double, et le dieu enfant associé à son culte n'apparaît derrière lui que comme une personnification de cette perpétuelle renaissance, sans commencement ni fin. Tel est le dieu dont l'Egyptien voyait l'image à chaque pas répétée sur les murs des édifices sacrés. Selon les lieux, les attributs dont on entourait le personnage divin se modifiaient ; mais dans chaque temple la triade apparaissait comme un symbole destiné à âflîrmer l'éternité de l'Être. — En somme un Dieu invisible escorté de ses puissances divinisées, tel était pour le prêtre nourri dans le sanctuaire le suprême mystère caché dans les profondeurs de la religion égyptienne. Sous ce rapport, deux chapitres de Jamblique doivent rester classiques. Si l'on s'en rapporte à Jamblique,
l'Egypte aurait cru à un Dieu unique, antérieur au premier dieu, etc.(l). Autre part, Jamblique dit : « Le Dieu égyptien » quand il est considéré comme cette force cachée qui amène » les choses à la lumière, s'appelle Aramon; qiia.ni il est l'es- » prit intelligent qui résume toutes les intelligences, il est » Emeth ; quand il est celui qui accomplit toutes choses » avec art et vérité, il s'appelle Ptali, et enfin, quand il est » le Dieu bon et bienfaisant, on le nomme Osiris. » Derrière ces autels chargés des images de tant de divinités en apparence étranges, l'Egypte cachait donc des dogmes sérieux, et on voit par là que, tout au moins, si la religion égyptienne a duré, c'est qu'elle s'appuyait sur une théologie qui n'était pas indigne de ce nom.