SUR LE
DOCTEUR J.-E. PÉTREQUIN
Messieurs,
Dans leurs profondes et quelque peu subtiles études sur la formation de nos idées, les philosophes du siècle dernier se refusaient rarement le plaisir de supposer un homme né, grandi, développé dans la solitude, loin de ses semblables, puis soudainement transporté au milieu de la société qu’il étonne et qu’il instruit à la fois par l’originalité bizarre en apparence, mais au fond parfaitement conséquente de ses appréciations et de ses actes.
De cette singulière hypothèse, Messieurs, il y a certainement quelque chose d’applicable à la vie contemporaine qui va se dérouler devant vous. Mais ce n’est pas la poursuite d’un vain effet de rhétorique, croyez-le bien, qui m’a dicté ce rapprochement : c’est un sentiment, un devoir de stricte justice. Peu connu par le monde, qu’il connaissait moins encore, Pétrequin nous apparaît justement comme un des sujets qu’il affectionnait par dessus tout, comme un de ces vieux textes aussi ingrats peut-être qu’intéressants à restituer , sur lesquels s’acharnait la ténacité de ses veilles laborieuses.
J’ai eu ce texte entre les mains, Messieurs ; je l’ai pos-
sédé, approfondi, savouré pendant de longues années d’intimité, et voici ma version. Vous ne l’accueillerez pas sans quelque faveur, car elle répond, j’ose le dire, à un besoin qui est au fond de nos cœurs à tous. Témoin impartial, je dirai ce que je sais, sans réticence mais aussi sans perdre de vue les conditions originelles qui donnaient à cette grande figure, sous tant de véritable force, je ne sais quelle apparence de faiblesse, une trop réelle tristesse, hélas ! au sein de tant d’éléments de bonheur. Ces influences, celui qui veut fidèlement peindre notre collègue, ne saurait un seul instant les méconnaître. Qu’ils ne les oublient pas non plus, ceux qui prétendraient le juger !
Le portrait que nous traçons de nos chers ou illustres morts se borne bien rarement à reproduire leur personnalité individuelle. Il est académique autant qu’il est physiologique d’y joindre ceux de qui ils tenaient leur physionomie physique et morale, par conséquent de peindre dans lé même cadre, ou] tout au moins de mentionner leurs ascendants.
Si cet usage est partout de règle, ici il est de droit, je dirai plus, d’obligation impérieuse. Qui voudrait y manquer en cette circonstance ? Séparer Pétrequin de sa mère!... Jamais on ne le tenta impunément, et ce n’est pas à son biographe, ce n’est pas à moi qui ai connu l’une et l’autre, de renouveler l’épreuve.
Robuste et vaillante, carrée de formes, de front et de volonté, cette Cornélie dauphinoise ne le cédait en rien à son aïeule romaine. Jamais', je pense, on ne lui vit d’autres bijoux que celui en qui s’étaient concentrés son espoir, son ambition, son orgueil. Douée de toutes les vertus et, mon Dieu ! de toutes les utiles petitesses de la femme de mé-
nage, sachant lire sans doute mais sachant aussi compter, elle arrondissait sans trêve un patrimoine déjà fort respectable, afin qu’aucun marchepied ne fît un jour défaut à celui pour qui ses rêves n’entrevoyaient pas de pinacle trop élevé. « Il sera major », se disait-elle incessamment, se répétait-elle, le jour à son froid foyer, la nuit sur sa dure couche. Il le fut : et, dès lors, elle ne lui donna plus d’autre nom : « Le major est-il rentré, l’entendais-je à tout instant demander ? A-t-on songé au déjeûner du major? »
Hélas ! bien que devenu majeur, ce major sentit toujours l’étreinte des langes maternelles. Ecoutez un souvenir de ce temps-là, Messieurs; écoutez, mais gardez-vous de sourire. Dans le tableau digne de Balzac qui va passer sous vos yeux, il y a tant de vertu latente et il y a tant de justifications anticipées pour des lacunes jusqu’ici méconnues dans leurs causes intimes, que vous comprendrez la place et les proportions que je donne à ce qui, dans une autre biographie, mériterait à peine une ligne. Vous n’êtes pas sans vous en apercevoir déjà, Messieurs : je suis avocat ici autant au moins que panégyriste. Excusez donc ce horsd’œnvre, car il est tout mon plaidoyer.
Je revenais de Paris, en 1838, et n’ayant que fort peu pratiqué Pétrequin, n’ayant avec lui d’autre lien qu’un très-sympathique souvenir de son concours de l’année précédente, je l’aborde et lui propose une collaboration. On se voit, on se fréquente, on se tâte, on s’étudie l’un l’autre, tout en étudiant le sujet. Peu à peu, la simple liaison devient amitié; et un beau jour, me voilà invité à aller travailler chez lui, en famille.
Au troisième étage d’un escalier ne rappelant pas seule ment à un anatomiste le limaçon, mais bien aussi le labyrinthe, sans qu’il y manquât même le liquide lubréfacteur
de ces cavités tortueuses, dans une chambre carrelée donnant sur une étroite cour, deux tisons bout à bout entretenaient la maigre flamme chauffant, appendue à la classique crémaillère, une marmite que surveillait l’œil inquiet de la ménagère tricotant, en tenue de combat. Au centre, la table de sapin noirci supportait un de ces instruments dont le nom démodé ne se rappellera qu’à quelques-uns de vous par de vagues et nauséabonds souvenirs, la lampe à pompe. Astre unique et fécond, cette lueur indécise éclairait à la fois une rougeaude campagnarde filant au rouet près de nous, et la rédaction laborieuse de vos deux futurs collègues, rédaction qui ne se ressentait que trop des intermittences du foyer de lumière. Marchant tant bien que mal, tout marchait au moins du même pas, potage, fuseau, chaussette et manuscrit ; mais tout s’arrêtait ensemble quand les neufs coups de la grande horloge de noyer avaient sonné l’heure réglementaire du souper de famille.
Plus d’une fois, alors, j’ai maudit cette lampe. Bénissonslà aujourd’hui, Messieurs, car elle, va éclairer du jour le plus propice la vie entière de notre collègue.
Si, en effet, mettant de côté ce petit flambeau pour prendre un point de vue plus élevé, je pose cette question : Comment, avec tant de caractères si divers, avec tant de degrés si inégaux de capacité intellectuelle, voit-on tout homme trouver finalement sa place dans le monde? — C’est que, me répondra-t-on, par le fait des rapprochements, des contacts, des froissements mêmes qu’implique 1 état social, chacun peut étudier à la meilleure école, c’està-dire d après 1 impression qu’il produit sur le voisin, quelle est sa faculté maîtresse, quel est, au contraire, l’ordre d’idées, le genre de travail dans lequel il sera toujours condamné à l’infériorité. Rude école, a dit La Bruyère;
mais bonne école, la seule qui nous enseigne à perfectionner ce qui, chez nous, est en germe , à combler ou tout au moins à dissimuler nos lacunes, en somme à nous faire la manière d’être la plus conforme à notre organisation, à nos facultés de naissance.
Eh bien ! Messieurs, ces simples conditions de la vie sosociale, notre collègue les ignora toujours, grâce au bandeau qui prolongea, vingt ans, pour lui, la cécité congéniale. Aussi que de naïves illusions d’abord, plus tard que de douloureuses déceptions ! tous malheurs partagés par celle qui en était l’auteur involontaire, malheurs nés de la source la plus louable assurément, et dignes de notre compassion la plus sympathique. Chez la mère, l’idolâtrie n’eut jamais de bornes. Souverainement inexpérimentée et ne connaissant en médecine qu’une chose, la supériorité de son fils, elle ne parvenait point à comprendre qu’il eût des rivaux. « Pourquoi avoir nommé Colrat, murmurait - elle après son premier concours ? Pétrequin n a-t-il pas plus travaillé que lui ? » — Or, disait-elle vrai ? Personne plus que moi qui les connaissais tous deux, n’eût été disposé à lui donner raison. Mais qu’en savait-elle? — « Qu’a donc votre Bonnet de plus que lui ? » s’écriait-elle devant moi, dans une circonstance différente, mais dans un même accès de maternelle, c’est-à-dire d’inconsciente partialité.
Ce prologue est long, mais je l’ai cru nécessaire. Étant connu le terrain, la culture étant connue, vous apprécierez mieux les fruits, vous les verrez sans surprise. — Sans surprise!... je me trompe; il en est une qui vous attend, Messieurs : c’est une telle récolte levée dans de pareilles conditions, c’est le spectacle d’un labeur aussi opiniâtre, d’efforts aussi obstinés chez celui à qui ses goûts littéraires, sa na-
ture contemplative et réservée, promettaient tant de facile bonheur,
Sous les paisibles lois d’uue enthousiaste mère !
Dès ses premières années, en effet, mes souvenirs me rappellent cet austère condisciple, serviable à l’occasion sans doute, mais avec qui rien n’invitait à se familiariser. Nous passâmes, à cette époque, quatre semestres scolaires sur les mêmes bancs, sans que, malgré mon caractère assez communicatif, une occasion m’ait été offerte de lui adresser la parole. C’est que l’étude, qui plus tard devait être notre trait d’union, ne comptait encore pour moi que comme un devoir, tandis que chez lui, elle commençait à devenir passion. Ajoutons que , une fois les cours terminés, ce camarâde-là se faisait subitement introuvable, et qu’on ne le revoyait plus que le lendemain, le premier, à la clinique de Gensoul.
L’internat lui-même, avec sa vie en commun, avec ses libres et folles allures, l’internat si fécond en liaisons non moins solides que les amitiés de collège, ne triompha qu’à moitié, de son éloignement instinctif pour toute diversion au travail. Un témoignage contemporain nous le confirme. Certain hiver d’alors, les étudiants méditant de se donner une fête, naturellement c’était à qui recueillerait le plus d adhésions. On a toujours, en pareil cas, compté sur les internes pour donner le bon exemple; et comme toujours, on attachait le plus grand prix à ce qu’aucun ne refusât son concours. L un d’eux, cependant, paraissait difficile à conquérir, et difficile au point que personne n’osait s’aventurer à aller lui proposer une carte de souscripteur. « J’irai, cependant, moi > s’écrie un jour le plus audacieux, j’ai dit le plus provençal de la bande... ; et dès le lendemain on le voit rentrer au chauffoir , le visage rayonnant ; « Eh bien!
Pétrequin a souscrit, dit-il, d’un ton de triomphe! »
— « Comment ! Pétrequin dansera ! lui répond-on en chœur.»
— « Oh! pas tout à fait reprend-il; je ne l’ai décidé qu’en lui offrant d’être commissaire du bal. » —Et par le fait, ces délicates et graves fonctions, les seules qu’il eût voulu accepter, furent remplies par notre futur président avec une convenance à laquelle se plaisait encore à rendre hommage, au bout de trente ans, celui de qui je tiens les détails de cette véridique historiette.
Les fruits de cette culture intensive ne se firent pas attendre. A peine docteur, Pétrequin était mûr pour nos grands concours; et déjà on le comptait, non-seulement parmi les candidats sûrs d’arriver au majorât, mais actuellement même comme l’un des plus redoutables. Il le prouva à sa première lutte pour le majorât de la Charité, où un hasard seul lui arracha la victoire. Çe hasard est trop curieux, il peint trop bien et le caractère de notre collègue et le milieu tout différent dans lequel il allait être appelé à vivre, pour que je résiste à la tentation de le conter.
Vous savez quelle place tient, dans nos concours, Y épreuve clinique. Souvent, et à bon droit, le résultat dépend d’elle seule. Cette épreuve, à l’époque, avait d’autant plus d’importance qu’elle venait d’en remplacer une autre plus brillante et bien chère aussi à nos souvenirs lyonnais, la séance d’ argumentation. Ce changement, pour Pétrequin, tel que nous le savons doué, était un coup de fortune; et, quelle que fût sa bienveillance confraternelle, il n’èût pu s’empêcher, avec certain personnage de la fable, d’y voir
.D.ouble profit à faire,
Son bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
Car s’il excellait, lui, par le fini de l’exposition et la sû-
reté du sens diagnostique, conditions essentielles du clinicien, son compétiteur principal, Colrat, était surtout lesté d’une souplesse de diction, d une présence d esprit, d un don de réplique qu’on n’égalera jamais, et qui en faisaient le plus terrible des argumentateurs.
Or, cette fois, le sujet de clinique était un de ces sepulcretum que récèlent seuls nos hospices, une vieille femme accablée d’une telle série de lésions que, contrairement au précepte antique, il y avait ici, pour le candidat, bien plus à compter qu’à peser. Pétrequin, pour sa part, n’y manqua point. Colrat lui succède, discourt comme il savait discourir, jusqu’au bout de son temps, puis vient s’asseoir. S’asseoir auprès de qui?... auprès dePétrequinqui, en bon compétiteur, lui glisse incontinent à l’oreille : « Vous avez oublié de parler de la maladie du cœur ! » L’omission était grave, autant que l’avis tardif-, et déjà Colrat se voyait, pour cette lacune, battu et évincé, quand le président l’interpellant : « M. Colrat, lui dit-il, le jury vient de s’apercevoir que vous avez encore quatre minutes à parler. » — « Hasard d’autant plus équitable, s’écrie Colrat, reprenant à l’instant sa place, que j’ai précisément été interrompu au moment où j’allais vous entretenir d une maladie du cœur, que porte encore cette pauvre femme... » •— « Mais cette maladie, demandais-je à Colrat, .quand il me contait 1 anecdote, cette maladie, l’aviez-vous donc réellement reconnue? »—« Monsieur Diday, me répondait-il alors de son regard perçant non moins que de sa voix vibrante, Monsieur Diday, ne m’interrogez point. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne suis jamais embarrassé pour décrire une maladie du cœur... et que je demeure l’éternel obligé de M. Pétrequin !»
Ce secours, si opportunément donné à son adversaire, consommait 1 échec de Pétrequin. Mais la revanche s’appro-
chait, revanche certaine et plus que compensatrice. En avril 1837, s’ouvrit un concours pour le majorât de l’Hôtel-Dieu. Quoique j’aie figuré à ce concours, Messieurs, il me serait bien permis de dire qu’il fût très-fort, car j’y figurai pour si peu!... Mais je m’exposerais par là à blesser la modestie de deux des survivants de cette époque, mes redoutés compétiteurs d’alors, aujourd’hui nos éminents et bien-aimés collègues (1). Puisqu’ils sont là cependant, puisqu’ils m’écoutent, qu’ils soient mes garants, qu’ils disent avec moi l’éclat de cette lutte où Paris, Montpellier, Marseille, Bordeaux avaient des représentants dignes de se mesurer avec l’élite de nos compatriotes. Pétrequin se distingua par une instruction tellement complète, par une compétence si universelle, que sa victoire sur sept concurrents ne fut pas un instant douteuse.—Pour moi, séduit par cette parole déjà magistrale, irrésistiblement, au sortir de la salle du concours, je me sentis entraîné à lui porter mon hommage de loyal vaincu ; j’allai lui offrir la main... Pétrequin venait de triompher, mais il s’était conquis plus d’admirations que de sympathies. Ce serrement de main décida de notre amitié.
L’aide-major'at n’était plus, comme au temps de Grensoul, une sorte de sinécure expectante ; le nouvel élu allait avoir, dans huit mois , un service de malades. Mais l’idée ne pouvait venir à Pétrequin de se préparer au travail par un repos pourtant bien mérité. A peine remis de ses fatigues, il part pour l’Italie, non en touriste, mais visitant avec un soin égal les universités, les hôpitaux, les célébrités médicales d’une part, de l’autre les merveilles naturelles et artistiques de la péninsule. La Gazette médicale de Paris publia alors, dans une série d’articles fort remarqués, les résultats de cette excursion où se révélait à un même degré la scru-
(1) MM. Girin et Bouchacourt.
puleuse attention et le sens perspicace de l’explorateur.
Entré en fonctions le 1 er janvier 1838, Pétréquin ne tarda pas à donner la mesure des rares qualités dont 1 infatigable emploi devait durer autant que sa vie hospitalière. Religieux observateur du devoir, ponctuel à la visite, attentif à l’observation, imperturbable à l’acte opératoire, esclave de la discipline mais ne la laissant pas plus compromettre par excès de rigueur que par excès de bienveillance, c’était là un de ces chefs de service précieux aux malades, aux élèves, aux administrateurs, avec qui personne ne se familiarise, mais à qui tous rendent justice : c’était enfin un Ion major, suivant l’expression de nos bonnes sœurs. Ses loisirs de jeune praticien s’utilisaient à des cours particuliers, à des travaux scientifiques, à la préparation sur le cadavre d’un traité d’anatomie médico-chirurgicale, dont le plan plus compréhensif qu’aucun de ceux écrits sur la même matière, a valu à cet ouvrage l'exceptionnel-honneur d’une deuxième édition et de la traduction en trois langues.
Quelle somme d’instruction, de patience, de labeur se dépensait dans ce prélude d’une grande carrière, je puis le dire, Messieurs, car j’ai disséqué avec lui; j’ai professé dans la même chaire ; et, sans parler de nos mémoires rédigés en commun, il est bien peu de ses publications dont il ne m’ait communiqué à l’avance le sujet, la distribution et les conclusions. Et cependant — on le voyait avec peine — l’estime lui venait, il est vrai, sûre, progressive, on ne peut plus flatteuse, mais l’estime et non l’enthousiasme.
C est que sur le même théâtre , à ses côtés, un titulaire illustre s adressait par de tout autres moyens à de tout autres suffrages. Et déjà se devinait un état d’hostilité où, par la force d’événements imprévus comme par l’ordre de succession échu entre eux, l’un d’eùx, sans s’avouer
vaincu, sans l’être, devait recevoir la blessure mortelle. Ennemis ! et pourquoi?... Hélas ! c’est la déplorable histoire de nos méconnaissances et de nos déchéances morales, l’éternel champ de bataille où travail et génie se rencontrant comme deux nations armées, neutralisent leurs forces au lieu de les allier, se consument quand il leur serait si facile de se féconder. Le rôle réservé au pionnier assidu n’est-il donc pas assez beau, assez noble pour le préserver des tentations décevantes qui lui présentent un but inaccessible à ses forces ? Quand l’inventeur, dévorant d’un coupd’œil l’espace, a reculé au loin la borne, souvent il la laisse là isolée, encore vacillante, pour s’élancer à d’autres conquêtes... Il est des palmes plus modestes mais non moins enviables pour celui qui vient la consolider, la mettre en vue en égalisant le terrain autour d’elle ; car plus d’une fois, je l’ai éprouvé, Messieurs, en déblayant jusque-là, il lui est donné pour récompense de pouvoir déblayer un peu par delà.— «Il coule en bronze, moi je travaille en marquetterie», disait, et non sans orgueil, un ingénieux contemporain de Voltaire. Cette parole devrait être la devise de plus d’un de nous. L’adopter de bonne grâce, ne serait-il pas mieux servir la science, se servir mieux soi-même que vivre d’illusions, en constante rébellion contre sa propre nature et contre Le Dieu qui poursuit sa carrière ?
Donc Pétrequin travaillait, travaillait sans relâche. C’est de cette époque que datent ses mémoires sur le strabisme, sur les restaurations de la face, sur le traitement des adhérences oculo-palpébrales, sur la progression des corps étrangers dans nos tissus, sur un nouvel uréthrotome, sur le staphylôme, l’ophthalmoscopie, un procédé pour l’amputation de la verge, pour la ligature des artères axillaire et ischiatique , sur la périnéorrhaphie, la glossotomie, les ré-
sections du membre inférieur, etc. J’avais voulu, au moins pour cette période restreinte, être complet, Messieurs; mais il faut s'avouer vaincu : avec un producteur de cette fécondité, toute énumération nécessairement se termine par un et caetera.
Pétrequin accumulait avec d’autant plus d’ardeur ces matériaux scientifiques qu’il y voyait le marchepied d’une élévation aussi assurée que prochaine, du majorât avec toutes ses prérogatives et désormais sans rivaux à ses côtés, du majorât enfin tel qu’en avaient joui ses prédécesseurs. Mais une combinaison inattendue devait ruiner de si légitimes espérances. Depuis l’organisation des écoles secondaires de médecine les chirurgiens-majors de l’Hôtel-Dieu avaient, de droit, l’enseignement de la clinique chirurgicale : pendant leurs six ans d’exercice, ils remplissaient, concurrement avec leurs fonctions hospitalières, celles de professeurs, double auréole qui concentrait sur la tête fière de s’en parer le prestige d’une notoriété de nature à satisfaire la plus vaste ambition.
Contester que Pétrequin fût habile à recueillir à son tour cet héritage n était pas possible : le prétendre eût été révolter l’opinion publique plus encore peut-être que lui-mème. Malheureusement un de ses prédécesseurs médiats, roi fainéant s’il en fût, dans notre chronologie glorieuse, avait laissé dépérir, àl’Hôtel-Dieu,l’enseignement clinique: et,plus malheureusement encore, le prédécesseur immédiat de notre ami avait jeté sur cette importante partie de ses fonctions un éclat dont le reflet resplendissait encore jusqu’à Paris. Or, à ce moment justement s’élaborait une réorganisation de nos écoles départementales, et parmi les améliorations projetées, l’une assurément des mieux justifiées en principe, consistait à soustraire la chaire de clinique aux chances de ces mutations trop fréquentes, à l’intronisation éventuelle d’un titulaire élu sur
des épreuves suffisantes pour attester son expérience pratique, mais insuffisantes pour attester son aptitude professorale.
Ainsi présentée , la réforme était indiscutable. Mais Pétrequin, on en conviendra, n’avait aucune raison — je doute qu’ilen ait cherché — pour la considérer à ce point de vue impersonnel. Il avait concouru sous l’empire d’un régime consacré par l’usage, sinon garanti par un texte formel. L’atteignant à l’issue d’un noviciat sans repos et non sans gloire, le coup lui fut d’autant plus cruel que, en l’abaissant, il élevait son rival direct qui était son prédécesseur. Aussi réclama-t-il par tous les moyens possibles contre ce qu’il était bien fondé à appeler une injustice. Mais le principe était là. L’opinion ne fit que faiblement écho à sa voix trop accentuée pour qu’on la pût croire impartiale. En vain lui donna-t-on, à titre de compensation, la place de professeuradjoint de clinique. De se voir dépossédé à se croire desservi la pente est aisée. Malgré la réalité, en dépit de toutes nos assurances, le is fecit cui prodest se présentait incessament à son esprit accablé. De là un levain d’aigreur, qui, dans le milieu confiné où s’écoulait sa vie, ne trouva que trop d’éléments d’une fermentation, redoutée de qui l’approchait sans doute mais à coup sûr bien plus dangereuse pour lui-même.
Un instant abattu, toutefois, Pétreqnin en comprenant la nécessité de réagir, ne sentit que mieux la force de l’arme qu’il avait en main, la seule qu’il voulût employer, du travail. Son activité à cette époque nous apparaît multiple et dévorante. Ce ne sont plus des monographies éparses qui tentent sa plume d’érudit, non : il aborde d’autorité les grandes questions pratiques. Il entreprend de décrire la pathologie des organes des sens et commence un cours complet sur ce sujet. Par ses ingénieux perfectionnements pour la cure des rétrécissements, pour l’opération de la taille et de la lithotri-
tie, il acquiert, dans la plus cultivée des spécialités, la notoriété d’un spécialiste éminent. Enfin il écrit son traité de l’amaurose, tout en rassemblant les matériaux anatomiques et cliniques d’un traité complet des maladies des os...
L’étude comparative de tous les hommes qui se sont succédé au premier poste chirurgical de Lyon, m’a depuis longtemps inspiré l’idée d’une classification que je crois non moins juste que neuve. Je les diviserais volontiers en majors complets et majors spéciaux. Et ce qu’il y a de curieux, ce qui donnera à réfléchir à plus d’un successeur, c’est que la popularité, avec ce qui s’ensuit, vient toujours à ces derniers; elle leur vient plus aisément, au prix d’un moindre effort.
Pétrequin n’était point de ceux-ci. Encyclopédiste jusqu’au bout des phalangettes, il apportait aux plus infimes parties de l’art, aux moindres détails de son service, le même soin, la même préocupation de recherche et de progrès qu’à ces opérations magistrales, qu’à ces grandes synthèses scientifiques qui, en immortalisant un nom, caractérisent un siècle. En fait de publications, tout à l’instant lui devenait sujet de mémoire. A-t-il une fois fait résorber par l’électricité de la sérosité d’hydrocèle, aussitôt il communique une méthode particulière pour guérir l'hydrocèle sans opération chirurgicale.—A-t-il heureusement extirpé une tumeur volumineuse de la clavicule ? On voit paraître un mémoire sur quelques principes de thérapeutique opératoire. — A-t-il extrait une épingle de la vessie ? vite l’obligatoire Note sur un cas remarquable d extirpation d'une longue épingle à grosse tete. .. S accommodant de n’importe quel fait, ne disputant ni des goûts,— puisque son étude embrasse les cinq organes des sens,—ni des couleurs —quand il nous décrit, à côté de la suppuration bleue la cataracte noire et la mêlanose oculaire ,
— on retrouve sa trace presque à chaque page de l’histoire contemporaine. On la retrouve, oui; mais il faut la chercher, et ceux qui cherchent, les Pétrequins de notre science, se font, hélas, de jour en jour plus rares.
Puis il faut tout dire et faire au sort la part qui lui revient en cette occurence. Notre collègue dut se croire et put vraiment se dire trahi par les événements. Trois fois au moins, trois fois, à ma connaissance, il avait mis la main sur un filon capable de l’illustrer et trois fois un progrès réalisé dans la même sphère vint lui ravir le prix auquel il touchait. Trois fois il crée et trois fois, à côté de lui, on crée de quoi l’éclipser.
Ainsi, par ses profondes connaissances en physique, par l’érudition, par l’expérience clinique, il s’était fait, entre les sommités de l’ophthalmologie, Une place d’élite. Et justement, à l’âge où il ne peut plus songer à en tirer parti, surgit un nouvel instrument dont l’emploi, tout à coup vulgarisé, révolutionne de fond en comble les conditions d’étude et par suite les principes de traitement des maladies oculaires. — Ainsi plus tard, en mariant aux résultats coordonnés de son observation les données de l’anatomie normale, il discerne la loi qui fixe sur un lieu déterminé des membres le siège des fistules ossifluentes ; et, scrutant l’accessibilité de ces régions à l’instrument tranchant, il trace au bistouri la ligne qu’il doit suivre avec le plus de facilité et de sûreté... A peine a-t-il vu mûrir le fruit de ces patientes combinaisons, à peine a-t-il élevé l’extraction du séquestre au rang des opérations réglées , qu’une vue supérieure subordonne à des exigences tout autrement importantes les procédés qu’il croyait définitivement fondés.
— Ainsi enfin il parvient — et Dieu sait, et, je sais moi, après quels travaux, au sein de quel laboratoire organisé
tout exprès — il parvient à coaguler le sang dans les sacs anévrysmaux au moyen de l’électricité. Et voilà que, au lendemain même de sa découverte, un doigt — il dut y voir celui du destin — un seul doigt, simplement appuyé sur l’artère, va faire, sans accidents, en quelques heures, ce qu’il n’obtenait encore, lui, qu’après de longues et pénibles séances.
A chacune de ces déconvenues — que je suis le premier à signaler, mais qu’il n’était point le dernier à sentir — Pétrequin se réfugiait avec plus de foi dans un champ toujours ouvert, un champ où il y a moins de placers mais plus de place, celui de la médecine proprement dite. A peine docteur, ses tendances, et je puis dire sa vocation dans ce sens, s’étaient manifestées par sa substantielle étude, si remarquée à l’époque, sur la nature et la diffusion de la grippe. Plus tard, son premier acte d’auteur classique sera de débaptiser l’anatomie jusque là dite chirurgicale , pour lui donner, et ce qui vaut mieux, pour lui faire mériter son vrai nom , celui d’anatomie médico-chirurgicale. Enfin, sa lumineuse démonstration de la présence et du rôle du manganèse dans le sang, avec ses déductions thérapeutiques ; l’ingénieuse conception physiologique qui le conduisit à assigner leur emploi aux lactates alcalins dans les troubles de la digestion ; la masse précieuse de hautes indications doctrinales et pratiques contenues dans le Traité général des Eaux minérales de France et de l'étranger, publié en 1859, en collaboration avec M. Socquet, nous montrent assez dans quel esprit positif il exerçait ce culte de la médecine. Là du moins et ses malades en témoigneraient autant que ses collègues, si souvent empressés de faire appel’ à son expérience consommée — là il ne craignait point de rival; et à l’instar de l’un, de nos plus brillants collègues de la Charité, il eût pu, sans hésitation, sans préparation nouvelle, à l’is-
sue de son majorât chirurgical, concourir avec succès pour une place de médecin des hôpitaux.
Cette vaste nomenclature donne-t-elle la mesure de l’activité de l’auteur ? Non ; il faut l’avoir connu, il faut, comme moi, l’avoir vu à l’œuvre pour savoir de quoi est capable un homme qui n’a pas eu, qui n’a pas de jeunesse; dont l’étude est l’unique passion ; qui, comme le chasseur placé au centre d’un domaine presque sans limites, se tient constamment à l’affût des moindres occasions : occasions non-seulement de tirer, mais de faire coup double ; car, bon ménager, en sa qualité de Dauphinois,—ce sont de ces choses qu’on peut se dire à soi-même, —Pétrequin se serait cru frustré, si de la même communication, parfois simultanément adressée à deux journaux, il n’eût retiré, outre l’honneur, de quoi appuyer sa candidature à quelque Société savante et à quelque prix académique.
Bien, d’ailleurs, il faut le noter, rien dans ces productions même les moins importantes ne sent la précipitation , le laisser-aller. La rédaction en est digérée, posée, pesée avec le soin que peu de nous mettraient à polir l’in-octavo destiné à leur ouvrir les portes de l’Institut. Arrêtons-nous sur ce fait, Messieurs, car il est significatif autant qu’il est typique. J’ai, dans une autre circonstance, donné la caractéristique d’Amédée Bonnet en disant qxiil savait bien tout ce qu'il savait. A son tour, la formule de Pétrequin pourrait être celle-ci : Il prenait tout au sérieux. Son ambition eutelle des bornes ?... je ne sais ; mais, en tout cas, il était prêt, toujours prêt à la justifier par des actes. Pas de fonctions pour lesquelles il ne se crût fait, pas de titres qu’il ne briguât , pas de devoirs qu’il ne tînt à s’imposer ; mais il exerçait toutes ses fonctions, mais il remplissait tous ses devoirs, mais il portait tous ses titres.
Prendre tout au sérieux dans la vie, c est beaucoup, Messieurs. Ce caractère nous met en main un tel levier de succès , que plusieurs s’appliquent à le feindre : mais, chez Pétrequin, tellement inné qu’il avait imprimé à toute sa personne physique un habitus spécial, ce sentiment fut constamment sincère. Il ne l’était que trop, hélas ! car s il a été son principal élément de réussite, plus d une fois il lui a valu des interprétations qui pèsent encore sur sa mémoire. Toujours porté par acclamation aux divers postes d’honneur que décerne notre profession, partout président, — comme notre Polinière,— partout il imposait aussitôt une discipline assurément des plus favorables au résultat à atteindre, discipline que, pour ma part, je lui savais un gré infini de maintenir, mais dont l’inflexible maintien ne va pas sans froisser des susceptibilités dignes, malgré leur exagération, de notre respect. Il est une manière de s’adresser à des subordonnés ; il en est une autre de siéger à la tête de ses collègues ; il y en a, ce me semble, une troisième de diriger les délibérations de confrères. Or, si Pétrequin connut ces nuances, ce ne fut, je le crains, que pour les avoir observées chez autrui. Soit à l’Association, soit à l’Académie, soit au Dispensaire, soit à la Société de médecine, soit au Comité de vaccine ou des maladies régnantes, devant une commission de trois intimes réunis dans son cabinet, comme au sein d’une séance publique honorée de la présence des autorités constituées, toutes les formes d une discussion en règle étaient rigoureusement imposées, toute interruption à l’instant réprimée ; et, s’il nous recevait chez lui, sa grande préoccupation m’a toujours paru être que la courtoisie obligée du maître de maison ne vînt, à son insu, primer les austères devoirs du président.
Cette tenue, cet excès de tenue peut prêter à sourire. Rendons-lui cependant hommage, quoique assez peu faits, tous
tant que nous sommes, pour l’imiter. S’il est la sauvegarde des devoirs professionnels, bien souvent aussi il est le salut des malades. Interrogeons-nous bien, cbers confrères ; n’avonsnous pas tous, dans nos souvenirs de praticien, certains clients qui se croyaient, qu’on disait incurables et que nous avons sauvés en quelques visites ? Pourquoi ? parce qu’ils s’étaient jusque-là contentés des avis d’un médecin ami, d’un docteur qu’on voit en passant, en courant, entre deux rendez-vous d’affaires, et qui, selon le mot de Potton, « vous en donne pour votre argent » ; tandis que, forcés de venir à jours fixes, prendre une consultation sérieuse et payante, ils n’ont commencé qu’alors à suivre exactement des conseils dont alors seulement ils connaissaient le prix. Sans me laisser arrêter •par de malignes applications prêtes à éclore sur plus d’une lèvre , je louerai donc Pétrequin, je le louerai hautement d’avoir senti le bien que produit en ce cas la sévérité, au besoin la rigidité du consultant. Il poussait même parfois . cette vertu à un degré d’abnégation qui, chez lui , pourrait prendre le nom de courage. Un vieil ami de sa famille l’avait choisi, lui tout jeune docteur, pour le soigner d’un catarrhe pulmonaire chronique. A chaque visite hebdomadaire, c’était une exploration en règle et des plus minutieuses, par le stéthoscope et le plessimètre. Un jour d’hiver, son client manifeste quelque répugnance à se dévêtir ainsi complètement. Pétrequin insiste : le septuagénaire tient bon ; le jeune •docteur n’est point un roseau : on se pique, et l’on finit par se séparer...—Si j’ajoute que, c’était probablement alors son seul client, vous comprendrez, Messieurs, pourquoi j’ai prononcé tout à l’heure le mot de courage.
Il donnait, du reste, l’exemple et payait bravement de sa •personne, à l’occasion. Il croyait à la médecine, lui, il croyait à la chirurgie, et ce qui est plus méritoire, à la petite chi-
rurgie. Je ne me rappellerai jamais sans émotion une certaine pleuro-pneumonie , pour laquelle notre pauvre ami, outre deux potions rasoriennes et les bochets obligatoires, s’ordonna et s’appliqua à lui-même, en buit jours, quinze sangsues, deux larges vésicatoires, plus un exutoire profond. Et je le vois encore pâle, amaigri, mais de son faciès presque terreux souriant d’aise et plus heureux, je crois, du succès de la médication que de sa guérison même.
Celui qui fait un tel cas de son œuvre, qui même à ses dépens pousse jusque là le respect envers elle, est bien excusable de vouloir imposer ce respect à autrui. Si Pétrequin prenait ainsi au sérieux la consultation médicale, on devine que ce n’était pas pour traiter sur un autre ton la conclusion naturelle de cet acte important, la question d’honoraires. Rien de plus rationnel, sans doute, rien que ne fasse, et le plus qu’il peut, n’est-ce pas, chacun de nous, Messieurs.
* Mais ici surtout, la forme est essentielle, car elle ne sauve, si j’ose ainsi parler, elle ne sauve pas moins les fonds que le fond. L’art de savoir attendre, de feindre un amical désintéressement, de repousser le comptant pour grossir le compte, de refuser la pièce ronde pour se faire offrir le papier soyeux, de laisser deviner le petit meuble, le bronze qu’on daignera accepter en souvenir, cet art si délicat à exercer, et qui compte tant de passés maîtres, Pétrequin l’ignora à un rare degré. Et qui donc le lui aurait appris ? Dans sa rude logique native, il ne voyait qu’une chose : le salaire au bout de la peine. Sans détours, crûment au besoin, il rappelait à qui l’omettait avant de sortir, ce second terme de l’équation professionnelle ; et, aussi mauvais gardien des uns que de l’autre, il a compromis, à ce jeu, ses intérêts non moins que sa mémoire. Qu’est, en effet, après tout, que représente le fretin laborieusement encaissé d’un cabinet quotidien de trois
ou quatre heures, auprès de ces coups de filet qui rapportent aux habiles du jour plus de poissons que n’en purent nombrer les apôtres, et l’admiration des masses, par surcroît ? Car pour le vulgaire — et nous en sommes tous, — la distance du maraudeur au conquérant n’a pas, depuis des siècles, varié d’un millimètre. Elle se mesure toujours à l’intervalle qui sépare le Panthéon de la police correctionnelle. Je vous le dis en vérité, convoiteurs de tout ordre : faites grand, c’est le vrai moyen, la seule morale. Faites grand ! à ce prix, au lieu d’un casier judiciaire, vous avez votre place dans l’histoire ! — Mais, pour en revenir à notre ami, à ses détracteurs, s’il en reste, je ne demande qu’une chose : qu’on me présente un indigent qu’il ait refusé de soigner ; qu’on découvre un client aisé, riche même, de qui il ait réclamé plus que la juste, que la très-juste rémunération de ses conseils; — qu’on me cite enfin, qu’on me cite à sa charge un de ces actes de spoliation, — oui, spoliation, c’est moi qui le dis, — qui vont aujourd’hui se multipliant, dont la considération du corps médical ne souffre pas moins que la fortune de leurs victimes ; actes desquels nous sommes réduits-, faute de moyens disciplinairss, à dire, en nous voilant la face : « Ce sont là jeux de princes.... de la science ! »
Professeur, chef de service, chirurgien opérateur, chacune de ces nouvelles faces, à les étudier en détail, nous montrerait Pétrequin toujours identique à lui-même. Dire que, durant trente-cinq ans, il ne se départit pas un jour, pas une minute, de sa scrupuleuse régularité à faire le courant, de sa fiévreuse assiduité à chercher le nouveau, serait-ce de ma part, une louange ? Non, car il ne pouvait point, il n’eût pu faire différemment. La religion du devoir, l’ardent souci du progrès qui mène à la perfection, étaient les éléments cons-
tituants de sa nature morale ; c’est en y obéissant qu’il trouvait son seul bonheur possible. Pour qu’un si rare, un si bel exemple portât tous ses fruits, il n a manqué qu une chose : l’expansion de cette force réelle, un peu de lumière émanant de tant de chaleur latente.
J’ai dit comment Pétrequin remplissait ses nombreuses et diverses fonctions. Mais ce qu’il fut, ce qu il fît pour la Société de médecine, mérite qu’on y revienne, qu’on y insiste. Notre reconnaissance l’exige ; un sentiment plus pressant encore peut-être, le sentiment de conservation personnelle, nous défend, à notre époque où les liens simplement honorifiques se relâchent si aisément, de laisser dans l’ombre le moindre trait de ce parfait modèle de la vie académique. Trois ans avant son entrée au majorât, vos suffrages, en l’appelant dans notre sein, lui avaient conféré son premier titre académique, celui qu’il avait le plus ardemment recherché, auquel il attacha toujours le plus haut prix. Depuis lors, il eut constamment pour nos appréciations, non-seulement le respect que nous professons tous, mais une sorte de culte. Parmi les produits incessamment nés de sa verve intarissable, Pétrequin choisissait toujours pour nous, j’en sais quelque chose, ceux qu’il prisait le plus lui-même, soumettant de préférence au jugement de ses pairs, de ses émules, ses idées en incubation ou en expérience. Un peu rétif parfois à la critique, j en sais encore quelque chose, il ne faisait cependant, par sa résistance toute parlementaire, que la piquer au jeu, que la pousser elle-même à mieux s’armer pour le combat ; et finalement, à l’impression, on reconnaissait toujours le parti tiré par l’auteur des avis ainsi reçus, ainsi provoqués.
Mais quelque fréquents, quelque dignes de nous et de lui que fussent ces tributs scientifiques ou littéraires, là ne se borne point son intervention dans nos travaux. Il avait pour la
société, on peut le dire, la sollicitude d’un tuteur vigilant. Sa marche, sou activité, son organisation, les perfectionnements à donner à son règlement, l’éclat de ses séances publiques, le crédit à lui conserver auprès de l’autorité, tout le préoccupait, tout devenait l’objet de ses conversations intimes d’abord, puis de communications directes. S’offrait-il une question de philosophie médicale (l’interprétation de la loi sur les aliénés), capitale pour notre avenir (création de la Faculté lyonnaise), vitale pour le salut des opérés (choix à faire entre l’éther et le chloroforme), à l’instant il se mettait à l’étude, et une véritable monographie, une consultation médico-légale ou d’hygiène générale surgissait pour donner à nos délibérations le thème le plus compréhensif, le guide le plus sûr. L’nne de ses communications a été le point de départ du projet si bien formulé par Garin et Rollet, de répression internationale de la syphilis. Sa volonté, son insistance, ses obsessions — c’est le mot propre, — ont seules sauvé l’existence compromise de l’une de vos commissions permanentes au fonctionnement desquelles sont attachés les intérêts sociaux de l’ordre le plus élevé.
Messieurs, ceux-là mêmes d’entre vous qui ne l’ont pas connu, dans la maturité de l’âge, ceux d’entre vous, permettez-moi de tout dire, qui, un jour de loisir, un jour où, par hasard, la clientèle a chômé, se disent après dîner : « Si j’allais un peu voir ce que l’on fait à la Société de médecine ! » ne peuvent pas ne pas se rappeler, car ils l’y trouvaient infailliblement, un vieillard sec, mais droit, à la la figure froide, mais calme, empreinte d’une expression dont la douceur ne cachait qu’à moitié je ne sais quelle teinte de désillusion résignée, le regard attentif, la plume incessamment agissante, toujours le premier à nos séances, toujours assis là, à cette place d'où il pouvait d’un coup d’œil embras-
ser le cercle de ses collègues bien aimés. Comme un autre, pourtant, ce glorieux ,vétéran avait une famille chérie et bien digne de le retenir, des amis fidèles à son foyer, d’autres amis non moins fidèles et toujours présents, ses livres. Quand il gravissait la double et rude rampe qui conduit à cette salle, souvent celui qui le rencontrait a dû le soutenir ; souvent, arrivé au sommet, il lui fallait s’arrêter pour reprendre haleine. Plus d’une fois son discours, ici, fut coupé par les accès quinteux que redoublaient ces intempestives sorties. A chacune de nos séances, donc, on peut le dire, la question de vie ou de mort était posée. Et ce danger, qui le connaissait mieux que lui ? Mais il connaissait le devoir aussi. Le devoir et l’attrait, Messieurs ; car, s’il est vrai, ainsi que je commence à l’entendre dire, s’il est vrai qu’il faille quelque effort pour venir régulièrement parmi vous, l’effort n’est-il pas payé au-delà de sa peine ? N’emporte-ton pas toujours d’ici plus qu’on n’y apporte?... Pétrequin l’a bien prouvé par son exemple, lui qui tint à rester jusqu’au bout membre actif, membre titulaire, sans vouloir, malgré nos instances, accepter les narcotiques faveurs de l’honorariat, auquel il avait droit depuis plus de dix ans.
Encore quelques instants, de grâce, Messieurs. Écartons, quelques instants encore les tristes impressions qu’éveille déjà ce mot de retraite. Il ne faut pas laisser inachevé un portrait qui a sa place d’honneur marquée dans cette enceinte ; et si la plus grande part est terminée, la meilleure reste encore à faire.
Notre sœur et voisine, l’ancienne Académie de Lyon a sur nous plus d’un avantage. Tous ses membres, d’abord, sont savants ou lettrés : ils le sont, ils doivent l’être, — c’est dans le règlement ; — tandis qu’on n’est, ici, que médecins.
Mais la balance, entre nous, fût-elle encore plus inégale, l’équilibre ne se trouva-t-il pas rétabli le jour où, en s’adjoignant notre si estimé président, la chère rivalë put ainsi, par une seule élection, donner à son titre d’Académie des sciences et belles-lettres, la plus authentique comme la plus profitables des consécrations. Rencontre peu commune ; car $avants , c’est là au nom de docteur une épithète banale. Mais littérateur !... Ne peut se dire tel quiconque a seulement le goût des bons auteurs, se plait à leur commerce, préfère un distique à une équation, discerne Virgile, Ovide, Horace, des poetœ latini minores. On naît avec ce sens : on le développe par la fréquentation des modèles; on en justifie, au besoin, par un diplôme. Mais, fût-il celui de licencié, de docteur même, ce diplôme ne donne pas accès au temple. Il faut, plus pour cela : il faut, par l’heureuse intuition d’un passage dont l’ambiguïté vous provoque, par le judicieux rapprochement de deux texes étonnés de se répondre, par l’art du commentateur, en un mot, par cet art qui fait revivre à nos yeux émerveillés tout un monde de beautés enfouies depuis des siècles, il faut avoir rendu à la déesse un de ces services qu’elle sait payer de tant de jouissances et de tant d’honneur.
Pour plus d’un de nous, Messieurs, les lettres sont la consolation dernière, le suprême reconfort. On s’y rattache quand tout vous manque ; on allonge ainsi, à son usage personnel, la pensée du divin Tullius : nobiscum non solum peregrinantur et rusticantur, se dit-on alors, sed otiantur et senescunt. Mais ce culte tardif est presque toujours stérile, stérile et souvent funeste à qui consume ainsi son reste de forces dans un vaniteux et dérisoire embrassement avec la plus exigeante des muses.
Prématurément vi eux par beaucoup de côtés, Pétrequin nous donne, au contraire, ici, la surprise d’une véritable passion
de jeune homme. Ouvrier de la première heure, dès sa vingtcinquième année, nous le voyons aux prises avec la decouverte d’un manuscrit de Pétrone, fouillant les incunables, démêlant les versions, discutant les autorités avec l’acharnement d’un érudit fait pour deviner, doublé d’un poète fait pour sentir, et même pour reproduire, au besoin, son modèle. Sa voie est tracée dès lors, voie aux mille aperçus pittoresques, aux innombrables et rayonnantes persepectives.
Quel qu’en soit le charme néanmoins, il n’oubliera jamais son titre de médecin ; et c’est de préférence l’histoire de notre art chez les anciens qu’il s’attachera à éclairer, dont il recherchera à travers les ténèbres les plus décourageantes, l’origine et le progrès. Parfait helléniste, latiniste di primo cartello, médecin versé dans tout ce qui s’est professé, publié, expérimenté, observé, depuis Hippocrate jusqu’à nos jours, voilà certes un ensemble bien rare des qualités qui cependant ne sont pas seulement utiles, mais nécessaires pour une pareille besogne. Aussi plus d’un problème qui avait défié la sagacité des maîtres de la critique a-t-il reçu sa solution de cette collaboration unipersonnelle entre un savant spécial et un linguiste de premier ordre. Je n’en veux pour preuve que les déterminations, j usque-là impossibles, des diverses luxations du coude et celle des effets croisés à la suite des plaies de tête, dont il a pu, par un commentaire décisif, restituer la gloire entière à Hippocrate.—Je ne cite là, du reste, que des spécimens de 1 œuvre capitale de Pétrequin, de cotte œuvre qui remplit sa vie entière, qui eut ses dernières et ardentes préoccupations : la Chirurgie d’Hippocrate. Ce livre, qui va bientôt sortir des presses de l’imprimerie nationale, montrera à tous les amis de la littérature et de la science que le culte des anciens peut encore revivre de nos jours et qu’il peut trouver ses ministres même parmi ceux qui paraissent
le plus absorbés par les soins journaliers, tels que nous les imposent les exigences de la civilisation moderne.—Mais laissons des généralités trop abstraites et donnons de la manière de notre glossateur lyonnais un échantillon plus intelligible pour cet auditoire.
Tout le monde connaît, tous nous avons savouré ces vers de la quatrième églogue, où, s’adressant à un illustre petit nourisson, Incipe, dit le poète :
Incipe parve puer risu cognosere matrem Matri long a decem tulerunt fastidia menses Incipe parve puer : cui non risere parentes Nec Deus hune mensa , dea nec dignata cubili est.
quatrain que sans façon je traduis librement ainsi :
Mais dis-lui donc ènfin, maman, par ton sourire,
Elle à qui tu coûtas dix longs mois de martyre
Ris, cher petit : l’enfant qui n’a pas fait risette N’aura jamais sa place à table, à la dînette.
C’est charmant, n’est-ce pas ? — je parle de Virgile, Messieurs,— oui : mais malheureusement non moins contestable que charmant. Dans cette expression si naïve d’une pensée si touchante il n’est pas, en effet, un passage, pas un mot, pour ainsi dire, qui ne puisse être pris dans deux sens. Et il s’agit de trouver le bon ; il s’agit de concilier deux partis opposés, et deux puissants partis, s’il vous plaît, car on serait mal venu à dire d’eux, avec Martine, des Femmes savantes :
Qu’ils s’accordent entre eux ou se gourment, qu’importe ?
quand ces deux partis sont la physiologie et la syntaxe. —Heureusement, notre docteur est là. Avec le flambeau dont il sait projeter les rayons, nous pouvons, sans crainte, entre-
prendre ce voyage d’exploration dans l’arcliipel du Parnasse, voyage où, je vous en avertis, nous n’allons pas côtoyer moins de cent soixante-trois auteurs... Rassurez-vous cependant, nous ne les verrons que de la pleine mer.
Et d’abord, au premier vers, le mot risu appartient-il à la mère ou à l’enfant ? Est-ce elle qui, en souriant, lui montre quelle est sa mère ? Est-ce lui qui, en souriant, lui montre qu’il la reconnaît pour sa mère ?... Les deux traductions se valent presque, car elles désignent toutes 'deux une action on ne peut plus naturelle; et pour comble d’ambarras, le texte trop accommodant les autorisel’une et l’autre. Mais le physiologiste prend la parole : « Le sourire, prononce-t-il, est le premier épanouissement de cette âme enfantine, c’est l’indice d’une connaissance qui se développe... ses premiers sourires sont un événement dans la famille... c’est une scène délicieuse où tout est vie et sentiment... Substituer le sourire de la mère, ce n’est plus qu’un tableau pâle et vulgaire : les parents sourient toujours à leurs enfants. Quelle est donc la marâtre qui refuserait de sourire au fruit de ses entrailles? »
Fort bien, mon cher Pétrequin, fort bien, et on ne peut plus attendrissant. Mais poursuivez donc, s’il vous plait. Le troisième vers vous laisse-t-il bien tranquille ? Cui non risere parentes, peut-il se traduire autrement que par ceci : « L’enfant à qui ses parents n’ont pas souri est indigne de, etc. » Vous triomphez trop tôt, reprend sans s’émouvoir notre collègue. D’abord ce n’est pas cui , datif du singulier, mais qui, nominatif pluriel, qu’il faut lire. C’est la vraie leçon, celle qu’enseigne Quintilien. Puis parentes, remarquez-le, peut se prendre à l’accusatif aussi bien qu’au nominatif : et si enfin, supposant une ellipse fort admissible, on intercale seulement deux mots : ex illis, la pensée, dégagée des licences prosodiques, se révèle ainsi :
Ex illis pueris qui non risere parentes {risere parentes pour ad parentes), c’est-à-dire : les enfants qui n’ont pas souri à leurs parents,
Version la seule plausible parce qu’elle est la seule naturelle. En effet l’autre sens, celui qui consisterait à condamner le pauvre enfant parce que ses parents ne lui ont pas souri, « ce sens, dit Pétrequin, ne pécherait pas moins contre la nature que contre la justice. Comment ! vous voulez qu’on ne sourie pas au nouveau-né et que de plus on lui en fasse un crime ! »
Et moi, Messieurs, et moi, quel serait mon avis dans ce grave procès? Quepensé-je,en somme,du bon droit grammatical et des louables efforts de son avocat ? Ce que j’en pense? Vous allez l’entendre d’un mot, et ce mot, Pétrequin ne l’eût pas désavoué : Je récuse la grammaire et j’en appelle aux mères !
Nous n’en aurions pas fini de sitôt s’il fallait aller jusqu’au bout. Le decem menses, les dix mois de grossesse nous attendent encore comme un Scylla béant les échappés de Charybde. Mais contentons-nous de remarquer, toujours avec notre cher guide, que tout s’arrange pour le mieux en substituant les périodes cataméniales aux mois solaires', et que, d’ailleurs, naître le dixième mois n’implique pas le moins du monde qu’on soit né après dix mois pleins.
Dans ses excursions à travers l’antiquité poétique, Pétrequin. vous le voyez, faisait parfois de singulières rencontres. En est-il de plus piquante que celle qui lui fait cueillir, à lui, dans un poema medium du xm e siècle sans nom d’auteur, ce conseil dont il avait si bien qualité pour vérifier la justesse. Mais laissons-le parler lui-même : « Le versificateur anonyme, dit Pétrequin, n’oublie pas ce qui concerne les honoraires : il en fait adroitement, vis-à-vis du malade, un gage pour l’avenir :
Collata decenter
Mumera prceteriti sint argumenta futuri.
Ne terminons point, sans mentionner enfin le gage d’admiration fraternelle donné par notre collègue à son ami Eugène Faure, poète méconnu, fleur voilée, dont il nous a révélé la grâce, livré les parfums, en découvrant à force de soins l’ensemble des inspirations émanées de ce cœur vraiment digne du sien.
Si j’ai exactement déterminé, si j’ai su faire comprendre les conditions dans lesquelles Pétrequin a grandi, a vécu, a produit, la forme de ses écrits va confirmer par une nouvelle preuve la justesse du fameux axiome : « Le style, c’est l’homme » Dans chaque phrase, sous et entre chaque ligne, on sent l’âme qui voudrait s’élever, s’épancher, mais que la réflexion modère, on voit comme un flot prêt à bouillonner mais qui se contient afin de demeurer clair. De là, en eflet, une clarté fixe, constante, souveraine, mais clarté sans chaleur. Dialectique ou récit, fragment oratoire ou consultation clinique, le style sera constamment à la hauteur du genre ; mais n’ayez crainte qu il la dépasse en un sens plus qu’en l’autre. Les écarts sont prévus, réglés, les épisodes taillés à de justes proportions. L audace, occasionnellement, se trouve-t-elle de mise? 1 audace même d’avance a sa barrière. Le goût toujours préside, mais pourquoi est-il inamovible? Pourquoi n’a-t-il pas, une seule fois, abandonné sa place au caprice ?
A tous égards, on le voit, Pétrequin était digne du rôle dont il entendait se contenter. Le renom de classique fut, je pense, en littérature, le seul qu’il ambitionnât, et certes il avait tout ce qu’il faut pour le mériter :
D’un mot mis en sa place il savait le pouvoir.
Le pouvoir et l’empire, Messieurs ; disons même la tyrannie, car ce mot, parfois on l’a vu, malade déjà, aller, au milieu d’une froide nuit de novembre, le cbercber dans une course haletante tout le long de nos quais et ne rentrer que lorsqu’il put enfin le rapporter tel qu’il l’avait rêvé.
Cette soif de la correction, cette passion de la mesure le poursuivaient sans relâche. J’en citerai un second trait. Après six mois de travail, nous'venions, Pétrequin et moi, de terminer notre mémoire sur la voix sombrée ; chef-d’œuvre, j’ose le,dire, oui, chef-d’œuvre... de rédaction, car, grâce aux efforts de mon collaborateur, grâce à son application de cénobite, le tour était si châtié, la période si coulante, le terme propre partout si harmonieusement enchâssé que l’on ne pouvait, ce me semble, rien souhaiter de mieux. Dix fois au moins, sinon vingt selon le précepte classique, tout cela avait été remis sur le métier ; et toujours, au gré du sévère Aristarque, il y avait encore une retouche à ciseler. Enfin, de guerre lasse, j’arrache le satisfecit : il ne s’agit plus que d’expédier notre manuscrit à la Gazette médicale de Paris, et il est convenu que je m’en occuperai le lendemain matin. Le lendemain donc, je mets sous enveloppe, cachète et me rends à la poste pour affranchir— de minimis non curât natu major. — J’arrive au bureau... Pétrequin était là : « Je vous attends depuis une heure, mon cher Diday, s’écrie-t-il du plus loin : J’ai pensé, cette nuit, à un petit membre de phrase, qui fera bien dans notre introduction... » Je n’ai jamais -été fort patient, Messieurs ; l’heure du départ pressait : mais dans ces cas-là, Pétrequin savait se faire obéir. Il fallut céder, décacheter, glisser le 'petit membre, recacheter... Mais aussi quel effet ! je crois encore l’entendre, huit jours après, s’applaudir, en relisant à haute voix le morceau, du succès de son insistance,
Recueillons-nous, Messieurs, la justice le veut : recueillons-nous avant de fermer cette page. Qu’y lisons-nous ? Que venons-nous d’y voir? une jeunesse saturée de travail et vierge de plaisirs , mais adulée, solitaire ; abordant par conséquent le milieu social avec un sentiment exagéré de son mérite personnel, avec une ignorance au moins égale des conditions de la vie ;—l’homme fait, bientôt, se heurtant à des rivaux où il voit aussitôt des ennemis, à des mécomptes qui prennent à ses yeux la proportion de désastres; se repliant dès lors sur. lui-même; continuant à lutter, néanmoins, à lutter avec toutes les forces dont le créateur lui fut prodigue, dans toutes les lices qu’il s’ouvre par d’admirables aptitudes, par une persévérance indomptable, mais gardant toujours au fond du cœur l’amer levain qu’une main tendrement imprudente y déposa dès le berceau. Suivez-le jusqu’au bout, vous le verrez, avide d’un degré de perfection dont sa nature d’artiste, dont ses illusions natives lui montraient tour à tour le décevant idéal, après et malgré une série de succès de toute espèce faits pour contenter le plus ambitieux de nous, vous le verrez mourir sans avoir un instant cessé de se juger digne de quelque chose de mieux.
Pour les hommes ainsi faits, la vie, je l’ai dit, n’est qu’un long supplice. Fatalement le cercle vicieux les enserre de son étreinte; car le monde les méconnaît par cela même qu’ils se méconnaissent eux-mêmes et dans l’exacte proportion où ils se méconnaissent. Mais le monde, lui aussi, ne s’abuse-t-il point? Ne se hate-t-on pas un peu trop de prendre pour une plante rugueuse la sensitive qui replie ses feuilles à la moindre approche ?
Nul assurément plus que notre collègue n’aura eu à souffrir de cette méprise. C est un fait dont je recueille chaque jour les preuves, c est un fait, dis-je, que des gens on ne peut mieux
disposés en sa faveur, on ne peut plus clairvoyants d’ailleurs, ont pu non-seulement entretenir avec lui des rapports journaliers, mais avoir vécu plusieurs années dans sa société et le croire absolument dénué de sensibilité. Illusion qu’il vous sera doux de perdre, ob ! j’en réponds pour vous, collègues impartiaux, mais qu’il est plus doux encore, pour celui qu’une amitié de quarante ans a surabondamment armé pour cet office, de pouvoir dissiper en quelques mots.
Et déjà, et préalablement à toute enquête, ne lisez-vous donc rien, ne savez-vous rien lire sur la figure de notre cher inculpé. Ce rare mais suave, mais presque angélique sourire, qu’il réservait à l’intimité, seriez-vous assez malheureux pour n’en avoir jamais surpris une trace ? Peut-être: car il y fallait, il fallait pour le saisir plus que les ménagements et les précautions ordinaires. C’était tout un art à mettre en œuvre; et cet art, dans notre petit cercle, on l’avait perfectionné parce qu’on avait pu en apprécier les produits. Une fois avec les siens, une fois à l’abri des froissements redoutés, notre major désarmait, il désarmait avec bonheur. Sans doute il nous venait parfois, encore chargé d’un peu d’apparat officiel, de quelque senteur pédagogique — et ce ne sont point là bagages qu’on dépose d’un seul coup, à la porte en entrant. Mais il s’en laissait si volontiers plaisanter, pourvu que l’ironie fût athénienne ou tout au moins gauloise—condition qui n’était point faite pour retenir les Potton, les Pré, les Périssel et consorts ! Pour moi, ce commerce amical où il apportait en entier un cœur libre de toute passion rivale, demeurera l’un de mes plus chers souvenirs, comme il me paraît avoir été le seul bonheur pleinement ressenti par lui à l’âge où l’homme commence à devenir sévère sur le choix des plaisirs vraiment dignes de ce nom.
Dire quel dévouaient Pétrequin avait pour ceux qu’il honorait du titre d’amis, de quels soins attentifs, vigilants il les entourait eux et leur famille, avec quel zèle, nuit et jour, il se portait au secours des affligés et même des menacés, serait aussi fastidieux qu’inutile. Je n’y devrais point faillir cependant, moi son obligé personnel, moi qui ai dû à sa main presque paternelle tant d’appui, tant de consolations, dans une épreuve dont le souvenir durera autant que ma reconnaissance! Suis-je donc seul, d’ailleurs, à porter ici témoignage? N’entendez-vous pas encore, parmi les cyprès du dernier asile, n’entendez-vous pas l’hommage attendri de l’un de ses successeurs qui, lui aussi, avait à payer une dette du cœur, et dont l’éloquente voix ne fut jamais plus éloquente qu’en ce jour où elle s’éteignit dans les larmes?
Mais la sollicitude, mais le bienfait ne se bornaient point, ainsi qu’on pourrait l’inférer de ces paroles, à une sphère restreinte de privilégiés. Tous ses malades, tous ses malades d’hôpital — à la condition de se donner à lui : — avaient un égal droit d’y prétendre. Une jeune ouvrière est apportée à l’Hôtel-Dieu, le pied broyé dans un engrenage, cas d’amputation évident. La pauvre enfant ne refuse pas sa confiance, et cependant elle demande grâce, car elle a un fiancé. Ils s aiment tendrement ; mais son amour-à lui, mais ses engagements, se dit-elle, tiendront-ils devant la perspective d’une pareille mutilation?... Pétrequin écoute; il a senti la gravité d une telle complication , contre laquelle l’habileté opératoire et l’expérience médicale seraient également impuissantes. Il mande le fiancé pour le questionner, pour, au besoin, lui faire entendre raison. Hélas! il se brise contre une nature égoïste et grossière ; et, même dans sa forme la plus adoucie, n’obtient qu’une réponse peu faite pour décider son intéressante malade au sacrifice nécessaire,
Elle aimait seule, peut-être, mais elle aimait pour deux, et notre ami a trop compris que, opérer dans de telles conditions morales, serait courir à un échec certain. Ce cas, était devenu son unique souci. Avec quelle anxieuse perplexité* ne venait-il pas, tous les soirs, m’en dérouler la navrante et en apparence inextricable complexité ! Enfin, du haut de la science et du fond du coeur, une inspiration jaillit et l’éclaire. Au prix de deux retranchements partiels dont l’effet final passera presque inaperçu, on peut, à force de soins, espérer de sauver et le membre et la foi jurée... Ni silicates, ni phénates n’existaient encore à cette époque, Messieurs ; mais un baume plus salutaire était chaque jour versé d’une main libérale entre les pièces de l’appareil, et bientôt un double succès rendit trois êtres au bonheur si bien mérité par deux d’entre eux.
C’est sous la dictée de ce souvenir, sans doute, c’est en mémoire de ces angoisses que chaque nuit ramène sous une nouvelle forme autour de notre chevet agité, que Pétrequin, dans le compte-rendu de ses douze ans de majorât, exhalait publiquement ainsi le cri et la justification de son âme : « Il est un dernier moyen, dit-il, que l’interprétation erronée du caractère chirurgical a fait trop négliger dans les hôpitaux. Immisericors, avait écrit Celse, et l’on a traduit et répété partout : sans pitié. Non, Messieurs, le chirurgien n’est pas sans pitié ; il ne saurait l’être. Les préoccupations qui absorbent ses jours, les nuits qu’il passe sans sommeil, témoignent assez de sa pensée. Pourrait-il ne pas compatir aux maux de ses semblables, quand il leur consacre son existence ? Lui seul sait tous les sacrifices qu’il impose à sa sensibilité, quand il porte le fer sur l’organisme vivant. Mais le devoir et la nécessité commandent ; le cœur, pour concentrer ses
élans, ne les étouffe pas ; c’est lui qui inspire ces actes de dévoûment qui durent toute la vie. »
Jugez-le maintenant, Messieurs, vous venez de l’entendre. Qu’ajouterais-je à ce vivant tableau où. il s’est peint luimême?... Un mot seulement, un dernier, un pieux souvenir :
Il y a quarante-trois ans, presque à pareil jour, entrait dans l’immortalité notre premier maître, mort lui aussi avec le renom de chirurgien impassible, Dupuytren. Au milieu de la foule muette qu’il dominait de toute son émotion, le plus cher de ses disciples, celui à qui était échu le triste honneur d’interroger la dépouille mortelle , Cruveilhier , idéalisant l’autopsie même, nous jeta, devant le thorax entr’ouvert, une de ces paroles qui frappent comme un trait, qui restent comme lui.
Cette parole, si j’avais pu l’oublier, Messieurs, le deuil que nous menons à cette heure me l’eût fatalement rappelée. Pétrequin n’en mérite que trop l’application, hélas ! Moi aussi, j ai du mettre sa poitrine à nu sous vos yeux, mes chers collègues ; et si c est notre suprême douleur, c’est son droit à lui que, comme Cruveilhier, je vienne aujourd’hui vous dire : « Le voilà donc ce cœur qui était fait pour aimer, et qui a tant souffert ! »