Notice nécrologique sur M. Bréard
Le département de Pionne vient de faire une grande perte dans la personne d’un de nos confrères, Louis-Antoine Bréard, mort victime de son dévouement à sa ville natale et de la plus entière abnégation mise au service de la patrie en danger.
Je vais essayer de retracer en quelques lignes la vie si bien remplie de cet homme' excellent, qui peut être offert comme un modèle à suivre aux jeunes élèves vétérinaires que ce brave cœur n’a pas oubliés dans ses dernières volontés,
Bréard, Louis-Antoine, est né en 1822 à Villeneuve-!’Archevêque, charmant chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sens. Il était fils et petit-fils de vétérinaires qui avaient su élever notre profession au rang qu’elle est digne d occuper dans la société, en suivant les progrès de la science et en se lançant hardiment et intelligemment dans la voie si instructive de l’observation et de l’expérimentation cliniques. Le père de Bréard s’est livré avec ardeur aux essais d’inoculation de la clavelée.
Son aïeul maternel a été envoyé par le Gouvernement dans l e midi de la France pour étudier une épizootie qui sévissait violemment alors sur les animaux de l’espèce bovine. Une médaille d’honneur fut la récompense de ce praticien.
De bonne heure Bréard a laissé percer la noblesse et la générosité de son cœur. A peine âgé de huit ans, son père lui ayant confié un cheval à conduire à l’abreuvoir, il exécuta l’ordre, assisté de sa sœur aînée. L’animal entraîna facilement l’enfant dans un endroit rapide et profond du cours d’eau. Sa sœur courut pour le retirer; mais Bréard, avec beaucoup de présence d’esprit s’étant accroché à la bride, fut bientôt hors de danger. Il n’en était pas de même de la jeune fille. Un témoin de l’accident, qui n’avait pas vu. cette dernière, se précipita au secours de Bréard, qui refusa le service en indiquant avec précision l’endroit où sa sœur avait disparu et le suppliant de la sauver sans s’occuper de lui. Une pareille abnégation de la part d’un enfant de cet âge ne pouvait se rencontrer que chez une bonne nature. Ses sentiments généreux n’ont fait que grandir pendant sa trop courte existence.
Bréard suivit l’école primaire jusqu’à l’âge de dix ans, époque à laquelle il entra au collège de Sens. Il avait beaucoup de goût pour l’étude, aussi ne tarda-t-il pas à se faire remarquer par son caractère sérieux et réfléchi. Rarement il partageait les jeux et les ébats de ses camarades, qui avaient pour lui les égards et la considération qu’on accorde toujours si volontiers à un ami vrai et sincère et aussi au travailleur assidu. Les études scientifiques avaient toute la prédilection de son esprit investigateur. Ses études terminées, il les couronna par up diplôme de bâche-
lier qui pouvait lui ouvrir les portes de toutes les positions libérales.
Son goût prononcé pour les recherches scientifiques, la carrière si bien remplie et si honorée par son grand-père et par son père guidèrent sa vocation dans le choix d’une profession. Il entra à l’École d’Alfort à l’âge de dix-huit ans. Il y fut un excellent élève et en sortit en 1844 avec le numéro 8 de sa promotion.
Villeneuve-!’Archevêque étant situé dans un pays de grande culture, et peuplé par un- grand nombre d’animaux de race, Bréard n’eut aucun embarras pour fixer sa résidence. Il rentra à la maison paternelle et continua la clientèle de son père, qui resta avec lui longtemps encore. Praticien aussi habile que distingué, il n’eut pas de peine à justifier de ses connaissances acquises. Son exactitude, sa complaisance, sa douceur lui attirèrent bientôt les sympathies de sa nombreuse clientèle.
Comme il apportait la droiture la plus rigide, la plus entière et la plus absolue bonne foi dans l’exercice de sa profession, il était aimé et considéré de tous, et tout particulièrement des cultivateurs au milieu desquels il aimait à passer souvent quelques heures. Ceux-ci eurent bien des fois recours à son esprit de justice et de conciliation pour trancher les questions litigieuses qui les divisaient.
Il avait parfaitement compris qu’une des plaies les plus graves de l’agriculture, que le mal qui rongeait, et qui ronge encore aujourd’hui le plus profondément le paysan, était la manie des procès. Quelques années à peine après ses débuts dans la pratique il publia, dans un journal du département, un long et inté-
ressant article sur ce sujet. Il y conseillait fortement les arrangements amiables en démontrant aux intéressés que ce moyen, fut-il même préjudiciable, coûte meilleur marché qu’un procès gagné.
Cet article fut un des premiers travaux de Bréard ; ce fut aussi celui qui commença à établir sa réputation inattaquable et inattaquée.
Si, comme vétérinaire, Bréard a peu publié, il a cependant beaucoup écrit et surtout beaucoup étudié. Il avait assemblé une assez belle collection de pièces d’anatomie pathologique; chaque pièce était accompagnée d’une note explicative trèsdétaillée et en même temps fort instructive. Ses notes renferment des méditations philosophiques très-curieuses. J’y ai particulièrement remarqué un mémoire inédit sur la médecine vétérinaire considérée au point de vue philosophique.
Malgré les instances de son frère, M. Savinien Bréard, cultivateur à Bagneaux, et de son beau-frère, M. Beauvais, fermier de M. le baron Thénaud, à Crécy, Bréard céda sa clientèle en 1866. A sa famille, qui lui faisait observer qu’il s’ennuierait s’il n’exerçait plus, il répondait : Qu’il aurait, au contraire, beaucoup à faire.
En effet, depuis cette époque, Bréard, quittait riche et célibataire, s’occupa exclusivement à rassembler, rédiger et mettre en ordre ses notes éparses sur les intérêts professionnels et sur les intérêts agricoles * Il a mis au net un long et intéressant travail sur l’histoire de la médecine, sur les relations qni existent entre les deux médecines, entre l’agriculture et la médecine vétérinaire. 11 avait en outre rédigé une critique très-
énergique sur les livres antiseientifiques qui, à ses yeux, ne servent qu’à favoriser l’empirisme tant médical que vétérinaire.
J’ai aussi découvert dans ses tablettes des réflexions assez originales sur l’éducation, le serment, la religion, etc., etc*
En un mot, Bréard, dans ses études approfondies, menait à peu près tout de front ; sciences, médecine vétérinaire, agriculture, statistique agricole» histoire locale, etc*, etc*
Si Bréard a beaucoup travaillé et beaucoup écrit» il a peu publié. Sans doute que sa modestie native s’y est opposée.
Les dernières années dé sa vie ont été bien employées à l’étude de questions économiques intéressant sa contrée. Son application s’était concentrée sur la statistique-, et ses travaux lui valurent des récompenses honorifiques. La dérivation des eaux de la Vanne, la construction du chemin de fer d’Orléans à Ghâlons l’occupèrent bien longtemps. Il écrivit sur ces importantes entreprises d’excellents mémoires; aussi fut-il souvent consulté par les autorités et les ingénieurs chargés décès études*
Bréard avait au suprême degré cette passion qu’on appelle en philosophie la curiosité , non pas cê désir frivole qui se repaît des choses futiles-, mais bien ce penchant inné qui nous porte à connaître : imatus cognitionis amor et scientiæ (Cicéron)* Sa modestie seule pouvait égaler son amour du travail et de l’étude»
Il était très-philanthrope, mais sans ostentation; ses bienfaits tombaient chez le malheureux sans qu’il en connût la source. Mais à côté de cette grande qualité, de cette charité de bon aloi, de cette générosité latente, Bréard avait son défaut, dont il faut bien que je fasse l’aveu, puisqu’il était un des traits ca-
ractéristiques de sa nature : c’était une tendance à la contrariété, qui lui faisait aimer la controverse, dans laquelle il déployait toutes les ressources de son esprit fin et quelque peu sarcastique. Il avait toutefois le bon goût de ne s’adresser qu’à des personnes qui pouvaient et savaient se défendre. Il tançait très-vertement et très-adroitement les travers de la société en s’adressant aux hommes intelligents, chez lesquels ils atteignaient leur summum.
Comme citoyen, Bréard appartenait à cette catégorie d’hommes éclairés et partisans, sous tous les régimes, de l’ordre par la ^ paix et la liberté. Ses sentiments républicains, qu’il n’a jamais craint de manifester hautement, ne sont certes pas étrangers à sa mort.
Bréard, malade, fut dénoncé par un de ses compatriotes — ancien pourvoyeur de Cayenne et de Lambessa au 2 décembre, — comme républicain et partisan de la Défense nationale, à deux officiers supérieurs de l’armée allemande, qui le maltraitèrent d’une façon tellement barbare qu’ils ne cessèrent de le frapper que quand ils le crurent mort.
La sympathie de la population de Villeneuve-1’Archevêque se manifesta surtout pour Bréard dans les tristes événements que nous venons de traverser, en lui confiant l’administration de la commune, après Sedan et pendant cette malheureuse occupation allemande.
Cette marque de haute estime de la part de ses concitoyens lui imposait de grands devoirs. Il n’y faillit pas.
Voué tout entier à la cause commune, il y consacra toutes ses forces, et entraîné par ses grandes occupations il s’apercevait a
peine de la marche rapide de sa maladie. Malgré l’état pitoyable de sa santé, il fut plusieurs fois obligé d’abandonner son lit à la soldatesque allemande. Il couchait sur un simple matelas étendu à terre, et c’est dans cette position que deux officiers supérieurs de cette armée chevaleresque ont eu le triste courage de l’accabler sous leurs coups. Son moral souffrit plus que son corps de ces brutalités, et ce fut à partir de ce moment que la maladie dont il était atteint fit les plus rapides progrès. Néanmoins, son courage ne l’abandonna pas, car deux heures ayant sa mort il voulut encore répondre à une lettre administrative.
Bréard succomba le 1 er avril dernier. Il s’éteignit comme s’éteint une belle âme intègre et irréprochable.
Je ne veux pas terminer sans dire un mot des dernières volontés de Bréard, et aussi sans transcrire un extrait d’une délibération du Conseil municipal de Villeneuve-l’Archevêque; ce sera, je crois, le plus bel -éloge qu’on puisse faire de cet homme de bien.