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SUR

LE BOCTEUR LASSIS

LUE A LA SEANCE PUBLIQUE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE MÉDECINE DE MARSEILLE, LE 7 FÉVRIER 1836

Messieurs,

. L’épidémie qui trop longtemps a désolé notre malheureuse cité, donne cette année à notre réunion une solennité mêlée de deuil : c’est que, parmi nous, il est un vide bien grand ! Les médecins ont, cette fois, payé leur tribut dans une cruelle proportion. Cha'cune des victimes était digne de notre affection, et a excité vivement nos regrets; pourquoi faut-il encore que la Société Royale de Médecine, en particulier, ait à déplorer la perte d’un de ses membres titulaires les plus dignes ; lui qui avait su réunir toutes les sympathies, dont la vie était si bien remplie pour la science et ses amis ! Lui si rapidement enlevé dans la fleur de l’âge et du ta-', lent ! ! (1)

Nouvelle perte ajoutée à tant d’autres, ; Lassis est mort ! h

Le D r Lassis, membre de l’Académie Royale de Médecine de Paris, ancien médecin en chef de divers hôpitaux, membre correspondant de votre Société, était -une des grandes activités scientifiques de notre époque. Son nom restera dans la science, car il a fait beaucoup pour elle; ses veilles ont été fécondes en beaux travaux ; sa vie tout entière est pleine de sacrifices. Fai-

(1) Victor Reymohenq, chirurgien en chef .de l’Hôtel-Dieu, mort du choléra le 24 juillet 1835.

sant abnégation de soi-même, de sa santé, de sa fortune, il mettait tout son bonheur à rechercher la vérité et à la propager quand il croyait l’avoir trouvée. Entraîné par un seul mobile, l’amour du bien, il abhorrait de faire de l’éclat et s’attachait à travailler en silence, à réunir, à exposer les faits, espérant réussir à convaincre les partisans de l’erreur par ces faits seuls, par leur masse et leur ensemble. II avait.une activité dévorante ■; ses devoirs de citoyen, il les comprenait si bien, qu’il ne croyait jamais avoir assez fait, et c’est le besoin de se rendre utile qui lui a fait venir trouver la mort à plus de deux cents lieues de ses affections, dans un hôpital et au sein d’une épidémie désastreuse.

Lassis naquit à Châtillon-sur-Loire, le 21 octobre 1772; il fit ses études médicales à Paris, et s’y distingua de bonne heure par une grande ardeur de travail et de fort heureuses dispositions.

En 1793, il entra à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, en qualité de Chirurgien de troisième classe. Son assiduité et son application constante dans les pansements qu’il faisait aux malades, ne laissèrent pas que de le faire ^remarquer entre tous les élèves avec lesquels il étudiait. Au mois de mars 1794, il concourut pour la place de proseeteur, et l’obtint. Deux mois après, il entra en service à l’hôtel des Invalides, en qualité de Chirurgien. C’est vers la même époque qu’il fut nommé membre de la Société Médicale d’émulation de Paris, et qu’il fut reçu Docteur à la Faculté.

Ses fonctions de Chirurgien à l’hôtel des Invalides durèrent jusqu’au mpis d’août 1805, époque à laquelle il fut démissionnaire ; pendant tout ce temps, il jouit parmi ses confrères et dans le public d’une haute considération, méritée par ses connaissances étendues, ses talents et ses bonnes mœurs. Nous lisons dans un certificat qui lui fut délivré par le Chirurgien en chef de la garde impériale, le 21 vendémiaire an XIII de la république :

<( Les mémoires et observations que le docteur Lassis a lus à la Société Médicale de Paris, dont il est un des membres distingués, nous ont donné de lui une trèsjuste idée sur l’expérience et l’intelligence qu’il possède

dans 1 art de guérir.Nous estimons que ce docteur

est digne et très-capable de remplir les premières places de son état, et diriger surtout le service de santé d’un

hôpital, par l’habitude qu’il a contractée dans l’exercice de ses fonctions à l’hôtel des Invalides, sous les auspices du plus grand maître, Sabatier. »

L’habileté de main ne manquait pas au docteur Lassis, qui pratiqua, à diverses reprises, et souvent avec succès, les opérations les plus compliquées; aussi, jusqu’ici (1805), parut-il suivre la carrière de la chirurgie.

, Les premiers mémoires qu’il a composés, et dont les titres suivent, sont exclusivement consacrés à des sujets. d’anatomie et de chirurgie :

1° Mémoire sür la meilleure méthode pour l’enseignement de l’anatomie ;

2° Mémoire sur la fracture du col du fémur;

8° Mémoire sur un moyen de réduire facilement la luxation de la rotule ;

h° Mémoire sur la ligature de l’artère brachiale ouverte dans l’étendue d’un pouce environ, suivie de sa guérison au bout de quinze jours;

5° Avantages des mouchetures dans le cas d’érysipèles, et de toutes autres inflammations extérieures, ainsi que dans le cas d’œdème, etc., etc.

Tous ces travaux sont le fruit de longues méditations, fécondées par un jugement droit et une érudition bien nourrie,

Chargé, en 1805, .du service de l’hôpital et des prisons de Nemours, en qualité de Médecin en chef, Lassis se livra, avec un zèle vraiment infatigable, aux nouveaux sujets d’observation que lui fournissait une immense pratique. L’hygiène militaire devint insensiblement l’objet de toute sa sollicitude, et avec un soin tout particulier, il étudia les principales circonstances qui influent sur la santé de nos soldats, telles que la manière dont ils sont logés, les aliments, les secours qu’On leur fournit, la propreté qu’on en exige, et. surtout le degré de liberté qu’on accorde aux malheureux prisonniers de guerre réunis dans des dépôts. Placé au milieu d’un grand nombre de militaires, conscrits ou prisonniers, il avait à lutter contre toutes les causes réunies de maladies, et plus d’une fois il sut, par des mesures sages et dictées par sa propre expérience, arrêter des épidémies meurtrières.

Cela seul serait déjà un beau titre à la reconnaissance publique, mais Lassis préludait à peine à ses triomphes!

A Bautzen, à Dresde, à Gernigswalde, en Saxe, il

lutta avec énergie contre des causes puissantes d’une grande mortalité, et parvint à en préserver nos soldats.

Josephstadt, en 18U, offrit encore un fait bien autrement remarquable, fait dont il y a peu d exemples et que, par amour pour la vérité, il faut proclamer hautement comme l’ont fait MM. Villermé et le professeur Andral. Une épidémie se développa parmi plusieurs corps de troupes françaises, mais ce fut pour cesser aus- sitôt que le gouvernement autrichien eut chargé le docteur Lassis, prisonnier lui-même, de tout le service médical, et eut donné des ordres particuliers pour que tout ce qu’il prescrivait fût exécuté.

La conduite de Lassis, dans toutes les épidémies où il se trouva, mériterait d’être signalée alors seulement qu’on voudrait ne rappeler que cette couronne d’honneur et de considération que surent si bien lui mériter toujours son courage, son dévouement et son heureuse pratique. Mais il fit plus ; les faits qui s’élaient passés devant ses yeux, il les avait notés en observateur habile, *et, plus tard, il sut, en les coordonnant, faire jaillir du milieu d’eux une doctrine neuve qui agite aujourd’hui toutes les têtes, mais qui avait tant de convictions à déplacer, tant de préjugés'à détruire.

Dès 1814, Lassis communiqua à plusieurs Sociétés Médicales de Paris les idées qui le forçaient à combattre la théorie de la contagion'; mais ces idées rencontrèrent alors dans l’opinion générale même des médecins une opposition , si vive, qu’il jugea convenable de revoir ses matériaux, de se livrer à de nouvelles investigations, de différer enfin la publication de son travail. Ce ne Lut donc qu’en 1819 que parurent les Recherches sur les véritables causes des épidémies, les moyens d’y remédier et de les prévenir. Cet ouvrage, le plus satisfaisant que la science ait possédé à ce sujet, mérite de fixer toute notre attention sous le double point de vue de 1 époque de son apparition et des recherches immenses qu il renferme.

Toute question de priorité peut nous paraître oiseuse, alors qu il ne s’agit que d’un procédé, ou d’une modification plus ou moins heureuse apportée à une méthode üe traitement, et dans ces cas même, combien de fois

ne voyons-nous pas cette priorité longuement et péni-

wl 1 T5 nt v° mbat rV e ' , G .’ est ( ï ue cha que homme est ja- 1 x • hten qu il a fait, et cherche dans la reconnais-

sance publique un dédommagement à ses veilles ou à ses sacrifices. Ici, l’affaire est bien autrement importante : des préjugés funestes étaient profondément enracinés dans les esprits; ces préjugés, après avoir apporté mille vexations et mille entraves, exerçaient encore la plus fâcheuse influence. Il y avait de la gloire à les attaquer, à les combattre. Or Lassis est le premier, en France, descendu dans l’arène ; de nouveaux athlètes sont arrivés depuis, mais on peut dire que c’est lui qui les a provoqués, et trop souvent on a méconnu ses services ; que si d’autres sont arrivés plus biaut dans la solution des questions importantes qu’il a soulevées, ce n’est pas toujours qu’ils aient eu plus de mérite. Seulèment, ils sont partis d’un point plus élevé.

Le premier donc, en France toujours, Lassis a protesté avec talent et avec énergie contre ces idées de contagion, suivant lesquelles il ne faudrait laisser aux communications aucune liberté. Le premier il a démontré combien était peu fondée cette foi robuste que l’on professait pour ces miasmes ou germes voyageurs qui s’attachent aux personnes et aux choses ; qui peuvent rester longtemps cachés dans le sein de la laine, du cuir, du coton, mais qui peuvent être détruits. Ces germes qui, toujours d’après les métaphores des hommes connus sous le nom de contagionnistes, peuvent être couvés, puis éclore après un certain temps d’incubation; leur existence n’est encore appuyée d’aucune preuve satisfaisante, même pour l’esprit le moins exigeant, ^et pourtant ils ont servi, d’éléments à une doctrine devenue, par la sanction des gouvernements, légale pour l’Europe et le monde civilisé. Or, cette doctrine, qui prescrit sous les peinés les plus sévères, même sous peine de mort, des mesures réputées salutaires, mais trop souvent inutiles, dérisoires et meurtrières, Lassis en a le premier ouvertement attaqué les principes; et détruisant ainsi de toutes les forces de son talent et de toute la puissance dé sa conviction un fâcheux préjugé, il a servi son pays, il a servi le monde civilisé!!

En étudiant et compulsant l’histoire de toutes les épidémies qui se sont présentées depuis'les premiers temps historiques jusqu’à nos jours, l’auteur examine avec soin tout Ce qui s’est fait, tout ce qui a eu lieu sur le théâtre du mal avant et pendant chaque épidémie, et de cet examen il conclut que de toutes les épidémies con-

nues il n’en est aucune à côté de laquelle on ne puisse mettre des causes suffisantes pour en rendre raison, sans avoir recours à une cause purement hypothétique, la contaqion. Il va plus loin; non-seulement il repousse la théorie de la contagion comme peu fondée, mais il la regarde enpore comme devant être rangée parmi les causes qui ont le plus puissammeht contribué à entretenir, à aggraver les épidémies modernes.

Eh ! ici Lassis a-t-il exprimé autre chose qu’une grande vérité? L’idée qu’une maladie est contagieuse donne à chacun la conscience intime d’un danger imminent, d’une mort presque certaine. Elle frappe tous les esprits d’épouvante, étouffe chez la plupart tout sentiment de patriotisme et d’humanité, et, par une conséquence naturelle, donne-lieu à de si graves désordres qu’il est vrai de dire que sans elle toute épidémie serait moins meurtrière. C’est elle qui, dans ces temps de calamité publique, éloigne de la ville les hommes qui par leurs lumières, leur richesse et leur profession peuvent y être les plus nécessaires ; c’est elle qui ferme les yeux des médecins sur les véritables causes productrices de la maladie ; c’est elle qui, le 2 juillet 1720, dicta au Parlement de Provence cet arrêt épouvantable portant peine de mort contre ceux qui conduisaient les denrées à Marseille, ou contre les Marseillais qui iraient en chercher hors du foyer de la maladie, mesure horrible dont le résultat fut dJajouter la disette à tant de maux ! C’est elle qui, à la même époque, occasionna dans notre malheureuse ville un bouleversement si terrible que les viguiérs et les quatre échevins restèrent seuls, avec onze cents francs dans la caisse municipale, au sein d’une société dont tous lés éléments étaient confondus et à la tête d’une populace sans frein, sans travail et sans subsistances. C’est elle enfin qui par-dessus tout brise les liens du sang et de l’amitié, porte à son comblé l’abattement et la stupeur, deux causes prédisposantes par excellence, qui arrachent des familles entières à leur habitation ordinaire, à leurs habitudes, à leurs affections, pour les livrer à des mains mercenaires ; et comment s’étonner après cela de voir des centaines d’hommes périr victimes, non pas de la maladie elle-même, mais de la frayeur, de l’abandon ou de la privation des choses les plus nécessaires à la vie.

En 1821, l’Académie des sciences prit connaissance des

travaux de Lassis; elle reconnut et déclara que les faits parjui énoncés justifiaient son opinion; mais elle lui témoigna aussi le désir de lui voir encore recueillir de nouveaux faits. C’était un noble encouragement que les suffrages bienveillants de cette grande illustration scientifique, et il n’en fallait pas davantage pour enflammer le zèle de Lassis, qui, bien épris de la vérité et bien con- \ vaincu de l’avoir trouvée, brûlait de l’ambition de la faire triompher.

L’épidémie de Barcelone éclate, et aussitôt Lassis sollicite du ministre d’être envoyé sur ce théâtre de mort pour porter aux malheureux des secours nécessaires, et puiser dans le désastre même de nouveaux faits qui rendent à la vérité un éclatant témoignage. La commission lui est refusée par le ministre, et cela sous prétexte d’économie. Dérision I l’argent ne manqua jamais pour les médecins voyageant pour le compte du gouvernement. La vérité est que nous étions dans un moment où le gouvernement même ne vous voyait pas de bon œil si vous n’étiez partisan de la contagion. La politique était exigeante; il fallait un rapport contagionniste pour prétexte à une loi qui autorisât la formation sur les Pyrénées d’un cordon de baïonnettes, destiné à arrêter,, non la fièvre jaune, mais le mouvement révolutionnaire. Aussi Lassis, dont l’indépendance était connue, fut repoussé; d’autres partirent, et, pour un rapport victorieusement contesté plus tard, reçurent des récompenses éclatantes, il est vrai, mais promises d’avance.

Le refus d’une commission de la part du ministre, ne servit qu’à donner un nouvel éclat au courage et au dévouement de Lassis, qui, sans être dégoûté de l’ingratitude dont l’administration avait payé ses services antérieurs, sans penser aux dangers que pouvait lui offrir un voyage long et contraire à ses intérêts, ne prit alors conseil que de son zèle, et partit à ses frais, sans recommandation aucune , sans ressources autres que ses moyens. 11 arrive ; la consternation régnait encore, le mal était dans les lazarets, les hôpitaux, les maisons particulières, dans toutes les classes des habitan ts, sous toutes les formes et les variétés. Aussi jamais on ne fut plus à portée de l’obsçrver. Supérieur à toute crainte et fort de sa conviction, Lassis n’épargne rien pour compléter la démonstration de ce qu’il regardait lui déjà comme un fait positif, la non-contagion. Il en appelle à tous lesmé-

decins, il provoque des conférences où chacun doit apporter les observations qui lui sont propres, et où tous les faits dé quelque nature qu’ils soient sont profondément discutés. Là se trouvaient réunis le docteur Maclean, de Londres ; le docteur Piguillem, professeur de Clinique à l’Ecole-de Médecine de Barcelone, président de la Subdélégation de Médecine de la Catalogne, et ■ chargé à ce titre de tout le service médical relatif à l’épidémie; le docteur Salva, doyen de la faculté de médecine de Barcelone, et plusieurs autres médecins des hôpitaux ou membres de la junte supérieure de santé, tous également recommandables par leur érudition et leur expérience. Qu’en est-il résulté,, de la réunion libre et spontanée de tous ces hommes savants et consciencieux appelés à mettre leurs lumières en commun ? C’est que plusieurs qui avaient défendu pendant longtemps et avec beaucoup de zèle, : l’opinion de la contagion et de l’importation de la fièvre jaune d’un autre hémisphère dans celui-ci, mieux éclairés par une saine observation, se rallièrent aux idées dé Lassis; Celui-là môme qui avait publié la critique de l’ouvrage de Lassis sur la non-contagion des typhus, ne crâignant pas de donner à sa rétractation la plus grande publicité, s’écrie avec raison: Jamais je n’ai hésité ni ri hésiterai à abandonner l'opinion d’hier pour adopter celle d’aujourd’hui, quand celle-ci sera appuyée sur des faits irrésistibles et convaincants. Lorsque l'expérience,parle, l’imagination doit se taire; aucun rai- : sonnement spécieux né doit la séduire.

J’ai sous les yeux la protestation imprimée à Barcelone en février 1822, intitulée Manifeste sur l’origine et la propagation de la maladie qui a régné à Barcelone en 1822, présenté aux cortès par une réunion libre de médecins nationaux et étrangers. Pour corollaire on y voit que la maladie qui a régné à Barcelone a été indigène, qu’elle a été épidémique, qu’elle n’a pas été contagieuse, que les mesures adoptées parle gouvernement ont été incertaines -, inutiles et môme très-préjudiciables. De plus, il est ajouté que si au lieu de rester dans une honteuse inaction, en se flattant de détruire la force d une contagion invisible et imaginaire inconnue dans son essence et qu’il est impossible de démontrer, on avait employé avec constance et énergie tous les moyens piopres a écarter les causes locales, on aurait pu espérer plus tôt la disparition définitive du fléau et voir éga-

lement renaître le commerce, l’industrie, en un mot la prospérité de tous.

Cette protestation, dont les termes sont si clairs et si précis , -nous est une preuve nouvelle de l’heureuse influence de Lassis, de son zèle à propager la vérité, et fait honneur aux savants habiles qui ont eu le courage d’abjurer l’erreur.

De retour en France, le docteur Lassis offrit à l’Académie des sciences et à celle de médecine le résultat de ses recherches et de ses travaux, en demandant d’en faire l’objet /l’un rapport. Une commission fut immédiatement nommée à l’Académie de médecine, mais le rapport n’a jamais 'été lu, et c-est ce qui a fait le malheur de Lassis. A. Dieu ne plaise que je veuille rappeler Cette polémique qui trop longtemps a divisé des hommes faits pour s’estimer et dignes d’iine gloire commune ! Toutefois, historien des travaux de Lassis, je ne puis m’empêcher de regretter amèrement que ce généreux Citoyen ait trouvé tant d’indifférence chez ses collègues.

Pourquoi faut-il qu’il ait été oublié, méconnu tant dé fois ! et qu’ôn lui ait refusé une grande part de la gloire à laquelle il peut prétendre ; je dois à la justice de dire que lorsque dans un article récent sur la contagion (1), on ne manque pas de parler des imposantes recherches d’un auteur plus moderne, des vérités incontestables qu’elles démontrent, il y a au moins dé l’omission à ne pas dire un mot de Lassis ! Vous, citez le Mémoire de M. Costa, relatif à l’épidémie qui ravagea Barcelone "en 1821, et le beau rapport qui en fut fait à l’Institut en 1825; mais vous oubliez de dire ce que Dupuytrèn lui-. même s’est empressé de faire remarquer au commencement de son travail. M. Costa n’a vu ni Barcelone ni la maladie qui a ravagé.cette ville infortunée : tous lés arguments ont été puisés dans la protestation dressée par Lassis ; or Lassis est le premier auteur du Mémoire, et vous l’oubliez ! vous exaltez le courage et le dévouement de ces médecins que le gouvernement a envoyés à grands frais à l’étranger pour étudier les maladies épidémiques, et vous oubliez Lassis ! Cherchez plutôt une récompense qui soit à sa hauteur ! Guidé seulement par le zèle pour la science et par un généreux dévouement

(1) Voyez l'article Contagion, du Dictionnaire de médecine et chirurgie-pratique, en 15 vol.

lettres flatteuses qu’il a maintes fois reçues de Cuvier. C’est qu’elles aussi sont en effet une récompense.

Les fatigues de l’étude et le poids de l’âge étaient impuissants pour attiédir l’âme ardente de Lassis. Toutes les-fois qu’il y eut du dévouement à déployer, de beaux exemples à donner, il voulut être au premier rang. En juillet 1830, quand nos frères blessés demandaient au sein de Paris que leur sang fût étanché, il se souvint de ses premières études favorites et porta çà et là les secours de la chirurgie avec autant de désintéressement que d’habileté. Je tiens entre les mains plusieurs observations rédigées par lui à cette époque, et qui font honneur à la fois à son diagnostic et à son talent opératoire.

Plus tard, en 1832, quand le choléra sévit au milieu de la capitale, mettant de côté toute idée spéculative, il ne vit plus que des malades à soigner, et nuit et jour, avec un empressement sans exemple, pendant toute la durée du mal il se multiplia pour donner du soulagement, des consolations à quelques-uns, la santé à un très-grand nombre.

Le choléra abandonne Paris, mais il ne tarde pas à prendre résidence dans quelques départements ; immédiatement, Lassis se rend à ses frais sur ce nouveau théâtre de mort, accompagné de deux élèves; cette précaution, il l’avait prise pour donner plus d’authenticité aux beaux résultats que lui assurait l’application de ses principes, et le fait est que dans le département de Sein'e-et-Marne, les populations ne témoignaient pas autrement leur reconnaissance qu’en répétant : Où tous êtes, monsieur Lassis, la mort ne peut pas prendre pied. Les communes Saint-Ouen, Saint-Cyr en particulier, ne sachant comment reconnaître les services rendus, firent frapper, pour lui en faire hommage, une belle médaille en bronze, que nous avons tous vue, et sur laquelle il était représenté sous la forme'd’Esculape tenant la Mort éloignée de. lui.

De pareilles preuves d’estime et de gratitude ne sauraient être le prix de l’obsession ou de,l’intrigue, et, plus rares que ces distinctions que laissent échapper les hommes du pouvoir, elles, sont mieux faites pour réjouir 1 homme de bien, carpelles sont le prix du bienfait.

L Académie des sciences, dans sa séance du 18 novembres 1833, décerna à Lassis une médaille en or de la valeur de 1,000 fr. La même année, au mois de mars.

la commission chargée delà distribution des médailles votées par la ville de Paris, à l’occasion du choléra, ne l’avait pas oublié ; c’était encore une récompense nationale; il n’en avait pas d’autres!

Lassis enfin pouvait et devait même se reposer; de la gloire, ses titres scientifiques lui en assuraient plus qu’il n’en avait jamais ambitionné; de la considération, des amis, il en était entouré ; du bonheur domestique, mais il lui était donné de le savourer en paix auprès d’une épouse qu’il aimait de toute son âme, et qui ne vivait . que pour lui. Inutile raison ! considération impuissante! Le choléra frappait à Marseille ; il quitte sa clientèle, sés amis, sa femme, pour venir au milieu dé nous ; il espérait être utile. A son arrivée, déjà le choléra avait ralenti ses ravages et paraissait ne plus vouloir nous envahir ; que fait-il alors pour que son voyage n’ait pas été inutile? II veut travailler encore; il se rend dans une de nos réunions scientifiques, y provoque une discussion, car il se complaît dans un échange de lumières, et ne recherche que la vérité : là, nous , avons tous pu juger son zèle et son ardeur, et moi, plus heureux, permettez-moi de le dire, j’ai pu, dans des rapports plus intimes, apprécier toute la douceur de son caractère, la loyauté de ses manières, ' et la bonté inépuisable de son cœur.

Bientôt il quitte Marseille, et ce n’est pas sans-y avoir laissé, des amis, sans avoir ébranlé quelque conviction. Il se rend à Agde, où était le choléra; il y reste jusqu’à la cessation du fléau. Au moment où il partait enfin pour Paris, où l’attendaient toutes ses affections, il apprend que le choléra est à Toulon, et ne peut résister au besoin d’y venir. En outre qu’il a la conscience d’être utile, une ville en proie à une épidémie est pour lui un noble champ de bataille, et plus il y a de désastres, plus il rougirait de l’éviter. Une autre raison le poussa à Toulon : il était sur le point de publier un mémoire sur le choléra, et c’était la dernière page de son livre que son voyage à Toulon ; son idée mère était, que des mesures dites sanitaires, ou de précaution, étaient en définitive des mesures-meurtrières. Dieu sait si les preuves manquaient à son assertion !

Quoi qu’il en soit, il arrive dans cette malheureuse ville au moment où la consternation est au comble ; il commence aussitôt à visiter des malades; avec ses

soixante-deux ans, il ne pense pas même qu’une heure de repos lui soit nécessaire, et nuit et jour, malgré une nourriture insuffisante, il ne met pas de trêve à ses courses, à ses fatigues.

Hélas! son courage était au-dessus de ses forces physiques. Le 10 juillet, il est impressionné par l’influence épidémique; malgré les conseils pressants de l’amitié, if veut persister dans son entreprise; le 15 il est alité, le 21 il expire.

J’ai fait l’histoire deLassis avec plaisir; c’est un hommage que-je devais à sa mémoire. Puissé-je avoir été assez heureux pour faire valoir dignement tous les titres que son zèle pour la science, et son amour pour l'humanité lui assurent à la reconnaissance publique !

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