Notice nécrologique sur Melchior Frédéric Soulié
A littérature et l'art dramatique sont en deuil. La tombe vient de s'ouvrir pour un de ces vaillants et robustes ouvriers de rintelligence , dont le talent remarquable défrayait tous les jours la presse de Paris et les théâtres de France; un de ces travailleurs iiifali2;ables dont la plume facile et la riche et ardente ima
gination évoquaient à tour de rôle des drames si intéressants et si sombres, des créations si terribles et si fantastiques. Frédéric Soulié n'est plus. Il s'est éteint dans toute la force de l'âge , dans toute la verdeur de son talent, au milieu d'un dernier triomphe. Nous laisserons à d'autres , plus habiles que nous, le soin de peindre l'émotion cruelle qu'a causée une perte si grande, de détailler les brillantes qualités qui distinguaient entre tous le hardi penseur et le poète que pleure en ce moment le pays tout entier. — Voici comment M. Charles de Matharel s'exprimait dans le journal le Siècle du 27 septembre :
« ïies lettres , l'art dramatique , la presse viennent de faire une perte douloureuse. L'une des imaginations les plus vives et les plus riches de ce temps s'est éteinte en pleine floraison , en pleine sève , alors que le Siècle venait de lui devoir un beau succès de plus, alors que le théâtre retentissait encore d'un des drames les plus émouvants qui aient été jamais représentés, la Closerie des Genêts , alors que tous nous attendions de nouveaux fruits de cette infatigable fécondité.
» Frédéric Soulié est mort bien jeune encore, et en
reporlaat nos souvenirs sur les œuvres qu'il a laissées, nous avons peine à comprendre coinraent si peu d'années ont sulii à faire éclore ces productions si nombreuses, ces créations tour à tour l(îrribies et charmantes, ces romans auxquels la curiosité publique fut si ardemment attachée , ces drames accueillis par tant d'applaudissements populaires.
» L'émotion profonde qu'a causée cette mort soudaine, à nous surtout, qui, soldat obscur dans la mêlée dont il était l'un des chefs les plus glorieux, avons vu de près cet esprit si actif, cette haute raison, ce noble et grand cœur, ne nous permettrait pas, en fussionsnous capable, d'apprécier avec tout le calme nécessaire ce talent si varié, si souple, si énergique ; ce que nous voulions seulement, c'était rendre un public hommage, nvant que la tombe ne soit fermée, à l'ami, au poète, à fun des nurîtres de la littérature contemporaine. Nous avions donc écrit au bon et excellent Achille CoUin, le secrétaire de Soulié, qui depuis quinze ans ne la pas quitté, pour qui! voulût bien nous révéler le plus possible de détails sur la fin de notre ami , de notre frère de lettres , si toutefois il peut être permis à l'un de nous de se parer de ce titre. La lettre de notre confrère nous a arraché des larmes, nous n'avons
pas osé en extraire un mot, nous la donnons à nos lecteurs ; elle a été écrite au courant de la plume , avec la fièvre, les yeux mouillés. Tous les gens de cœur, tous ceux qui aimaient Soulié , c'est-à-dire tous ceux qui l'ont connu , la liront en sanglotant :
« ®ue vous dirai-je, mon cher ami? L'histoire de ce pauvre et excellent Fi-édéric Soulié; je ne la sais plus, je ne sais maintenant que sa mort. Ses œuvres, vous les connaissez toutes ; des détails pour une biographie, j'aurais peine à la coordonner, et je ne veux pas trop me souvenir ; il y a deux jours, j'étais plein de sa vie, aujourd'hui je ne suis plein que de sa mort, je ne puis vous parler que de sa mort.
rt Voilà bientôt trois mois que sa mort a commencé, aussitôt que la maladie l'a touché, il s'est senti perdu; il n'a plus parlé, il n'a plus agi, il n'a plus pensé que dans la prévision de sa fin inévitable. Une funeste certitude s'était emparée de lui. En vain essayait-il de la repousser, encore ne la repoussait-il que par l'énergie de la prière. Il demandait à Dieu de ne pas encore compter le nombre de ses jours ; il le suppliait de le laisser vivre deux ans, un an encore, le temps d'ache-
ver les dessins qu'il avait ébauchés, d'écrire les choses dont il allait emporter le secret ; le temps de dire ce dernier mot d'un talent nouveau qui lui avait été révélé, mais qu'il n'avait pas encore dit.
') Cette prière ne devait pas être exaucée , mais Djeu , qui connaît seul toutes ses grâces , lui réservait sans doute une consolation meilleure. La religion le visita en même temps que la mort. Dès ce moment, il ne fut plus que sérénité, qu'affection douce et que tendresse. Nos soins ne pouvaient plus le sauver, il ne s'abusait pas, mais il les aimait, et s'attachait à nous en payer tous par de bonnes paroles. Il nous disait à chaque instant : Je ne suis pas un roi , je ne suis pas un prince, et jamais prince ni roi n'a été servi comme je suis servi , n'a été entouré comme je suis entouré.
» Il est vrai que nous a\o;.s bien lutté avec le mal , et s'il nous a vaincus , du moins n'a-t-il jamais surpris notre vigilance. Deux jours après l'invasion de la maladie, deux médecins prenaient leur poste à son chevet, et il ne demeura plus une heure sans avoir Tun ou l'autre attentif sur ses jours : M. Massé, M. Boileau, se partageaient les veilles. L'un était de garde auprès de
lui du soir au matin, l'autre du matin au soir, et toujours tous deux se rencontraient avec M. Récamier , qui venait en consultation le matin et le soir. Outre les deux docteurs , amis et médecins tout ensemble , Frédéric Soulié avait auprès de lui une sainte sœur de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Si la nuit semblait devoir être calme, c'était Béraud, le directeur du théâtre de l'Ambigu, c'était Boulé, c'était M. Victor Provost, c'était moi, c'était un de nous quatre qui passait la nuit à son chevet ; s'il y avait recrudescence de douleur, c'étaient tous les quatre à la fois, comme si nous avions été plus forts en nous réunissant ; c'étaient surtout madame Béraud et sa mère, madame Béraud toujours femme courageuse et dévouée, qui ne s'en liait qu'à elle et qui ne se reposait pas même sur la science des docteurs, sur le zèle infatigable de la pieuse sœur et sur notre amitié.
» Enfin, vous le voyez, nous n'avons rien fait, puisque nous n'avons pas rendu ce grand talent aux lettres, ni ce cœur admirable à tous ceux qui le chérissaient comme vous ; mais ce besoin d'affection , qui redoublait avec l'approche des derniers instants , a peut-être eu quelques bonnes heures. La sympathie publique nous est venue en aide. Je lui disais combien
il t'tait aiiué, comme sa maladie était devenue l'entretien de tout le monde. Je lui nommais les personnes qui s'informaient incessamment de sa santé, et un jour il fondit en larmes : « Qu'ai-je donc fait, demanda-lil, qu'ai-je donc fait pour mériter tout cela? — Ce que vous avez fait, lui répondit madame Béraud , vous avez été un bon homme ! » Je laisse le mot, tâchez de le lire du même ton qu'il a été prononcé , et il vous touchera. Un bon homme, c'est un si bel éloge à celui dont on peut dire aussi qu'il a été un grand homme!
» Le lendemain, je mis une feuille de papier blanc siir mon bureau ; chacun de ceux qui vint s'enquérir de Bièvre et du malade y inscrivit son nom ; le soir je rapportai la feuille avec deux cents signatures.
» C'était le seul baume bienfaisant que nous pouvions poser sur ce cœur qui l'a tué.
» Au milieu de nos alternatives d'espérances et de douleurs, à travers les mille délais et les mille retours du mal, la mort achevait son œuvre. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, il sentit qu'elle arrivait à lui ; hélas! nous ne la pensions pas si [jioclic : il se pencha alors vers M. Massé :
« Docteur, lui dit-il , entre le malade et le médecin il y a une heure où rien ne saurait plus être caché; parlez-moi franchement, parlez-moi sincèrement; la mort va-t-elle bientôt venir? »
» Et, pour détourner la réponse, je m'approchai alors en lui demandant s'il avait froid.
(( Je n'ai pas froid , me répondit-il , mais je suis un mort. »
» Et puis il se fit un silence jusqu'à ce qu'il reprit la parole pour dire sans émotion, comme un homme qui analyse et qui observe : « Voici le commencement de la fin. » C'était l'invasion de l'agonie. Le malade l'attendait, il l'accueillit doucement.
« Plus de remède , nous dit-il , je ne piendrai plus rien; qu'on ôte la bouteille d'eau chaude que j'ai sous mes pieds, ne me tourmentez plus, ne me pressez plus, laissez-moi calme , ne me détournez pas , ne cherchez pas à me distraire lorsque je me recueille pour mouriv. »
» Ainsi, prêt pour la mort, il demanda tous ceux qui
l'avaient soigné diinmt sa iiiuUidie ; il appela aussi son domestique, il voulut que tout le monde l'entourât.
« Tout le monde auprès de moi , disait-il , que je voie tout le monde. » Et alors, comme le moment était solennel et n'admettait plus le mensonge ni le mystère, on se prit à s'entretenir avec lui de sa mort. « Qu'elle esl longue ! » disait-il, et on lui répondait : « Soyez palienl, vous cesserez bientôt de souffrir. »
» il ne se lassait pas de nous regarder tous , et de nous dire affectueusement , mais d'une voix presque éteinte : « Je vous vois , je vous vois encore , » et il nous désignait tous par nos noms.
» Il y eut un moment admirable et terrible. Cette agonie, si peu semblable à une lutte, prit un caractère plus violent , et l'asphyxie , on le croyait du moins , allait suffoquer le malade.
» Alors la sœur de Bon-Secours se prit à récitejtout haut les suprêmes prières. Frédéric Soulié les redisait à voix basse, et nous tous, fondant en larmes, nous les répétions avec lui , pour lui et sur lui. Mais riieure n'élail pas encoie airivée, l'asphyxie cessa de
croître et d'envahir. Frédéric Soulié avait Béraud à sa gauche, madame Béraud à sa droite ; Béraud lui tenait la main gauche : « Mon ami, lui dit le mourant, cette main est déjà inerte, elle ne sent plus celle d'un ami, si vous en voulez une qui réponde à votre étreinte, prenez celle-ci. » Et il lui tendit la droite, l'autre appartenait déjà à la mort.
» Vous n'imaginerez jamais une sérénité pareille à celle qui se répandit doucement sur le visage de celui qui nous quittait. Avant de se retirer d'avec nous, il voulut nous laisser à chacun un souvenir ; il donna son portrait, sa montre, sa tabatière. Comme madame Béraud cherchait à lui mettre une bague au doigt en lui disant qu'elle la reprendrait plus tard. « Plus tard ! . . . Oh! non , madame, fit-il tout bas, on ne reprend jamais un bijou sur un cadavre , cela porte malheur. »
» A l'heure de la mort notre admirable ami semblait transfiguré; sa pensée s'élevait, sa langue était la langue immortelle de la poésie. Il parlait et ne parlait plus qu'en vers. Il adressait des vers à tous ceux qui l'entouraient : à ses deux médecins, à ses amis présents, aux artistes absents qui avaient eu leur part dans ses succès; nous écoutions, nous prêtions l'oreille; mal-
lieureuseiiieat le hoquet entrecoapail ses parole^? et ne nous permeltait pas toujours de les saisir complètement. Je pris un moment la nlume et j" écrivis sous sa dictée. J'avais été pendant près de quinze années son secrétaire. Dieu fut assez bon pour me permettre de rèlre encore à sa dernière minute.
» Je ne vous donnerai pas ses vers , Béraud les a recueillis, et il vous les redira à tous sur sa tombe.
» Si. à ces derniers instants, quelqu'un était entré parmi nous, il aurait vu nos pauvres courages ébranlés , la force de la pauvre sœur confondue, tout le monde éclatant en sanglots , et le mourant , lui seul , les yeux levés au ciel, aspirant après le repos dans la paix infinie.
» Il avait une telle foi, un tel rayonnement de confiance sur le visage, que Béraud prit son fils par la main et demanda pour lui la bénédiction du mourant. « Enfant, lui dit Frédéric Soulié, tu es appelé bien jeune à voir un sévère spectacle ; aime ton père, aime ta mère, et sois bon pour tous; quand on n a fait de mal à personne, 0:1 meurt tranquille comme je meurs. Regarde 1 » Puis il recommanda à Béraud d'aller cou-