DEPARTEMENT DE LA MAYENNE
Le département de la Mayenne a fourni, depuis près do vingt-cinq ans, sept inscriptions romaines dont six sont actuellement existantes; la septième découverte a Jublaîns en 1871 , a dépéri avant d'avoir été relevée* La seule
(4), (S). Cf de Caumont (mêmes lectures); nuvsFE esl sans doute un fragment d'une estampille dont on connaît des exemplaires complets portant virthvsfe, avec ligature de t et de II.
(3) Ce doit être Testampille lue sollvs f, par de Caumont.
(4) Ce doit être Vestampille lue te'rtiolvs par de Caumont, ou TiiRTiOLVS par Daudin.
qui nous «oit parvenue complète et intacte provient des fondations du chœur de Téglise de Craon et a été transportée, près de là, dans le parc du château de la Jacopière, appartenant à M. de Bodard, qui a bien voulu me permettre de l'étudier et d'en prendre un estampage. En voici la copie:
AVG MARTI MVLION TAVRICVS TAVRIF V S L M
Aug[mio) Marti Mulwn{i). Tauricm, Tauri f{ilius), v{ùtum) s{olvit) liibens) m{ento),
M. de Bodard père, qui fit la découverte de cette inscription (1), Ta publiée plusieurs fois, d'abord en collaboration avec M. le baron de Wismes, dans une notice sur Craon, insérée dans Le Maine et l'Anjou historiques, archéologiques et pittoresques , tome II, puis dans les Mémoires de la Sùciété Académique de Maine-et-Loire, tome VII (i860), p. 29, avec un dessin, et enfin dans son livre intitulé Chroniques Craonnaises, 1869, p. 60, également avec un dessin. C'est de ce dernier ouvrage que j'extrais textuellement le paragraphe suivant, comme un hommage dû à l'auteur de la découverte.
a Un habitant de Craon avait acheté pendant la Révolution le couvent des anciens bénédictins de Saint-Clé- Ci) M- de Bodard a également recueilli un bas-relief en pierre calcaire , où Ton voit un buste d'homme et un buste de femme, en regard, et enfermés chacun , dans un médaillon. Ils offrent um Lointaine analogie avec certains bustes affrontés d'Antonin et de Kaustine ûgurés sur des terres cuites et des médailles.
ment. Le chœur de cette église (rebâti vers 4o37) le gênait apparemment; il le démolit, et de ses matériaux, Mtit, à la place de Tancienne audience du prieuré, la maison gur la rue près de Tancien clocher. On peut voir que les jambages des ouvertures de cette maison sont faits avec une pierre calcaire bien différente du tuf de Saumur^ ordinairement employé dans le pays; mais les plus belles pierres de la démolition furent réservées et restèrent sans emploi jusqu'en 1853, époque à laquelle Tancien couvent, ayant été revendu pour en faire la cure actuelle, les mêmes pierres furent encore réservées et vendues à un entrepreneur de la ville. C*est chez lui qu*un habitant de Laval , M. Guays des Touches, s'aperçut que l*une d^elles portait une inscription et nous en avertit. Il était temps ; déjà on en avait enlevé un morceau , mais heureusement en laissant intacte l'inscription que reproduit la planche ÏIÏ, fig. 1". Cette incription, en caraciêres grêles et grossiers, est enfermée dans un cartouche carré et saillant, orné adroite et à gauche d'une patte simulée en queue d'aronde. M. Bizeu) lit ainsi : AuguBto — Marti Mulioni — Tauricus Tauri filiu& — volum suivit lubens merito. — Ce qui, selon nous, veut dire : à Tauguste Mars, dieu des muletiers, Tauricus^ fils de Taurus; vœu et monument de reconnaissance. » M. th Bodard fait observer que Craon est situé sur un cberaiu reliant les Diablintes aux Bretons et passant par Châtelais, Craon, Bossé et le Montjou (monsJovis?); enÛD, dans une note placée au bas de la page, il rappelle, avec à-propos, que saint Rigomer détruisit un temple qui existait à Mamers et qui était dédié au dieu Mars (1), comme Vêtait le lieu du
(i) M. de Bodard a omis de dire où il avait puisé ce renseignement ; mais je crois l'avoir retrouvé dans les Acta Sancto-
culte sur remplacement duquel fut élevé l'église Salot- Clément de Craoo.
Je dois prévenir le lecteur que le dessin auquel renvoie M. de Bodard fait bien voir un n enclavé dans la lettre o à la fin de la deuxième ligne, mais qu'il ne montre pas la ligature des deux premières lettres m et a de cette même ligne et attribue indûment une traverse à la lettre a du mot Tauri, Le fac-similé que je donne d'après mon estampage et mon croquis reproduit fidèlement les particularités qui ont échappé à mes devanciers. Il est présumable qu'un petit I surmontait le jambage de droite du n inscrit, de manière à figurer la syllabe ni du mot mulioni; mais je n'ai pu le discerner, tant à cause des faibles dimensions qu'il aurait eues , qu'à cause du peu de profondeur de la gravure et de Taspect fruste de la pierre.
Dès Tannée i8o6, M. le baron de Wismes avait de son côtésignalé cette inscription au Comité de la Langue et de l'Histoire, et le Bulletin (1), rendant compte de sa commu-
ntî/i, 24 august . de sancto Rigomero, p. 787; seulement je ferai observer que le texte porte Marifanum et non pas Marlis fanum; j'en extrais le passage qui. seul, nous intéresse : u Rigomerus, dei fàmulus, orlus est in condita Sangonensi, (c*està-dire Mamers en Saonnois, suivant Orderic Vital et Adrien de
Valois) Et audiens ipse Sanctus in proximo loco anti-
quum fanum esse, quod vocabal populus Morifanum, quod populus venerabatur, et oui diabolica et illicita vota suis muneribus
persolvebant et ipso fano destructo basilicam in eodem loco
aedificaverunt ubisacrae oblationesDeo nunc videntur offerri. » Il serait intéressant de pratiquer des fouilles sur ce point ou plutôt h Saosnes même: on découvrirait sans doute des antiquités, si le récit de Thagiographe n'est pas controuvé.
(i) Bulletin du Comité de la Langue et de l'Histoire, tome III (i 057). p. 158.
nication, donnait pour la deuxième ligne la lecture bizarre Martimulianus en un seul mot. Celte inadvertance n'a eu aucune conséquence fâcheuse, grâce au rapport (i) fait par M. Léon Renier dans la séance 25 février 185G : « C'est la première fois, dit-il, que le dieu Mars apparaît sur uû monument avec le surnom de Mtdio^ muletier. Q me semble qu'on peut rapprocher cette inscription à\m petit bronze, trouvé près de Nuits et publié, en iB48, par la Société Eduenne dans Autun archéologique, p. 26^2. Ce petit bronze, qui est d'ailleurs d'un travail assez grossier, représente un âne ou un mulet, et sur deux faces contiguës du socle, on lit Tinscriplion suivaute :
GALLIOL I VSLM DEO MATVRCI I SEGOMONI'DONAVf
Gallio^ l{iôertus) Maturci, v(otum) siolvens) i{tè€nter) m(erito) Deo Segomoni donavi.
a On sait en effet, par une inscription trouvée à Lyon (Gruter, p. 58, n° 5), et par une autre qui a été découverte à Arinthod (Jura), (voir Monnier, Annuaire du Jura pour 4852, pi. I), que Ségomon était une des divinités gauloises qui furent assimilées à Mars après la conquête romaine. Si ce rapprochement était admis, peutêtre faudrait-il voir dans le mol Mtilio une traduction latine du nom de cette divinité, nom sur lequel on a beaucoup disserté, mais qui n'a pas encore été expliqué d'une manière satisfaisante. »
Quand M. Léon Renier écrivait ces lignes, on était déjà, depuis plusieurs années, en possession d'une inscription trouvée à Nantes et consacrée précisément au même Mars
(i) Bulletin du Comité de la langue et de r histoire , t. iïl (4857), p. i07; cf. Revue archéologique, i. , 363.
Mulio; mais oo ignorait cette derDière circonstance, car le texte, insuffisamment étudié, avait été publié (1) d'une façon si défectueuse, dans la partie qui renferme le surnom du dieu, qu'il était impossible d'en deviner la forme, restituée à tort par M. Bizeul (2) en mogoni. Or Texamen attentif de cette inscription , que j'ai estampée au musée de Nantes, m'a permis de constater que la place laissée vacante par les lettres oblitérées dans l'intérieur du mot
M ONi n'admet d'autre restitution que celle des lettres
vu , qui m'était d'ailleurs naturellement suggérée par la lecture du mot mulioni sur l'inscription de Craon. La découverte de cette dernière , intéressante par elle-même, a donc eu, en outre, pour conséquence de nous édifier rétrospectivement sur la signification de l'inscription de Nantes, qu'il faut lire de la manière suivante abstraction faite des nombreuses et élégantes ligatures qu'elle renferme :
[a]VG MARTI M[u] [li]OHl SIGNVM [c]VM SVO TEMPLO [e;]ORNAMENTIS [o]MNIBVS SVO ET TOVT|L [l]^E FILIAE NOMINE
AGEDOVIRVS MO
RICI FIL V SL-M
Nous avons donc deux monuments épigraphiques consacrés au Mars Mulio; je devrais même dire qu'il en existe peut-être un troisième, car il est difficile de ne pas voir
(1) Notice de M. François Verger dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France^ t. XV (1840), p. 35.
(i) Bulletin de la Société Archéologique de Nantes^ 1. 1 (1860), p. 343.
une allusion à ce dieu dans le mot MVLIONIS tracé à la pointe en caractères cursifs sur l'un des fragments d'enduits peints découverts dans les ruines antiques des Provenchères, lieu-dit attenant à Craon (i).
Le bronze de Nuits n'est pas le seul monumeut votif de ce genre; tous les archéologues connaissent le magnifique cheval de bronze découvert à Neuvy-en-Sulias (Loiret), sur le socle duquel on lit une déilicaej au ^ieo Rudiobus. Quel est ce dieu? Je ne crois pas me Iromper enavjiiçanl qu'il est étroitement apparenté, sinon même tout à fait identique^ avec le Mars Rudius et le Mars Rudianus que nous font connaître certaines inscri plions de la Gaule.
Conjointement avec de nombreuses figurines de divinités en argile cuite, on a souvent trouvé, notamment dans l'Allier, des statuettes de divers animaux que Ton a eu raison de considérer, non comme des jouets d'enfants, mais comme de véritables ex ivio. C'était Toffrande du dévot, trop pauvre pour se payer le luxe du bronze. Or parmi ces statuettes, le cheval et le mulet sont représentés par plusieurs échantillons auxquels j'attribue la même destination votive qu'aux bronzes de NuitsetdeNeuvy-ea- Sulias.
Il n'est point hors de propos de rappeler qu'à Rome, pendant les fêtes du i5 octobre, un cheval, ^qurn beUator, était immolé à Mars. En Italie, Télève des chevaux était placée sous la protection de ce dieu, auquel les courses étaient consacrées.
Voilà donc un nouveau rapprochement à ajouter à ceux qui ont déjà était faits entre la mythologie italique et celle des peuples gaulois, notamment celui que j'ai signalé
{i) Mémoires delà Société académique de Maine-et-Loire, t. XIII (4863), pi. IV, n» 48; Cfr. Chroniq\ies CramnaÏMes.
entre le dieu Nerio de Néris-les-Bains et la Nerio Martis des Sabine (1).
Quoi qu'il en soit , Tépithète Mulio^ accolée au nom de Mars, paraît indiquer que, chez les Gaulois, ce dieu avait dans ses attributions la protection des chevaux de transport et celle du personnel des équipages de guerre, et que peut-être aussi il présidait à Télève des animaux de trait et de selle.
En considérant le nombre d'inscriptions consacrées à Mars dans l'Ouest, nombre de beaucoup supérieur à celui d«s inscriptions dédiées à d'autres divinités, j'ai peine à ne pas croire que ce dieu y a été l'objet d'un culte plus important que celui de Mercure lui-même. En effet, Nantes a fourni deux inscriptions de Mars , Angers une, Yieux une, Craon une; total, cinq, sans compter celle de la Fontaine-de-la-Herse (Orne), où Mars se montre associé k Mercure et à Vénus. Or je ne trouve à opposer à ces chiffres qu'une seule inscription de Mercure, celle qui provient de Saint-Germain-la-Campagne (Eure). Il semble donc que si l'assertion* de César touchant la primauté de Mercure est vraie dans sa généralité , elle doit admettre certaines restrictions quand on l'applique à quelques régions de la Gaule. Une autre preuve de l'importance du culte de Mars ressort d'un passage curieux d'Ulpien (2), où il est dit que c'était le seul dieu de la Gaule, dont les temples
(4) Revue Archéologique, t. XXXV (1878), p. 489.
(2) Ulpiani fragmenta , tit. XXII, § 6, p. 63, éd. Bœcking, IS55 : Deos heredes instituere non possuraus, praetereos quos seDatus-consulto constitutionibusve principum instituere concessum est, sicuti Jovem Tarpeium , Apollinem Didymaeum, sic uti Martem in Gallia, Minervam Iliensem^ Herculem Gadilanum, Dîanam Efesiani {sic), Matrem Deorum Sipylensem (sic) quae Smyrnae colilur et caelestem Salinenseoo (sic) Carthaginis.
eussent le privilège de recevoir des legs, ù i'instar d'un petit nombre des plus fameux sanctuaires de Tempire romain.
L'inscription de Nantes que je viens de reproduire est plus qu'un simple ex-voto^ car elle nous apprend qu'il y avait chez les Namnètes un véritable temple de Mars avec sa statue , signum cum suo templo et omajneniis omnibus; nous avons vu aussi qu'il y avait un temple de Mars a ■ Mamers.
Mais c'est surtout le Fanum Marth du Haut-Béclierel, près Corseul, Côtes-du-Nord (1), qui semble avoir été le centre de ce culte pour les populations de TOuest, comme le Fanum Mariis de Famars pour celles du Nord -Est.