Notice historique sur M. Adrien de Jussieu
vaux de M. Adrien de Jussieu, une pensée se présente d’abord à moi. Pour les contemporains comme pour la postérité, elle me paraît donner, en quelque sorte, la raison providentielle de P existence scientifique de notre illustre collègue, en même temps qu’elle explique et justifie nos regrets.
Dans les sciences, comme dans toutes les voies ouvertes à l’activité humaine, le mérite reste presque toujours individuel, et rarement il se transmet du père aux fils; il semble que la noblesse même de l'intelligence, que nous sommes tous si disposés à reconnaître et qui ne s’impose que par des services, soit soumise cependant, comme tous les patriciats, h ces alternatives et à ces revers qui nous rappellent à l’égalité de notre nature. Si, par une rare exception, on voit, de loin en loin, le génie se perpétuer dans plusieurs générations successives, grandir même en s’éloignant de son point d’origine, l’éclat et la durée ne s’en éternisent jamais : il a, comme toutes les choses d’ici-bas, sa limite fatalement marquée; il s’éteint, et le nom qu’il a entouré d’une auréole glorieuse n’est plus qu’un héritage légué, comme un souvenir, à la piété des familles.
Les de Jussieu nous apparaissent comme une des races privilégiées du monde intellectuel ; à eux seuls ils occupent un siècle et demi dans l’histoire de la botanique, depuis l’époque de Tournefort jusqu’à la nôtre. Les noms d’Antoine, de Joseph, de Bernard et d’Antoine-Laurent de Jussieu sont populaires parmi nous; ces grands hommes sont une de nos gloires nationales les plus incontestables, et nous pouvons en être fiers quand nous voyons quelle influence ont exercée leurs travaux sur les progrès de l’Histoire naturelle tout entière. A ces noms illustres vient s’ajouter celui du dernier représentant de la famille, Adrien de Jussieu, digne continuateur des pères de la méthode naturelle , et dont la mort récente a été un deuil pour le monde scientifique tout entier. Vous m’avez désigné, Messieurs, comme son élève le plus direct, pour vous retracer les principaux traits d’une vie qui nous a été chère à tous ; j’essayerai de répondre à votre confiance et de payer une partie de la dette de reconnaissance dont je ne m’acquitterai jamais.
Adrien de Jussieu est né au Muséum le 23 décembre 1797. Sa santé délicate ne permit point d’assujettir son enfance aux exercices réguliers de la vie de collège : il fut élevé au sein de sa famille, et ses parents furent ses premiers instituteurs. Sa mère elle-même, jalouse de contribuer au développement de cette jeune intelligence, ne recula point devant une étude à laquelle son sexe reste généralement étranger; elle apprit le latin et voulut en enseigner les premiers éléments à son fils. Mais bientôt la santé d’Adrien se raffermit; on put, sans danger, le faire participer aux avantages de l’instruction en commun; il entra, comme demipensionnaire, au lycée Napoléon, où de fortes études achevèrent l’éducation commencée sous le toit paternel. A dix-sept ans, en 4814, le jeune de Jussieu remportait le prix d’honneur au grand concours, préludant ainsi aux succès que lui réservait l’avenir.
Maître de suivre ses goûts, Adrien de Jussieu se fût livré peut-être aux études littéraires. Une connaissance appro-
fondie des deux langues que nous a léguées l’antiquité, un vif sentiment de la grandeur des idées, de la beauté du langage dans les auteurs qui avaient été ses compagnons d’enfance, la tournure de son esprit, peut-être une pointe de
scepticisme qui, comme celui d’Erasme, le poussait moins à la rigueur de la conclusion qu’elle ne l’attachait au plaisir de la discussion élégante, ses triomphes universitaires euxmêmes, tout le portait à la littérature. Mais il comprit vite que noblesse oblige; fils, petit-neveu de grands botanistes, il sentit qu’il y avait devoir pour lui à accepter le glorieux héritage de sa famille autrement que sous bénéfice d’inventaire. Sans rompre avec ses livres favoris, il aborda vaillamment l’étude de l’Histoire naturelle, et ses premiers pas dans cette carrière nouvelle firent augurer du lustre qu’il ajouterait un jour au nom déjà si grand qu’il portait.
C’est au milieu des champs et des bois, dans ces riants paysages qui encadrent Paris et qu’il devait, plus tard, visiter tant de fois au milieu de ses élèves, que le jeune botaniste prit, solitairement, ses premières leçons. Mais un usage que l'expérience a justifié voulut que, à l’exemple de ses prédécesseurs, il commençât sa carrière de savant par l’élude de la médecine. On n’imaginait pas alors que le titre de botaniste pût être séparé de celui de docteur, et le jeune de Jussieu suivit les cours de la Faculté. C’est à cette époque de sa vie qu’il se lia étroitement, avec Achille Richard et avec M. Ad. Brongniart , d’une amitié dont la conformité d’études ne fit que resserrer les liens.
La thèse par laquelle l’étudiant couronna, en 1824, ses études médicales fut aussi le début du botaniste. Il prit pour sujet la famille des Euphorbiacées , dont il discuta les propriétés médicales et les affinités botaniques les unes liées aux autres, comme l’indique l’épigraphe mise en tête du mémoire : « Plantœ quœ genere convcniunt eliam virtule conveniunt , quœ ordine naturcili conlinentnr eliam virlute propnis accédant. » Cette thèse fut soutenue en latin , audace déjà rare à celte époque, et avec un talent qui justifia l’audace;
l’honneur de la séance fut, dit-on, du côté du jeune récipiendaire.
Chacun de nous, Messieurs, en entrant dans cette vie, ap^ porte son individualité morale avec son individualité physique; mais nos aptitudes, nos tendances, notre disposition particulière à adopter telles idées plutôt que telles autres subissent cependant Faction de notre entourage, et nos facultés natives prennent toujours plus ou moins l’empreinte du milieu dans lequel elles grandissent.. Adrien de Jussieu ne pour vait échapper, plus qu’un autre, à ces influences, et il eut le bonheur de ne trouver autour de lui que des intelligences d’élite. Ce furent d’abord L. C. Richard, Ampère et Desfontaines, amis intimes de la famille; ce fut aussi, presque en même temps, Ch.-Sigismond Kunth, botaniste habile, que la similitude de l’âge fit son compagnon de travail et avec qui il prit de bonne heure l’habitude des analyses botaniques rigoureuses. Un peu plus tard, lorsque déjà Antoine-Laurent de Jussieu s’affaiblissait sous le poids des années, M. Rœper vint imprimer à l’esprit d’Adrien de Jussieu une nouvelle impub sion vers les idées morphologiques. Les recherches du botaniste allemand sur les inflorescences, son Essai de monographie des Euphorbes ne pouvaient manquer d’exercer une certaine action sur les travaux analogues d’Adrien de Jus^ sieu qui embrassaient les mêmes sujets ; mais cette rencontre de deux hommes éminents dans la même voie, loin d’être pour eux un motif de rivalité, ne servit, au contraire, qu’à cimenter davantage leur étroite amitié.
Ce fut en 1826, après avoir rempli depuis 1770, c’est-àdire pendant cinquante-six ans, les fonctions de professeur de botanique, qu’Ant.-Laur. de Jussieu songea enfin à la retraite. Sur sa proposition, l’assemblée des professeurs du Muséum nomma son fils Adrien professeur de botanique rurale; honneur accordé , un siècle auparavant , à son grand-oncle Bernard. A cette époque, qui n’est pas bien éloignée de nous, l’étude des plantes indigènes était encore regardée comme pne partie essentielle de la botanique, et les herborisations
avaient dans l’ esprit de tous, professeurs et élèves, une importance qui n’avait pas besoin d’être démontrée. On n’avait pas songé encore à considérer comme peu scientifique, presque comme inutile, la distinction des espèces, et comme presque perdu le temps qu’on emploie à ce difficile travail; on n’était pas arrivé à cette étrange contradiction , dans laquelle tombent des savants du jour, de proscrire, au nom de ce qu’on appelle la pratique, l’étude qui familiarise le mieux avec les faits, et fournit aux applications utiles la base la plus solide et la moins trompeuse. Il importe, Messieurs, de faire justice d’une erreur qui serait funeste à la véritable science, si elle devait se propager, funeste aussi à l’Agriculture qui cherche à distinguer, avec raison, les plus légers caractères de races ou de variétés entre les espèces qu’elle cultive. N’oublions pas que c’est dans les herborisations qu’on acquiert les premières et les principales notions de l’habitude des plantes et de leur organographie ; que c’est là qu’on arrive à se former une idée nette du caractère des espèces, des races, des variétés, point de départ de toutes les classifications; que c’est là, enfin, qu’on apprend à observer et que la vocation du naturaliste se révèle. De combien de savants distingués, non-seulement comme botanistes, mais comme zoologistes ou géologues, la France et l’Europe n’eussent-elles point été privées, si quelqu’une de ces excursions si attrayantes à tous les âges de la vie ne fût venue, en éveillant chez eux des goûts et des facultés qu’ils ne soupçonnaient pas encore, leur indiquer la voie qu’ils avaient désormais à suivre?
Adrien de Jussieu avait l’esprit trop droit pour ne pas comprendre l’importance des fonctions qui lui étaient confiées ; il s’agissait d’instruire des commençants et de décider peutêtre quelqu’une de ces vocations qui font les hommes utiles. Son rôle n’était cependant pas tout entier à créer : Antoine- Laurent de Jussieu, Bernard de Jussieu et Sébastien Vaillant, tous trois démonstrateurs de botanique au Muséum, avaient glorieusement frayé la route; M. Adrien de Jussieu n’avait qu’à marcher sur leurs traces et à suivre les traditions,
Tous ceux qui ont fréquenté les herborisations savent avec quel dévouement il s’est acquitté de devoirs qui n’étaient pas exempts de fatigues. Sans parler des marches pénibles et prolongées, des orages qui, sous notre ciel inconstant, viennent si inopinément jeter le trouble dans une excursion à la campagne, et faire courir des risques à la santé, c’est déjà une tâche laborieuse que d’avoir à répondre à toutes les questions qui peuvent être adressées à un professeur par de nombreux élèves : il faut une patience à toute épreuve, une grande présence d’esprit, beaucoup de douceur, un certain enjouement qui ne dégénère point en familiarité ; il faut surtout une connaissance approfondie des formes variées de la végétation, et une mémoire tellement sûre, que le professeur ne puisse être arrêté devant une difficulté soulevée à l’improviste. Toutes ces qualités, déjà si rares isolées, Adrien de Jussieu les possédait réunies, et chacun de ses élèves peut attester, comme moi qui ai eu si longtemps l’honneur de partager ses travaux, que jamais elles ne se sont affaiblies, même lorsque, déjà atteint de la cruelle maladie qui l’a enlevé, il sentait les leçons de botanique rurale aggraver, à chaque fois, de continuelles souffrances.
Des herborisations, quels que soient le talent et le charme qu’on y déploie , ne suffisent pas pour faire la réputation d’un savant, et d’ailleurs il y avait obligation, pour M. de Jussieu, à contribuer, d’une manière plus directe et plus durable, au développement de la science. Une série de Mémoires, modèles du genre, et auxquels les progrès sans cesse croissants de la botanique n’ont rien eu à modifier, placent Adrien de Jussieu au rang des premiers botanistes de l’Europe. J’ai dit tout à l’heure quelques mots de sa Monographie des Euphorhiacées. Se plaçant, comme c’était alors l’usage, au seul point de vue des divisions génériques, il révélait déjà, dans ce premier essai, la sagacité et la justesse de ses aperçus. Un an plus tard (1825), il livrait à la publicité la Monographie générique des Rutacées, faite sur le modèle de la première, dont elle rappelle les qualités, mais où l’on voit poindre celte heu-
reuse innovation des diagrammes, développée depuis lors dans les travaux de botanique descriptive, et qui rendent avec tant de simplicité et de fidélité la position relative des divers organes de la fleur.
En 1830, une troisième monographie, celle des Méliacées, plus complète que les précédentes, puisqu’elle contient les caractères spécifiques de toutes les espèces de la famille, s’annonce comme le prélude d’un travail plus vaste et plus parfait, la Monographie des Malpighiacées , l’œuvre capitale de M. A. de Jussieu, et à laquelle il travailla près de quatorze années consécutives. Ce ne fut, en effet, que dans le cours de 1843 que ce beau mémoire vit le jour; à lui seul il aurait suffi pour assurer la réputation de son auteur. Les plus hautes questions d’anatomie et de physiologie y sont abordées, et paraissent résolues ; telles sont celles de la symétrie florale, des anomalies, de la fécondation, de la structure si remarquable des lianes en général. Aux planches destinées à faire connaître les caractères des genres, M. de Jussieu a adapté un système de signes qui consiste, comme R. Brown l’avait déjà essayé dans ses lllustrationes plantarum Novœ Hollandiœ, à désigner toujours le même organe par la même combinaison de lettres ou de signes. Mais ce que peu de botanistes peut-être ont remarqué, et ce qui me semble tout à fait digne d’attention, c’est le tableau final par lequel il a essayé d’exprimer les affinités multiples des genres, et qui est conçu de manière à prouver que l’ordre naturel n’est, pas, comme on l’a cru si longtemps, et comme quelques personnes le professent encore, la série linéaire. Ce serait sortir du cadre dans lequel je dois m’enfermer ici que de chercher à vous expliquer ce nouveau point de vue; je me borne à dire que j’y vois le germe d’une idée féconde que l’avenir développera, et qui peut-être donnera naissance à des aperçus philosophiques d’une haute portée. Cette Monographie des Malpighiacées , cette œuvre qui a marqué la maturité de son talent, accuse chez Adrien de Jussieu un prodigieux savoir botanique, une critique aussi sûre, une sagacité aussi
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pénétrante que celles de ses illustres parents Antoine-Laurent et Bernard de Jussieu eux- mêmes.
Je ne vous signalerai pas d’autres Mémoires importants de M. de Jussieu; cette citation de titres ne saurait donner une idée de la valeur d’un savant. C’est surtout dans les travaux d’analyse ou de botanique descriptive, dans les circonscriptions des groupes et l’application de leurs caractères, là où une large part est faite au libre arbitre du savant, qu’il est facile de se faire illusion sur la valeur d’un homme. Le public ne voit que l’intérieur du livre ; son contenu est pour lui lettre close, et, ne pouvant faire mieux, il mesure le mérite de l’auteur à l’épaisseur et au nombre des volumes. Mais brisez le sceau , et pénétrez dans ce labyrinthe de détails où s’enferme la caractéristique des genres et des espèces , et bientôt vous reconnaîtrez, à la touche de l’écrivain, si la nature l’a marqué du signe de ses élus, si elle lui a départi, avec le don de l’observation, le sentiment des rapports si nécessaire pour établir les analogies et faire ressortir les différences. Eh bien ! c’est par ces traits surtout que se distinguait le talent deM. A. de Jussieu. Depuis bien des années, il soumettait avec une rigueur de plus en plus sévère ses travaux d’analyse à la loi de l’unité scientifique. L’élude des rapports des familles entre elles était devenue son occupation principale : c’était pour lui comme l’héritage le plus direct qu’il avait reçu de ses pères; il y concentrait toutes les forces de son intelligence.
Je ne puis passer ici sous silence un article de Taxonomie botanique publié, en 1848, dans le Dictionnaire universel des sciences naturelles , et qui, on le comprend à peine, y est resté presque totalement oublié. Cet opuscule, de près de soixante-dix pages, est, à mon avis, un des meilleurs morceaux de philosophie botanique qui aient été publiés depuis l’époque de Linné ; l’auteur y passe en revue les différents systèmes qui ont cours depuis l’époque de Rivin et de Ray. C’est une véritable histoire de la botanique, mais une histoire critique où les systèmes sont jugés avec cette supériorité de
talent et celle finesse d’esprit qu Adrien possédait au plus haut degré. On sent, en le lisant, que le jeune littérateur n’a pas complètement disparu sous le savant consommé, et que ces sujets, presque autant littéraires que scientifiques, sont ceux auxquels Fauteur s’abandonne le plus volontiers. Ces goûts littéraires, légués par sa jeunesse à son âge mûr, M. de Jussieu sut les faire tourner au profit de la science. Personne n’était initié, comme lui, à la littérature botanique; il connaissait et possédait, dans l’immense bibliothèque commencée par ses aïeux, presque tous les écrits, meme les plus anciens, qui ont trait à cette science, et sous ce rapport il était érudit dans toute la rigueur du mot. Une histoire de la botanique devait couronner ses longues études et le personnifier tout entier; depuis longtemps il réunissait les matériaux d’un ouvrage qui manque à la science, et que lui seul, en France, était capable de composer, lorsque la mort est venue l’enlever prématurément à ses travaux.
Il a cependant laissé un livre qui a popularisé son nom parmi la jeunesse des écoles : son Traité élémentaire de botanique , ouvrage simplement et élégamment écrit, méthodique et clair, où la plupart des questions importantes de la science sont traitées avec assez de détails pour satisfaire les savants, et assez de simplicité pour être intelligibles aux commençants. Il me suffira, pour démontrer combien cet ouvrage a été apprécié , de vous dire qu’il est arrivé à sa septième édition ; c’est à peu près trente mille exemplaires qui ont été vendus dans l’espace de dix ans; il a, d’ailleurs, été traduit dans les principales langues de l’Europe.
Je viens, Messieurs, d’essayer de vous faire connaître M. A. de Jussieu comme savant; il me reste à le considérer comme professeur, comme membre de l’Académie des scienc s, comme administrateur , et à vous rappeler la part trop courte qu’il a prise à vos travaux.
C’esten 1845 qu’il fulappeléà suppléer M. Auguste de Saint- Hilaire, en qualité de professeur d’organographie végétale à Ja faculté des sciences ; il était alors dans la maturité de son
talent. Sa réputation, l’espèce de popularité que ses herborisations lui avaient acquise, la simplicitéetla netteté de sa diction, attirèrent autour de lui un auditoire sérieux où l’homme
d’Etat et le littérateur vinrent plus d’une fois, comme aux herborisations , se mêler à la jeunesse des écoles. En montant les degrés de sa chaire M. Adrien de Jussieu s’était promis d’éviter les inutilités brillantes du langage, de rester à la fois sérieux, simple et concis, très-méthodique surtout , afin d’arriver à toutes les intelligences de portée si inégale, qui sont appelées à recueillir les leçons du maître. Je ne puis mieux caractériser Son enseignement, malheureusement trop court, qu’en vous disant qu’il a constamment été l’application des principes développés dans son exposition de la taxonomie végétale. Le but sans cesse présent à son esprit et auquel il coordonnait tous ses aperçus, c’était de faire ressortir la grande influence de la méthode naturelle sur les progrès des sciences d’observation; il voulait rendre palpable à tous le sens profond de ces mots de Cuvier : « La méthode naturelle est la science réduite à sa plus simple expression. »
Rarement il s’animait; le calme était dans ses habitudes comme la timidité dans son caractère, et il aimait à trouver, chez ceux qui venaient l’entendre, les dispositions qu’il apportait lui-même devant son auditoire : la placidité, l’ attention, le respect. Pour retrouver cet aimable laisser aller, cette spirituelle causerie qui attiraient à ses herborisations, il lui fallait l’indépendance de la promenade au grand air, ou la liberté d’allures que reprend le professeur quand sa leçon est achevée. Alors il se sentait dégagé de l’immense responsabilité de l’enseignement public; il commençait un enseignement privé , répondait avec enjouement aux diverses questions qui lui étaient adressées * et il n’était pas rare qu’en s’abandonnant au charme d’une savante causerie il répétât sa leçon tout entière. Tel était l’attrait de ces entretiens, que les auditeurs non-seulement en provoquaient la continuation dans la cour de la Sorbonne, mais accompagnaient bien souvent le professeur jusqu’à son domicile, afin de les prolonger encore. M. de Jussieu continuait la tradition, au-
jourd’hui interrompue, des vieux professeurs, amis de leurs élèves; il s’associait à leurs efforts, les encourageait, applaudissait, avec toute la sincérité de son âme, à leurs succès, et se faisait un bonheur de guider leur inexpérience par de paternels conseils.
Reçu membre de l’Académie des sciences en 1831, M. de Jussieu eut souvent à exprimer son opinion sur les travaux soumis à f appréciation de cette savante compagnie; il le fit toujours d’une manière bienveillante et propre à encourager les jeunes botanistes. Ses divers rapports, parmi lesquels je citerai celui sur le grand prix des sciences physiques qui avait pour objet l’étude des mouvements des corps reproducteurs ou spores des algues zoosporées, etc. , sont des modèles d’analyse et d’élégante exposition.
Nommé trois fois directeur du Muséum, M. de Jussieu déploya, dans ces nouvelles fonctions, une parfaite connaissance des hommes et des choses, une sagesse si grande, une appréciation si juste des intérêts du grand établissement qui l’avait vu naître, que son souvenir reste attaché à une multitude de mesures administratives dont l’expérience a démontré l’utilité. Doué d’une grande fermeté, qu’il savait tempérer par beaucoup de douceur, il ne sut jamais faiblir dans l’accomplissement d’un devoir. Durant nos troubles civils, il se montra à la hauteur des circonstances; par son calme, son sang-froid et sa présence d’esprit, il parvint à placer le Muséum sur un terrain neutre, et à détourner ainsi le danger qui pouvait menacer le plus riche dépôt de nos richesses scientifiques.
A la mort de M. Desfontaines, il fut investi des fonctions de directeur de l’herbier, qu’il partagea, plus tard, avec son ami M. Ad. Brongniart. Sa nomination eut pour résultat la création d’un herbier de la flore française, ainsi qu’une collection spéciale des espèces d’Europe. M. de Jussieu comprenait toute l’importance de cette immense collection, dont la nomenclature nécessite un travail considérable et de tous les
instants; il y consacrait tous les moments de liberté que lui laissaient les devoirs de son administration ou de son professorat. Je me rappelle avec bonheur les discussions qui s’élevaient en présence des échantillons remarquables par leurs anomalies ou en face d’un genre inconnu; M. de Jussieu déployait alors toutes ses qualités solides et aimables, et stimulait chacun pour arriver le plus sûrement au but.
Nommé membre de la Société centrale d’ Agriculture, M. de Jussieu ne cessa de prendre part à vos travaux; vous n’avez pas oublié, Messieurs, l’éloge d’Augustin Sageret, qu’il vous a lu d’une voix déjà affaiblie par la maladie, et qui restera dans vos souvenirs comme une œuvre où la finesse du talent de l’écrivain s’allie à la rigueur de l’analyse des faits par le savant et à l’expression délicate des sentiments de l’homme de cœur.
Je suis ainsi conduit à vous parler de l’homme privé, à rappeler ces vertus qui font le grand citoyen, le bon père de famille, l’ami sincère, l’honnête homme en un mot. M. Adrien de Jussieu était fait pour la vie d’intérieur, et c’était là, en compagnie d’amis intimes, parmi lesquels je dois nommer MM. J. J. Ampère et le Dr Roulin, qu’il s’abandonnait, sans contrainte et sans restriction , à la bonhomie de son caractère, à la vivacité de ses sentiments affectueux.
Une cousine tendrement aimée, Mademoiselle Félicie de Jussieu, auprès de laquelle il avait passé son enfance, dans une propriété de son oncle, M. de Senneviers, au centre des montagnes du Lyonnais, lui fut, plus tard, attachée par des liens à la fois plus doux et plus forts; il l’épousa le 5 septembre 1827, et cette union fut pour tous deux la source d’un bonheur que la naissance successive de deux enfants devait bientôt accroître. M. de Jussieu semblait n’avoir plus rien à désirer sur la terre, quand, par un arrêt du ciel, dont tous nous avons à subir, à notre heure, la sévérité, l’édifice de son bonheur fut détruit; deux jours s’étaient à peine écoulés depuis la naissance de son second enfant, que cette compagne de toute sa vie lui était violemment enlevée par la
mort . Il est des douleurs que la parole ne peut retracer, celle de M. de Jussieu fut du nombre, et, pour n’y pas succomber, il dut faire appel aux sentiments virils qu’il avait reçus de la nature, et surtout à cette espérance consolatrice d’une vie meilleure qui vit au fond de toutes les consciences, et qui avaient encore été fortifiés, chez lui , par les enseignements et les exemples de la famille. Séparé de celle à laquelle il avait voué une inaltérable tendresse, il reporta l’exubérance de ses affections sur ses deux filles, dont l’avenir devint sa préoccupation constante. A peine avait-il assuré leur bonheur et rempli ainsi sa dernière tâche, que le ciel l’enlevait lui-même à de jeunes familles dont il eût été l’idole.
Adrien de Jussieu avait reçu de la nature toutes les qualités qui font accepter un talent supérieur et qui en éloignent l’envie, un caractère ferme et bienveillant, un cœur droit et dévoué, une âme sensible ; il faisait naître et goûtait les joies délicieuses de l’intimité, dont le vulgaire des hommes ignore le charme.
Son extérieur était modeste, et, en l’abordant pour la première fois, on aurait pu se former de l’homme une idée bien éloignée de la vérité : sa physionomie peu mobile et une certaine étrangeté dans le regard qui tenait , en grande partie , â la petitesse de ses yeux, imprimaient une sorte de froideur à son accueil; son extrême timidité l’empêchait, d’ailleurs, de se mettre à l’aise , et était maladroite à y mettre les autres. Mais les premières paroles de M. de Jussieu changeaient bientôt cette impression ; sa conversation fine , spirituelle , colorée, bienveillante, toujours nourrie d’une quantité d’anecdotes piquantes et placées à propos , achevait vite la conversion, et l’on emportait, pour ne plus l’oublier, la double image qui peignait l’homme tout entier.
Je l’ai dit en commençant , M. de Jussieu était né sans ambition; il a cultivé la botanique avec éclat, par devoir et par goût, en restant fidèle aux traditions de sa famille et à celle de la science ; la renommée et les emplois publics lui vinrent par surcroît. La passion du bruit de la gloire, qui,
comme toutes les autres , a le malheur de ne dédommager que faiblement des tourments qu’elle cause, n’a point agité la vie de M. de Jussieu : il appartient à cette grande génération des hommes de science qui ont enfermé leur activité dans le cercle utile de leurs nobles travaux et qui ont cru que les actes de la vie publique la plus sage ne peuvent, pour la durée, se comparer aux moindres services rendus aux sciences.
Depuis longtemps M. de Jussieu ressentait les atteintes du mal qui devait le conduire au tombeau, mais il n’en soupçonnait ni l’origine ni la gravité. Le travail de la digestion lui occasionnait de vives souffrances qui l’obligeaient à rester, après ses repas, étendu dans son fauteuil pendant plusieurs heures. C’est dans ces moments de vie en apparence inactive qu’il se livrait soit à la lecture , soit à la méditation. Durant ces veilles prolongées , sa bibliothèque restait éclairée bien avant dans la nuit ; sa lampe était devenue, pour les habitants du Muséum , ce qu’était pour le peuple de Meaux la lumière matinale de Bossuet, Y étoile de Monseigneur , comme on l’appelait : l’emblème de l’assiduité, de la ténacité au travail.
Les secours de la médecine furent impuissants. Dès la fin de 1852 , on reconnut, avec douleur, que l’illustre savant était atteint d’une de ces maladies incurables dont aucune puissance humaine ne peut ralentir la marche. Seul, au milieu de nous, M. de Jussieu semblait ne pas comprendre la gravité de sa position. Il se croyait lié par les mêmes obligations qui lui étaient si légères quand il jouissait de la plénitude de la santé, et, presque accablé déjà par l’excès de la souffrance, l’habitude du devoir le ramenait encore à l’exercice de ses fonctions de professeur. On eût dit qu’il voulait , comme l’empereur Marc-Aurèle, mourir debout; mais bientôt ses forces trahirent sa volonté, et il fut contraint d’abandonner tout travail.
C’est dans ses longues heures d’agonie qu’il eut besoin de toute la force de caractère dont la nature l’avait doué. Quelque violents que fussent les accès du mal , on ne l’entendit
jamais se plaindre; de même qu’il avait été fort contre les enivrements de la prospérité, il le fut aussi contre la douleur. Qu’il me soit permis de rappeler ici, avec reconnaissance, les soins touchants qui lui furent prodigués, au milieu de sa famille éplorée, par son gendre, M. Ramond, qui se montra ce qu’eût été pour un père, un fds tendre et dévoué.
M. de Jussieu expira le 29 juin 1853.
Sa mort fut un deuil général.
Le Muséum et l’Institut perdaient une de leurs illustrations; la Faculté des sciences, un de ses professeurs les plus renommés; la Société centrale d’ Agriculture, un de ses membres les plus distingués; la France, un nom glorieux et populaire, étroitement lié aux grands noms de Bu (Ton et de Cuvier. Cette gloire repose entièrement sur la Science; elle n’emprunte rien à la majesté du style, à la hardiesse des vues comme celle de Buffon ; elle ne parle pas à l’imagination comme celle de Cuvier, qui nous a fait assister à la résurrection d’un monde perdu; mais elle s’appuie sur des découvertes non moins importantes, elle a pour base des vérités non moins éternelles , la subordination des caractères dans les êtres organisés, et leur distribution en Familles naturelles, auxquelles restera pour toujours attaché le nom illustre des de Jussieu.