Notice historique sur N.L. Vauquelin
Lorsqu'un homme, à là fin d’une longue carrière, laisse dans le cœur de tous ceux qui Font connu de profonds regrets et de grands souvenirs , le jour de ses obsèques est un premier hommage rendu à ses vertus et à ses talens. La foule silencieuse qui suit sa dépouille mortelle, les pleurs versés par ses amis et ses élèves, sont le premier arrêt de la postérité qui commence.
Mais , vous le savez , M. Vauquelin est mort loin de nous ; nous n’avons pas pu faire éclater notre douleur et notre reconnaissance , en nous pressant pour la dernière fois autour de celui que nous nous efïorçions tant d’approcher quand il nous prodiguait les trésors de son savoir. Vous a\ez voulu, Messieurs, qu’une réunion solennelle fût consacrée à l’accomplissement de ce devoir, et que l’éloge de M. Vauquelin fût prononcé devant vous. En demandant les premiers à nous charger de cet honorable travail, nous ne nous sommes dissimulé ni les difficultés qu’il présente , ni ses dangers ; mais ceux-ci
nous ont paru compensés par la satisfaction que nous trouvions à remplir une tâche que pouvaient réclamer comme nous tous les élèves de cet homme célèbre.
Notre récit sera simple ; il sera sans flatterie. On ne flatte guère les morts que quand ils laissent des successeurs à leur puissance : et M. Vauquelin est tout entier perdu pour nous.
Nous dirons encore M. Vauquelin. Ce langage, dont la modestie s’accorde si bien avec celle de notre excellent maître , nous est aussi imposé par la vénération qu’il nous inspirait. Lorsqu’hier encore nous espérions le revoir, je ne sais quel sentiment irrésistible nous oblige à parler de lui comme s’il pouvait nous entendre. Trop tôt, hélas! on dira Vauquelin, comme on dit Lavoisier, Fourcroy, Berthollet!
Louis-Nicolas Vauquelin naquit , le 16 mai 1763, à Saint-André d’Hébercot , petite commune du département du Calvados. Ses parens étaient pauvres et cultivaient la terre, souvent pour leurs voisins plus riches qu’eux, et quelquefois pour eux-mêmes, car ils possédaient une petite cour ; c’est ainsi qu’on appelle en Normandie une chaumière entourée de quelques champs.
Le château d’Hébertot appartenait alors à un petit-fils du chancelier d’Aguesseau. Le père de M. Vauquelin s’en était fait aimer par sa probité ; il était devenu pour M. d'Aguesseau une espèce d’homme de confiance auquel on remettait le soin de diriger les travaux de la campagne et de conduire les autres ouvriers. Le jeune; Nicolas, comme ses frères , dont il était l’aîné, accompagnait son père et travaillait sous ses ordres; il contribuait , avec cette classe courageuse qui nourrit l’état et| le défend au prix de son sang , à enrichir ces grands} qu’il devait un jour éclipser lui-même par l’éclat de son nom. Son ambition ne s’étendait pas au delà des limites? de son village : ne connaissant que lui et n’entendant
guère parler du reste de la France, il s’imaginait avec sa bonne mère qu’il ne pouvait trouver ailleurs un sort plus beau. Aussi , quand celle-ci le voyait surpasser ses camarades dans l’étude, alors si difficile, de la science du inagister, elle lui disait: Travaille, travaille, mon pauvre Collin, tu auras de beaux habits comme ces messieurs du château. Ces messieurs, c’étaient les domestiques à livrée du seigneur!
Combien il serait singulier que ces encouragemens, donnés au jeune Yauqueiin par sa mère, eussent contribué «à réveiller en lui l’ardeur du travail ; nous aurions dû au désir d’avoir de beaux habits l’homme du monde le plus indifférent à ce genre de vanité.
Hébertot avait une école fondée par les soins de M. d’Aguesseau. Lejeune Yauqueiin, qui la fréquentait assidûment, ne tarda pas à se faire remarquer du maître d’école Yatel , homme sévère qu’il n’était pas facile de contenter. Cependant, à force de douceur et d’application , Nicolas y parvint, et bientôt fut en état d’enseigner lui-même aux autres enfans ce qu’il avait appris. Souvent Vatel lui en laissait le soin, et cette tâche était toujours remplie avec un si grand zèle , que le maître ne trouvait aucune occasion de réprimander son suppléant.
Le jeune Yauqueiin eut bientôt épuisé la science de son maître, et le désir d’acquérir des connaissances plus étendues le conduisit à Rouen, oû il entra en qualité de garçon dé laboratoire chez un pharmacien de cette ville. Là commencèrent pour lui et d’espérance et les plus rudes épreuves. Chargé des fonctions les plus pénibles, long-temps le jeune Yauqueiin fut condamné à les remplir, et l’espoir seul de s’instruire put lui en faire supporter les dégoûts.
Le pharmacien chez lequel le hasard l’avait conduit fesait chez lui des cours de chimie et de physique. Ses élèves y étaient admis, les uns à titre d’auditeurs, les
autres pour préparer les expériences. Entretenir la propreté du laboratoire et souffler le feu, telle était la part de travail échue au jeune villageois ; mais, tandis qu'il semblait s’y livrer tout entier, son oreille attentive ne laissait échapper aucune des paroles du professeur, et son heureuse mémoire s’en emparait aussitôt. Frappé* des lumières que la science répandait autour de lui, le jeune Vauquelin se sentait épris pour elle d’une vive ardeur, et si, chaque jour , les fatigues qu il avait à supporter ébranlaient sa résolution, chaque jour aussi une vérité recueillie dans la leçon ranimait son courage et ses forces.
L’amour de la science ressemble quelquefois, par sa vivacité , à cet autre amour que les obstacles excitent et portent aux plus grand sacrifices ; seulement, dans l’un, c’est la témérité souvent qui conduit au succès ; dans l’autre, c’est la patience : le jeune Vauquelin en était amplement pourvu.
Les élèves de la pharmacie, touchés enfin des souffrances du jeune Vauquelin, de sa résignation et du désir qu’il avait de s’instruire, lui prêtaient des livres ; lui, de son côté, s’emparant furtivement de quelques feuilles de papier égarées , passait une partie des nuits à rédiger les leçons de chimie. Plusieurs fois il fut surpris s’occupant à cette criminelle entreprise, et chaque lois aussi il fut sévèrement puni, jusqu à ce qu’enfin son maître, irrité d’une telle obstination, lui arracha ses cahiers et les déchira. Cet acte de sévérité causa au jeune Vauquelin le plus vif chagrin ; il eut été bien moins sensible, disait-il lui-même, à la perte du seul habit qu’il possédât alors.
Lassé enfin d’une existence si misérable, il résolut de venir à Paris en qualité d’élève en pharmacie. Ce voyage fut un des plus grands événemens de sa vie ; et si nous avions le talent de ces grands maîtres qui savent , ptir
le récit des événemens les plus simples, toucher les cœurs et commander lattention , nous nous plairions à retracer ce que M. Vauquelin nous conta si souvent. Madame d’Aguesseau, qui plus d’une fois déjà l’avait encouragé ; vint encore à son secours : elle lui donna quelques vëtemens et une pièce de six francs. Ce fut avec ces ressources que le jeune* Vauquelin prit la route de la fortune; mais s’il avait peu d’argent il avait du courage , et la confiance que lui avait témoignée le curé de son village pouvait déjà lui donner une meilleure opinion de lui-même. Ce bon ecclésiastique avait apprécié les qualités de cœur et d’esprit du jeune villageois, lorsqu’il lavait instruit de ses devoirs religieux ; aussi, ayant de l’argent à faire passer au chef de l’ordre des Prémontrés , il n’hésita pas à en charger M. Vauquelin. Muni d’une aussi excellente recommandation, il fut reçu avec empressement par le prieur, et fêté pendant plusieurs jours qu’il passa au couvent. Le luxe et l’abondance qui régnaient dans cette maison étaient pour le jeune Normand des choses Lien nouvelles ; aussi disait-il qu’il eût voulu être moine s’il n’avait pas résolu d’être chimiste.
Arrivé à Paris, M. Vauquelin entra en qualité d’élève chez M. Picard, pharmacien, rue Saint-Honoré. 11 y resta deux années. De là il passa chez M. Auprêtre, dont l’officine était située rue de Seine-Saint-Germain. Il y fût sans doute resté long-temps, car sa douceur et son application le fesaient aimer partout, si une maladie grave ne l’avait obligé à entrer à l’Hôtel-Dieu. M. Auprêtre qui n’avait ni femme , ni domestique, ne pouvait pas lui donner les soins que son état réclamait.
Après deux mois cle souffrances, le jeune Vauquelin fut reçu, à peine convalescent, chez M. Cheradame, ce respectable vieillard qui réunissait pour nous le double intérêt d’avoir été le maître de M. Vauquelin et d’être le
beau - père de notre excellent et honorable collègue M. Laugier. Les soins touchans qu’il reçut de cette famille, et d’une sœur de M. de Fourcroy, le rétablirent bientôt. Cette dame, accablée par le malheur, avait trouvé un asile et des amis dans la famille Cheradame. C’est par cet enchaînement de circonstances que M. Yauquelin fit la connaissance de Fourcroy. Mais suivons-le pas à pas : les moindres détails de la vie d’un tel homme portent avec eux un intérêt qui les fait rechercher avec empressement.
M. Yauquelin était enfin arrivé dans une maison dont la tenue et les travaux convenaient à ses goûts. Il sentait depuis long-temps combien les connaissances classiques lui seraient nécessaires , aussi reçut-il avec joie l’offre que lui fit un de ses camarades de lui donner des leçons de latin. Ce camarade était M. Prempain , aujourd’hui pharmacien à Argentan, qui lui-même recevait alors des leçons de irrec de son camarade Laurier. On imagine sans peine que le jeune Yauquelin fit de rapides progrès. Et comment s’en étonner, quand on saura quel était son zèle. Bien loin de se plaindre d’être chargé de longues courses, il les mettait au contraire à profit. Emportant avec lui des feuillets d’un vieux dictionnaire, il ne rentrait jamais sans avoir appris un grand nombre de mots latins. Plus tard l’illustre Fourcroy le perfectionna dans la langue de Yirgile et d’Horace , et lui inspira pour ces auteurs le goût le plus durable.
L’étude de la botanique avait aussi beaucoup d’attraits pour M. Yauquelin. Tous ses jours de sortie lui étaient consacrés. Le compagnon habituel de ses herborisations était M. Duhuc, qui alors était aussi élève dans une maison de Paris , celle de MM. Demorette et Sureau . rue Saint-Martin. Ce n’est pas sans un vif attendrissement que M. Dubuc parle encore de ces promenades scientifiques. Je vous avoue, nous dit-il lui-même, que
Vauqüelin m’en imposait par Ja facilité qu’il avait d’apprendre , et nous le jugions digne d’ètre notre chef.
Nous avons déjà vu quels généreux sentimens avaient établi des relations intimes entre la famille Cheradame et celle de M. de Fourcroy, liées d’ailleurs par une parenté assez rapprochée. Fourcroy, qui venait souvent dans la maison, distingua bientôt parmi les élèves le jeune Vauquelin. L’espèce d’avidité avec laquelle il écoutait ses discours ne pouvait lui échapper. Aussi un jour, la conversation étant tombée sur l’élève normand, M. Cheradame s’empressa de faire son éloge, vanta beaucoup son zèle et son savoir, et comme s’il eût prévu le sort qui l’attendait, il insista beaucoup sur son goût pour la chimie et pour l’étude. Fourcroy s’offrit aussitôt à le prendre et lui proposa le logement, la table et cent écus par an. Ces conditions parurent magnifiques au jeune Vauquelin ^ qui s’empressa d’autant plus d’accepter, qu’il atteignait en entrant dans un laboratoire de chimie le but de tous ses désirs.
Cette époque était celle où la chimie, devenue l’étude favorite d’un grand nombre d’hommes de génie , marchait rapidement de découverte en découverte, et venait se placer au rang des véritables sciences. Déjà Stahl et Bergmann avaient préparé cette crise mémorable par leurs heureux travaux et leurs ingénieuses suppositions. Jusqu’à eux , assemblage informe de faits secondaires , de théories bizarres, souvent métaphysiques, presque toujours ridicules, la chimie n’était point une science philosophique. La réunion d’un certain nombre d’observations ne pouvait suffire pour lui donner ce caractère ; il fallait encore que ces faits fussent unis entr’eux par une explication commune.
Or, avant que Bayen eût signalé à l’attention des savans les expériences curieuses de Jean Rey sur la calcination du plomb et de l’étain; avant qu’on fût parvenu
à. s’emparer des gaz, et avant les découvertes merveilleuses qui suivirent ces heureuses tentatives, la chimie manquait de celle explication propre à faire rentrer tous les phénomènes connus dans un système général.
Pourrait-on dire, par exemple, qu’on fesait de la chimie quand on décrivait un des élémens dans les termes suivans : « Ce soufre étant en forme d’huile, est une sub- » stance moyenne entre l’esprit et le sel, en sorte qu’il * peut être uni avec eux par la circulation et qu’on peut » en faire des élixirs, des panacées, et toutes les plus » rares préparations de la pharmacie chimique. Il mor- » tifîe l’acrimonie des sels; il s’unit et se coagule avec » eux; il résiste aux esprits et même aux eaux-fortes, » qui ne peuvent rien sur lui; il entretient la chaleur » naturelle; il est ami des nerfs et facilite le mouvement » des muscles; il est le baume de toutes choses; il est » remollitif, lenitif, discussif et anodin ; il multiplie les » esprits des végétaux et des animaux; il est comme » l ame des minéraux ; il est la matière et le fondement », de toutes les odeurs, et tient le milieu entre la siccité » du sel et la fluidité de l’esprit, etc. ( i ). »
Il faut le reconnaître, la chimie d’alors, analogue à la botanique avant la physiologie végétale, semblable à la minéralogie avant l’anaiyse des fossiles , n’était qu’une suite de descriptions fantastiques, ou le récit d’un certain nombre de faits incohérens. Il n y avait même pas à cette époque de chimistes proprement dits. Des médecins , des apothicaires, et quelques fous qu on appelait alchimistes, s’occupaient à rassembler des matériaux sans méthode et sans but philosophique. 11 manquait à leyirs résultats un lien qui en fît une science, et montrât tout d’abord et ce qui était fait et ce qui restait à faire.
(i) C haras', Pharmacopée royale, pag. io. 1682.
A Lavoisier était réservé l'honneur de celte immense découverte. Jusqu’à lui, pour me servir des expressions memes de M. Cuvier, les phénomènes particuliers de la chimie pouvaient se comparer à une espèce de labyrinthe, dont les allées profondes et tortueuses avaient presque toutes été parcourues par beaucoup d’hommes laborieux ; mais leurs points de réunion , leurs rapports entre elles et avec l’ensemble, ne pouvaient être aper« eus que par le génie qui saurait s’élever au-dessus de l’édifice, et en saisirait le plan d’un œil d’aigle (i).
Fourcroy, témoin d’abord de ces grandes choses, avait bientôt pris une part active à leur développement. Armé de ce puissant talent de la parole, qui s’allie rarement à la modestie du vrai savant, il apparaissait comme le champion du nouveau système. Son éloquence, brisant les objections qui subsistaient encore, allait chercher jusque dans les classes les plus frivoles de la société des auditeurs et des élèves. Les femmes même, bravant les dangereuses vapeurs des laboratoires, se pressaient autour du professeur dans l’enceinte où sa renommée attirait des milliers de disciples de toutes les nations. Un grand nombre, enflammés de l’enthousiasme du maître, devenaient bientôt ses émules et s’efforcaient d’achever ou de perfectionner son ouvrage. Sous un tel maître, quel homme n’eût pas fait d’incroyables efforts? Le jeune Vautjuelin se mit à travailler avec une vive ardeur.
Plusieurs années se passèrent ainsi. Dirigé par les conseils éclairés de Fourcroy , M. Yauquelin se livra à de nouvelles études. Il suivit des cours de physique et d’histoire naturelle; un ancien prêtre lui fit faire une
(i) Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789 et sur leur état actuel, par WJ. Cuvier, pag. 78. 1810.
année de philosophie, en, sorte qu’il se fit recevoir maître ès-arts.
Nous ne pouvons passer ici sous silence un fait dont M. Yauquelin nous a souvent entretenus. Il n’est aucun de vous, Messieurs, qui n’ait déjà, dans mainte occasion, rendu hommage à l’un des plus grands citoyens dont la France puisse s’enorgueillir. En introduisant parmi nous Je bienfait de la vaccine, il s’est acquis des droits sacrés à notre reconnaissance et à celle de la postérité. Mais telle était la grandeur de ses vues philantropiques, qu’il ne laissait échapper aucune occasion de participer à l’avancement des sciences utiles. M. de La Rochefoucauld, frappé des grandes découvertes de la chimie moderne, et des heureuses applications qu’elles avaient reçues , s’était hâté défaire construire un laboratoire dans son hôtel de la rue de Seine. Il se plaisait à y faire faire des recherches et des expériences. Fourcroy était l’un de ceux auxquels il aimait surtout à donner cette preuve de bienveillance et d’estime, et souvent le savant chimiste, accompagné de son élève Yauquelin, venait dans ce laboratoire exercer son talent.
Fourcroy, appréciant de plus en plus les rares qualités de son élève, songea à le produire dans le monde savant. M. Yauquelin publia alors plusieurs mémoires qui firent connaître son mérite. Fourcroy y rendit un nouvel hommage en associant son nom à celui de son ami.
C’est de cette époque que date cette immense série de travaux du plus grand intérêt, qui ont fait la gloire des deux chimistes, Fourcrcoy et Yauquelin.
Le premier, initié aux hautes vues de 3a philosophie chimique, fécond en idées ingénieuses, et prompt à saisir toutes les conséquences d’une découverte, indiquait le sujet des expériences, et déjà prévoyait leur résultat.
M. Yauquelin , plus lent a concevoir, mais doué de
cette patience , de cette sagacité des faits , de cette finesse de tact qui ne laisse rien échapper, était éminemment propre à l’exécution- des recherches. Semblable à cet infatigable chasseur , qui s’en va battant la plaine en mille sens divers, et, rempli d’ardeur, ne laisse aucun sillon, aucune bruyère quil n’ait visitée, l’habile chimiste, tournant et retournant son sujet de mille manières, ne le quittait qu’après avoir fait céder aux efforts de l’analyse tous les obstacles imaginés par la nature pour dérober ses secrets. C’est alors que Fourcroy, s’emparant à son tour des résultats obtenus, les fécondait de ses vues élevées, et, par le charme de son style, leur donnait tout l’attrait d une œuvre littéraire.
Cette alliance enfin était comme celle du dessin et de la peinture. Tandis que l’un, fidèle aux conseils de son ami , traçait d’une main sûre de savantes esquisses , l’autre, saisissant sa palette chargée de riches couleurs, leur donnait cette vie et cette expression qui devaient en faire de parfaits modèles.
Après avoir ouvert à M. Vauquelin là carrière de l'expérimentation , Fourcroy voulut aussi qu’il pût rendre à la science de nouveaux services, en professant les saines doctrines dont il avait été nourri. Il ne fallait pas moins que le zèle extrême dont Fourcroy était animé pour vaincre la modestie de son élève et sa timidité. Ces sentimens étaient même si forts chez lui, qu’il ne put jamais en triompher. Fourcroy, désespérant de lui faire faire une leçon publique , le força , pour ainsi dire à faire dans le laboratoire de l’Athénée des arts une répétition de son cours de chimie. M. Laugier assistait à cette première séance. M. Vauquelin fut si déconcerté , qu’il eut beaucoup de peine à commencer son discours, il balbutiait, et ne trouvait qu’avec peine les expressions qu’il voulait employer.
Cependant ces premiers essais l’enhardirent un peu, et
Fourcroy, toujours généreux , le chargea de son cours aq lycée. M. Vauquelin le fit pendant plusieurs années ; il avait M. Laugier pour préparateur.
Les travaux de MM. Fourcroy et Vauquelin avaient beaucoup augmenté la réputation du premier et fondé celle de l’autre d’une manière brillante. Aussi un membre de l’Académie royale des sciences étant mort , M. Vauquelin fut élu à sa place.
Il ne jouit pas long-temps de cet honneur qu’il avait si bien mérité. Tandis qu’il s’occupait paisiblement delà révolution des sciences chimiques , une autre révolution, terrible dans son cours, détruisait l’une après 1 autre les anciennes institutions. L’Académie des sciences n’y résista pas long-temps. M. Vauquelin fut le dernier membre élu par cette savante compagnie.
Que de souvenirs, Messieurs, réveille tout à coup ce mot de révolution ! Que de choses grandes et viles , que d’actions sublimes et lâches il rappelle à l’esprit! Bien peu d’hommes ont pu traverser cette époque mémorable sans jouer quelque rôle auquel ils n’étaient point préparés, et sans mettre au grand jour leur courage ou leur faiblesse.
Mais quand un tremblement universel agite le sol, qui pourrait espérer de rester immobile? Lorsque la paix et le silence ne sont nulle part, quand le danger et le malheur sont partout , qui pourrait espérer de trouver les uns et d’échapper aux autres ?
Heureux celui qui , dans ces temps de trouble et de vertige , n’a eu qu’à soufïrir et ne s’est point vu condamné à faire le malheur des autres! Heureux surtout celui qui a pu faire quelque bien et n’en a point été puni!
Le i o août 1 792 était arrivé. Dans ce jour de terrible mémoire, le peuple, poussé au dernier degré de fureur, avait saisi des armes et s’était précipité sur le palais du prince. Une faible garde, bientôt dispersée, ne l’avait arreté qu’un
moment, et déjà le combat inégal était devenu la plus horrible scène de carnage. Les vaincus cherchent à fuir de tous côtés; mais en vain; de tous côtés aussi des bandes d’assassins attendent des victimes. Les cardes Suisses sur-
KJ
tout, trahis par leur uniforme, ne peuvent éviter là rage populaire. L’un d’eux, cependant, parvient à s’échapper, le danger l’anime, lui donne des ailes ; il fuit avec la rapidité de l’éclair et gagne une rue voisine ; mais les assassins le poursuivent en poussant des cris alfreux ; sa mort est certaine s'il ne disparaît à leurs yeux; le coin d’une autre rue le cache un moment; une porte est ouverte; il s’y précipite, traverse la cour, et se trouve dans une pharmacie occupée par un homme et deux dames. Cet homme, c’était M. Vauquelin; ces femmes, c’étaient les sœurs de Fourcroy. Le fugitif se jette à genoux et demande la vie.
Quelle position, quel danger, cfUel devoir! Le malheureux est perdu s’il est repoussé de cet asile : il l’est encore si ses ennemis connaissent sa retraite ; ils ne feront grâce nia la victime ni à ses généreux sauveurs. Mais Vauquelin et ses compagnes ne s’arrêtent pas à délibérer au moment du danger; ils accueillent le malheureux; en un moment il est déshabillé , ses moustaches ont disparu , son visage est noirci de charbon, et tous ses vêtemens , bourrés à la hâte dans un fourneau, deviennent la proie des flammes. On le couvre de vieux habits , et un tablier achève son déguisement. L’infortuné, d’une main tremblante et mai habile, saisit alors le lourd pilon de fonte, et s’efforce d’élourdir sa terreur en frappant des coups redoublés.
Cependant les assassins ont perdu sa trace ; par un bonheur inouï, aucun d’eux ne l’a vu pénétrer dans la maison , et sa tête est sauvée.
Je ne sais, Messieurs, si je m’abuse; mais ce trait de courage et d humanité me semble au-dessus de tous
les éloges. Risquer sa vie en face de la gloire est d’une vertu commune en France et qui n’a plus de prix pour nous. Mais braver la mort, braver le fer des bourreaux pour sauver un soldat inconnu , c’est là un de ces élans qui d’un seul coup peignent le cœur d’un homme et le font connaître. N’oublions pas que deux femmes timides ne craignirent point alors de s’associer à cette généreuse action. Elles se montrèrent dignes du nom de leur frère.
Nous venons de voir M. Yauquelin dans une pharmacie , c'était celle de M. Goupil , rue Sainte- Anne. Pour la tenir il avait du se faire recevoir pharmacien. C’est à cette circonstance que nous devons 1 honneur d’ayoir compté dans nos rangs l’un des premiers chimistes de l’époque. Nous avons aussi parlé des sœurs de Foureroy. Ces dames, veuves toutes deux, avaient depuis quelques années pris en pension chez elles l’ami de leur frère. M. Yauquelin4, tombé gravement malade , en avait reçu les soins les plus affectueux. Mesdames Bailly et Guesdon s’étaient habituées à le traiter comme s’il eût été leur propre fils. De là vint l’attachement inaltérable de M. Yauquelin pour les sœurs de Fourcroy, attachement dont il leur donna par la suite les plus grandes preuves. Ces dames étant devenues pauvres à leur tour, il les recueillit et ne cessa de leur prodiguer jusqu’à leur mort tout ce que la tendresse filiale peut inspirer de dévouement.
Quelques mois après cet événement , M. Yauquelin reçoit une lettre dont nous ne pouvons qu’imparfaitement rendre l’expression :
« Pars , fais-nous du salpêtre , ou je t’envoie à la v guillotine. »
Qui le croirait, cet ordre menaçant était un bienfait ! Il donnait à celui qui l’avait reçu le seul caractère qui pût alors procurer quelque sécurité. Il n’y avait pas à
.hésiter, M. Vauquelin court prendre ses instructions et se met en route.
La France, déchirée alors par les discordes civiles , et luttant contre elle-même, avait encore à combattre l’Europe conjurée. Son territoire était menacé de toutes parts par de formidables armées. Tout semblait perdu, et déjà l’orgueilleux étranger s'apprêtait à fêter son triomphe. Il avait oublié la Grèce et ses Spartiates, la Suisse et Guillaume Tell. Il n’avait pas mis dans la balance la nécessité, le désespoir, la haine du joug étranger. Il croyait que nous étions sans armes, et que, réduits à combattre comme les sauvages de l’Amérique, bientôt aussi nous fuirions comme eux ! Mais le riche sol de la France portait des milliers de héros et renfermait leurs armes ; un signal suffisait pour les faire paraître; l’amour de l’indépendance se charge de le donner, et dans un moment la France apparaît hérissée des plus redoutables bataillons.
Qu’on me permette cet enthousiasme, car il est justifié. C’est alors qu’on vit la science des Lavoisier, des Berthollet, des Fourcroy, déployant tout à coup ses immenses ressources , créer tout ce qui manquait et plus encore. Elle improvise à la fois les armes , les munitions , le vêtement du soldat ; elle supplée aux matières qui manquent par d’autres matières qui abondent; elle remplace les longs procédés par des procédés plus courts ; elle trouve dans nos champs ce qu’il fallait jadis chercher sur le sol étranger; enfin, appliquant à l’art de la guerre les heureuses inspirations des physiciens modernes , elle lance dans les airs le ballon de Fleurus , et l’aigle germanique recule devant lui, vaincu dans son vol audacieux par les aéronautes français !
M. Vauquelin recueillit alors sa part de la gloire qui devait revenir aux savans dont le zèle avait été si utile. H remplit avec talent la mission de commissaire des
poudres. Par ses soins des milliers de salpêtre furent bientôt recueillis dans divers départemens et transportés dans nos fabriques d’où ils allaient conquérir l’indépendance de la patrie.
La révolution suivait son cours ; mais , après avoir détruit , elle devait réédilier ; elle devait , pour sa gloire , remplacer par des institutions pleines de jeunesse et de force celles qu’un siècle entier de mollesse et d’incertitude avait laissé dépérir.
De toutes parts on relevait les écoles. Les lycées organisés par Fourcroy s’ouvraient pour l’enfance , et les écoles centrales offraient aux jeunes citoyens des sources inépuisables d’instruction dans tous les genres. Celle de Paris créée en 1794? devait surtout devenir célèbre sous le nom d’Ecole Polytechnique. Fourcroy, qui avait pris après Monge, la plus grande part à sa création, fit nommer M. Vauquelin professeur adjoint et répétiteur du cours de chimie dont il était chargé.
L’Ëcoîe des mines était aussi formée à la même époque, et quoique la France fût riche alors en hommes capables de la composer, M. Vauquelin parut, nécessaire à spn éclat. Il fut nommé inspecteur et professeur de docimasie.
Pour la première fois de sa vie ce modeste savant se trouva dans une position indépendante. Possesseur pour la première fois d’un appartement , il s’empressa de lofïrir à ses bienfaitrices. Elles vinrent s’y établir avec lui et tous trois y passèrent plusieurs années.
C’est là que M. Vauquelin se livra à de nombreuses recherches sur les substances minérales renfermées dans les collections de l’école. Ces recherches publiées dans le Journal des Mines placèrent M. Vauquelin au premier rang parmi les chimistes qui s’occupaient à éclairer la minéralogie et fournissaient au savant auteur de
de îa cristallographie les bases et les preuves de son système.
La création de l’Institut national avait suivi l’organisation des écoles. M. Yauquelin en fut nommé membre. Quelque temps après, le collège de France, qui avait survécu aux orages de la révolution, perdit un de ses professeurs les plus ingénieux. M. D’Arcet père laissa vacante la chaire de chimie. Elle fut offerte à M. Yauquelin ; mais il ne la garda pas long-temps. La mort d’un autre professeur, M. Brongniart, oncle du savant minéralogiste, lui domina le droit de bourgeoisie dans ! illustre et intéressante colonie du Jardin des Plantes. 11 opta pour cette place, quoiqueîle fût moins rétribuée que l’autre, parce qu’elle le rapprochait de Fourcroy. M. Yauquelin commença alors son cours de chimie appliquée aux arts.
Tandis que îa France organisait ainsi les établissemens scientifiques qui devaient tant contribuer à sa gloire, elle fesait aussi de rapides progrès vers l’ordre. Un homme, dont l’ascendant irrésistible avait levé tous les obstacles, tenait déjà dans ses mains les rênes de l’Etat. Immense à la guerre, non moins grand dans la paix, il avait su rendre à la France, qu’il avait sauvée du joug étranger, le règne de la justice et des lois. Une seule victoire paraissait incertaine : c’était celle qu’il devait remporter sur lui-même en fesant triompher le législateur du conquérant. On sait assez qui l’emporta dans ce combat où la sagesse devait être vaincue par la passion et de gloire.
Le général Bonaparte , devenu premier consul , avait créé la Légion-d Honneur , et s’apprêtait à décorer de ses insignes tous les genres de mérite. Il ne pouvait oublier M. Yauquelin, qu’il avait vu souvent à l’Institut, et dont les talens et le caractère lui inspiraient une pro-
fonde estime. Aussi ce savant fut-il du petit nombre de ceux qui composèrent ce corps illustre à sa création.
M. Vauquelin n’était pas homme à rechercher les hon-i neurs ; mais il ne put recevoir avec indifférence cette preuve éclatante de souvenir. Plus tard il dut, à son Sr and regret, fonder un majorât et devenir chevalier de l’empire. Il lui fallait un blason : trois creusets d’or sur, un champ d’azur auraient appris à ses arrière-neveux' l’origine de leur noblesse, si M. Vauquelin avait laissé une postérité (i).
Fourcroy, chargé de l’organisation de l’instruction publique , fit rendre la loi de germinal an xi , portant création des écoles spéciales de pharmacie , et présenta; M. Vauquelin comme directeur de celle de Paris. Sa nomination eut lieu immédiatement.
Quelques années plutôt on avait créé le bureau de garantie pour les matières d’or et d’argent; M. Vauquelin s’étant présenté pour la place de directeur , des objections furent faites au choix qu’on pouvait faire de lui; on prétendit qu’un savant , qu’un chimiste n’était point propre à remplir des fonctions pour lesquelles il fallait des connaissances spéciales. M. Vauquelin se mit en devoir de répondre : il composa l'Art de l’essayeur , et le publia sans se faire connaître. On s’écria alors que Fauteur de ce livre ne pouvait être qu’un essayeur habile et expérimenté. M. Vauquelin se nomma , et justice lui fut rendue : il obtint la place.
Enfin , Fourcroy étant mort en 1 8 1 o , M. Vauquelin se mit sur les rangs pour lui succéder dans la chaire de chimie de la Faculté de médecine. Cette place ne pouvait être donnée qu’à un docteur en médecine et au concours. La dernière condition n’était pas de nature à embarras-
(i) En 1821 , M. Vauquelin fut nommé chevalier de l’ordre royal de Saint-Michel.
ser M. Vauquelin ; mais il lui manquait le titre exigé. Comme il avait anciennement, d’après le conseil de Fourcroy , étudié l’anatomie et la physiologie, et pris ses inscriptions, il l’obtint en présentant une thèse dont le sujet était l’analyse de la matière cérébrale de l’homme et des animaux; travail des plus remarquables, et qui ht alors une grande sensation. Quant au concours, l’accomplissement de ses formalités présenta peu de difficultés ; la raison en paraîtra simple : M. Vauquelin fut le seul concurrent. L’estime et la vénération qu’il inspirait à tous les chimistes les décida à reconnaître, sans combat , la supériorité et les droits incontestables de leur maître.
Mais cette place, la dernière qu’il avait obtenue, devait devenir pour M. Vauquelin une source de chagrins amers. Après avoir rempli si long-temps, avec la plus scrupuleuse exactitude , ses nombreux devoirs , devait-il s’attendre à être traité comme un homme qui les aurait tous méconnus. En 1822, M. Vauquelin, compris dans la mesure violente dont fut frappée en masse la faculté de médecine , perdit sa place de professeur. L’ingratitude dont ses efforts et son zèle furent alors récompensés , porta une vive atteinte à sa faible santé. Cependant le choix de ses compagnons de disgrâce, non moins illustres que lui , faisait assez voir à quel genre de crime on avait voulu infliger une peine sévère. Ce n’était pas la première fois qu’on voyait des courtisans profiter de leur pouvoir éphémère pour se venger des hommes de génie et de leur gloire.
Il est temps, Messieurs, de vous entretenir un moment des travaux de M. Vauquelin, et de les caractériser. Cette partie de notre tâche n’est pas la plus facile. Souvent on a vu des écrivains obligés , faute de matière, à s étendre longuement sur chaque production de leur héros ; pour nous c’est au contraire fahondance des ma-
tériaux qui cause notre embarras : plus de a5o mémoires! (nous en avons la liste) , tels sont les titres scientifiques de M. Yauquelin.
Et que serait-ce donc si ce chimiste fécond ressemblait à certain savant allemand , qui s’étonnait d’être absolument inconnu à Paris, lui qui avait, disait-il, fait imprimer plus de cent mémoires! Nous n’aurions pu moins faire alors que de lire consciencieusement les 2 5o écrits de M. Yauquelin pour vous en présenter la subtance.
Mais combien votre instruction, Messieurs, et vos souvenirs vont abréger notre travail. Aucun de vous n’a pu étudier la chimie, fréquenter les écoles, assister aux réunions des sociétés savantes , sans entendre à chaque instant citer M. Yauquelin et ses découvertes. La médecine, la pharmacie et les arts ont tour à tour profité de ses immenses travaux. Si donc nous essayons d’en tracer un pâle tableau , c’est seulement pour justifier nos éloges aux yeux des personnes moins versées que vous dans l’étude des sciences.
L’ordre dans lequel il convient de faire une pareille revue est d’un choix difficile. Nous essaierons, après avoir divisé tous ces travaux par règnes , de rechercher quelle a été leur influence sur les diverses sciences et sur les progrès de la chimie en général.
Placé successivement dans deux établissemens qui offraient de vastes collections de minéraux, l'Ecole des Mines et le Muséum d’histoire naturelle , et entouré d’hommes qui faisaient de leur étude l’occupation constante de leur vie, M. Yauquelin s’est livré à l’analyse d’un très-grand nombre de substances fossiles, dont la composition était inconnue, ou n’avait été que présumée.
Nous citerons l’anatase, le diaspase, le bérfl de Saxe, les stéatites, les topazes, l’arragonite , la pierre de touche,
le wolfram ? la çérite , Tanaleime , l émeril , la madré porite à odeur de truffes , l’euclase.
Ces travaux , et le cours d’analyse qu’il fesait à l’École des Mines, l’avaient familiarisé au plus haut point avec la docimasie et l’analyse des pierres ; aussi a-t-il publié plusieurs mémoires dans lesquels on trouve des préceptes et des exemples exceîlens ; nous citerons entre autres celui qui est intitulé : Réflexions sur T analyse des pierres et résultats de plusieurs de ces analyses.
Ces recherches ont fourni à M. Vauqueîin un grand nombre d’occasions d’étudier des substances terreuses nouvellement découvertes , et d’ajouter beaucoup à l’histoire de celles qui semblaient mieux connues. C’est ainsi que dans son analyse de la gadolinite il complète l’histoire de lit tria. Dans celle du zircon il fait connaître quelques propriétés de la zircone échappées aux recherches de Klaproth. Plusieurs fois il revient sur la strontiane et la baryte, et semble pressentir, par la ténacité qu’il met dans cette étude, l’importance que doivent acquérir plus tard ces deux oxides , soit par leurs applications dans la médecine et les arts , soit par les découvertes auxquelles ils doivent conduire. Citons seulement la découverte de la soude dans les pierres, par Klaproth, et celle du deutoxide d’hydrogène, par M. Thénard.
Enfin , pour que des travaux si consciencieux ne fussent pas un jour récompensés par une grande découverte, il eût fallu que M. Vauqueîin ne tombât jamais sur une substance qui pût l’offrir. Mais l’émeraude , une fois entrée dans son laboratoire, ne pouvait manquer de lui faire connaître la nouvelle terre qu’elle contient. Vous savez tous , Messieurs , que c’est dans cette pierre précieuse que M. Vauquelm a découvert la glucine , terre ou oxide dont il a décrit avec le plus grand soin tous les caractères.
A côté des pierres se trouvaient naturellement pl a-
cées les mines et substances métalliques de tous genres ; elles devaient offrir à M. Yauquelin un sujet inépuisable de recherches utiles et curieuses.
Avant lui les mines de fer étaient peu connues; il a examiné toutes celles qui offraient quelqu’intérêt , et de cet examen est résulté un grand nombre d améliorations dans leur traitement en grand. Passant de là aux fontes , fers et aciers , M. Yauquelin a donné des procédés sûrs pour leur analyse , et fait connaître la nature de leurs diverses variétés.
La mine de platine, cette source bizarre et pour ainsi dire inépuisable de découvertes, a fourni à M. Yauquelin le sujet de cinq à six mémoires tous pleins d’intérêt , tous riches en faits nouveaux. Le premier lui est commun avec Fourcroy.
Nous passons sous silence un grand nombre d’autres travaux importans pour arriver à la découverte capitale de M. Yauquelin , celle du chrome. « C'est à M. Yauquelin , dit le savant auteur du traité de chimie élémentaire , que nous devons la découverte clu chrome; il la fit en J797 i dans plomb rouge ou chromate de plomb de Sibérie. C’est à lui aussi qu'est dû presque tout ce que nous savons sur ce nouveau métal. MM. Klaproth , Missin-Puschin , Gmelin et Godon n'ont pour ainsi dire fait que répéter ses expériences , ou du moins n’y ont Fait que de légères additions.»
Quel plus bel éloge peut-on faire d’un travail chimique, que dire : Klaproth l’a répété , et n’y a rien ajouté !
D’abord cette découverte de M. Yauquelin parut devoir se ranger au nombre de celles qui sont plutôt curieuses qu’utiles ; mais l’analyse de l’émeraude lui ayant appris que cette pierre devait sa magnifique couleur verte à l’oxide de chrome, il eut bientôt trouvé l’heureux emploi que pouvaient en faire le peintre à l’huile et sur porcelaine, le joaillier et l’émailleur. Aujourd’hui la fa-
brication de plusieurs composés du chrome est devenue une des opérations les plus importantes des fabriques de produits chimiques , surtout depuis 1 ingénieuse application des chromâtes à la teinture des étoffes.
On doit à M. Yauquelin un grand nombre de travaux d’une application immédiate dans les arts ; nous ne pouvons en citer que quelques-uns. G’est lui qui a démontré que le sulfate d’alumine pouvait être converti en alun par l’addition du sulfate de potasse. On lui doit les procédés pour Fessai des alcalis du commerce , procédés dont l’usage a été rendu plus facile par l’emploi de Falcalimètre ; une instruction sur les moyens de distinguer les différentes sortes d’étain qui se trouvent dans le commerce. Un grand travail sur Faction qu’exercent le vin et le vinaigre sur les diverses poteries d’étain, a appris dans quelles proportions il convenait d’allier leplomb à ce métal. Un autre mémoire très-important est celui qui traite de la combustion des végétaux , de la fabrication du salin et de la cendre gravelée. Enfin son analyse de l’eau de couleur des bijoutiers , a fait retrouver au commerce des quantités considérables d’or et d’argent qu’il avait perdues jusque-là; ce service signalé valut dans le temps à M. Yauquelin, un témoignage flatteur de reconnaissance. Les orfèvres et bijoutiers de Paris se cotisèrent pour lui offrir un service en argenterie. Nous négligeons beaucoup d’autres travaux.
L analyse des eaux minérales est une des parties les plus difficiles de la chimie; la confiance qu’inspirait M, Yauquelin lui en attira un grand nombre; chacune fut pour lui le sujet d’observations nouvelles.
Il se livrait plus rarement à des recherches purement chimiques, cependant quelques citations démontreront qu’il ne les négligeait pas. On lui doit un mémoire trèscurieux , fait en commun avec Fourcroy sur la congélation de différens liquides par un froid artificiel de 4o de-
grés; un mémoire sur les dissolutions salines; plusieurs travaux très-intéressans sur les sulfures métalliques et alcalins, sur lacide sulfureux, et ses combinaisons avec les alcalis et les terres ; sur For, les poudres fulminantes , l’iode et sa découverte dans le règne minéral; lacide chlorique et les chlorates , le cyanogène et l’acide hydrocyanique, et beaucoup d’autres travaux d’un grand intérêt.
Le règne végétal a fourni à M. Yauquelin le sujet d’une longue série de recherches heureuses. Commencée par Scbeèle , on peut dire que cette partie de la chimie a été continuée parKlaproth et Yauquelin. Avant eux on avait déjà découvert un certain nombre de principes immédiats; mais il n’existait qu’un très-petit nombre d’analyses de plantes , et les rapports qu’ont entre elles les familles naturelles par leur composition chimique , n’avaient pu encore être aperçus.
On doit à M. Yauquelin l’analyse d’un grand nombre de végétaux ou de parties de plantes; tels sont le tamarin, le salsola soda , la joubarbe , dans laquelle il a trouvé le malate acide de chaux ; le suc de papayer , la gomme kino , la raci ne de calaguala , la belladonne , le tabac frais i et préparé , la gratiole , différentes parties du marronnier , le daphne alpina; plusieurs variétés de champignons , l’écorce de malambo , le seigle ergoté , le riz , lai cannelle de Ceylan et celle de la Guyane; le cubèbe , les; fruits du baobab, la coloquinte, l’ipécacuanha branca , la carotte.
Les expériences de M. Yauquelin sur les quinquinas? seraient encore le plus beau travail sur ces précieuses; écorces , sans les heureuses découvertes de deux de ses? élèves distingués. 11 a fait avec un autre non moins di-1 g ne de lui la découverte intéressante de l’asparagine.
Son excellent travail sur les pommes-de-terre a complété l’histoire de ce tubercule déjà tant étudié sous
d’autres rapports. En examinant les farines , il n’a rien laissé à désirer sur la connaissance de leur composition.
Plusieurs travaux du plus haut intérêt, faits par M. Yauquelin seul ou avec Fourcroy, ont jeté un grand jour sur des questions obscures ou négligées. Nous citerons plusieurs mémoires sur la sève des végétaux ; les observations sur l’état actuel de l’analyse végétale , le mémoire sur le pollen , l’analyse de l’ognon , la découverte de la morphine dans les pavots indigènes , le mémoire sur l’existence de Facide prussique dans plusieurs substances végétales; celui sur l’éther sulfurique, et l’analyse élémentaire de plusieurs substances.
Dans d’autres travaux , M. Yauquelin a fait connaître des principes immédiats nouveaux , ou étudié avec le plus grand soin des corps déjà connus. On se rappelle ses expériences sur les gommes arabique et adraganth ; l’examen du mucilage de graine de lin ; les expériences sur l’acide citrique et les citrates ; celles Sur le sucre , la gomme et le sucre de lait ; le mémoire sur le principe extratifdes végétaux ; celui sur l’existence d’une combinaison de tannin et de matière animale dans quelques végétaux ; les réflexions sur les couleurs végétales ; l’étude de l’acide sorbique ; le mémoire sur l’acide pectique et la racine de carotte , enfin la découverte de Fulmine.
Citons encore une réflexion bien remarquable de M. Yauquelin. îl fallait, pour la faire, avoir comme lui examiné et analysé une immense quantité de végétaux.
« Il paraît, dit-dl, que les substances végétales âcres et » caustiques sont huileuses ou résineuses; et ce qui » n’est pas moins remarquable, c’est que les plantes qui » recèlent des principes âcres et vénéneux, ne contien- » nent point ou presque point d’acide développé; que » conséquemment, on doit se défier des plantes qui ne » sont point acides , et qu’au contraire celles où il y a des
» acides développés ne doivent point inspirer les mêmes, » craintes. »
Voilà déjà de longs détails, Messieurs, et pourtant nous n’avons qu’effleuré les travaux de M. Vauqueîin. Il nous reste à vous parler de ses recherches sur les substances animales; quelques explications sont ici nécessaires.
Nous l’avons dit sans détour, Fourcrov, d’abord le maître, puis l’ami de Vauqueîin, eut long-temps Je privilège de diriger ses travaux et d’en indiquer le sujet, Foureroy avait étudié la médecine, et son esprit enclin à développer toutes les conséquences possibles d’un résultat , avait bientôt appliqué à la physiologie tout ce qu’il avait trouvé dans la chimie qui fut susceptible de l'être. Mais aussi à chaque pas il avait été arrêté par l’imperfection de la science. Entreprendre d’ouvrir cette carrière nouvelle, ne lui parut pas une tentative au-dessus de son talent et de la sagacité de Son ami. Delà les immenses travaux de Foureroy et Vauqueîin sur la chimie animale. Quand on se reporte au temps où ces recherches furent commencées, on ne peut méconnaître leur mérite éminent et les services qu’elles ont rendus à la chimie , et à cette partie delà physiologie qui ne peut se passer d’elle. En les parcourant en est tenté de croire que leurs illustres auteurs avaient résolu de refaire en entier la chimie animale , et la nomenclature seule des sujets qu’ils ont traités semblerait le prouver.
Chez l’homme , M. Vauqueîin ou Foureroy et Vauquelin , ont examiné successivement et à plusieurs reprises pour chacune d’elles les matières suivantes : le sang, la bile , 1 ’urine , le sperme , les larmes , la salive, le lait , la sueur. Plusieurs fois ils ont analysé ces mêmes liquides pris dans l’état de maladie. Les os, les cheveux et. la plique , la matière cérébrale , la moelle épinière et les nerfs;
dents leur émail et le tartre qui les recouvre; le ce-
rumen des oreilles, 1 épiderme , les ongles, le foie et d’autres organes , ont été tour à tour ie sujet de leurs re¬
cherches .
Le magnifique travail sur les calculs et concrétions , le mémoire non moins curieux sur l’urine et sur l’urée, eussent suffi seuls pour faire la réputation d’un chimiste. On voit, en les étudiant, queFourcroy et Vauquelin auraient appris aux chimistes, sur ces intéressantes ma-r tières., tout ce qu’il était possible d'y trouver, si Scheèle etBergmann, pour me servir d'une expression connue, n’étaient pas passés par-là.
M. Vauquelin s’est occupé aussi d’un grand nombre de matières provenant des diverses classes d’animaux : les excréinens de poule , de l’autruche et de plusieurs autres oiseaux ; la laine et le suint; la chair, le lait; l’urine des herbivores, des carnivores, des reptiles et des oiseaux; le chyle de cheval , les coquilles d’œuf, les écailles d’huîtres, la synovie du bœuf et de l’éléphant; les œufs dç brochet, l’eau de Fanmios de vache, les défenses du sanglier, 1 ivoire, le sabot de cheval ; le méconium, les poils, les bézoards, les ægagropiles et les concrétions de plusieurs espèces; les arêtes de poisson, la laite de carpe, le foie de raie, les fourmis. Toutes ces substances ont été pour M. Vauquelin le sujet de mémoires remplis de faits intéressans et dont un grand nombre.ont reçu en physiologie , en histoire naturelle et dans les arts, d’utiles applications. Il faudrait un volume pour en rappeler seulement les résultats ; on ne peut donc s’attendre que nous en donnions ici une idée même imparfaite. Contentons-nous de citer encore quelques travaux très-importans par leur objet : le mémoire sur la respiration des insectes et des vers, dont les conclusions sont si piquantes ; Fanalyse de l’urine des herbivores et le procédé pour çn exlraire l’acide benzoïque; les questions sur la for-, xnatioii des bézoards intestinaux ; les expériences sur une
matière rose que les urines déposent dans certaines maladies; l’analyse des gaz intestinaux; celle du tuf arthritique , dont le résultat extraordinaire a renversé tant de systèmes sur la cause de la goutte; le travail sur l’acide purpurique que M. Yauquelin a démontré être blanc à l’état de pureté; la découverte de l’acide amniotique, faite en commun avec M. Buniva ; enfin les nombreuses recherches sur le sang et sa matière colorante.
Tel est, Messieurs , l’exposé sommaire des travaux de M. Yauquelin. Leur nombre, leur perfection, leur variété, ne permettent pas de douter qu’ils aient eu une grande influence sur la marche des sciences et les progrès des arts.
Et comment pourrait-il en être autrement? Parmi les sciences qui ont pour objet l’étude des corps et de leurs propriétés, en est-il une seule qui puisse être indifférente aux secours qui lui sont offerts par la chimie? N’est-ce pas elle qui apprend la nature et la composition de ces corps, et cette connaissance n’est-elie pas pour les sciences physiques ce que l’enseignement élémentaire est à l’éducation; la chimie est l’art de lire dans la matière ; elle est donc l’introduction nécessaire à l’étude de toutes les sciences qui s’en occupent. Ceux qui oseraient contester cette vérité et méconnaître les services que la chimie a rendus et doit rendre encore à leur art, s’exposeraient à être comparés à ce paralytique qui ,, ne pouvant marcher, rejetterait cependant les béquilles i comme indignes de lui !
Les travaux de M. Yauquelin ont fourni au savant Haiiy un grand nombre de preuves à l’appui du principe dont il a fait la hase de son système; savoir, que la forme* primitive des cristaux est invariable dans les corps de même nature.
Les nombreuses analyses de végétaux qu’ori doit à M* Yauquelin ont puissamment contribué à faire faire
cette autre remarque si importante qui a donné au système des familles botaniques naturelles une immense supériorité sur tous les autres. Elle a porté M. De Candolle à publier un ouvrage spécial, dans lequel il a fait voir que l’analogie qui existe dans les formes et les organes se retrouve dans la composition chimique de plusieurs familles naturelles. Depuis , un grand nombre d’autres résultats ont confirmé les vues du savant botaniste.
La métallurgie , la physiologie , la médecine légale , et une foule d’arts, ont aussi trouvé dans les recherches de M. Vauquelin de nombreux matériaux. Nous nous contentons de le dire; le prouver serait complètement inutile : ce sont de ces choses que tout le monde sait. Mais arrêtons-nous un moment sur l’influence qu’a eue M. Vauquelin sur les progrès de la chimie elle-même.
Quand M. Vauquelin vint prendre place parmi les savans , la chimie avait franchi cette crise qui distingue le passage d’un système à un autre. Il ne paraissait plus rester, au moins pour un long espace de temps, qu’à fortifier par de nouvelles recherches les principes récemment établis. Un esprit très-hardi pouvait seul penser à une autre révolution. Le caractère de M. Vauquelin et la confiance qu’il avait dans le génie des fondateurs de la chimie moderne avaient tracé son rôle. Il devait, en suivant le cercle de leurs idées , le parcourir dans tous les sens pour lever les obstacles et éclaircir les doutes qu’ils avaient laissés après eux. Jamais M. .Vauquelin, dans sa modestie, n’eût pensé qu’il pût changer quelque chose aux théories de Lavoisier et de Fourcroy; il ne voyait même pas sans quelque déplaisir qu’on y portât atteinte.
La découverte des faits était donc sa seule ambition; il n’allait pas à la découverte des principes; s’il y arrivait quelquefois, c’était toujours par les faits; d’autres sou-
vent ont suivi une route opposée et sont arrivés aux faits par les principes.
Rarement M. Vauquelin se proposait une question et travaillait à la résoudre. Presque toujours ses recherches étaient entreprises sur la sollicitation de quelque savant, ou dans l’intention de répéter des expériences dont les résultats avaient piqué sa curiosité. Jamais il ne les entreprenait en vain: car, s’il lui était arrivé de ne rien ajouter à des résultats annoncés , n’était-ce pas faire beaucoup pour la science que leur donner par l’autorité de son nom ce degré de parfaite certitude qui devait aussitôt les faire adopter par tous les chimistes.
M. Vauquelin d’ailleurs, qui avait vu de près les grands hommes du dix-huitième siècle, estimait peu ces jeunes faiseurs de systèmes dont les écoles fourmillent. Partant d’un seul fait, dont ils sont préoccupés, ils lui sacrifient tous les autres , et ressemblent à cet ignorant potier qui, trouvant mêlé à son argile les cristaux les plus rares, les broie impitoyablement pour former ses vases poreux et grossiers.
La manière de travailler de M. Vauquelin était en rapport avec ses idées et ses goûts. La plus grande simplicité régnait dans son laboratoire; les appareils et les instrumens compliqués le gênaient. Semblable à Scheèle, qui découvrait le calorique rayonnant avec une cuiller présentée à la porte de son fourneau , M. Vauquelin, avec un creuzet et quelques fioles , trouvait deux élémens nouveaux, la glucine et le chrome.
Ce tact exquis , qu’on ne saurait acquérir quand on ne l’a pas reçu de la nature , remplaçait chez lui une fouie de procédés dont les chimistes ordinaires ne peuvent se passer.
Il se servait peu de la loupe, et dédaignait presque le microscope; avec ces modestes balances, qui servent à
peser les pièces d’or, il fesait des analyses dont fexao titude a étonné les plus habiles expérimentateurs.
Ses meilleurs réactifs étaient ses yeux et son goût exercé. Le voyez-vous dune main lente, mais sûre, saisir cet objet inconnu? Son œil fa tout d’abord pénétré jusqu’au centre; en le soulevant il a jugé son poids; son ongle à votre insu a déterminé sa consistance ; il recueille avec soin l’odeur qui s’en exhale; mais sa langue le touche et l’analyse est faite!
M. Vauquelin avait fait et vu à peu près tout ce qu’il était possible de faire et de voir en chimie; aussi toutes les questions lui étaient familières. Souvent nous l’avons vu trouvant disposé sur la table de l’amphithéâtre la matière d’une leçon qu’il ne s’attendait pas h faire. Alors, mettant paisiblement de côté les notes qu’il avait apportées , il parlait pendant une heure entière sur les objets placés devant lui, comme s’il s’y était préparé long-temps à l’avance.
Mal gré ces ressources immenses que lui offraient son expérience et son heureuse mémoire, M. Vauquelin ne pouvait se défendre d’un trouble extrême chaque fois qu’il commençait un cours. Plusieurs jours auparavant il en était malade. Ce n’était qu’a près plusieurs leçons qu’il pouvait s'asseoir sans émotion sur le fauteuil du professeur, et pourtant il y avait plus de trente années qu’il voyait de nombreux élèves se presser autour de lui pour recueillir les précieuses paroles que sa faible voix n’envoyait pas toujours dans toutes les parties de l’amphithéâtre.
M. Vauquelin manquait d’éloquence, et le défaut de méthode dans son discours 1 exposait souvent à se répéter. Cependant la simplicité et la naïveté de son langage avaient un certain charme. On voyait sans peine qui! ne parlait que des choses qu’il avait fait lui-même; quelquefois * quand il en était autrement, il avait soin
de prévenir ses élèves, et leur disait qu’il n’avait point fait cette expérience, mais que tel chimiste assurait l’avoir faite. Avec une pareille conscience dans le professeur, on était sûr de ne recueillir que des vérités dans ses leçons; aussi son auditoire se composait-il de ces personnes studieuses qui veulent approfondir la science pour la pratiquer, et connaître cette immensité de détails qu’on ne trouve pas dans les livres.
M. Yauquelin écrivait comme il parlait , avec simplicité et naïveté. Jamais il n’échappait à sa plume un trait réprouvé par le bon goût. Rien de guindé n altérait l’expression des sentimens dont il était animé. Nous; possédons une lettre fort courte qu’il écrivait il y a peui de mois à madame Duhamel, qui l’avait reçu chez elle; pendant son voyage , la voici ;
« Madame ,
» Si les dieux m'avaient donné les talens d’Horace oui » de Virgile , je vous aurais adressé, en reconnaissance » de vos bienfaits, quelqu’ode ou quelque pièce des » poésie dont vous êtes un si digne sujet.
» Privé de ces dons divins, je ne puis vous offrir que? »> le résultat d’un travail grossier, mais dont l’hommage, » que je vous prie d’avoir la bonté d’agréer avec indul— » gence, est pur et sincère.
* » V 4UQUEUN. »
Cette lettre était accompagnée d’une notice sur les marnes du Calvados (i).
Vous l’entendez, Messieurs, M. Vauquelin cite Horace et Virgile. Ces poètes latins étaient en effet ses auteurs
(i) Elle a été imprimée dans le Journal de Chimie médicale
favoris; toujours ils étaient près de lui, et même en voyage il ne les quittait jamais» Tel était son goût pour leurs sublimes inspirations et la langue qu'ils avaient parlée, qu’il l’étudiait encore à ses derniers momens, La veille de sa mort , et lorsque déjà il en sentait Jes approches, il s’occupait a traduire les vers d’Horace, tandis qu’une personne chérie, assise à ses côtés , suivait des yeux la traduction française. « Hé bien, disait-il » d’une voix éteinte et en s'efforçant de sourire , n’ai-je » pas bien traduit ce vers et rendu la pensée du poëte? »
Cette simplicité ne pouvait s’allier qu’aux sentimens les plus nobles. Le respect de M. Vauquelin pour l'illustre Fourcroy ; sa piété filiale pour les sœurs de son maître ; son amitié touchante pour le vénérable M. Desfontaines, suffiraient seules pour le prouver.
Sa modestie était extrême, mais n'excluait pas la fermeté. Dans plus d’une occasion, M. Vauquelin en a donné des preuves. En 1808, le chef de l’état ayant ordonné que tous les Espagnols qui se trouveraient dans la capitale, fussent immédiatement dispersés dans l'intérieur de la France, Fun d’eux, venu à Paris pour étudier la chimie, invoque la protection de M. Vauquelin. Celui-ci sans hésiter, et bravant la défaveur qui pouvait suivre sa démarche, se rend chez le préfet de police, et réclame son élève, qui est aussitôt délivré; c’était M, Orfiîa, Il fut ainsi rendu à la culture des sciences et à notre pays, qui se glorifie justement de cette conquête.
En 1827, M. Vauquelin reçut de ses compatriotes la plus haute preuve de confiance et d’estime dont un citoyen puisse être honoré dans un pays constitutionnel. Nommé député du Calvados par le collège électoral de Lisieux , il vint s'asseoir à la chambre parmi les défen-? seurs des libertés publiques, et fit voir alors par son vote qu’aucune de ces vicissitudes qui ont tant d'influenc^
sur les opinions des hommes vulgaires , n’avait pu altérer la sagesse et l’indépendance des siennes.
Nous pourrions citer encore plusieurs traits remarquables de la vie de M, Yauquelin , tous bien propres à faire connaître son caractère noble et indépendant ; mais nous craindrions d’affaiblir leur mérite par l’imperfection de notre récit. D’autres mains, plus habiles ,, traceront après nous le brillant tableau dont nous ne? présentons ici qu’une esquisse.
M. Yauquelin montrait la supériorité de son esprit et de son caractère lorsqu’il parlait avec abandon dui lieu de sa naissance, de ses parens et des occupations? rustiques de sa jeunesse. Souvent il allait à Hébertott voir sa vieille mère , pour laquelle il avait conservé une? vive tendresse. Son plus grand plaisir était de la promener dans les environs du village , et de la présenterr dans les maisons où l’on recherchait avec empressement: l’illustre académicien.
* -fi. ' ' -
Dans ces promenades il cherchait à reconnaître less champs qu’il avait moissonnés et les arbres qu ii avaitt plantés lui-même. S'il rencontrait un de ses anciens? amis, il l’embrassait affectueusement et voulait qu’il le tutoyât comme s’il n’avait pas cessé d’être son camarade.
M. Yauquelin était d’une haute taille. Sa physiognomie annonçait une âme calme et un cœur sans passions. De grands yeux noirs, un regard pénétrant mêlé? de douceur et de bonté donnaient à sa figure une? heureuse expression. Les rides qui sillonnaient son front étaient celles que laissent de longues souffrances et de. pénibles travaux; la colère et la sévérité même ny avaient fait aucune empreinte. Son attitude modeste n’annonçait pas l’homme célèbre dont le nom avait parcouru toutes les contrées civilisées par les sciences. Aussi , lorsque le savant Proust le vit pour la première
fois , il s’écria , en se jetant à son cou : « Quoi 1 c'est là lé grand Yauquelin ! »
Depuis long-temps plusieurs maladies graves avaient profondément altéré la santé de M. Yauquelin. Il voulut essayer encore une fois l’influence de l’air natal , et partit pour Hébertot dans l intention d’y passer une partie de l’été. Des alternatives dé mieux et de mal donnèrent tour à tour les plus vives craintes et quelques espérances; mais une dernière rechute eut bientôt dissipé tous les doutes.
En fesant une promenade à cheval par un temps pluvieux, M. Yauquelin prit froid et se vit obligé de garder le lit. Son état empirant de jour en jour, il se rendit aux instances de M. Duhamel, propriétaire actuel du château d’Hébertot, et vint recevoir chez lui les soins les plus tendres. Mais tout fut inutile. M. Lesauvage , habile médecin de Caen, ne put réparer des ravages dont la nature elle-même ne pouvait arrêter les progrès.
Le 14 novembre 1829, M. Yauquelin demande à une jeune personne qu’il aimait beaucoup et qui ne le quittait pas, ce qu’avait dit le médecin de son état. Sur la réponse qu’il n’avait rien dit, M. Yauquelin engagea la jeune enfant à se hâter de lui dire adieu. Quelques instans après , il ajouta qu’il n’existerait plus à minuit. Il ne se trompait pas ; sa mort arriva à onze heures et quelques minutes. Elle fut tranquille comme celle d’un sage qui abandonne la vie, non sans quelques regrets, mais avec ce calme que donne le souvenir d’une vie pure.
M. Yauquelin n’a jamais été marié; mais ses nombreux élèves le regrettent comme un père. Puissions-nous, Messieurs, dans cet écrit, avoir rendu à l’homme de bien un hommage digne de lui et de vous.