‹ Notice historiqueChapitre 1 sur 1 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

Société anonyme M. WEISSENBRUCH, Imprimeur du Roi

(Société typographique : Liège, Bouillon, Paris, 1755-1793)

49, rue du Poinçon

https://archive.org/details/noticehistoriqueOOfier

Le Musée royal des Beaux-Ârts de Bruxelles

Collections de Belgique avant la Révolution française.

Si Bruxelles possédait seulement une modeste partie des collections formées dans le pays par les souverains, princes et gouverneurs d’avant la Révolution, Bruxelles aurait une galerie sans rivale. La Bibliothèque de Bourgogne est restée en Belgique, mais une expatriation impitoyable frappa toutes les autres collections princières. Philippe II décora les palais espagnols avec les trésors d’art rassemblés par Charles -Quint, Marguerite d’Autriche, Marie de Hongrie. Rien ne nous est parvenu des « cabinets de curiosités » où se complaisaient le goût et l’humanisme des prélats et grands seigneurs du xvi® siècle : Jérôme Buysleden, d’Egmont, Viglius d’Ayta, Marnix de Sainte-Aldegonde, Charles de Croy — que Juste-Lipse appelle le Lucullus belge — , le cardinal Granvelle dont la galerie renfermait des œuvres de Raphaël, Dürer, Pâris Bordone, Martin de Vos, D’importantes collections furent composées au xvii® siècle par P.-P. Rubens et par l’archiduc Léopold -Guillaume; mais, dès 1627, le grand peintre, tenté par les offres de Buckingham, consentait à céder un grand nombre de pièces au fastueux ambassadeur; et qu’est -il resté chez nous des chefsd’œuvre du Titien, du Tintoret, de Holbein, d’Elsheimer, de van Eyck, de Metsys, de Bruegel l’Ancien, de Brauwer, de van Dyck, inventoriés dans la mortuaire de Pierre-Paul? Le vertueux archiduc Léopold-Guillaume lui, nous quitta en dirigeant sur Vienne ses tableaux, ses trois cents figures de marbre et de hronze, ses huit cents médailles. De sa galerie, on voit au Musée de Bruxelles (n“ 458 du catalogue) un aspect intérieur, peint par David Teniers, conservateur de ce cabinet fameux. En six autres toiles (dispersées à Vienne, Madrid et Munich), Teniers évoque la même collection, d’une manière d’ailleurs dénuée de valeur documentaire quant à l’emplacement des œuvres. Dans le tableau de Bruxelles, des peintures de Léonard, Raphaël, G. Bellini, Titien, Giorgione, Tintoret, Palma Vecchio, Pâris Bordone, Bassano, Corrège, etc., décorent les parois. Souvenir iro-

nique, images parfois caricaturales d’irrécouvrables réalités ! Pour nous consoler de ne point posséder de Giorgione, il ne saurait suffire de contempler une réduction par le « peintre des magots », des Trois Philosophes conservés à Bruxelles au xvii® siècle et aujourd’hui en place d’honneur dans les galeries viennoises.

Le régime autrichien ouvrit avec ampleur l’ère des spoliations. Marie- Thérèse ayant supprimé les Jésuites en Belgique en 1773, le conservateur de la galerie impériale vint lui-même choisir dans les églises, chapelles et couvents de la congrégation dissoute, des chefs-d’œuvre de Kubens, van Dyck, Bloemaert, Breughel de Velours, Crayer, Momper, d’Arthois qu’on dirigea sur Vienne. En 1777, de par la même impériale volonté, Bruxelles perdit le célèbre triptyque: Le Miracle de Saint-Ildefonse, où Kubens, en hommage à l’Infante Isabelle, mit le meilleur de lui-même. En dépit de notre juridiction, Marie-Thérèse aliéna le retable à son profit pour la somme de 15,000 florins, — laquelle fut prélevée, non sur les deniers personnels de la souveraine, mais sur le budget des Provinces Belgiques ( 1 ) . Le traité de Saint-Germain prévoit la constitution d’un tribunal de trois juristes devant lesquels la Belgique fera valoir ses droits sur le triptyque. Ayons confiance en nos juges : Le Miracle de saint Ildefonse brillera bientôt parmi les Kubens du Musée de Bruxelles.

A l’apparition des soldats de Dumouriez, on expédia en hâte au Tyrol et en Autriche des richesses que l’on prétendait soustraire à la rapacité des envahisseurs. Ainsi nous furent ravis les armures de l’ancien arsenal de Bruxelles et le Trésor de la Toison d’ür (conservé successivement à Gand, Bruges et Bruxelles), — enlèvement opéré, disait-on, dans un but conservatoire et n’impliquant nullement de la part du Gouvernement autrichien la volonté d’en dessaisir les Pays-Bas. Mais Vienne n’a jamais rien restitué, encore que des réclamations eussent été présentées par le Gouvernement belge, — notamment en 1860 (2). De par le même traité de Saint- Germain le sort de ces armures et de ce Trésor sera fixé eh même temps que celui du Miracle de saint Ildefonse. Espérons qu’ici encore nos vieilles revendications seront enfin accueillies (3).

(1) Paul De Mot. Llote au sujet des revendications artistiques formées par la Belgique contre l’Autriche, conformément au Traité de Saint- Germain. Novembre 1919.

(2) lUd.

(3) On sait que ces revendications n’ont prévalu ni pour le triptyque de Kubens ni pour le trésor de la Toison d’Or.

Centralisation française. — Les moissonneurs de chefs-d’œuvre.

— Nos peintres au Louvre.

Nos palais étaient vides; mais d’immenses richesses artistiques emplissaient nos édifices religieux et corporatifs. Ici interviennent les Français. Tâchons d’exposer leur rôle d’après quelques notions nouvelles. Anssitôt la Belgique conquise (1792-1793), ils commencèrent les enlèvements, dégarnirent d’abord nos églises de leurs croix, chandeliers, ornements sacerdotaux, burettes, missels, etc. Constatons que Napoléon ne mérite point tout à fait sa grande réputation d’accapareur de chefs-d’œuvre. La Convention donna l’exemple, et encore ne fit-elle que suivre les suggestions impératives des Comités et des Commissions. L’immense centralisation s’opéra sous l’empire du fanatisme libertaire qui animait les hommes de la Kévolution. On nous tenait pour des esclaves indignes de posséder des trésors artistiques.^ A la barre de la Convention, Barbier, le lieutenant des hussards qui escortait en 1794 les premiers tableaux enlevés à nos provinces, déclarait que « trop longtemps ces chefs-d’œuvre avaient été souillés par la servitude » et ajoutait: « Ces ouvrages immortels ne sont plus en terre étrangère; ils sont aujourd’hui déposés dans la patrie des arts et du génie, dans la patrie de la liberté et de l’égalité sainte, de la République française. » La Décade philosophique, le octobre 1794, avait déjà déclaré: « Paris doit être en Europe la métropole des arts; Anvers, Gand, Bruxelles lui envoient en tribut ce que les pinceaux de Rubens, de van Dyck produisirent de plus sublime. Plus de cent tableaux de première réputation sont en route... » Et dans un Rapport du mois d’août 1794, Grégoire s’écriait: « La République acquiert par son courage ce qu’avec des sommes immenses Louis XIV ne put jamais obtenir. Graver, van Dyck et Rubens sont en route pour Paris, et l’école flamande se lève en masse pour venir orner nos musées. » M. Charles Saunier, historien récent des Conquêtes artistiqites de la Révolution et de V Empire (1) remarque d’ailleurs justement que la France, « enivrée par les révolutions et les guerres, préféra des œuvres d’art à l’or qui, depuis, a fait accomplir tant de vilenies et à ce moment même est cause de tant de maux ». Ces richesses d’art étaient des dépôts en nature destinés à compenser les dépenses et pertes occasionnées par la guerre. Les hommes de la Révolution, en accumulant ces trophées à Paris, s’inspiraient de leurs illustres modèles, les Romains centralisateurs. Et pour eux un chefd’œuvre ne brillait de son complet éclat qu’à la lumière de la liberté.

Donc, le 30 messidor an II (1793) parut un arrêté décrétant que « pour

(1) Paris. Librairie Renouard, Laurens éditeur 1902.

l’honneur et le progrès des arts », le véritable dépôt des productions du génie était « dans le séjour et sous la main des hommes libres ». Par le même arrêté les citoyens Barbier, lieutenant du 5® de hussards, et Léger, adjoint aux Etats généraux, étaient chargés de rechercher les dites productions, dans les pays occupés par les armées victorieuses du Nord et de Sambre-et-Meuse. Trois mois après on désignait des commissaires pour explorer les Pays-Bas et les régions rhénanes. Finalement, les citoyens Leblond et de Wailly reçurent mission d’enlever de nos édifices, monastères, maisons corporatives — manu militari si besoin en était — les tableaux, statues, bas-reliefs, meubles précieux, estampes, cartes et tous objets qu’ils jugeraient dignes de figurer dans les collections de la Eépublique. Leur premier acte fut de tirer de la Bibliothèque de Louvain environ 5,000 volumes (1). Scientifiques et artistiqueis, les réquisitions furent oipérées rondement. M. Piot les a racontées avec force preuves dans son Rapport sur les tableaux enlevés à la Belgique en i75^ -(2). Voici un échantillon du st;fle sans réplique employé par certains « moissonneurs de chefs-d’œuvre ».

(( Tournay, le 3® jour des Sansculotides, an III de la République une et indivisible.

(( Au Supérieur de Saint-Martin,

« Je vous préviens. Monsieur l’Abbé, que je ferai enlever du cabinet de tableaux, qui est dans votre maison, les tableaux suivants : »

Suit l’énumération d’un certain nombre de tableaux attribués à Teniers, Petersnef (P. Neefs), Braurt (Brauwer), Breuget (Breughel de Velours.) Après quoi le commissaire ajoute :

« Je suis autorisé par le Comité de salut public et par les Représentants

du Peuple à requérir les autorités civiles et militaires des lieux où se font

ces enlèvements; mais comme je sais que vous avez une juridiction à part,

je serai accompagné du commissaire des guerres. Je ferai cet enlèvement

vers 3 heures après-midi. Je vous engage à ce que les portes soient ouvertes

à cet (sic) heure. ^

« Tinet. »

Une rafle immense vida nos sanctuaires. Van Eyck, Memlinc, Metsys, Coxoie, Rubens, Van Dyck, Jordaens, Crayer, Quellin et combien d’autres nous furent enlevés; nul chef-d’œuvre n’échappait à l’avidité des experts

(1) Cf. Ch. Saunier, op. cit.

(2) Ch. Piot. Rapport à M. le Ministre de l’Intérieur sur les tableaux enlevés à la Belgique en 1794 et restitués en 1815. Bruxelles 1883.

s an s- culottes. Ch. Saunier signale qu’à partir de 1795 ce fut à Paris une arrivée continue de chefs-d’œuvre flamands, hollandais, italiens, allemands, espagnols. Bientôt le Louvre regorgea. En 1810, dans les travées réservées à la Flandre, on voyait l’Agneau des Van Eyck, V Elévation , la Descente de Croix, le Saint Roch, le Coup de Lance, VAssomption, Vénus et Adonis de Rubens, le Saint Martin, le Scaglia, le Bentivoglio de van Dyck. La place manquait pour exposer toutes les merveilles drainées vers Paris. Jj’ Abraham Orapheus de Corneille De Vos reprit le chemin d’Anvers sans avoir été montré. Il y eut mieux. Des chariots amenant des richesses artistiques d’Espagne étaient encore en route quand l’Empire s’écroula.

La Sema Santander propose la création d’un Musée à Bruxelles. — Le premier conservateur G.-J.-J. Bosschaert. — Les dépôts de la Chambre des Comptes et de l’Orangerie de la Cour. — Le jury des Arts.

Fétis observe avec raison que l’existence du Musée de Bruxelles est antérieure à l’arrêté du 14 fructidor an VIII (1799) qui décréta la formation de quinze collections de tableaux départementales dans les villes de Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes et Nancy. L’exode de nos chefsd’œuvre avait pu nous appauvrir cruellement; il n’avait point tué nos vieux instincts artistiques et fort heureusement il nous restait encore maints tableaux pouvant réjouir les amateurs. Dès l’an VI (1797) l’administration centrale du département de la Dyle s’occupa d’adjoindre à l’Ecole centrale des Beaux-Arts de. Bruxelles, une collection d’œuvres dédaignées par les envoyés de la République, une et indivisible. « Le promoteur de cette idée fut La Sema Santander, homme instruit, actif, plein de zèle pour le progrès des sciences, des lettres et des arts, qui fut le véritable fondateur de la bibliothèque publique de Bruxelles et qui donna le plan d’un Musée National (1). » Le second conservateur du Musée, Charles Malaise, exposant les origines des collections à lui confiées, écrivait: (( M. de la Sema ne se borna point à organiser la Bibliothèque; secondé par quelques amis des arts et des sciences, il proposa successivement la création du Musée, du Jardin des Plantes et du Cabinet d’histoire naturelle. Les tableaux qui existaient dans les bâtiments de la Chambre des

(1) Fétis. Préface du Catalogue descriptif et historique du Musée Royal de Belgique.

Comptes et dans les locaux de l’Orangerie de la Cour, composèrent le fond de la collection. Ils avaient été réunis par les soins de M. Janssens. Tous provenaient des anciens couvents des Pays-Bas et des personnes réputées émigrées. La suppression des corporations et des corps de métiers en augmenta le nombre. Les agents de l’administration supérieure expédièrent sur Bruxelles environ sept cents tableaux, plus quelques statues et (d’autres objets d’art (1). »

Absorbé par l’organisation de la Bibliothèque, La Sema dut abandonner à d’autres la formation du Musée et l’on vit à ce moment émerger un homme de qui l’énergie devait mettre notre ville en possession d’un noyau de toiles illustres et assurer un destin prospère à nos collections: Guillaume-Jacques- Joseph Bosschaert, premier conservateur du Musée de Bruxelles. Son inlassable activité nous est attestée par les lettres, minutes, rapports, états, requêtes, inventaires, etc., conservés au Musée, — .quelque chose comme deux cents pièces, utilisées déjà par Fétis pour sa Préface, laissées par lui pêle-mêle et fort dépareillées dans une quinzaine de fardes arbitrairement étiquetées.

Avant de résumer la tranche de vie héroï-comique que l’on déchiffre dans ce monceau de vieux papiers et de remettre au jour quelques pièces essentielles négligées par Fétis, regardons un instant le buste de Bosschaert, placé au premier étage du Palais des Beaux-Arts, sur le palier de la Minerve. Ce marbre est sculpté par Puyenbroeck (1804-1884) d’après Godecharle; c’est une œuvre de bonne pratique, sans grand accent personnel dans les traits et l’expression. Peut-être le modèle n’offrait-il point de vigueur physionomique et cet homme qui apparaît très tenace dans ses démarches et ses épitres portait un masque débonnaire. La redingote et le gilet évasés laissent fort à découvert la chemise et le col mou où se noue une icravate double et négligée. Ce laisser-aller s’atténue par l’effet d’une pelisse noblement disposée sur les épaules et échancrée sur la poitrine. La tête qui surmonte cette combinaison de vêtements familiers et décoratifs est celle d’un homme d’une soixantaine d’années, glabre, assez gras, aux narines renifleuses, aux lèvres sensuelles et souriantes, de visage distingué et sympathique ; il ne manque qu’un petit bout de perruque à la place des boucles aimablement disposées sur le front pour en faire un type d’ancien régime. On dirait d’un frère de Grétry.

Bosschaert, né à Bruxelles, en 1737 (2), appartenait à une ancienne fa-

(1) lUd.

(2) Fétis dit 1757; il se trompe de vingt ans, Bosschaert étant mort en 1815 à l’âge de 78 ans, comme l’atteste son acte de décès que nous publions plus loin, p. 33. Félix Stappaerts, répétant sans doute Fétis, commet la même erreur dans la Biographie nationale.

mille anversoise alliée aux de Prêt, aux de Vinck, aux délia Faille, et dont plusieurs membres se distinguèrent au xvii® et au xviii® siècles dans la magistrature et Téchevinage d’Anvers. Licencié en droit, il devint secrétaire du comte de Cobenzl qui l’envoya étudier diverses questions commerciales, industrielles et sociales en France, en Angleterre, en Allemagne. On tira parti dans la suite des idées du jeune secrétaire sur le commerce des grains et l’on appliqua ses recettes pour l’encouragement de l’industrie. Mais Bosscliaert rêvait d’une destinée artistique. Le comte mort, il entra dans l’atelier d’André Lens, copia des œuvres de Kubens et aida, croit-on, son maître, dans la rédaction du Traité sur le costume des peuples de l’antiquité que consulta Talma et qui valut à Lens autant de gloire que sa peinture. Fétis dit qu’en 1782, Bosscliaert, apprécié déjà comme bon juge en tableaux, fut chargé par M. d’Angevillers, surintendant des Bâtiments de France, d’acquérir à Munich des toiles pour la galerie de Versailles et que sous Joseph II on lui confia la mission « de classer les tableaux des couvents supprimés et de vendre ceux qu’il considérait comme indignes de figurer dans les collections de l’Etat ». Sa vocation et son rôle de conservateur se dessinaient. Par malheur les collections de l’Etat étaient... à Vienne et l’on réclamait des expertises pour enrichir le Belvédère. Un voyage en Italie (1791) compléta les connaissances artistiques de Bosscliaert à qui l’on demanda deux ans plus tard de diriger l’organisation du Musée de Bruxelles. Il avait cinquante-six ans et dirigeait alors notre Académie de peinture, sculpture et architecture.

Avant même sa nomination de conservateur, on le chargea d’ajouter tout ce qu’il trouverait encore dans le département aux œuvres qui s’entassaient, comme nous apprend Malaise, dans la Chambre des Comptes et l’Orangerie (c’est-à-dire à l’Ancienne Cour, locaux actuels des Archives et du Musée moderne). Quinze cents œuvres furent ainsi rassemblées. Un jury de neuf membres fut nommé pour les trier et les jurés ne réclamèrent pour leur peine que l’exemption de la lourde charge qu’était alors le logement militaire. Ils retinrent une centaine d’œuvres. Un document conservé dans les archives du Musée les énumère. Il est de la main de Bosscliaert et s’intitule: Note des tableaux à réserver pour le Muséum de Bruxelles et qui ont été déposés provisoirement à la ei-devant Cour. Nous y relevons les noms de Sny d'ers, Quellin, Kombouts, Victor-Ilonoré Janssens, Maes, F. Millé, Smeyers, Geerarts, Th. Van Loon, Crayer, Francken, ■Willeborts, Verhaghen, Honthorst, de Haze, Ph. de Champagne, Coebergher, Schut, d’Arthois, Otto Voenius. Figurent également dans le lot, des copies d’après Eubens. Constatation regrettable: un grand nombre des tableaux formant cette collection initiale ne nous est pas parvenu. La note se termine par ces observations: « Parmi les cent et autant de tableaux rappelés par cette note, il en est plusieurs qui ne doivent leur insertion

qu’à la réputation de leurs auteurs. Il est possible que quelques tableaux de Janssens, de Van Orley, Van Helmont, de Haze, Millé et autres semblables nous aient échappé. Entassés les uns sur les autres, il a fallu les juger pour ainsi dire d’un coup d’œil. Au reste, malgré tout le mérite attribué à ces différents peintres, ils ne peuvent être rangés que dans la seconde, troisième et quatrième classe. (Cette hiérarchie paraît justifiée). Il n’a été fait aucune mention des Antiques, attendu que la plupart de ces tableaux sont très médiocres et ne rempliraient pas même l’objet de rappeler le commencement et les progrès de l’art. » Ces Antiques, c’étaient nos grands primitifs à l’égard desquels Bosschaert partageait tous les préjugés de ses contemporains.

On songea d’abord à placer la petite collection à l’église des Jésuites (sur l’emplacement de laquelle s’éleva dans la suite l’ancien Palais de Justice), puis à l’église des Minimes; finalement on choisit pour local ce même palais de l’ Ancienne Cour où les œuvres étaient rassemblées et le 22 vendémiaire an VII (1798) Bosschaert était nommé conservateur sur (( les observations du jury des arts », comme il le dit lui-même dans une de ses innombrables notes. Muni désormais de l’autorité nécessaire, cet homme de bonne volonté allait donner sa pleine mesure et accomplir des tâches où le (( jury des arts » aurait sans doute échoué. « Les tableaux rassemblés à l’Ecole centrale ne sont pas sans mérite, écrit-il en les énumérant, mais astreints comme nous le sommes, à ne pouvoir faire aucune dépense, même la plus modique pour l’entretien, notre musée ne présente au public que des jouissances imparfaites. » Aussi voulut-il fermement hausser le niveau de ces jouissances. Son idée était de récupérer au profit de son Musée quelques-uns des chefs-d’œuvre emportés par les commissaires de 1794. Il devait réussir après de désespérantes démarches et d’énervantes péripéties qui sont sa gloire.

Création de quinze musées départementaux. — Premières démarches de Bosschaert pour la récupération des chefsd’œuvre moissonnés en Belgique. — Plaidoyer du conservateur pour la formation d’un beau musée à Bruxelles. — Le rôle du peintre brugeois Suvée. — Les protecteurs de Bosschaert.

Le Muséum de Bruxelles, inspiré par La Sema et dirigé par Bosschaert, n’ouvrit en réalité ses portes qu’après la publication de l’arrêté du 14 fructidor, an VIII, décrétant la formation de quinze musées départementaux, parmi lesquels celui de Bruxelles. Avant que l’arrêté eût paru.

Bosschaert, à peine nommé, avait transmis à l’Administration de la Dyle copie d’une lettre adressée par le « jury des Arts » au ministre Ohaptal.

« L’école flamande, jadis si célèbre, est dépouillée des productions de ses meilleurs maîtres, dit la lettre. Il ne reste plus pour servir à l’instruction publique un seul tableau de Rubens, ni de Van Dyck. Daignez, Citoyen, donner à notre sol les productions qui lui sont nécessaires, »

Bosschaert est l’auteur de l’épitre sans aucun doute et sa plume prête un généreux langage au « jury des Arts». La Sema Santander tout de suite, seconda de son mieux le conservateur et pria l’autorité départementale d’intervenir auprès du ministre. Bosschaert, en outre, avait remis la liste des tableaux choisis par le « jury des arts » et déclaré que le Muséum pourrait s’ouvrir « avec distinction » si l’on y plaçait une quarantaine des tableaux emportés par le Comité de Salut public. Il put croire que son but était atteint en apprenant la constitution des quinze galeries départementales. L’arrêté du 14 fructidor an VIII n’impliquait-il pas le retour de quelques-uns de nos chefs-d’œuvre? Bruxelles allait recevoir une bonne part de nos richesses immémoriales. On pouvait espérer un prompt envoi; on l’espérait si bien que l’on décida de retarder l’ouverture du Musée jusqu’à l’arrivée du lot souhaité.

Des mois s’écoulèrent sans que rien vînt. Bosschaert avait écrit à l’administration locale, au préfet du département et tout de suite dans sa correspondance s’affirment les idées qu’il répétera sans cesse dans sa volumineuse et infatigable correspondance: Les Belges sont peintres; leur école est nécessaire à l’équilibre de la production artistique; l’art français et italien déclinera si le nôtre ne reste pas florissant. Mais nos jeunes gens n’ont plus les modèles des grands maîtres sous les yeux. La formation d’un beau musée s’impose à Bruxelles pour cette raison. Cette ville en outre est un centre visité par les Anglais, les Français, les Allemands. Bruxelles n’a pas de grand commerce, de grande industrie; c’est une ville vouée à la mort si on n’y fait revivre le goût et la culture de l’art. Son Musée a droit à la plus grosse part dans la distribution des chefs-d’œuvre amassés à Paris. La Belgique a été dépouillée; il faut donner plus à Bruxelles qu’aux autres départements où l’on n’a rien pria et où les arts ne fleurissent pas...

Quelques-unes de ces idées apparaissent dans une longue note remise par le conseil d’administration de l’Ecole centrale au citoyen de la Puente, président du Conseil général du département de la Dyle, délégué à la fête nationale du I®*' vendémiaire an IX (1800). On espérait qu’à la faveur d’une cérémonie patriotique ce délégué présenterait avec succès la cause du Musée de Bruxelles auprès des pouvoirs centraux et on lui fournissait les éléments de son plaidoyer. Il est vrai que la note est signée La Sema, Heuschling et Roffin. Mais les brouillons conservés dans les archives du

Musée démontrent la part inspiratrice de Bosschaert dans le mémoire remis à la Puente. La fête nationale, par malheur, n’amena aucun changement. Plusieurs délégués des villes désignées par l’arrêté du 14 fructidor étaient à Paris. Bosschaert résolut à son tour de s’y rendre. Le peintre Le Monnier, fixé à Paris, lui fit connaître que sa présence serait opportune» Ce n’était pas l’avis de l’un des administrateurs des musées parisiens, Joubert, qui écrivit à Bosschaert à la date du 23 fructidor an IX une lettre que Fétis n’a point remarquée. Elle révèle un fait piquant, une sorte de trahison d’un compatriote notoire à notre endroit.

Avant que les musées fussent décrétés, on avait prié le peintre Suvée de désigner des œuvres pouvant convenir à Bruxelles. Brugeois de naissance, Suvée s’était fait une grande situation en France. Nommé (directeur de l’Académie française à Rome, il releva cette école et réussit à l’installer dans la villa Médicis. Il se dévoua sans mesure à l’art français et la physionomie de ce médiocre peintre classique, emprisonné sous la Terreur (ce qui lui permit de peindre le seul portrait connu d’André Chénier), pédagogue remarquable, homme d’action et de sacrifice, nous apparaissait comme fort sympathique. Mais les amis du Musée de Bruxelles ne doivent point honorer sa mémoire. Il pouvait enrichir sûrement et promptement nos collections; il ne fit rien.

« Nous avions chargé notre collègue Suvée, écrit Joubert à Bosschaert, de dresser l’état de ces tableaux comme devant plus qu’un autre connaître les convenances. Plus d’un mois s’est écoulé sans qu’il ait fait de rapport. En le présentant enfin, nous reconnûmes que c’étoit d’Anvers dont il s’était occupé et rien ne le décidant, malgré le vœu du ministre que je rappelois sans cesse, le tems s’est écoulé et l’arrêté des consuls est venu. »

Cet arrêté entraînait une révision générale des tableaux disponibles.

(( Je ne crois donc pas, ajoute Joubert, qu’un voyage que vous feriez en ce moment pût rien accélérer. »

Cet administrateur ne disait que trop vrai. Bosschaert, néanmoins, n’écouta pas le conseil et partit muni de nombreuses lettres de recommandations.

Ses tribulations commencèrent. Force nous est bien de les résumer. Anvers, on l’a vu d’après les lettres de Joubert, entendait avoir sa part et la faisait revendiquer par son préfet très influent, M. d’Erbouville. Bosschaert n’osa point combattre cette puissance; il appuya les réclamations anversoises tout en multipliant les démarches, visites, requêtes, lettres pour le triomphe de sa propre cause. Une grosse liasse des archives du musée révèle par le menu ses espérances, ses efforts, ses lassitudes. Les promesses ne manquaient pas; il devait s’en contenter. Il remuait ciel et terre; le général Eblé, inspecteur de l’artillerie, le docteur Corvisart,

médecin du premier consul, le curé de Saint-Sulpice l’aidèrent tour à tour, Joubert lui demeurait fidèle. De loin le préfet de la Dyle et Kouppe, maire de Bruxelles, intervenaient comme ils pouvaient. Une dame, dont nous ne pouvons déchiffrer la signature et qui restera « sa fidèle servante » lui apporte également son influence. L’Armée, la Faculté et l’Eglise s’étaient liguées, comme le remarque Fétis, au profit du Musée de Bruxelles; les choses se passant à Paris, on ne pouvait négliger le pouvoir de la Femme.

Triage des tableaux centralisés au Louvre. — Anvers obtient des tableaux avant Bruxeles. — Bosschaert demande le « Saint Martin » de Saventhem à Chaptal. — Insuccès de sa lettre. — Les quatorze salles du Palais de l’ancienne Cour. — Bosschaert écrit au Premier Consul. — Le premier lot du Musée de Bruxelles.

L’Administration des musées de Paris apportait une extrême lenteur à passer en revue les quinze cents tableaux sur lesquels devaient se prélever les lots des collections départementales. Or, Bosschaert était pressé de prouver aux Bruxellois l’efficacité de son zèle. Le puissant préfet d’Anvers s’était assuré la remise anticipative, pour sa ville de deux Rubens. Quelle humiliation pour Bruxelles! L’arrêté du 14 fructidor ne créait pas de musée à Anvers et pourtant d’Erbouville obtenait qu’on y envoyât deux tableaux! Bosschaert se flatta, lui aussi, d’enlever un chefd’œuvre par anticipation et jeta son dévolu sur le van Dyck de Saventhem, le Saint-Martin, exilé à Paris avec tant d’autres pages capitales depuis les mémorables sans-culotides. Il fit « marcher » son préfet et écrivit personnellement au ministre Chaptal une lettre dont les archives du musée conservent la minute. Quelle foi robuste et touchante! Bosschaert n’est pas un grand critique d’art (l’espèce n’était guère connue de son temps) ; ce n’est pas un grand styliste; mais c’est un négociateur persévérant et pénétré de sa cause au point de s’humilier pour elle. Voici la note qu’il envoyait à Chaptal, tout en s’inquiétant des envois en préparation pour les galeries départementales,

« L’arrêté du 14 fructidor dernier, ayant à la grande satisfaction des habitans de Bruxelles, placé cette ville au nombre de celles qui jouiront d’un musée, je suis venu à Paris avec le procès-verbal du beau et spacieux local disposé à recevoir la collection qui nous serait accordée. L’Administration du musée réclamant un terme de plusieurs mois pour achever le triage des tableaux à conserver ou à abandonner [sic) aux Départements,

j’aurais cru inutHe d’attendre la fin du travail, sans la circonstance que le préfet de la Dyle, informé que celui des deux Nèthes avait obtenu par anticipation deux tableaux de Eubens, a écrit au Ministre de l’Intérieur pour lui demander une pareille faveur. Le tableau qu’il sollicite représente saint Martin à cheval peint par Van Dyck à l’époque où s’étant séparé de son maître pour aller voyager en Italie, les charmes d’une jeune paysanne l’arrêtèrent dans un village à une lieue de Bruxelles. Cette ville, qui oonnaissait l’anecdote des amours de van Dyck (1), n’a pu voir sans infiniment de regret, l’enlèvement du Saint Martin de Saventhem. Comme l’Administration du Musée, consultée sur la restitution, poujrr'ait motiver la convenance de conserver ce tableau, loin de chercher à la contrarier sur ce point, on laisserait à la disposition du Ministre de faire remplacer le Saint Martin par un ou deux autres tableaux (à prendre dans le nombre de ceux déjà choisis, et mis en réserve pour les Départements) qui, étalés dans une des salles de la Préfecture provisoirement à Bruxelles, y produiraient un excellent effet. Si cependant le Ministre désapprouvait la demande comme ayant été provoquée à la suite d’une distinction justement accordée à la ville d’Anvers, nous le supplions d’être persuadé que nous n’attachons à la chose aucune importunité et que notre but a été seulement de chercher à calmer les désirs des habitants de Bruxelles, impatiens de jouir du bienfait que l’arrêté du 14 fructidor dernier leur assure. Celui qui a l’honneur de présenter cette note, recevrait comme une faveur particulière que le Ministre daignât par un mot de réponse lui faire connaître ses intentions. Le 2 brumaire an X (2>.

« BOSSCHAERT,

« Maison de Bordeaux,

(( rue de Grenelle-Honoré. »

Chaptal répondit par une brève fin de non recevoir — et le Saint Martin ne revint en Belgique qu’en 1815, pour être rendu à l’église de Saventhem.

Bosschaert risquait beaucoup en importunant tout ce monde ministériel et consulaire. L’arrêté du 14 fructidor permettait l’ingérence de la République dans les affaires du Musée de Bruxelles et le Ministre pouvait ne point approuver sa nomination de conservateur! Tout de même on le traitait avec quelques égards. Il eut été un peu vif d’ailleurs de ne point le maintenir à la tête du Musée. Il avait aménagé « un beau et spacieux

( 1 ) Cette anecdote, on le sait, est pure légende. Le tableau fut commandé à Van Dyok par Ferdinand de Boissohot l’année où celui-ci fut créé baron de Saventhem (1621).

(2) Octobre 1801.

local » — quatorze grandes salles au Palais de l’ Ancienne Cour, énumérées par lui dans un rapport adressé à la commune: 1® cinq salles de vingt pieds de haut et de trente pieds de profondeur: ensemble cent quarantecinq pieds de développement; 2® cinq autres belles salles; 3® quatre autres dont une en forme de galerie; 4® une salle souterraine de deux cent trente pieds de longueur. (Cette dernière destinée sans doute à la sculpture) (1). L’arrêté du 14 fructidor portait que « les tableaux ne seraient envoyés aux villes désignées qu’après qu’il aurait été disposé, aux frais de la commune, une galerie pour les recevoir. » Bosschaert était en règle. Aussi prit-il la résolution de s’adresser plutôt à Dieu qu’à ses saints. Le général Eblé prépara le terrain. En ce temps là, l’Armée surtout se faisait respecter. Eblé avait écrit au général Duroc, lequel l’avait renvoyé à Chaptal. Mais le puissant protecteur de Bosschaert écrivit bientôt au conservateur bruxellois: « Quoique je sois très occupé, mon cher Bosschaert, il faut que je vous annonce que le premier consul va donner l’ordre aux commissaires chargés de la répartition des tableaux, de faire un bon choix pour Bruxelles et d’en faire l’envoi sans délai. Bonaparte m’a accordé cette faveur de la meilleure grâce du monde. J’ai préféré m’adresser à lui qu’à tout autre; vous voyez que j’ai bien fait. »

Bosschaert osa s’adresser à son tour au Maître et le 9 germinal an X (2) il lui envoyait la lettre suivante (non citée par Fétis).

« Le Citoyen Bosschaert, conservateur du Musée de Bruxelles, au Premier Consul.

« Citoyen-Consul,

« Votre arrêté du 14 fructidor a placé Bruxelles au nombre des villes qui jouissaient d’un musée. Cette commune s’est pénétrée de l’importance d’un pareil bienfait. Placée au centre des communications entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre et la Hollande, les charmes d’une collection précieuse attireront l’amateur de tous les pays. Cependant nos espérances s’éloignent. Les commissaires nommés pour le travail des répartitions en ont ajourné la fin à un temps indéfini. Cette interruption inattendue excuse, Citoyen-Consul, mon recours vers vous. Vos intentions bienfaisantes m’inspirent la confiance que vous daignerez autoriser les commissaires à remettre à notre disposition, ne fut-ce provisoirement, qu’une douzaine de beaux tableaux, les mieux assortis aux besoins de notre école. La culture

(1) Cf. Fétis, p. 28.

(2) Mars 1801.

des Beaux-Arts est l’héritage des Belges. Les chefs-d’œuvre dont ils ont enrichi la capitale prouvent à la fois ce qu’ils ont fait et ce que la jouissance des objets indispensables à leur instruction pourra leur inspirer encore.

(( Salut et le plus profond respect.

(( BOSSCHAEKT. »

Où Bonaparte reçut-il cette requête? A la Malmaison vraisemblablement et sans doute la parcourut-il d’un regard rapide dans sa bibliothèque étroite et riante. Mais tant de préoccupations assaillaient le premier consul et Bosschaert n’était pas au bout de ses peines. Il arriva qu’à un moment MM. les Administrateurs des Musées, chargés de la distribution, suspendirent tout travail. Ils avaient reçu ordre de quitter leurs logements du Louvre et déménageaient, s’inquiétant bien des collections départementales! Bosschaert ne leur laissait point de répit; il essaya de se faire remettre quelques toiles italiennes endommagées, assurant que Bruxelles possédait de bons restaurateurs. On ne l’écouta pas. Ün bruit inquiétant courait. Les Ministres, disait-on, voulaient s’adjuger les plus belles œuvres. Sans doute le bruit était-il faux. (La rapacité de Joséphine et de certains généraux l’avait probablement fait naître.) Les administrateurs se remirent enfin à la besogne et Bosschaert reçut, à Bruxelles, la nouvelle que les lots étaient formés. Le voici derechef à Paris (c’était son quatrième voyage) et tout de suite il se fait montrer les tableaux destinés à son Musée.

Comment le conservateur juge le lot qui lui est assigné. — Bosschaert obtient enfin quatre Rubens et deux Van Dyck. — Les tribulations d’un chef-d’œuvre vénitien. — Les autres tableaux du lot de 1802. — Leur transport à Bruxelles. — Ouverture du Musée. — Le premier catalogue.

Le lot de Bosschaert se divisait en deux parts. La première réunissait les douze tableaux suivants :

Vouet: Saint Charles Borromée; Rubens: Chasse aux Tigres-, Philippe de Champagne : La présentation au Temple; Guerchin : La Vierge et VEnfant Jésus dans une gloire, aecompagnés de deux anges; au has quatre saints et un adolescent-, Raphaël: La Vierge et VEnfant Jésus,

des anges et plusieurs saints-, Bassan: Cuisine-, Guido Reni:

Fuite en Egypte-, Ferdinand Bol: Un Philosophe à son bureau-, Rubens: Christ à la Croix; Raima Vecchio : Joseph d’Arimathie emportant le

Christ au tombeau-, Jouvenet: Elévation en croix-, Courtin: Le Christ mort sur les genoux de la Vierge.

La seconde part était composée comme suit:

Coxcie: Le Couronnement d’épines-, Blanchet de Lyon: Le Baptême de l’Eunuque-, Cari Van Loo : La Visitation de la Vierge-, idem : La Naissance de Jésus-, idem : La Salutation Angélique-, idem : La Présentation au Temple-, Paul Veronèse: Adoration des Bergers; inconnu: Saint Sébastien pansé par des femmes; Philippe de Champagne : Saint Joseph; idem : Sainte Geneviève; Eubens: Entrée de Jésus dans Jérusalem; Otto Vœnius: Sainte Famile; Rubens: Lavement des pieds; Rose d’Italie: Berger et animaux; Brauwer: Tabagie et dispute de joueurs; d’après Léonard de Vinci: La Vierge, l’Enfant Jésus et Saint Jean; d’après Raphaël: La Vierge, l’Enfant Jésus et le petit Saint Jean; Livens: Mars et Vénus; inconnu; Saint Pierre pénitent; inconnu: Portrait vénitien, ovale; inconnu: Portrait vénitien, ovale; Restout: Saint François Xavier; Jouvenet: Apollon et Thétis; inconnu : Biam^e endormie; Velâzquez : Portraits de deux enfants; école vénitienne : La Madeleine au pieds du Christ, à table avec des perso7inages dans un jardin; Carlo Maratti: Apollon, Daphné et autres figures; école vénitienne : Le Christ mort en croix, la Madeleine au pied de la croix et saint Jean; d’après le Poussin : La Mort de la Vierge.

A ces deux groupes s’ajoutaient un Jordaens {Adoration des Rois) et un J. F. Hallé [Salutation angélique) non signalés par Bosschaert, mais mentionnés dans l’état du Louvre. Certains de ces tableaux n’ont jamais pris le chemin de Bruxelles; d’autres figurent encore dans nos galeries, mais non aux places d’honneur. Nous reviendrons plus loin à ce premier envoi dont il n’y avait pas lieu de se montrer satisfait. La liste eût-elle été plus brillante que Bosschaert, en bon diplomate, aurait tout de même modéré sa joie. Jugez, par cette lettre que négligea Fétis, de l’étendue de sa déception et de l’énergie qu’il mit à l’exprimer.

« 10 fructidor, an X.

« Au Préfet,

(( Les lettres que j’ai eu l’honneur de vous écrire ont dû vous peindre beaucoup d’agitation. Celle-ci ne peut exprimer que le langage de la douleur et du dépit. Le ministre ayant signé jeudi dernier le travail des répartitions, vous avez reçu la liste des tableaux destinés pour Bruxelles. La plume tombe des mains en rapprochant cette liste de ce que nous avions droit d’attendre de tant de promesses si positivement réitérées. J’avais été informé, il y a plus de six mois, que les commissaires n’écoutant

qu’une crainte pusillanime et cherchant à se mettre persannellement à couvert des reproches que pourraient leur faire les hommes en place, protecteurs déclarés de quelques départements, avaient conçu le ridicule projet d’une espèce de Lotterie (sic). Que pour cet effet ils avaient imaginé de diviser les répartitions en lots à peu près égaux, que cela fait chaque ville tirerait au sort le lot que le hasard lui aurait assigné.

« Je me suis élevé avec force contre un projet dont il n’était pas difficile de démontrer l’absurdité. J’ajoutai que la Belgique ayant été dépouillée de ses tableaux les plus précieux, il serait infiniment injuste de la placer en ligne avec les villes de l’intérieur, lesquelles ayant 'conservé leurs tableaux, n’avaient point comme, nous des indemnités à réclamer, par conséquent qu’il fallait commencer par régler ce que nous avions le droit d’obtenir à titre de restitution, sauf après, à nous mettre à égalité avec les autres villes. Aucun des commissaires n’osa combattre mes observations, mais enveloppant leur opération du plus profond mistère (sic), ils cherchèrent à me calmer en m’assurant que Bruxelles obtiendrait des avantages proportionnés aux pertes que la Belgique avait essuyées. Pouvais-je ne pas ajouter foi à ces déclarations confirmées par le Ministre de l’Intérieur qui, en présence du sénateur Lambreclits, nous promit que notre Musée aurait le premier et le meilleur choix? Cependant, à l’ombre du silence (sic), les commissaires poursuivaient leur travail; ils le terminèrent au commencement de prairial et le 6 thermidor ils adressèrent au Ministre un résultat de quinze lots qu’ils déclarèrent être égaux en valeur, comme en nombre, se gardant bien d’indiquer telles ou telles convenances particulières et ne disant mot des indemnités à accorder au Musée de Bruxelles.

« Par cette astucieuse conduite, les commissaires avaient l’air de se détacher de toute personnalité et rejetaient sur le Ministre tout l’odieux qui pourrait rejaillir sur lui d’un choix qu’il ne pouvait déterminer qu’en tâtonnant ou en cédant à des insinuations adroitement suggérées. Voilà comme l’homme en place devient, sans le savoir, le joint d’une intrigue. J’ai trop de confiance dans les intentions du Ministre pour ne pas être convaincu qu’en nous assignant le no 15 il n’ait cru de bonne foi nous avantager d’un bon choix, mais il a été indignement trompé puisque de tous ces lots soi-disant égaux, le quinzième est peut-être le plus mauvais. Le dépit que j’éprouve ne me laisse pas la présence d’esprit d’entrer dans de plus longs détails. Il prouve seulement que si mes quatre voyages ont été infructueux, du moins ils n’étaient pas sans objet. Mais était-il en mon pouvoir de déjouer tant de finesse et de perfidie?

(( J’attends avec une impatience extrême l’arrivée du général Eblé. Je profiterai de son offre. Le Consul sera informé du procédé atroce envers

une ville malheureuse et dépouillée. Je demanderai vengeance. Bonaparte sentira qu’une injustice aussi révoltante est une insulte faite à lui-même puisqu’elle tend à lui ravir l’affection d’un peuple vis-à-vis duquel ses Bienfaits ne doivent pas être avilis par l’image de la Dérision et de la Perfidie. »

Le document — n’est-ce pas? — méritait de voir le jour. Pauvre Bosschaert! Qu’allait-iil faire dans cette galère? Un de ses défenseurs parisiens lui avait dit dès le 2 vendémiaire an IX (lettre non signée) : « L’on n’est pas donnant dans ce pays-ci, mais l’on y prend volontiers. » Et le même .correspondant ajoutait qu’il ne restait pas à Paris: « ce gouffre de corruption en tous genres », car, disait-il, « le Premier Consul excepté et quelques honnêtes gens par-ci, par-là, je n’y ai plus rien trouvé qui puisse charmer un galant homme ». Rien n’y charmait Bosschaert, je crois; mais il était résolu à défendre les droits de Bruxelles à travers tout. Voici le jugement d’ensemble qu’il avait exprimé sur son loit (curieuse note des archives du Musée où chaque tableau est l’objet d’une appréciation particulière). « Résumé. — On a pu se convaincre par les observations ci-dessus qu’à l’exception des dix derniers tableaux, d’un Raphaël et d’un Philippe de Champagne, à peine resterait-il une demi-douzaine de tableaux dont un vrai connaisseur voudrait enrichir sa collection. Comment est-il arrivé que la ci-devant Belgique ayant été dépouillée de ses tableaux les plus précieux, on n’ait pas eu plus d’égard aux pertes immenses qu’elle a essuyées? Ce fut la faute des Commissaires auxquels le ministre d.e l’Intérieur avait confié le soin de former les listes. Mais nous avons lieu d’espérer que le tort que ces Messieurs nous ont causé sera promptement et heureusement réparé. » Bosschaert se fie à sa propre volonté et n’a pas tort. Par l’intermédiaire de Lambrechts, cité plus haut, il proteste auj)rès du ministre, déclare qu’il ne retournera pas à Bruxelles sans emporter ce qu’on lui a promis (c’est-à-dire quelques Rubens), reçoit la promesse de pouvoir échanger certaines œuvres désignées pour Bruxelles contre des chefs-d’œuvre choisis pour d’autres villes, tombe sur un journal de Bruxelles qui exalte les quarante-trois tableaux énumérés plus haut, écrit au maire de Bruxelles que de tels articles peuvent tout compromettre et finalement reçoit du ministre l’autorisation de s’entendre, avec la direction du Musée de Paris pour une série d’échanges.

La Vocation de saint Pierre et de saint André du Ba, roche remplaça la Chasse aux Tigres de Rubens, qui n’était qu’une copie. Un Blanchet de Lyon, un Cari Van Loo, un Christ en Croix, V Entrée de Jésus dans Jérusalem et le Lavement des pieds, productions secondaires de Rubens, un Jouvenet, un Restout, la Salutation Angélique de Hallé furent sacrifiés par Bosschaert. On lui remit en échange: Viidoration des Rois, Saint Fran-

çois préservant le monde, le Couronnement de la Vierge, le Martyre de saint Liévin de Kubens, l’Elévation en croix, et l’Adoration des Bergers de van Dyck. Fétis écrit justement: « Ces six tableaux valaient à eux seuls dix fois autant que tous ceux qui étaient portés sur les premières listes ». Et le 26 vendémiaire an XI, Bosscliaert pouvait écrire au maire de Bruxelles: « Tout est fini. Depuis deux jours, nous emballons nos tableaux. Je ne puis assez exprimer la satisfaction que j’éprouve d’avoir terminé une négociation aussi contrariée. »

Il est impossible d’établir avec précision le sort de tous les tableaux compris dans ces deux listes de 1802. Reconstituons toutefois quelques données, en parlant d’abord des œuvres de la première liste toujours conservée au Musée. Le titre du Vouet est à présent: Saint Charles Borr ornée priant poux les pestiférés de Milan (n® 508 du catalogue) ; pour le Philippe de Champagne on s’est contenté de restituer au nom du peintre sa vraie orthographe: de Champaigne (n® 95) ; le titre du Gruerchin est devenu Quatre saints recommandant saint Louis de Gonzague à la Vierge (n® 198) ; celui de Ferdinand Bol, Philosophe en méditation (no 48) ; rien de changé pour le Guido Reni; le Joseph d’Arimathie emportant le Christ au Tombeau de Palma Vecchio s’appelle à présent Le Christ porté au Tombeau (n® 816) ; ce dernier tableau a pendant longtemps disparu de nos galeries. Nous l’avons replacé depuis peu. Le catalogue de Fétis (éd. de 1869) dit à son sujet: « Plusieurs tableaux de prix avaient été remis, pour être restaurés, à un certain Gippers. Dans le nombre se trouvait le Christ porté au tombeau de Palma le Vieux, un des plus beaux spécimens de la peinture vénitienne que possédait le Musée. Cet homme fit de mauvaises affaires, se cacha pendant quelque temps pour échapper aux poursuites de ses créanciers, et les nombreuses lettres que lui écrivait l’administration communale pour lui faire restituer le Palma restèrent sans réponse. Il le rapporta enfin, mais dans un tel état qu’il fut depuis lors impossible de le replacer dans les galeries du Musée. »

Ce massacre a dû se produire il y a trois quarts de siècle, à une époque où le musée était encore communal. Depuis lors l’œuvre était reléguée dans les réserves. Néanmoins elle figure encore au catalogue Fétis de 1889. Mais quand on en parlait à feu A. J. Wauters, il déclarait n’avoir jamais vu le tableau et ignorer ce qu’il était devenu. Au dire des anciens catalogues, cette Mise au tombeau faisait partie originairement de la collection du roi de France. Elle est décrite en effet dans le catalogue raisonné de Lépicié (Paris, 1752) lequel dit : « Tableau peint sur bois et remis sur toile par le sieur "Picoult. On trouve dans ce tableau plus de relief et de bonne couleur que d’expression dans les têtes et d’éléganoe dans le dessin. » Un classement opéré dans les réserves nous mit en présence de l’œuvre.

Les feuillages du fond, brûlés par le fer chaud de Gippers, ne sont plus à présent qu’une tâche opaque; la tête du Ohrist a perdu son modelé; le bras du Sauveur s’est alourdi; d’autres parties sont gâtées. Il ne fallait pas songer à une restauration : le désastre eut été définitif. On se contenta de recouvrir le tableau d’un vernis léger et de l’exposer tel quel, plutôt que de le tenir caché ou de le repeindre.

Que sont devenus les autres tableaux de cette première liste de 1802? La Chasse aux Tigres, d’après Rubens, fut remplacée, comme on l’a vu par le Baroche; le Raphaël fut restitué en 1816; nous ne retrouvons aucune trace de la Cuisine de Bassan, non plus que de l’Elévation en croix de Jouvenet; le Christ à la croix de Rubens fut abandonné par Bosschaert; le Courtin Christ mort sur les genoux de la Vierge est consigné aux réserves.

Voyons la seconde liste de 1802.

Le Couronnement d’épines de Coxcie a conservé son titre et son attribution (n® 120 du catalogue) ; Le Baptême de l’Eunuque de Blanchet de Lyon fut sacrifié par Bosschaert; sacrifié de même l’un des quatre Van Loo et nous n’avons aucune indication sur le sort des trois autres; le Paul Véronèse, Adoration des Bergers, qui n’en est pas un, décore les locaux de l’administration du Musée (no 636) ; l’inconnu, Saint Sébastien pansé par les femmes, est donné à présent au Morazzone et représente Saint Sébastien secouru par les Anges (n° 640) ; rien à dire des Philippe de Champagne devenu Cliampaigne (n°® 99 et 98) ; l’Entrée de Jésus dans Jérusalem et le Lavement des pieds de Rubens furent abandonnés par Bosschaert; l’Otto Vœnius, Sainte L'amine, est sans doute le Vœnius désigné depuis longtemps sous le titre Mariage mystique de sainte Catherine (n° 479); Rose d’Italie s’appelle à présent Rosa de Tivoli et son tableau Berger et animaux est intitulé Pâtre gardant des chèvres (n® 373) ; pas de vestige du Brauwer, de la copie de Léonard, de celle de Raphaël, du Livens, du Saint Pierre pénitent (inconnu) ; les portraits vénitiens modestement catalogués sous la mention inconnu portent depuis longtemps — à tort peut-être — le nom glorieux du Tintoret (n°® 473 et 474) ; le Restout et le Jouvenet furent tenus pour indésirables par Bosschaert; la Diane endormie (inconnu) n’a point laissé de trace; le Velâzquez Portraits de deux enfants est ce double portrait dont l’attribution reste un problème insoluble et qui semble bien une œuvre flamande du xvn® siècle (no 157) ; le tableau suivant : école vénitienne, La Madeleine aux pieds du Christ, à table avec des personnages dans un jardin, est une œuvre de l’école de Bonifazio représentant Jésus chez Simon le Pharisien (n® 152) ; le Carlo Maratte a dorénavant pour titre, Apollon à la poursuite de Daphné (n® 286) ; nous n’avons aucune indication sur le sort des deux

derniers tableaux de la liste; un Christ mort de l’école vénitienne et la Mort de la Vierge d’après le Poussin.

Nous avons vu pour quelles raisons Bosschaert saicrifiait certains tableaux. Grâce à lui le premier envoi fut tout autre chose que ce qu’avaient décidé les commissaires du Louvre. Retournons à l’année 1802. Les toiles se mirent en route pour Bruxelles. Mais avec quelle peine! Plusieurs voituriers avaient refusé de se charger du transport prétendant qu’on ne pourrait pas traverser les villes! Incident comique d’une longue histoire plutôt triste. Quelques tableaux exigeant une restauration furent laissés à Paris, notamment le Raphaël qui avait beaucoup souffert de son transport de Florence à Paris, et nous parvint un peu plus tard. Bosschaert rédigea la note suivante à son sujet: « Ce tableau sur bois a été restauré à Paris. Il est couvert de repeints, jauni, et pour tout dire en deux mots, entièrement délabré! Le tableau est fendu dans toute la hauteur du tableau. » Pour la toile du Guerchin que conserve toujours notre Musée, Bosschaert consigna les observations suivantes: « Nous avons reçu ce tableau dans un état pitoyable, déchiré en plusieurs endroits. Il a été rentoilé et restauré à Bruxelles par le peintre Thys. » Toutes ces restaurations achevées, le public fut admis au Musée de Bruxelles.

Le catalogue comptait 251 numéros, mais la moitié seulement de ces œuvres était visible. En réalité l’arrangement des salles n’avait pu être terminé pour la date de l’ouverture. La notice imprimée portait un astérisque en regard des tableaux venus de Paris et en fournissant l’explication du signe, l’auteur de l’avertissement formulait le vœu de recevoir bientôt un nouvej envoi de Paris. Le Musée n’était accessible au public que le jeudi et le samedi; les artistes pouvaient obtenir l’autorisation d’y travailler les autres jours’ Bosschaert, sur le conseil de Malaise qui devait un jour lui succéder, préleva sur les dépôts de l’Ancienne Cour quelques tahleauæ antiques et les montra dans son musée tout en s’en excusant dans une note du catalogue : « Quelques tableaux, dignes à peine d’être exposés, figurent ici comme les premières données d’un art lent et difficile. Insensiblement la peinture se perfectionna. On aperçut des plans mieux raisonnés, des intentions plus clairement expliquées. Cependant l’estime qu’on avait portée jusque là aux anciennes peintures, cessa presque entièrement à l’époque où la brillante Italie donna le jour à des artistes mieux inspirés. »

Bosschaert, comme les amateurs de son temps, ne prisait les tableaux antiques (entendez nos grands primitifs) que comme articles de curiosité. Ceux qu’il exposa furent choisis au hasard; certaines merveilles de notre salle Gothique étaient, dès l’origine du Musée, dans nos magasins; on ne les voit point au premier catalogue. On les sortit sans doute dans la

suite des réserves où nous eûmes également la bonne fortune de retrouver pendant la guerre, en plusieurs morceaux et couverte d’une crasse séculaire une admirable Crucifixion que nous reconnûmes sans hésiter pour un chefd’œuvre d’Albert Bouts.

Classement des dépôts. — Restitutions conditionnelles aux églises et aux particuliers. — Le budget du Musée. — Première escarmouche entre Bosschaert et Vivant Denon, directeur général du Musée Napoléon.

Des œuvres d’art de provenances diverses avons-nous dit, avaient été rassemblées pêle-mêle dans les dépôts de l’Ancienne Cour; un « jury des Arts » y avait fait clioix d’un certain nombre de tableaux dignes de figurer au nouveau Musée; Bosschaert en avait tiré quelques antiques. Les églises, les hospices, les particuliers multiplièrent bientôt les demandes de restitution. Chaque cas était examiné par Bosschaert, qui n’était pas toujours d’humeur à lâcher prise. Il devenait intraitable comme les administrateurs parisiens dont il avait tant souffert. Et même l’amour de son Musée l’incitait parfois à quelque mauvaise foi. Les fabriques de plusieurs églises de Bruxelles et des environs ayant demandé qu’on leur octroyât des tableaux pour compenser la perte de leurs richesses dispersées, Bosschaert, consulté par le préfet, énonça que ces églises ne pouvaient se prévaloir d’anciens droits et que le Musée était propriétaire légal des œuvres rassemblées dans ses magasins. Sous ces réserves il consentait à mettre en dépôt dans les églises ce qui ne figurait pas dans les galeries. Pour chaque « faveur » de ce genre, le préfet prenait un arrêté: « Vu la

pétition des receveurs et régisseurs de l’église de , tendante à obtenir le

placement dans la dite église de quelques tableaux déposés au Musée de l’Ecole centrale; vu l’avis du citoyen Bosschaert, conservateur du Musée; considérant que dans le nombre de ces tableaux, il en est plusieurs qui se trouvent placés dans la sixième classe et ne peuvent en aucune manière contribuer au progrès de l’Art ou à l’ornement du Musée... », etc. Et les quémandeurs qui recevaient ces tableaux de sixième classe, s’engageaient à les conserver « sous leur responsabilité et à les restituer au dépôt du Musée » à toute réquisition.

Sainte-Gudule reçut cent vingt-cinq tableaux; la Chapelle, cent cinquante-six; Notre-Dame des Victoires au Sablon, cinquante- trois ; les Augustins, cinquante-huit; la Madeleine, quarante-trois. Des œuvres de sculpture en marbre, pierre ou bois s’ajoutèrent à ces prêts. Les hospices

de Sainte-Gudule, des Alexiens, des Ursulines, de Saint-Jean eurent leur part. Que sont devenus ces «prêts»? (1) Dans l’esiprit de Bosseliaert ces œuvres de sixième classe n’offraient point grand intérêt. Mais les amateurs n’étaient pas toujours de son avis. Les fabriques d’églises le savaient si bien qu’elles mettaient les prêts en vente. Le Maire de Bruxelles fut informé un jour que deux des tableaux dévolus à Sainte-Gudule se trouvaient chez le marchand Kombaux de la Grand’Place. L’un des deux tableaux n’était rien moins que la Cène de Michel Coxeie! On s’empressa de ramener les <ieux œuvres au Musée et le préfet chargea Bosschaert du récolement des tableaux confiés aux différentes paroisses.

Bosschaert était surtout admirable quand on invoquait contre son Musée le principe de la restitution. Les marguilliers de Termonde avaient réclamé le van Dyck, V Adoration des Bergers, qui avait été compris dans le lot n® 15. Le conservateur s’opposa avec énergie au départ du tableau. « Les objets que le Gouvernement s’est approprié par droit de conquête, écrivit-il, ont cessé dès lors d’appartenir à leurs anciens possesseurs; ainsi Bruxelles en recevant les tableaux qui lui ont été envoyés, n’est point dans le cas de considérer d’où ces tableaux lui sont provenus (sic) son devoir est de les conserver. »

Et quand l’évêque de Gand réclama, au nom de la ville de Courtrai, l’Elévation de la Croix du même van Dyck, Bosschaert trouva cet argument mémorable : « Van Dyck a peint différentes Elévations de la Croix; il n’est pas certain que celui {sic) que nous possédons soit précisément le même que cet artiste avait peint pour l’église paroissiale de Courtrai. » Malgré ces belles raisons, il fallut rendre l’Adoration et l’Elévation.

L’église d.e Lennick-Saint-Quentin réclamait un Martyre de saint Quentin de Crayer; elle ne reçut qu’une copie par Verhaghen (2). Le Saint Guidon de Crayer fut remis à l’église d’Anderlecht, sa légitime propriétaire, mais à titre de dépôt. Un sieur Hugs, de Bois-Saint-Jean put se faire restituer purement et simplement trois Chasses de Snyders. Ses droits de propriété devaient être éclatants! Une dame Del Marmol Blaerthem récupéra, elle aussi, des tableaux parce que, au dire du conservateur, « ils n’étaient pas

(1) Le nombre des tableaux conservés par les Hospices de la ville de Bruxelles (qui comprennent les établissements de Saint-Jean, des Ursulines, de Saint-Pierre, de l’infirmerie de la rue du Canal) est considérable. Appelé à en dresser l’inventaire nous avons pu constater toutefois que les tableaux de réelle valeur étaient peu nombreux; ils sont presque tous placés dans les locaux du Conseil d’administration, à l’hôpital Saint- Jean; nous avons été autorisé par le dit Conseil à les exposer pendant plusieurs mois au Musée.

(2) Cette église est entrée depuis en possession du tableau de Crayer.

d’une assez grande valeur pour contribuer au progrès des arts et à l’ornement du Musée. » Bosschaert se laissa fléchir également par la pétition d’un sieur de Catoire qui demandait à reprendre le portrait de sa femme dans les magasins de l’ Ancienne Cour. « Ce portrait, qu’on dit très ressemblant, écrivait le pétitionnaire, est réclamé par mon épouse. Le prix qu’elle y attache est trop flatteur pour moi, pour que je me refuse à ses instances.» Un sieur Clops et une demoiselle de Pape demandèrent à être remis en possession de quatre figures en marbre blanc et de deux bustes qui avaient fait partie des mausolées de leur famille et été vendus avec le mobilier de l’église des Dominicains. Ils s’étaient rendus acquéreurs de ces mausolées, mais ceux-ci avaient fini par grossir les dépôts du Musée. On avait accumulé des richesses de tout genre dans les réserves. Fétis cite d’après l’inventaire : les boiseries de la bibliothèque d’Averbode, celles de la bibliothèque de l’église de Villers, celles des abbayes de Bois-Seigneur-Isaac et d’Auderghem; les vitraux et les grilles de fer des mêmes abbayes. Le même inventaire mentionne maintes œuvres réservées pour le Musée et non encore transportées à Bruxelles (statues, tabernacles, fonts baptismaux, stalles, confessionnaux). On avait confié momentanément à la municipalité de Wavre un cylindre contenant cinq tableaux; le concierge de la municipalité de Louvain était devenu le dépositaire d’un cylindre renfermant huit tableaux de l’abbaye d’Averbode et d’un autre cylindre avec quinze tableaux. La fureur centralisatrice nous avait gagnés; l’argent manqua pour conduire le tout à Bruxelles.

Le budget du Musée était au surplus fort modeste — six mille francs. L’an XIII, Bosschaert, dans un rapport à la Ville, note avec satisfaction qu’il a pu faire une économie de dix-sept cents francs et propose de réduire le budget de l’aménagement à quatre mille francs! Peu de conservateurs, je pense, se rallieront à une telle conception administrative. Naturellement elle valut des félicitations à Bosschaert. Le maire de Bruxelles, M. de Mérode, ne manqua point d’honorer le zèle du conservateur et comme s’il ignorait ses tenaces interventions à Paris, il lui écrivit: « Je désire que vous vous occupiez, dans vos moments de loisir, d’un mémoire au ministre de l’intérieur, à l’effet d’en obtenir des tableaux pour le Musée de Bruxelles, car vous savez que le lot de notre ville, bien que renfermant des tableaux de prix, n’a point été avantageux. » Sur ce point, Bosschaert n’avait besoin d’aucun conseil. Le moment n’était pas opportun. Il le savait mieux que personne : « Depuis quelque temps, répondit-il, je m’abstiens parce que la guerre préoccupe tous les esprits. Le Directeur général du Musée Napoléon ayant demandé à être employé à l’armée, son absence aurait rendu inutiles les démarches qu’on aurait pu faire. Son retour annoncé depuis peu, donne plus de chance de réussir. » Et il ajoutait:

(( J’avais été cliargé d’acheter à la vente du brasseur Pauwels un beau et grand Berchem pour Sa Majesté l’Impératrice. Ma commission s’étendait jusqu’à douze mille francs. Le tableau me fut adjugé pour sept mille. Je l’envoyai à Paris, soigneusement roulé sur un de nos cylindres, que je priai de nous renvoyer avec un tableau pour le Musée. M. Denon s’y est refusé, sous le prétexte que le Musée de Paris n’est pas au complet. » Si subtil qu’il fût, Bosschaert, aux prises à ce moment avec le volontaire et courageux Vivant Denon, directeur général du Musée Napoléon, c’était la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

Eloge de Bosschaert par le maire, M. de Mérode. — Nouvelles démarches du Conservateur à Paris. — On lui offre les tableaux destinés à Rennes. — L’affaire échoue. — Promesses de Vivant Denon. — Achats importants et peu ruineux. — L’envoi de 1811. — Nouvelle édition du catalogue. — Comment on bouche les serres du Jardin botanique.

Bosschaert mit à profit les bonnes dispositions du maire de Bruxelles et l’engagea à intervenir auprès du préfet. M. de, Mérode fit mieux. Il écrivit au Ministre de l’Intérieur et y alla cette fois d’un éloge sans restriction de son conservateur: « C’est à son zèle, à ses connaissances, à son amour pour l’art que la ville de Bruxelles doit le rétablissement de son antique académie ^de peinture et de sculpture, ainsi que la conservation des tableaux provenant des abbayes et couvents supprimés qui forment la majeure partie de la collection du Musée. y> Recommandé de la sorte, Bosschaert repartit pour Paris. Présenté par MM. d’Arenberg et Lambrechts, il fut reçu par le ministre. Celui-ci fut charmant, mais il avait une excellente excuse pour ne rien promettre: le chevalier Vivant Denon était absent! Son remplaçant fit entrevoir à Bosschaert une affaire magnifique. Les œuvres destinées à Rennes n’avaient pas encore quitté les réserves du Louvre en 1806, la municipalité de cette ville n’étant pas en état de payer la restauration de ces douze tableaux. La dette s’élevait à deux mille quatre cents francs. On consentait à céder le lot à Bruxelles moyennant cette somme. Bosschaert, sans hésiter, accepta. L’affaire par malheur n’eut point de suite. Sans doute le chevalier Denon avait-il désavoué son remplaçant.

Le mois d’octobre 1807 revoit Bosschaert à Paris. L’exposition des objets d’art venus d’Allemagne après la campagne de Prusse venait de

s’ouvrir au Louvre. Bosschaert admire comme il convienit ces nouvelles richesses et surtout se réjouit de ce que l’immense Musée Napoléon sera bientôt trop petit. Il faudra bien diriger le surplus sur les galeries départementales. Bruxelles ne sera pas oubliée. N’est-il pas là, lui, Bosschaert, pour veiller au grain? Et d’ailleurs Vivant Denon l’a reçu et lui a fait des promesses formelles sur quoi Bosschaert a reprjs le chemin de Bruxelles. Notre conservateur était hanté par l’idée d’obtenir un nouveau lot de Paris. C’était, pour lui, le vrai, presque le seul moyen d’enrichir dignement son Musée. Ses achats sont rares. Avant d’acquérir au peintre-restaurateur Thys, pour la somme de sept cents francs, un petit Paysage de Kuysdael (notre n® 398), il l’expose pendant un an, à titre d’essai: « Je pense, écTivait-il à l’autorité, que cette mesure de précaution préviendrait les propos que la jalousie des marchands pourrait opposer à mes acquisitions. » Reconnaissons que la méthode serait recommandable en certains cas. Le Ruysdael fut acquis finalement, ainsi qu’une Chasse au cerf de Van Vries (notre n° 512). Bosschaert achète ensuite la belle esquisse de Jordaens, Le Triomphe du prince Frédéric-Henri (notre n® 326) pour... 600 francs. « Le Musée de Bruxelles ne possède rien de ce peintre, émule de Rubens comme coloriste », avait-il dit dans son rapport. Il y a quelques années que, le voyant à Paris, Bosschaert avait prié M. Le Monnier (ancien membre de l’Académie, propriétaire de l’œuvre) de lui céder ce tableau pour le Musée. « Mais alors il ne voulait pas s’en défaire. La nécessité l’oblige à revenir sur cette détermination et il l’offre pour le prix qu’il le paya il y a trente ans. » Age d’or pour les amateurs! Fétis dit avec raison: « On croit rêver lorsqu’on parcourt les comptes de cette époque (de 1802 à 1810) et lorsqu’on voit payer trois cent cinquante-cinq francs la grande Voce flamande de van Thulden; cent quatre-vingt-dix francs la Dame hollandaise à sa toilette, (n® 616) », jadis donnée à J. B. Weeninx actuellement à Johannes van Noordt, une des perles de notre collection hollandaise; € deux cent quarante-deux francs un [paysage d’Arthois avec des figures de Teniers le vieux (n® 12), etc. » Et Bosschaert semble toujours s’accuser de dilapider les deniers publics! Parlant du d’Arthois, il écrit: «Les Musées n’ayant rien de ce maître dont les tableaux sont très chers, je me suis décidé à cette acquisition. »

Le 1er avril 1811, le préfet annonça au maître une bonne nouvelle qui n’était pas fausse. Il venait d’apprendre officiellement que trente et un tableaux du Louvre venaient d’être désignés pour le Musée de Bruxelles et étaient tenus à sa disposition par le chevalier Denon. Bosschaert avait fini par désespérer et voici que son vieux rêve se réalisait. Et tandis que le corps municipal remerçiait le ministre de l’Intérieur en ces termes : « C’est à la patrie de Rubens et de van Dyck qu’il appartient de s’enor-

gueillir des chefs-d’œuvre de la peinture. Nulle part on en sentira mieux le prix », Bosschaert allait ' prendre possession à Paris des tableaux désignés pour Bruxelles par le décret du 15 février 1811 établissant une répartition entre les galeries départementales de Lyon, Dijon, Bruxelles, Grenoble, Caen et Toulouse. Transcrivons la liste du nouvel envoi d’après l’état original de transmission reproduit par Fétis:

Ecole du Schiavone, Saint Sébastien-, Tintoret, Un Martyre, esquisse; Sallaert, Une procession-, Sallaert, autre Procession-, copie de Jules Romain, Une Bataille-, école du Caravage, Le Christ mort-, Titien, Portrait en pied d’un guerrier-, Michel Coxcie, Le Déluge-, Rubens, Saint Bavon; Jordaens, Saint Martin guérissant un possédé-, Vandermeulen, La Yue de Tournay; J. C. Procaccini, Saint Sébastien secouru par les anges; Paul Véronèse, Junon versant ses trésors sur Veivise-, dit du Soyaro, Le Christ au tombeau-, Paul Véronèse, La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Catherine-, Gaudenzio Ferrari, Jésus adoré pan- les anges et un cardinal; Albane, Adam et Eve; P. de Champagne, Saint Etienne; P. de Champagne, Saint Ambroise; Le Guide, Saint Jérôme, saint Thomas et la Vierge; Le Guide, Une Sibylle; Leandro Bassan, L’Assomption; Tintoret, Un Sénateur vénitien; Franc. Floris, Trois Têtes sur un panneau; école florentine, Vulcain dénonçant aux dieux l’infidélité de son épouse; Cignani, La Vierge, Jésus et les Anges; Sass Ferata (Sasso Ferrato), Une Tête de Vierge; cru de Faxolus, La Vierge, Jésus et un Ange; Maria Tintoret, Un Repas; Canaletti, L’Intérieur de Saint-Marc; Canaletti, Une Vue de Venise.

Cette fois il n’y eut point d’éciiange, ni d’œuvres retenues à Paris comme en 1802. L’envoi parvint intégralement à Bruxelles; mais certains tableaux ont été débaptisés, d’autres relégués dans les réserves, d’autres encore ont depuis longtemps disparu. Passons l’envoi en revue. Le Saint Sébastien de l’école de Schiavone, classé plus tard parmi les inconnus est conservé dans les réserves; le Martyre de Tintoret est intitulé le Martyre de Saint Ma/rc (n° 472) et porte comme nom d’auteur « Tintoret ou le Greco » ; la Procession de Sallaert n’a point changé d’attribution mais de titre: VInfante Isabelle abattant l’oiseau au tir du Grand Serment (n® 408) ; l’autre Procession de Sallaert s’intitule: Les Archiducs Albert et Isabelle assistant a la procession des pucelles du Sablon (n® 409) ; de la copie de Jules Romain: Une Bataille, nous ne retrouvons aucune trace; le Christ mort de l’école du Caravage est devenu la Mise au tombeau de Dirck van Baburen (n® 16) ; le Portrait en pied du Titien a été restitué en 1816; le Déluge de Michel Coxcie, toujours au Musée, a été rendu à son véritable auteur Cossiers (n® 115) ; le Saint Bavon de Rubens a regagné son lieu d’origine, l’église Saint-Bavon à Gand; le SaJnt Martin

guérissant un possédé de Jordaens (n® 234) est resté à ce dernier qui avait pris la peine d’ailleurs de le signer. La Vue de Tournay de van der Meulen s’appelle à présent L’Armée de Louis XIV campant devant Tournai (n® 302). Le Saint Sébastien secouru par les Anges de Procaccini garde son peintre et son titre; de même la Junon versant ses trésors sur Venise de Paul Véronèse, qui a retrouvé son emplacement primitif dans la salle du Conseil des Dix au Palais Ducal de Venise; du Christ au Tombeau dit du Soyaro (?) aucune trace; du Gaudenzio Ferrari, Jésus adoré par les Anges et un Cardinal, Fétis nous dit qu’il fut envoyé au Musée de Tournai en 1879; l’Albane, Adam et Eve, est resté un Albane — l’un des plus beaux qui soient — et porte comme titre Adam et Eve dans le Paradis terrestre (n® 3) ; aucun changement pour les Philippe de Champagne, sauf que le nom du grand peintre, comme pour les tableaux de 1802, a retrouvé son orthographe originale de Champaigne; Le Guide, Saint Jérôme, saint Thomas et la Vierge, fut restitué en 1816; sa Sibylle (n® 370) nous est restée, de même le Leandro Bassano : Assomption; le Sénateur Vénitien d.u Tintoret fut compris dans les restitutions de 1816; nous ne savons ce qu’est devenu le Frans Floris: Trois têtes sur un panneau; on restitua le Cignani : La Vierge, Jésus et les Anges en 1816; la Tête de Vierge attribué à Sasso Ferrato est dans nos réserves, de même le Cigoli et le Vulcain dénonçant son épouse (œuvre d’un romaniste flamand) ; le Repas de Maria Tintoret représente en réalité les Noces de Cana (n® 303) et est attribué au Vicentin (Andrea de Micheli) ; V Intérieur de Saint-Marc de Canaletto est un ravissant Fr. Guardi et représente le Doge Alessio Mocenigo se montrant au peuple dans l’église Saint-Marc (1763) (n® 197) ; enfin le Canaletto, Une vue de Venise, est une Vue de la Brenta par un artiste de l’école de Canaletto (n® 30).

On fit la toilette de tous ces tableaux avant de les exposer; il en coûta 1,477 francs. Bosschaert, en outre, publia une nouvelle édition du catalogue; c’était la quatrième (1802, 1806, 1809); le nombre des numéros avait fini par s’élever à 305 — 224 pour les écoles dites modernes (à partir de la seconde moitié du xvi® siècle) et 81 pour les maîtres qualifiés d’anciens — entendez ceux que nous appelons les primitifs. Quelques toiles, retirées des réserves, vinrent s’ajouter à cet ensemble, tandis que d’autres de même provenance quittaient le Musée. Le directeur du jardin Botanique, Delhin, ayant écrit au maire: « Il existe au dépôt du Musée quelques vieux et mauvais tableaux qui ne peuvent pas servir à enrichir la collection, mais qui pourraient être avantageusement utilisés pour garnir les châssis destinés à couvrir les serres du jardin Botanique », Bosschaert, consulté, accorda « trente et un tableaux ayant servi de cintres» (plafonds?) et se dessaisit également de «quelques fragments de

verre colorés » pour couvrir les mêmes serres. Fétis s’apitoie sur le sort de ces cintres et de ces morceaux de verrières. Tel que nous connaissons Bosschaert, il est vraisemblable que son cadeau était de mince valeur. Il obtint aussi de faire don de quelques vitraux peints à un fonctionnaire parisien qui lui avait rendu des services. Ne le chicanons pas d’avoir engagé les pouvoirs à manifester un peu de reconnaissance, par un cadeau facile, à ceux qui aidèrent notre conservateur dans son inlassable entreprise de récupération.

L’Empire s’écroule. — Odyssée des commissaires belges à Paris. — Blücher et Wellington. — Le duc de fer et Talleyrand. — Le patriotisme de Vivant Denon et de son secrétaire Lavallée. — Rapport du peintre Odevaeie. — Le grand duc de Toscane, le pape, le roi de Prusse, nous réclament des tableaux, — Retour des chefs-d’œuvre. — Démêlés entre Bruxellois et Anversois. — Mort de G.- J.- J. Bosschaert.

La chute de Napoléon devait avoir pour notre pays de profondes conséquences artistiques. Près de cent chefs-d’œuvre furent restitués à nos vieilles cités sur les deux cent septante et un qu’on nous avait pris. Le 17 avril 1815, le baron d’Anethan, intendant départemental de la Dyle, demandait aux archives générales « des renseignements propres à former un état des objets d’art, sciences et documents nationaux pris par les armées étrangères depuis leur première invasion ». Mais on lui répondait que les commissaires français avaient procédé à l’enlèvement des (( tableaux, statues, médailles, manuscrits, livres des plus précieux, sans en dresser inventaire ou en laisser des récépissés détaillés aux personnes qui en avaient la garde. » Une liste approximative fut dressée avec le concours des autorités régionales; les objets qu’elle comprenait furent réclamés par la voie diplomatique et une commission comprenant les sieurs Odevaere, Apostol, Ommegang, van Hal, van Regemorter, Stier et Cambier, eut pour tâche d’aller identifier les œuvres revendiquées et d’assurer leur retour au pays.

A Paris, nos délégués eurent à se remuer. Louis XVIII déclarait que les collections du Louvre et des Tuileries étaient son propre bien; le duc de Richelieu et Talleyrand multipliaient les moyens dilatoires; le septuagénaire Vivant Denon et son secrétaire Antoine Lavallée défendaient avec l’énergie du désespoir les trésors du Musée Napoléon et méprisaient les

menaces d’emprisonnement et de déportation. La brutalité de Blücber et l’énergie calme de Wellington s’allièrent pour briser toutes ces résistances. Wellington avait été spécialement désigné pour réclamer les objets d’art provenant de la Belgique et de la Hollande. Après avoir cédé à Blüclier sur l’ordre de la Cour, les tableaux pris à l’Allemagne, Vivant Denon tint tête à Wellington et aux délégués des Pays-Bas. Il insinua que ces derniers cherchaient à acheter les gardiens des galeries pour dérober des œuvres; il voyait dans la restitution des tableaux de La Haye et de la Belgique l’anéantissement de son Musée; il proclamait dans une note remise aux représentants des nations étrangères que le gouvernement français avait indemnisé ses nouveaux départements en fondant à Bruxelles un « Musée superbe » en entretenant avec soin les tableaux flamands à Paris, en les exposant au Louvre avec « une magnificence tout à fait royale ». Sous main, Denon s’entendait avec Talleyrand. Ch Piot a publié un extrait de la correspondance de Wellington où le duc de Fer raconte ses entretiens avec Talleyrand au sujet de la restitution. Le ministre promettait au général d’exposer l’affaire à son souverain, mais l’ordre était donné « de ne livrer un seul tableau sans l’emploi de la force ». Il fallait que le vainqueur de Napoléon signifiât au diplomate que des troupes iraient le lendemain matin, à midi, s’emparer de nos tableaux — considérés par Wellington comme propriété du roi des Pays- Bas. Alors Talleyrand céda et les chefs-d’œuvre purent être enlevés par les emballeurs. La mauvaise humeur de l’Administration des musées rendit d’ailleurs le décrochement difficile. Deux généraux anglais accompagnèrent d’abord nos délégués; il fallut ensuite faire appel à tout un détachement de soldats anglais. Les délégués des Pays-Bas ayant voulu travailler la nuit. Vivant Denon s’y opposa, et le tapissier du gouvernement français interdit à ses ouvriers de travailler pour nos commissaires.

Sachons admirer ce patriotisme et rappelons en passant que le zèle désespéré de Vivant Denon et de son secrétaire Lavallée fut payé de la plus insultante ingratitude. Denon fut contraint de démissionner, Lavallée fut brutalement révoqué après avoir écrit à son ministre une lettre où il disait ; « Dans de pareils malheurs, il faut de ces enfants perdus, de ces subalternes comme moi, dont on peut, quand la tempête est passée, approuver la conduite ou blâmer l’impéritie » Ah! si Bosschaert s’était trouvé en présence de Vivant Denon et de Lavallée, quelles luttes! Wellington imagina d’en finir en ordonnant la fermeture des galeries. Les administrateurs du Louvre ne tinrent aucun compte de l’ordre et le travail de nos délégués se fit au milieu de la foule.

Le fait est relaté dans le rapport rédigé par J. Odevaere, peintre de la Cour de S. M. le roi des Pays-Bas et « délégué à Paris pour la réclamation

des tableaux et objets d’art appartenant aux provinces méridionales du Royaume ». On s’étonnera sans doute que le nom de Bosschaert ne soit point prononcé dans cette décisive affaire de 1815. Avait-on oublié ses services? Ou bien, âgé, usé à la tâche, estimait-il une telle expédition audessus de ses forces? Revenons un instant au sympathique conservateur. Félix Stappaerts, dans son article sur Bosschaert de la Biographie Nationale, dit qu’une Convention fut établie, réglant la restitution aux Pays- Bas des œuvres enlevées par la France et que Bosschaert fut nommé président de la commission chargée de surveiller la stricte exécution de cet accord. Nous ignorons où Stappaerts a pu puiser ce renseignement ; Fétis, qui semble d’ailleurs l’unique source de Stappaerts, ne parle de rien de semblable. Malade ou dédaigné — peut-être les deux à

la fois, — Bosschaert continuait à Bruxelles de veiller aux intérêts

de nos galeries. Après la chute de l’Empire, le grand-duc de Toscane,

le pape Pie VII, le roi de Prusse enfin réclamèrent au roi des

Pays-Bas des tableaux qu’on leur avait pris jadis et qui nous avaient été remis. Le pape redemandait la Vocation de saint Pierre de Baroche et le tableau du Gruide La Vierge, saint Thomas et saint Jérôme-, le grand duc de Toscane voulait le retour du Raphaël enlevé à la galerie Pitti; le roi de Prusse intervenait pour V Allégorie de la Nature de Cignani, un portrait du Titien, un autre du Tintoret. La vieille énergie de Bosschaert se réveillait devant ces exigences et ne le cédait ep rien à celle d’un Vivant Denon : « Les personnes envoyées au Roi de la part du Souverain Pontife sont-elles suffisamment qualifiées », disait Bosschaert au maire, « et puis oublie-t-on que Bruxelles a payé le transport, l’emballage, les restaurations de ces tableaux ». Le fait est que ces tableaux auxquels nous reviendront ne furent pas restitués de son vivant.

Cependant Odevaere, délégué à Paris, apportait tous ses soins à l’accomplissement de sa mission. L’emballage des tableaux exigea plus d’un mois. On construisit des chariots où les grandes caisses renfermant les tableaux furent suspendues à un pied et demi de terre. Malgré ces précautions, le cortège ne put passer par aucune porte de ville. On contournait les cités. Au moment où le convoi escorté d’un bataillon de milice nationale et d’un piquet de hussards atteignit notre frontière, Odevaere fit arborer le drapeau orange sur le premier chariot où se trouvaient la Descente de Croix et V Erection de la Croix de Rubens. Tout le monde cria: « Vive le roi des Pays-Bas! ». Le 18 novembre, le cortège passait à Mons; le 20, sans avoir éprouvé le moindre dommage, il entrait à Bruxelles. Les voitures attribuées à nos provinces furent dirigées vers le Musée; les autres stationnèrent sur la Grand’Place devant la garde des pompiers. Les troupes alliées s’apprêtaient à retraverser la Belgique; aussi île maire de Bruxelles,

M. Vanderlinden d’Hooghvorst demanda-t-il au comte de Mercy-Argenteau, gouverneur du Brabant, par une lettre du 26 novembre « à faire en sorte que les chariots qui stationnent sur la Grand’Place soient mis en lieu de sûreté avant l’entrée des troupes étrangères, attendu qu’alors il n’en pourrait plus répondre, les pompiers qui gardent ces chariots ne pouvant résister à des troupes qui vont se répandre en grand nombre sur la place. »

Une autre aventure survint aux chariots de la Grand’Blace, et cela par la faute du maire lui-même. Odevaere, avec raison, voulait diriger directement sur Anvers et sur Liège les lots de ces deux villes; le maire de Bruxelles, lui, prétendait décharger tous les tableaux à Bruxelles et les envoyer, après examen, à leur lieu de destination. C’était compliquer les choses et froisser inutilement les Anversois. Les ordres du maire reçurent un commencement d’exécution et le déchargement général fut commencé le 27 novembre 1815. Odevaere, furieux sans doute, s’était dit malade et n’était pas venu. Mais il avait agi. Le 28 novembre, coup de théâtre. Un décret du Koi faisait défense au maire de Bruxelles de toucher aux chariots d’Anvers. Odevaere triomphait — et en toute justice reconnaissons-le (1), — Anvers fit une réception triomphale aux chefs-d’œuvre rapatriés. Les élèves de l’Académie traînèrent le premier chariot; un corps de musique joua l’air de Grétry: OU peut-on être mieux-, les professeurs de l’Académie pleurèrent; Odevaere et ses collègues furent longuement congratulés. Bien de semblable à Bruxelles. Notre bonne ville, par son scepticisme et son esprit de chicane administrative, avait affirmé son rang de capitale. Un homme aurait pu éviter ces conflits aigus avec Anvers, Bosschaert. Mais il mourut au moment où il allait recevoir les tableaux arrivés de France, et l’on n’a recueilli au sujet de sa mort que quelques lignes du maire de Bruxelles d’où il ressort que la collection personnelle du conservateur, déposée au Musée, fit l’objet d’une expertise dont le montant devait être versé aux héritiers. Sans doute, dans le tourbillon des événements, la mort de Bosschaert passa-t-elle inaperçue. Voici l’acte de décès de l’infatigable conservateur (2) « Acte n® 3312. Du quinzième jour du mois de décembre l’an dix-huit cent quinze, à trois heures. Acte de déeès de M. Guillaume- Jacques- Joseph Bosschaert, rentier, décédé le quatorze de ce mois à dix heures et demie du soir, rue aux Vents, 6® S®'' n® 1270, âgé de soixante-dix-huit ans, quatre mois, vingt-cinq jours.

(1) Fétis n’a p.oint rapporté ces faits et a dénaturé, à notre avis, le rôle d’Odevaere.

(2) A notre demande, M. Dès Marez, archiviste de Bruxelles, a bien voulu rechercher cet acte et nous le communiquer.

né à Bruxelles, demeurant rue des Longs-Chariots, 7® S®", n® 359, fils de Jacques-Corneille Bosscliaert et de Thérèse- Joseph Boscheren, conjoints décédés. »

Le second conservateur, Ch. Malaise. — Les tableaux revenus de Paris et destinés à Bruxelles sont retirés de leurs six caisses. — Constatations de dégâts. — Le restaurateur Thys. — Démission et mort de Ch. Malaise. — Ses successeurs van Hulthem et le baron de Thysebaert. — La collection Lupus. — Ventes de tableaux et de livres appartenant au Musée.

Le créateur du Musée fut remplacé par un chef de division de la ville de Bruxelles, Charles Malaise, qui depuis quelque temps suppléait Bosschaert. Un hasard heureux nous a fait rencontrer un buste du second conservateur, exécuté par Godecharle en 1805. Un moulage, pris avec l’autorisation du propriétaire (1), fait à présent partie de nos collections de sculpture. Malaise n’a pas le moins du monde l’aspect d’un fonctionnaire. De fines mèches se répandent en beau désordre sur son front; sa chemise s’ouvre largement sur la poitrine où se noue une épaisse lavallière; son visage imberbe, son regard franc et droit, l’expression généreuse de sa physionomie sont d’un artiste ou d’un poète.

Fils de Joseph Malaise et d’Anne-Catherine van der Noot, Charles Malaise fut baptisé à l’église Sainte-Gudule, le 4 mai 1775; il eut pour parrain le prince Charles- Joseph-François Lamoral de Ligne, pour marraine Marie-Angélique Deuser. A côté de son frère cadet Philippe, Charles devait jouer un rôle, important dans la vie bruxelloise. Il fit de la sculpture sous la direction de Godecharle dont il devint l’élève préféré et l’ami. En 1814, il remportait une médaille d’honneur au salon de Gand; en 1815, la Société royale des Beaux-Arts de Bruxelles lui décernait son prix de sculpture; en 1817, Gand le couronnait à nouveau; en 1819, c’était au tour de la Koninklijke Maatschappij ter aanmoediging der Schoone Kunsten, d’Anvers, de lui octroyer une récompense. Qu’est-il resté de ses œuvres? On lui attribue avec vraisemblance le buste de sa mère dont nous possédons un moulage dans les locaux de notre administration. On dirait du Godecharle — du bon Godecharle même — et par conséquent on ne trou-

(1) M. Van Asbroeck de Bruxelles, descendant de Malaise, à qui nous devons également quelques renseignements sur le second conservateur du Musée.

verait rien de mieux chez nous à cette époque. Suivant une autre tradition de famille, Charles Malaise serait hauteur de l’un des deux trophées qui décorent l’hôtel du marquis d’AIrconati. Sa situation artistique était enviable ; dans le Précis historique de la Société royale des Beaux-Arts et de littérature de Gand, par Edmond de Busscher, son nom figure dans la liste des membres effectifs, entre ceux de Godecharle et de Canova! Ces succès expliquent que Charles Malaise ait été appelé aux fonctions de professeur et de secrétaire de l’Académie de Bruxelles; ce fut un bon maître sans doute; un jeune homme qu’il avait recueilli, élevé et instruit, devait se faire un nom des plus honorables dans notre art du xix® siècle : Paul Lauters. Pourtant la sculpture, le professorat, ce secrétariat académique, ne constituaient point l’essentiel dans la vie de Charles Malaise. En réalité sa vraie carrière fut le fonctionnarisme, et son Capitole l’administration communale de Bruxelles, laquelle ne comportait que deux divisions. Son frère Philippe et lui parvinrent tous deux au grade de chef, l’un de la première division, l’autre de la seconde. En fait, les deux frères, pendant de longues années, furent les vrais administrateurs de la ville. Képutés pour leur amabilité et leur esprit, ils étaient reçus dans la plus haute société et on les rencontrait chez les d’Ursel, les de Mérode, les Arconati, le préfet de Chaban, etc. Le cadet dans la suite devint secrétaire général de la Ville; quant à Charles, à toutes ses occupations il devait ajouter celles de conservate;ur du Musée.

Le 20 novembre 1815, les tableaux restés à Bruxelles étaient déposés dans la cour du Musée; le 21 décembre on demandait au gouverneur l’autorisation de les décaisser ; le gouverneur en référait au commissaire général de l’instruction, des arts et des sciences à La Haye et c’est seulement le 5 janvier 1816 que Malaise est autorisé par le maire à sortir les œuvres de leurs caisses. Cinq semaines avaient été perdues en formalités administratives. En quel état allait-on trouver les tableaux. Prudemment, Malaise demande la désignation d’experts chargés d’assister avec lui au déballage; le sculpteur Godecharle, le peintre Paelinck et le restaurateur Thys furent délégués par la ville et l’ouverture des caisses commença le 10 janvier. Malaise fit de l’opération un procès-verbal assez sombre. Sur la Légende de sainte Anne, sortie de la première caisse, on remarque des taches formées par l’humidité; du saint Martin, de van Dyck, retiré de la seconde caisse, il est dit que « son impression à la craie a été soulevée en trois endroits différents»; le Saint Paul et saint Antoine ermites (n“ 127), de Crayer, était taché, l’eau ayant pénétré dans la caisse (la troisième). Les trois autres caisses furent ouvertes le lendemain 11. La Montée au Calvaire (n° 374), de Rubens, et V Assomption de sainte Catherine, de Crayer (quatrième caisse) , étaient intactes ; il n’en était pas 'de même de la Pietà avec saint François (n° 380), de Rubens (cinquième caisse). Le procès-verbal

de Malaise dit à son propos : « Nous avons constaté que ce tableau est totalement changé par l’humidité, que le bas de la toile, détrempée par l’eau qui a coulé dans la caisse, semble pourrie et qu’une graisse générale couvre la peinture. » Enfin de la sixième caisse on sortit V Assomption de la Vierge (n® 378), de Rubens. « L’humidité qui a pénétré dans la caisse — dit le procès-verbal — a causé à cette peinture plusieurs grandes bosses par la contraction de la toile qui a fait pilier le châssis, lequel est prêt à éclater, quoiqu’il soit très fort. » Dans sa lettre d’envoi au gouverneur, le maire insista sur les mauvaises conditions de l’emballage, la déplorable confection des caisses dont les fentes n’avaient pas été bouchées et que l’on n’avait pas pris la précaution d’entourer de toile cirée. Nous soupçonnons Malaise d’avoir inspiré ces remarques additionnelles. Les Bruxellois étaient mécontents des Anversois ; ils s’empressèrent d’accuser ceux-ci d’incurie. Nous pensons qu’ils ont exagéré et le restaurateur Thys, désireux sans doute de prouver par la suite ses talents, n’aura pas manqué de pousser les choses au noir. Le seul tableau vraiment atteint était le Pietà avec saint François, de Rubens; il était probablement couvert de chancis — ce qui après tout n’est pas irrémédiable. Mais est-il bien certain que l’humidité ait pénétré dans les caisses pendant le voyage de Paris à Bruxelles? Fétis avec raison s’étonne que les caisses aient séjourné pendant six semaines dans la cour du Musée, exposées aux intempéries de la mauvaise saison; il suppose, fort justement, que Bosschaert n’aurait pas attendu les autorisations administratives pour agir. Mais il nous paraît dupe du procès-verbal, quelque peu tendancieux des experts bruxellois, cherchant à atténuer leur propre responsabilité, quand il écrit : « Odevaere et ses collègues étaient de fort braves gens, pleins de bonne volonté; mais ils ont mal rempli leur mission en ne prenant pas les précautions indiquées par le plus vulgaire bon sens. »

Par un arrêté du 13 août 1816, la Montée au Calvaire, la Pietà avec saint François, V Assomption, de Rubens; Saint Paul et saint Antoine ermites, de Crayer, étaient définitivement ajoutés aux collections du Musée; l’église du Sablon recevait la Mort de la Vierge, de Michel Coxcie, et les Doyens du Serment de l’ arbalète, de Crayer; V Assomption de sainte Catherine, de Crayer, allait à l’église Sainte-Catherine, le Saint Martin, de van Dyck, retournait à l’église de Saventhem, la Légende de sainte Anne, de Metsys, à la collégiale de Louvain. On sait que tous ces tableaux ont d’ailleurs fini par appartenir au Musée, sauf le Saint Martin, de Saventhem. L’arrêté spécifiait que les œuvres ne pouvaient être aliénées sans autorisation du gouvernement, enjoignait aux maires de Bruxelles, Louvain et Saventhem de veiller à leur bon entretien, et décrétait qu’une commission présiderait à leur placement. Les membres de cette commission furent

Malaise, Paelinck, De Landsheere, François et Thys, père. Récupérant d’une part, la Belgique d’autre part, et cela malgré les efforts et rapports de Malaise, dut restituer le Raphaël à la galerie Pitti, un Cignani, un Titien, un Tintoret au roi de Prusse, un Guide au Pape qui revendiquait aussi le Baroche La Vocation de saint Pierre, tableau qu’on finit par nous laisser La France, de son côté, nous redemandait les œuvres envoyées en 1802, en 1811; Malaise répondit que sur les deux cent trente et un tableaux réclamés jadis par la Belgique, quatre-vingt-douze seulement nous étaient revenus et qu’il conviendrait d’envisager le retour de nos chefs-d’œuvre répandus généreusement dans les musées de France et d’Italie avant que notre pays pût songer à des restitutions. Entretemps, le Musée se voyait d’ailleurs forcé de rendre à Gand le Saint Bavon de Rubens, à Termonde V Adoration des Bergers de van Dyck, à Courtrai VErection de la Croix du même et de nouveaux prélèvements sur les dépôts, d’où l’on retira entre autres le Calvaire d’Otto Vœii/ius, ne compensaient point ces pertes. On faisait avec ardeur la toilette de nos tableaux et le restaurateur Thys opérait sur une large échelle; les peintures lui étaient confiées par douzaines et dans le courant de l’année 1817 il ne restaura pas moins de trente-sept tableaux. Le budget du Musée y passait, pauvre budget d’ailleurs, de six à sept mille francs. Thys inspirait une confiance aveugle depuis qu’il avait réparé les dégâts infligés à notre Adoration des Mages, de Rubens, par le peintre van Regemorter d’Anvers que Bosschaert avait dû subir par ordre du maire van Langenhoven. Et Thys nettoyait sans arrêt. La ville songeait à offrir son Musée en hommage au roi de Hollande — lequel semble avoir conseillé à nos magistrats de renoncer à cette courtisanerie. Croyaiton complaire à Sa Majesté avec cette rage de propreté?

Nommé conservateur à la fin de l’année 1815, Malaise démissionna le 5 mai 1816. Il vécut encore vingt ans et mourut à Bruxelles le 31 mai 1836. On voit toujours son épitaphe au vieux cimetière de Bruxelles — une simple pierre en losange. Il fut remplacé par Van Hulthem, déjà bibliothécaire et secrétaire perpétuel de l’Académie, très ignorant des choses d’art, mais sous le règne duquel on mit du moins une sourdine à la fureur des restaurations. Il eut pour successeur le baron de Thysebaert. Les mérites des conservateurs n’allaient pas crescendo... Sous l’administration de Thysebaert on inaugura, vers 1823, la collection Lupus qui comprenait quatrevingt-dix tableaux parmi lesquels une dizaine seulement nous sont parvenus. Le nouveau conservateur n’était pour rien dans cet accroissement, cette collection d’ailleurs hétéroclite ayant été acquise par le roi de Hollande en 1819. Thysebaert avait d’autres préocupations que les achats; il sollicitait du collège l’autorisation de vendre un portrait de Marie-Thérèse qu’il disait sans valeur et pour lequel un Viennois offrait trois cents

francs; il demandait aussi à pouvoir remettre au curé de Saint- Jacques (Oaudenberg) le mécanisme du carillon abbatial d’Afflighem déposé dans les réserves du Musée. Le Collège accueillit favorablement les deux requêtes du baron. Après cet effort administratif le conservateur tomba malade. Le restaurateur Thys, sans mandat officiel, se mit à administrer et surveiller avec la collaboration du concierge — qui lui envoyait des rapports. Il existait sans doute une commission, mais sa discrétion fut telle qu’on ne soupçonne guère son existence, si ce n’est par une lettre de Thys où il se prévalut de l’avis de deux membres de la régence, porté à sa connaissance par le concierge, pour demander au collège échevinal la vente des tableaux de rebut. Une vente de livres, appartenant semble-t-il au Musée, devait avoir lieu en même temps. Nos prédécesseurs ne soupçonnaient pas quelles peines nous aurions un jour à reconstituer une bibliothèque d’art !

Réorganisation administrative. — Nouveaux conservateurs MM. Vinck d’Orp et Hennessy. — Vente de douze cents numéros de rebut. — Incendie de 1827. — M. de Wellens remplace de Vinck d’Orp. — Le triumvirat Navez, Van Assche, Odevaere. — Nouvelle vente. — Eugène Verboeckhoven. — On renonce aux estampes. — Fondation de la galerie moderne. — Le musée passe de la Ville à l’Etat.

Ces perspectives d’épurations firent réfléchir le collège échevinal. L’administration fut réorganisée et bientôt le Musée posséda deux conservateurs: MM. De Vinck-d’Orp et Hennessy. Ils informèrent le Collège que les locaux de l’Ancienne Cour contenaient encore à peu près douze cents tableaux, bas-reliefs, pastels, miniatures et estampes d’un mérite insuffisant pour figurer au Musée; ils proposaient de mettre les dits objets en vente publique et d’affecter le produit à l’acquisition de bons tableaux. La vente fut autorisée; elle devait être publique et les conservateurs devaient en excepter certains dépôts anonymes (appartenant sans doute à des familles émigrées) et dont ils s’efforceraient de retrouver les propriétaires. On ne sait quand la vente eut lieu, ni ce qu’elle rapporta, ni quel fut l’emploi des sommes recueillies. La Commission du Musée liquidait les réserves et, d’autre part, exigeait de rigoureuses mesures conservatoires pour les œuvres confiées aux églises et aux hospices. Après la vente des douze cents numéros de rebut, elle fit des difficultés pour céder à la commune de Gembloux quatorze tableaux de De Haze ayant appartenu à

rancienne abbaye de Gembloux et finit par les abandonner pour cent francs ! Les choses n’allaient pas mieux qu’au temps du baron Thysebaert. En 1827 un incendie éclata dans les greniers du Musée; des tableaux s’y trouvaient relégués et périrent! Quelque chose clochait, c’est certain. De Vinck d’Orp fut remplacé. Le jugeait-on incapable? M. de Wellens, fils du bourgmestre, prit sa place aux côtés de Hennessy et l’on adjoignit aux conservateurs un conseil composé de MM. Navez, Van Assohe et Odevaere. Ces triumvirs procédèrent à la vente d’un résidu de tableaux non exposés et épargnés par l’incendie. Thys en dressa l’inA'^entaire où l’on trouve neuf esquisses de Sallaert et une d’Adrien van de Velde — qui fut adjugée 1,600 francs. La même année (1830) on se risquait à dépenser une forte somme pour un achat. On alla jusqu’à six mille francs pour le petit Gérard Dou (n® 153 du catalogue). Le Musée aussi faisait sa révolution. Cette même année, la commission faillit être renversée. Le gouvernement provisoire avait nommé directeur le grand animalier Eugène Verboeckhoven. Mais le Musée était communal. De quoi se mêlait l’Etat? Le décret du gouvernement provisoire fut tenu pour nul et la commission triompha de Verboeckhoven.

A deux reprises, en 1833 et en 1836, le Musée faillit s’enrichir d’une collection d’estampes. Mais la Ville ne disposait pas de fonds suffisants. Il faut le regretter. Le cabinet des Estampes est un département de la Bibliothèque; il eût été bien plus logique, et plus utile au développement de l’art d’en faire dès le début une annexe du Musée. Celui-ci jusqu’à l’époque où nous sommes parvenus, ne possédait que des tableaux anciens. En août 1834, le Ministre de l’Intérieur fit connaître au collège échevinal qu’il déposerait volontiers au Musée des tableaux modernes acquis par son département, soit aux expositions, soit aux artistes en personne. Le premier envoi eut lieu en octobre de la même année; le ministre y avait joint les modèles exécutés par Godecharle pour les frontons du Palais de Laeken et celui de la Nation; c’est ainsi que fut fondée définitivement notre Galerie moderne, jusqu’alors embryonnaire. Le gouvernement déposait au Musée communal les œuvres acquises par lui; situation illogique à laquelle allait mettre fin une convention conclue entre l’Etat et la ville de Bruxelles et par laquelle le gouvernement devenait propriétaire des collections communales tant anciennes que modernes pour la somme de

1.644.000 francs, fixée après de longues expertises (les Rubens étaient estimés aux prix suivants: La Marche au Calvaire, 225,000 fr. ; Le Ma/rtyre de saint Liévin, 200,000 fr. ; L* Adoration des Mages, 160,000 fr. ; Le Christ foudroyant le monde, 150,000 fr. ; L^ Assomption de la Vierge,

70.000 fr. ; Le Couronnement de la Vierge, 80,000 fr. ; La Pietà avec saint François, 60,000 fr.) Datée du 5 novembre 1841, la convention fut adoptée

par les Chambres le 31 décembre 1842 et quatre ans plus tard paraissait un arrêté royal (31 mars 1846) portant l’organisation du Musée royal de Peinture et de Sculpture de Belgique.

Bilan d’un demi-siècle d’existence. — Le catalogue Fétis. — Ere nouvelle de l’art belge et enrichissements du Musée. — Le Palais Balat.

Ce ne fut d’abord qu’un simple changement de titre. Les budgets restaient maigres, les acquisitions étaient espacées. A certains égards, les vingt ans qui venaient de s’écouler avaient été assez fructueux puisque l’on avait vu entrer au Musée, en 1827, V Allégorie de la Fécondité de Jordaens (n° 235) pour la somme dérisoire de 1,200 francs, en 1830 les portraits d’Albert et Isabelle par Eubens, et en 1841 le Portrait d’homme (n® 367) de Rembrandt, (où certains veulent reconnaître le beau-frère du maître, François Coopal), pour la somme de 15,000 francs! Pourtant, en 1844, on eut la bonne fortune de mettre la main sur quelques primitifs de marque: V Assomption d’Albert Bouts (n® 534), la Sainte Famille de van Clève (n® 105) et surtout l’admirable Pietà de Petrus Cristus (n® 139). En 1846, on achetait le Satyre et le Paysan de Jordaens (n® 238) et la Chute des Anges rebelles de Bruegel l’ancien (n® 79), en 1848 V Adoration des Mages de Gérard David (n® 191). Pendant dix ans c’est ensuite la stagnation absolue. Aucun achat valant d’être signalé. Depuis sa création remontant à un demi-siècle, le Musée ne s’était enrichi que d’une centaine de tableaux.

Vers 1860, la face des choses se modifie. Edouard Fétis travaille à son catalogue, remarquable pour l’époque. La première édition paraît en 1863 avec 361 numéros, chiffre qui s’élève à 520 dans l’édition de 1882. De 1860 à 1885 des œuvres capitales s’ajoutent à l’ancien fonds. Le pays s’est enrichi; une vie ardente animait nos milieux artistiques en relations plus étroites avec les ateliers français; l’importance des expositions triennales d’Anvers, de Gand, de Bruxelles ne cessait de grandir; nos maîtres se plaçaient au premier rang dans les grands tournois internationaux de Paris et de Londres. Notre pays reprenait sa place traditionnelle dans le domaine de l’art. Les prévisions du bon Bosschaert se réalisaient et le Musée tout naturellement bénéficiait dans une large mesure de cette véritable renaissance. Notons parmi les achats faits de 1860 à 1881 : les figures d’Adam et Eve des van Eyck (1860), la Justice d’Othon (n®® 65 et 66) de Dieric Bouts (1861), La Légende de Quillaume Tell représentée

devant la Gilde de Saint-Sébastien d’Anvers (n® 38) de Biset (1862), L’Offre galante (n® 444) de Jan Steen (1865), La Kermesse flamande de Teniers (n® 457) et La Vertu de Patience (n® 335) de Bernard d’Orley (1867), Le Portrait de l’artiste et de sa famille (n® 503) de Corneille de Vos, et le Portrait de Johannes HoornbeeJc (n® 202) de Frans Hais (1870), la Parenté de la Vierge (n® 108) de Corneille van Coninxloo, et la Cène (n® 542) d’Albert Bouts (1874) ; Le Retable de la Confrérie de sainte Anne à Louvain (n® 299) de Quentin Metsys (1879), la Vue de Dordrecht (n® 196) de van Goyen, et le Bac (n® 402) de Salomon van Buysdael (1881); le Martyre de saint Sébastien (n® 291) de Memlinc (1884), la Songeuse (n® 279) de Nicolas Maes (1885). Ces nombreux et excellents achats firent que l’espace manqua bientôt à l’Anoienne Cour. On ne garda que les œuvres modernes dans ce dernier local et les tableaux anciens, ainsi que la sculpture furent transférés au Palais des Beaux-Arts construit rue de la Régence sur les plans d’Alph. Balat. L’inauguration de notre «vieille pinacothèque » dans ses nouveaux locaux eut lieu le 26 mai 1887.

Depuis ce jour jusqu’au moment où éclata la guerre, plus de deux cents tableaux se sont ajoutés à nos collections, dont quelques-uns de haute valeur. Des peintres nationaux : Roger van der Weyden, Pietà (n® 516) ; Bruegel le Vieux, Dénombrement de Bethléem (n® 680) ; Paysage avec la Chute d’Icare (n® 800) ; Adoration des Mages (n® 778) ; Rubens, Paysage avec la Chasse d’Atalante (n® 391); Les Têtes de Nègres (n® 389); une esquisse pour le plafond de White Hall; La Sagesse victorieuse de la Guerre et de la Discorde, sous le gouvernement de Jacques /e d’Angleterre (n® 392) ; Le Christ et la Femme adultère (n® 380) ; van Dyck, Portrait du sculpteur François Duquesnoy (n® 777); Jordaens, Suzanne et les Vieillards (n® 241); Pan et Syrinœ (n® 240); Le Roi Boit (nos 242 et 264); Snyders, Couronne de fruits (n® 436) ; van Craesbeek, Réunion des Rhétoriciens (n® 121); Gonzalès Coques, Le Duo (n® 792). Des maîtres hollandais : J. Mostaert, triptyque de la Passion (n® 537) ; van de Capelle, Mer calme (n® 88) ; Adrien van Ostade, Le Repos du Tisserand (n® 145) ; Hobbema, Le Moulin à eau (n® 220) ; Paul Potter, La Porcherie (n® 357) ; Vermeer de Delft ou Nicolas Maes, L’Homme au chapeau (n® 665). Puis encore, Ribera, Apollon écorchant Marsyas (n® 372) ; Tiepolo (?), L’Immolation de Polyxène (n® 706) ; le maître de Moulins, La Vierge avec l’enfant Jésus adoré par les Anges (n® 681). En 1896, sur la proposition de deux membres de la Commission directrice, MM. Ch. L. Cardon et A. J. Wauters (auteur d’un nouveau catalogue), un nouveau placement fut décidé inspiré du principe des groupements par écoles et dicté par les dispositions du palais de Balat. La physionomie du Musée n’a plus guère varié depuis, et si quelques salles, réservées au xve et xvie siècles, s’encombrent faute de

place, on admire en général l’ordonnance des galeries de l’étage où Riibens, Jordaens, Snyders, Paul de Vos, Crayer, Verhaglien animent les entrecolonnements vitruviens de leur exubérance triomphale. Le hall du rez-dechaussée, dont les parois se rehaussent de tapisseries bruxelloises du XVI® siècle — des ateliers d’A. Leyniers, croit-on — est devenu un Musée de sculpture moderne (du xviie siècle au xxe), où Constantin Meunier voisine avec les vivantes terres cuites de nos sculpteurs rubéniens et un ensemble unique de ce grand Godecharle encore insuffisamment connu et prisé. Construit de 1875 à 1885, le Palais des Beaux-Arts était voué à d’autres fins : expositions modernes et grandes auditions musicales. La réussite de son emploi actuel ne doit pas faire croire qu’il ne convenait point aux maîtres vivants... Le Palais est fort beau. Balat dessinait avec un art suprême et rien ne lui était inconnu de la beauté et des théories classiques. Ce n’est pas assez d’admirer la matière des quatre colonnes en granit d’Ecosse de la façade du Musée; leur galbe eût enlevé le suffrage des maîtres constructeurs de la Haute Kenaissance et valu sans conteste à l’auteur le surnom de profilatore.

Les années de l’occupation.

En séance du 3 août 1914, la Commission directrice des musées royaux de peinture et de sculpture, sous la présidence du comte J. de Lalaing, décida la fermeture des locaux du Palais des Beaux-Arts (Musée ancien et galerie de sculpture), du Musée Moderne et du Musée Wiertz, et le 11 août, au cours d’une nouvelle réunion, la résolution fut prise à l’unanimité de descendre dans les souterrains les principaux tableaux du Musée Ancien, du Musée Moderne et quelques terres cuites particulièrement précieuses. Au calme des années précédentes allaient succéder le malaise, l’inquiétude, l’angoisse. Disons-le tout de suite, les Allemands ne nous ont rien pris. Ils étaient persuadés que la Belgique leur resterait. Les fonctionnaires en uniforme entassés dans les ministères bruxellois gardèrent cette conviction jusqu’à la veille de rarmistice. A quoi bon transporter en Allemagne les' œuvres des musées belges, puisque ces musées deviendraient allemands? C’était l’intime pensée de MM. les professeurs et docteurs en feldgrau — il y eut aussi des doctoresses — qui vinrent se documenter et s’instruire avec la plus persistante indiscrétion. Ils donnèrent la mesure de leur tact en créant des revues dans notre pays martyr et en publiant des « contributions » sur nos chefs-d’œuvre, alors que nos écrivains et savants s’imposaient le silence. Godecharle, notamment, eut les honneurs

d’un article et y devint un statuaire germanique bon teint! Un prince saxon, parlant de l’architecture norbertine du xvil® siècle avec une suffisance saxonne et une ignorance princière, déclara que l’occupation allemande aurait les meilleures conséquences pour la connaissance de l’art flamand. Un professeur de Berlin, insistant pour voir les dessins attribués à Quellin, fit preuve, du moins, du sens des réalités en reconnaissant qu’après la guerre les relations entre Belges et Allemands risquaient pendant longtemps d’être impossibles.

L’une des prétentions les plus agaçantes de cette séquelle de pédants fut de vouloir placer des étiquettes allemandes sur les cadres de tous nos tableaux anciens et modernes à côté des inscriptions françaises et flamandes. Mesure illégale, disions-nous en brandissant des rapports juridiques dus à notre ami l’avocat Edm. de Bruyn. Moyen pédagogique pouvant faciliter la visite des musées à nos troupes, répondaient-ils dans des notes gourmées. Soyons charitable et ne nommons pas les deux conservateurs déguisés en feldwébel qui pendant des mois (c’était en 1915) copièrent patiemment les titres de nos tableaux pour les traduire dans le calme de leurs cabinets d’embusqués. Nos rapports firent-ils impression sur leurs chefs? Reculèrent-ils devant l’énormité de la tâche? Un beau jour on ne parla plus des traductions teutonnes.

Le 23 septembre 1914 — après les crimes de Louvain, Dinant, Tanfines, Termonde, etc. — nous recevions au musée la visite du docteur von F..., commissaire pour la protection des œuvres d’art en territoire occupé! Le 18 décembre il revenait annoncer que les autorités militaires avaient décidé la réouverture des musées. Réunie d’urgence, la Commission directrice protesta, allégua le manque de personnel pour la surveillance et l’entretien, le défaut de combustible, etc. Rien n’y fit. Il fallut remettre les tableaux en place; le 23 janvier 1915 le Palais des Beaux-Arts et le Musée Moderne rouvraient leurs portes et le 7 février le gouverneur von Bissing les visitait, suivi d’une escorte d’officiers et de cuirassiers blancs. Un groupe de soldats et d’infirmières avait été réquisitionné pour faire nombre. Ce fut un beau spectacle. Le gouverneur se fit photographier en tête à tête avec le buste du bon et modeste Constantin Meunier. Des infirmières et des soldats casqués furent groupés devant un bas-relief du Monument du Travail par un petit lieutenant ordonnateur de la fête et invités par l’opérateur à jouer la comédie de l’admiration. Le lieutenant criait : (f Nous ne sommes pas des barbares ! » Et des nuages de magnésium explosaient dans le hall de sculpture, atteignant les hauteurs du lanterneau. C’était un dimanche matin...

Le grotesque constamment affirmait son empire et nous rendait la situation moins pénible. Le 25 août 1914 un officier allemand demandait

à voir les inventaires, visitait les locaux et exprimait rétonnement le plus comique à la vue des cadres vides. Il entra seul au Musée; puis se ravisant il se fit accompagner par un soldat, le fusil à l’épaule. Huit jours plus tard un corps de garde était installé dans le hall d’entrée du Palais des Beaux-Arts et pendant des mois nous dûmes subir une maudite landsturm. Les grands chefs étaient persuadés que Bruxelles se soulèverait. Le poste organisé au Musée devait contribuer avec les effectifs du Parc et du Palais de Justice à commander le haut de la ville. Nous ne fûmes débarrassés de ces hôtes fâcheux qu’après des démarches interminables. Ils avaient emporté des couvertures du Musée qui servaient à l’emballage des œuvres d’art, fracturé les meubles du vestiaire et du comptoir de photographies et enlevé un album de reproductions. Et notre hall de sculpture était dans un bel état! Les clous des bottes avaient sillonné le dallage d’un dessin qui n’évoquait guère celui de la cathédrale de Sienne — et il nous faut passer sous silence certains détails répugnants.

Des éclats de shrapnells tombèrent à deux reprises sur le Musée. Le 3 septembre 1916, il s’en fallut de peu que de graves dégâts ne fussent à déplorer au Musée Ancien. Des morceaux de projectiles traversèrent notamment le lanterneau de la salle de sculpture^ Par miracle aucun accident. Nous en profitâmes pour réclamer la fermeture à grands cris. Vains efforts. Alors d’office nous fîmes disparaître le grand Metsys : La légende de sainte Anne, particulièrement exposé sous les vitres de la salle gothique. « En restauration », répondaient les surveillants aux soldats qui s’en informaient. Un conservateur en uniforme fut chargé d’examiner notre demande de fermeture. Nous lui montrâmes les morceaux de shrapnells : « Ce sont des obus anglais », déclara-t-il, et il empocha les fragments de projectiles pour faire disparaître des preuves gênantes. Mais nous les avions fait photographier.

Nous dûmes lutter aussi contre V activisme. Ici surtout quelques pages hautement comiques agrémentèrent le drame, national. Le Ministère avait été scindé en deux administrations vers la fin mars 1917, l’une pour la partie wallonne du pays, l’autre pour la partie flamande. Cette division faisait dépendre le Musée moderne de l’administration wallonne, le Musée Ancien et le Musée Wiertz de l’administration flamande. Cette merveilleuse combinaison eut la vie brève et bientôt tous les services ministériels furent flamandisés. Un maître ivrogne fut nommé conservateur du Musée Wiertz. Jamais il ne visita «ses» collections, bien qu’il habitât le logis attenant au Musée. Ce traître sortait d’une Kermesse de Teniers. Quinze jours avant l’armistice, il prit la fuite, après avoir touché anticipativement trois mois d’appointements. Un président activiste fut même imposé

à la Conunission des Musées. Il disparut à peine né; nous étions à la veille de la délivrance.

Les musées royaux devinrent le refuge de maintes œuvres en péril. Le Van Dyck de Saventliem, Saint Martin pa?'tageant son manteau, y séjourna pendant toute la guerre. Eendons cette justice à M. von F..., cité plus haut, qu’il eut le tact de nous accompaoTier en civil quand nous allâmes chercher le tableau avec quelques agents du Musée. Des maisons flambaient autour du village; nous croisions des campements sans nombre. Ah! la triste promenade! La population de feaveiithem ne connaissant pas nos intentions et nous voyant décrocher le chef-d’œuvre menaça de nous écharper. Deux cents personnes étaient groupées sur le parvis quand nous sortîmes de l’église. On me menaçait de mort. Le vénérable curé dut prendre la parole, et rassurer ses paroissiens en leur disant que je représentais notre gouvernement. Le tableau fut restitué après l’armistice. Je chargeai des a poilus » français de l’accompagner jusqu’à l’église. On leur fit un accueil enthousiaste.

Vers lia fin d’octobre 1914, M. Catteau, secrétaire de la questure à la Chambre des Représentants, vint nous signaler que la collection de médailles de la Chambre courait de grands risques.Déjà plusieurs pièces de prix avaient été dérobés. Les voleurs choisissaient avec discernement. Sans doute étaient-ce des antiquaires camouflés en soldats. Avec le concours de M. von F..., nous obtînmes de pouvoir transférer la collection tout entière au Musée. Le transport eut lieu le samedi 24 octobre. Les visites préalables au Palais de la Nation occupé par une soldatesque arrogante avaient soumis nos nerfs à une épreuve particulièrement rude. Nous recueillîmes des œuvrœs du Sénat (notamment les bustes du Roi et de la Reine par Victor Rousseau), des tableaux de Courtrai, des bronzes, des cuivres (entre autres toutes les précieuses planches d’Albert Bartsoen) et, sans que nous en fussions avisé, le personnel fit du Musée Ancien une immense cachette. La complaisance administrative nous parut en cette circonstance la suprême vertu patriotique. Nos prises d’air, nos souterrains étaient garnis de chaudrons, chandeliers, poignées de portes, batteries de cuisine. Les socles du hall de sculpture étaient bourrés de laine. Que d’édredons et de matelats ont pû de la sorte échapper à la déportation !

Sept surveillants du Musée avaient été rappelés sous les armes. Deux sont tombés glorieusement pour la patrie : Van den Brûle, Théodore, tué à Grimde-lez-Tirlemont et Spreutel, Oscar, tué à Dixmude. Le personnel, malgré son dévouement et son remarquable esprit de discipline, était insuffisant pour exercer une surveillance efficace le dimanche, jour où les musées devaient être ouverts simultanément. Nous organisâmes une

garde bourgeoise, composée d’artistes, d’archéologues, d’avocats, d’amateurs; elle assura pendant toute la durée de la guerre un service dominical sous la direction de M. Pierre Bautier. Des artistes comme le sculpteur Devillez et le dessinateur Aimédée Lynen furent parmi nos « gardes » les plus assidus. Au début, néanmoins, nos collections furent exiposées à des risques sérieux. On nous vola deux petits tableaux : au Musée Moderne, un Henri De Braekeleer-; au Musée Ancien, une Tentation de saint Antoine de l’école des anciens Pays-Bas (vers 1525). Nous eûmes la chance de retrouver les deux œuvres dès le lendemain chez des marchands de la ville. Le voleur — le même avait fait les deux coups — fut découvert. Mais (Paveu est dur) nous ne savons toujours pas le nom du peintre à qui nous devons la petite Tentation (n° 604 de ce catalogue).

Dans l’inattention générale, la vie scientifique du Musée se poursuivait. Des cours — non censurés — furent donnés aux jeunes filles qui, pour refus d’obéissance à des professeurs activistes, étaient chassées de leurs écoles. La bibliothèque des catalogues (ventes, musées, collections) prit un grand développement; ce dépôt, unique en Belgique, compte actuellement plus dix mille numéros. Nous obtînmes notamment de pouvoir y adjoindre à titre de dépôt le bel ensemble légué au Musée d’ixelles par M. Gauchez, l’ancien directeur de la revue « L’Art ». La collection de photographies enrichie d’un don important de M. l’avocat Dansaert s’élève à près de 15,000 documents, dûment catalogués. En rangeant les reliques des réserves, nous remîmes au jour le Palma Vecchio dont nous parlons plus haut (voir p. 18 et 19) et l’admirable Crucifixion d’Albert Bouts jusqu’alors inconnue des dirigeants du Musée et des historiens de l’art. Enfin la révision complète des étiquettes de nos tableaux anciens fut accomplie en deux années de temps. Ce furent des moments d’intérêt supérieur que nos séances hebdomadaires, aux jours de fermeture, avec des érudits comme MM. Hulin de Loo et Verlant, directeur général des Beaux- Arts. A. J. Wauters était des nôtres au début, mais nous le perdîmes en mars 1916 et notre travail de mise au point se poursuivit encore pendant un an. La rédaction d’une dizaine de « cartels » nous prenait parfois une après-midi. Nous suspendions la discussion pour prendre le thé (aussi longtemps qu’il y en eut, car nous en fûmes privés, après la disparition successive du lait, du sucre, des cakes et des madeleine! !) Nous goûtions devant les tableaux, très souvent parmi nos chers gothiques. Et la conversation s’écartait alors des chefs-d’œuvre. Comment oublier ces « fiveo’clock » où assistaient tantôt Adam et Eve des van Eyck, tantôt Corneille De Vos et les siens?

Le Musée, pendant cette période, s’est enrichi de peintures remarquables. Quelques mois avant l’armistice mourait à Bruxelles Mme J.

Errera qui fut une grande « patronne » des musées de Belgique. Son fils, le distingué professeur Paul Errera, nous fit savoir que la défunte léguait au Musée Ancien quatre esquisses de Rubens; la donatrice avait exprimé le vœu que son legs ne fût pas porté à la connaissance du public par les journaux de l’occupation. Le secret fut bien gardé; on cacha le don dans un coffre-fort et c’est après la délivrance seulement que nos journaux, en reparaissant, purent annoncer la générosité de Mme Errera. Ces esquisses sont au nombre de quatre (voir nos 815, 814, 812 et 813) : la Naissance de Vén-us, la Voie lactée, le Triomphe d’ Hercule, Jason avec la Toison d’Or. Ce sont des projets pour la décoration d’un pavillon de chasse, la Torre de la Parada, situé aux environs de Madrid. Rubens les peignit en 1646, quatre ans avant sa mort, et y interpréta lQÿ,Métamorphoses d’Ovide. Le Musée possédait déjà trois études de cette série : la Chute des Titans (n® 396) VEnlèvement d'Hippodamie (n® 395), Mercure et Argus (n® 394). Une coïncidence des plus heureuses fait que notre galerie, toujours pendant la guerre, est entrée en possession de cinq autres esquisses de cette série des Métamorphoses léguées par la comtesse de Valenoia de don Juan : Cupidon chevauehant un dauphin (n® 822), la Chute d’Icare (n® 825), la Chute de Phaéton, (n® 824), Apollon et] Marsyas (n® 826), Jupiter et Sémélé (n® 823). La comtesse de Valencia de don Juan mourut à Paris en janvier 1918; elle légua au Musée de Bruxelles, à la condition qii’il ne devînt pas allemand, un certain nombre d’œuvres flamandes parmi lesquelles les cinq esquisses de Rubens, ce qui portait à douze le nombre des projets du grand Pierre-Paul pour la Torre de la Parada conservés dans notre Musée. Le legs Valencia comprenait en outre : les portraits des archiducs Albert et Isabelle attribués à François Pourbus II, mais qui sont sans doute d’un assistant; un triptyque d’Ambrosius Benson (n®‘ 827), un autre triptyque d’Antoine Claeissins (n® 828) et deux volets très remarquables, une Arrestation du Christ et une Mise au tombeau (n® 820), que nous croyons pouvoir attribuer à Geertgen tôt Sint-Jans.

A notre inventaire des accroissements de guerre, relevons encore les œuvres données par M. Ch. L. Cardon ; Portrait de Maratta par lui-même (n® 806), Cathédrale de Saint-Romhaut avec personnages, par von Ehrenberg et G. Coques (n® 842), Paysage de Momper (n® 841); le don de M. van Bellingen : le Conseil des Dix reçu dans une villa de la terre ferme (n® 811), œuvre pour laquelle nous proposons le nom de Sébastien Vranckx; enfin l’important legs de Buisseret composé surtout d’œuvres hollandaises : Aigle attaquant U7ie basse-cour, par Adr. Gryef (n® 835), Cibier de plume, par W. Van Aelst (n® 836) ; Pondrait de dame, par X. Maes (n® 837); Portrait d’homme, par P. Moreelse (n® 838); Portrait

de dame, par P. Moreelse (n° 839) ; et Retour de chaise, par Van Staveren (n° 840).

L’histoire des musées royaux de peinture et de sculpture pendant roocupation allemande se termine par le dépôt dans les loicâux des Musées (ancien et moderne) et au Palais de Justice des tableaux, sculptures, livres, meubles, tapisseries, etc., provenant du Nord de la France. Il nous faudrait des pages et des pages pour raconter l’arrivée dramatique à Bruxelles des chefs-d’œuvre de Lille, Valenciennes, Douai, Cambrai, La Fère, et de maintes collections particulières amenées par les Allemands en déroute. Prévenu le 20 octobre par le feldwebel docteur B..., nous prîmes immédiatement les mesures nécessaires pour la réception de ces richesses venues par bateau. Nous n’avions ni gouvernement, ni administration, et si l’on n’agissait promptement de grands dangers étaient à craindre. Betirer en hâte ces œuvres des chalands où les menaçaient l’humidité et les bolchevistes allemands ; requérir des chalands pour amener sans retard à Bruxelles les bateaux en souffrance aux environs de Malines; rassembler le personnel de débardeurs pour procéder au déchargement et trouver les chevaux et les camions pour le transport; ranger tous ces trésors français au Musée et au Palais de Justice où sûrement plus jamais les Allemands n’y toucheraient; puis ces phases ingrates du « sauvetage » traversées, dresser rinventaire de ces richesses avec des collègues belges, savants et dévoués ; revoir ensuite d’excellents confrères français, délégués par leur gouvernement pour le rapatriement de ces chefs-d’œuvre; être entouré de jeunes et sympathiques « poilus » commis à la manutention et au secrétariat, nous considérâmes cette aventure où nous lançait l’affolement tudesque comme la meilleure compensation aux humiliantes années de l’occupation.

La garde de ces dépôts et la mission d’en dresser l’inventaire nous furent confiées officiellement avant l’armistice par des personnalités du Nord de la France réfugiées à Bruxelles. Un protocole fut rédigé à cet effet et signé par M. l’échevin Max Hallet (qui offrît spontanément l’intervention financière de la ville pour obtenir la bonne volonté des bateliers et débardeurs) et M. Toussaint, président intérimaire de la Commission des Musées. Nous fîmes déposer les tableaux (environ 3,000) et les tapisseries au Musée Moderne, les sculptures (notamment tout l’œuvre de Carpeaux) dans les réserves du Musée Ancien; les meubles, caisses de livres, etc., au Palais de Justice. Pour l’inventaire (l’agréable et instructive récompense de cette housculade) nous nous adjoignîmes MH® Devigne, MM. P. Bautier, E. Bacha, L. Paris, Hissette, M. Laurent et Joseph Destrée. MM. Laes et G. Demeter nous furent des auxiliaires précieux pour l’administration de ces richesses. Une correspondance consi-

dérable parvenait journellement au Musée; des habitants du Nord, dispersés dans toutes les parties de la France, s’informaient de leurs collections. Des délégués officiels du Gouvernement français, MM. Omont, de l’Institut, P. Vitry, conservateur des Musées Nationaux, Marcel Aubert, conservateur-adjoint, E. Sarradin, conservateur des Palais nationaux, Sabatté, artiste peintre, Théodore, conservateur du Musée de Lille vinrent successivement prendre connaissance des dépôts pour faire rapport à leurs ministères. Six soldats français — un dactylographe et cinq manutentionnaires — furent mis à notre disposition. Le rapatriement commencé avec le concours de M. Sarradin fut achevé sous la direction de M. Guillaume Janneau, inspecteur des Monuments historiques. Deux chefsd’œuvre nous sont restés, l’un à titre précaire, l’autre définitivement. Le Gouvernement français nous a permis d’exposer dans les salles du Musée Ancien le Martyre de saint Etienne du Musée de Valenciennes; et nous avons acquis de la marquise d’Aoust une belle Madone (n® 843 du catalogue) provenant de son château de Saint-Léger à Croisilles, qui parmi les chefs-id’œuvre amenés par la débâcle allemande était l’un des plus séduisants.

Création d’un corps scientifique (arrêté royal du 14 novembre 1919). — Nouveau programme. — L’Exposition du Retable de l’Agneau. — Appel à la collaboration du public.

Nous touchons à la phase actuelle de l’histoire du Musée. Un fait est à souligner spécialement : la réorganisation administrative et scientifique fixée par l’arrêté royal du 14 novembre 1919. Le titre de Musées royaux de peinture et de sculpture est remplacé désormais par celui de Musée royal des Beaux-Arts de Belgique. Sous cette appellation sont comprises les collections de peinture ancienne et de sculpture (Palais des Beaux-Arts), peinture moderne (Palais de l’ancienne Cour) et Musée Wiertz. Un corps scientifique a été créé comprennant un conservateur en chef, des adjoints, des attachés. La Commission directrice a été divisée en deux sections affectées l’une à l’art ancien, l’autre à l’art moderne. Depuis sa reprise par l’Etat, le Musée n’avait plus eu de conservateur et son sort était confié aux soins intermittents d’une Commission dont le secrétaire était l’instrument exécutif (1).

(1) C’est comme secrétaire de la Commission, succédant à M. Emile Van Mons, que nous sommes entré à l’administration des Musées; c’est comme tel que nous avons eu la garde des collections pendant la guerre, ayant pour seul collaborateur M. Demeter, agent comptable.

La tâche qui s’imposera désormais aux dirigeants sera double. D’une part les spécialistes — historiens de l’art, archéologues, critiques, étudiants en art et archéologie, collectionneurs, amateurs, marchands même — devront y trouver le matériel scientifique nécessaire à leurs études et à leurs recherches. Bibliothèque de livres d’art et de catalogues, archives photographiques, cours pratiques, autant de créations qui répondent à ce but. La publication des catalogues critiques est comprise dans ce programme. Le Musée doit être un « office de renseignements et de documentation » pour tout ce qui concerne la peinture et la sculpture nationales. Mais le Musée royal des Beaux-Arts de Belgique, comme son titre l’indique, est avant tout et par-dessus tout la demeure de la Beauté. L’art n’est pas fait seulement pour la joie égoïste d’un petit nombre de spécialistes et de> dilettantes, c’est un phénomène social qui doit susciter la communion des foules. Le point de vue scientifique et documentaire a peut-être trop dominé ces derniers vingt-cinq ans dans l’esprit des conservateurs de Musées. Si donc d’une part tout travailleur sérieux doit être assuré de trouver tout le matériel nécessaire à ses études, il importe d’autre part que le Musée devienne une demeure largement ouverte à tous et fréquentée par un public de plus en plus étendu. Ce public sera attiré par de petits catalogues, des guides illustrés, de courtes brochures explicatives, des cours et conférences de ^uilgarisation, des expositions temporaires d’œuvres empruntées au dehors; on multipliera les visites de groupes scolaires, car le devoir le plus urgent est de développer le sentiment de la Beauté dans la jeunesse.

Nous sommes entrés dans cette voie; nous tâcherons d’y persévérer. Un événement récent est venu prouver d’une façon éclatante que la peinture, tout comme la musique, est l’art des foules : l’exposition au Musée du retable de VAgneau mystique des frères Van Eyck et de celui du Saint- Sacrement de Dieric Bouts. Elle a eu lieu à l’initiative de M. Jules Destrée, ministre des Sciences et des Arts, et dura six semaines (du 15 août au 27 septembre 1920). Pendant un mois on perçut un droit d’entrée de 5 francs qui fut ensuite descendu à 2, puis à 1 franc. La recette de 21,888 francs fut versée à la Société des Amis des Musées, laquelle, la consacra à l’acquisition d’une œuvre pour le Musée. Mais l’accès de l’exposition avait été rendu gratuit les dimanches et jeudis après-midi dès la première semaine. Tout de suite ce fut l’affluence : quatre à cinq mille visiteurs au cours de l’après-dîner! Le dernier dimanche et le dernier lundi, l’admission fut gratuite toute la journée : ce seul dimanche nous enregistrâmes douze à quinze mille visiteurs et le lendemain lundi six mille; et si nous totalisons les entrées, payantes et gratuites, pendant la durée de l’exposition, nous atteignons le nombre de plus de soixante-cinq mille

visiteurs! Le Ministre des Sciences et des Arts, M. Jules üestrée, a tenu à improviser une conférence le premier jour d’admission gratuite et le personnel scientifique du Musée s’est fait un devoir de fournir joumeilement des explications à des groupes d’élèves conduits par leurs maîtres. Ainsi fut inaugurée une phase nouvelle de l’existence de nos galeries. Honorée par la présence de S. M. la Heine, présidée par le Ministre des Sciences et des Arts dont l’allocution impressionnante fit ressortir que le retour des volets des Van Eyck et de Bouts n’avait point le caractère d’une restitution, mais d’une compensation, l’ouverture de l’exposition revêtit une solennité ineffaçable. Nous eûmes Phonneiir d’y prendre la parole. « Que la foule vienne à nous, de plus en plus dense, disions-nous. Les maîtres n’ont pas peint leurs chefs-d’œuvre pour inspirer des notes de catalogues, mais pour répandre la chaleur de l’enthousiasme et la religion de la beauté. L’art n’est pas le monopole des érudits, mais appartient à tous. Que notre admirable école d’archéologues poursuive son puissant labeur. Mais appelons ici toutes les bonnes volontés Que sous l’empire de conceptions élargies les méthodes humanistes de la haute critique reprennent leurs droits. Saluons par avance le Ruskin, le Fromentin, le Taine belge qui ne peut manquer de naître; ne lui reprochons point son imagination, sachons lui ménager une place à côté des créateurs et que le Musée Royal des Beaux-Arts devienne une vivante école de beauté! »

L’appel sera-t-iil entendu? Sûrement. Voyez plus haut le nombre de visiteurs enregistré le dernier dimanche gratuit. Ce fut vraiment la journée de V Adoration.

Août 1921.

9563. - Soc. an. M. Weissenbruch, imprimeur du Roi, 49, rue du Poinçon, Bruxelles.

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