ÉDITEUR DD HOHITECR D’HYGIÈNE ET DE SALUBRITÉ PUBLIQUE
Bue de Grenelle-Samt-Honoré. 4S.
Chirurgien et médecin en chef de l’Institution impériale des Sourds-Muets, officier de la Légion d’honneur, décoré des ordres de Sainte-Anne de Russie, du Medjidié de Turquie, commandeur de l’ordre du Lion et du Soleil de Perse et membre de plusieurs Sociétés savantes françaises et étrangères.
L’art médical, l’hygiène, viennent de faire une perte immense, dans la personne du D r Al. Blanchet. La mort de cet habile praticien laisse un vide parmi les notabilités de la science. Grâce à ses efforts constants, une classe déshéritée a vu ses malheurs en partie soulagés. Grâce à ses travaux incessants, bien des malheureux, privés des facultés essentielles (l’ouïe et la parole), sont parvenus à être utilement employés en industrie; d’autres sont arrivés à articuler assez nettement leur pensée pour se faire comprendre de tous.
C’est à ses veilles prolongées, à un excès de travail que nous attribuons une mort si prématurée, si inattendue. A quarante-huit ans à peine, le 21 février 1867, le docteur Blanchet s’éteignait.
Jusqu’aux derniers jours de sa vie, il a sacrifié sa santé au soulagement de sa clientèle, et surtout à celui des sourdsmuets pour lesquels il était un ami et un vrai père.
Le docteur Blanchet a tracé une voie qui sera sans doute suivie, et qui a pour but d’améliorer le sort de ces pauvres enfants et de leur assurer une existence moins pénible.
Ses travaux méritent d’être consultés : son Traité philosophique sur la surdi-mutité, celui sur l’Éducation pratique des aveugles et des sourds-muets (1); ses Mémoires présentés à l’Académie des sciences : 1° sur les Améliorations h apporter dans l’intérêt de l’hygiène au système ancien ; 2° sur l’emploi du photophore après l’opération de l’hélioprothèse ; 3° sur les Dangers que présente le traitement de la surdité par l’éther et le chloroforme, laisseront un souvenir impérissable dans la science.
Ses idées d’éducation pratique furent sanctionnées par le décret du 23 mars 1866 (Instruction publique).
Le travail du docteur Blanchet sur la Théorie des ondes sonores et sur les Effets produits par l’emploi de la musique au développement de l’audition, lui avait acquis l’affection sincère des membres de la Société des Gens de lettres, dont il faisait partie et dont il fut un des associés les plus utiles.
Blanchet a été pour tous ses malades plutôt Un affectueux conseiller qu’un médecin. Un mot de sa part calmait bien des souffrances. Il cherchait des amis pour pouvoir faire plus de
(1) Ces travaux ont été publiés par extraits -dans le Moniteur d’hygièné et de salubrité publique, 1866, p. 311, 420 et 434. À ce sujet, il nous écrivait, à son retour de Vichy, en date du 17 septembre 1866 : « Je vous remercie de votre aimable article que je vous renvoie et que je-trouve très-bien. Voici une note sur le dangereux et pernicieux usage de l’éther et du chloroforme dans les maux d’oreilles. » Déjà il prévoyait qu’il ne pourrait résister à ses souffrances, car dans ce mot, iï dit: «Cher ami, j’arrive de Vichy, où j’ai été obligé d’aller passer vingt et un jours pour mon pauvre foie, qui a un peu souffert des fatigues de ces dernières années; je reste ici quatre jour s - ; je vais tenter une petite absence de dix jours au bord de la mer.
« Votre ami dévoué,
« Blanchet.
17 septembre 1866.
bien. Que de fois, dans son cabinet, avons-nous vu le pauvre qui venait y chercher journellement un avis médical, en sortir consolé, car H emportait avec lui les moyens d’obtenir gratuitement les médicaments qui lui étaient nécessaires. Le pauvre, chez lui, passait avant le riche. C’est 'à sa douceur de parole, c’est à son aménité toute particulière que nous devons attribuer l’amitié que ses confrères lui portaient.
Sa carrière fut, dit-on, singulièrement déterminée. Une opération de cataracte, faite sur l’une de ses parentes, opération qui n’eut pas le résultat qu’on en attendait, l’impressionna vivement et lui traça la route qu’il a si brillamment remplie.
Travaillant pour l’École polytechnique et voyant toutes les souffrances auxquelles les maladies d’yeux pouvaient exposer, il dut à cette circonstance d’être devenu l’homme que nous regrettons tous (1).
Blanchet fut vivement affecté dans son amitié par la mort de M. Langlois, inspecteur de l’instruction primaire, et par celle de Victor Foucher, l’illustre magistrat, qui succombaient à peu de distance l’un de l’autre. Il éprouva de ces pertes un chagrin profond.
Dès 1848, nommé chirurgien de l’Institution des sourdsmuets, il tenta sa méthode. En 1849 et en 1852, il alla, par ordre ministériel, étudier en Belgique et en Allemagne les diverses méthodes de guérison. En février 1862, Blanchet assuma sur lui tout le service médical et chirurgical de l’Institution des sourds-muets.
Il y a un an à peine, il commença à s’apercevoir du développement rapide que prenait le mal qui devait nous le ravir. Ses amis le suppliaient de cesser des travaux trop fatigants pour son état de santé. Il ne put le faire.
(1) Cette détermination loi porta bonheur, car sa mère, atteinte d’une cataracte, dut sa guérison à son habileté.
CommeTa dit un de nos plus grands publicistes, le médecin qui périt meurt deux fois;.il connaît son mal, en voit la gravité, en suit les progrès. Blanchet connaissait parfaitement bien sa maladie; il en prévoyait les suites funestes; ajoutons qu’il a attendu la mort avec la résignation et le courage que lui inspiraient ses sentiments profondément religieux.
Il s’éteignait, jeudi 21 février, le front calme, l’esprit net, soutenu qu’il était par les soins les plus affectueux de sa famille, du D r Constantin James et de quelques-uns de ses amis intimes; il s’est plutôt endormi dans l’éternité qu’il n’est mort.
Nous avons pu constater le deuil que sa perte avait apporté dans l’âme de ceux qui le connaissaient et qui l’aimaient; de toutes parts, littérateurs, artistes, médecins, savants, personnages haut placés, enfin sourds-muets et enfants qu’il avait tant aimés, ont voulu lui dire un dernier adieu. Saint-Roch était trop petit pour contenir l’expansion de tous ces cœurs.
Nous ne pourrions énumérer les noms de toutes les illustrations qui s’y trouvaient et qui ont voulu témoigner par leur présence toute la sympathie qu’ils avaient pour lui. Sa famille, ses amis les plus chers, MM. Cad, Carteron, Constantin James, Maurey et Maurouard, de la manufacture des poudres de FÉtat; Hippolyte Lucas, Magnabaî, chef au ministère de l’instruction publique, le général Fleury et ses enfants; M. Bertrand, député du Calvados, le baron Rothschild, Eug. Pereire, les docteurs Bouillaud, Bouvier, Lemaire, Richard, Maillot, Félix Roubaud, etc. ; MM. de Metz, Girette, G. Martin Doisy, inspecteur général des établissements de bienfaisance; les comtes de Courcy, de Yedel, de Saint-Priest, de Bar, de Wall, d’Apremont; enfin, MM- Jacques Herz, Paul Foucher, Henri Herz, H. David, Guilhem, Félix Martin, Léo Lespès, Faye, inspecteur général de 1 instruction publique, Yvon de Villareau, Lecoq, Auguste Préau, Rendu ; MM. de Col, Vaïsse, Berthier, le D r Ladreyt de la
Charrière, attachés à l’Institution des sourds-muets, et bien d’autres personnes dont les noms nous échappent, ont voulu lui rendre les derniers honneurs.
Un grand nombre de dames de haut rang, auxquelles le docteur Blanchet avait prodigué ses soins, ont voulu donner à ce savant une preuve de reconnaissance en assistant au service funèbre.
Le corps de notre ami est resté exposé jusqu’à cinq heures du soir et n’a cessé d’être visité, dans la chapelle du Calvaire, à Saint-Roch, par ceux qu’il avait si affectueusement soignés; de là il a été transporté à Saint-Lô, où il était né en 1819 (1).
Si nous avons écrit ces quelques lignes, c’est que nous avons été un de ceux à qui il a montré le plus d’affection et que nous avions pour lui l’amitié qu’il nous a portée.
Nous serions heureux de voir s’élever au sein de sa ville natale, par les soins de ses amis, une statue rappelant les services qu’il a rendus à l’humanité.
A. Chevallier fils,
Rédacteur en chef du Moniteur d’hygiène, chimiste, membre de plusieurs Sociétés savantes françaises et étrangères.
(1) Arrivé à la gare de Saint-Lô, le mardi matin, à 6 heures, le corps de notre ami a été déposé dans une chapelle ardente et laissé aux soins des Sœurs de Saint-Paul de Chartres et du Sacré-Cœur. A 10 heures, au milieu d’une foule silencieuse et émue, le cortège funèbre traversait la ville pour se rendre à Notre-Dame, où l’archiprêtre Lucas-Girardville a célébré le service funèbre.
Le clergé de toutes les paroisses y assistait. A l’absoute, le vénérable curé de Notre-Dame a trouvé dans son cœur d’éloquentes paroles pour rappeler la charité et la vertu du D r Blanchet.
Sur sa tombe, M. Duhamel, président du tribunal civil de Saint-Lô, et M. le D r Constantin James, arrivé de Paris, ont prononcé des discours qui seront imprimés dans le journal de Chimie médicale, par les soins de M. A. Chevallier père.
Paris, — lmp. Paul Dupont, rue de Greneile-Saiut-Honoré* 45.