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venus quelque chose en littérature. Casimir Delavigne m'encouragea avec une grâce parfaite , et je devins l'ami de Dumas, lorsqu'il n'avait encore pour toute supériorité que la beauté de son écriture. Mon succès n'avait pas été assez éclatant pour me montrer la carrière des lettres comme un avenir assuré. Je devins directeur d'une entreprise de menuiserie mécanique.
» Ce fut pendant que j'étais fabricant de parquets et de fenêtres que je fis Roméo et Juliette. Nous étions déjà en 1827. Cet ouvrage fut reçu à l'unanimité au Théâtre-Français. Mais on décida, sans la connaître , de lui préférer une tragédie que M. Arnault fils promettait sur le même sujet. Sa tragédie finie, elle fut peu accueillie. Alors on se tourna vers une traduction de Shakspeare, par M. Emile Deschamps. J'appris tout cela par hasard. Je portai ma pièce à l'Odéon .j'eus mille peines à obtenir une lecture. Je dus cette faveur à Janin, qui était déjà une autorité et qui faisait trembler les directeurs dans ses feuilletons du Figaro. Je fus reçu, joué, applaudi. Je me fis décidément homme de lettres. A partir de là, voici toute ma vie littéraire. Je donnai Christine di l'Odéon, drame en cinq actes et en vers, tombé d'une façon éclatante. J'avais fait cet ou-
vrage avec amour, je lus désolé, désolé surtout de Tabandon des journalistes, qui, après nous avoir poussés, nous autres jeunes gens, dans une voie d'affranchissement, désertèrent la cause à son premier essai. C/u^istine n'en est pas moins ce que j'ai fait de mieux. Je quittai le théâtre, je m'attachai aux journaux. Je fis le Mercure, je fus du Fùjaro. Pendant l'année 1830 je fis jouer une petite pièce en deux actes, ayant pour titre Une nuit du duc de Montfort; elle me rapporta plus d'argent que mes deux tragédies, toute médiocre qu'elle fut. La révolution de \ 830 arriva, j'y pris part, je me battis. Je suis décoré de juillet, ce qui ne prouve rien, mais enfin je me suis battu. Je travaillais à cette époque à la Mode et au Voleur, avec Balzac et Sue.
» Malgré mon peu de succès au théâtre, je tentai encore une fois la chance. Je fis une pièce en cinq actes et en prose, de moitié avec M. Cave. Elle s'appelait Nobles et Bouvyeois, nous tombâmes encore. Je me résignai à abandonner le théâtre, malgré les encouragements de mes amis, qui disaient trouver dans un excès de force dramatique la cause de mes chutes. Je continuai ma collaboration à presque tous les recueils qui ont paru, soit en vers ou en prose. Enfin je rentrai au
théâtre par la Famille de Lusû/ny, qui obtint un succès honorable. Puis je fis Clotilde, qui fut très-cri tiquée et beaucoup jouée. J'ai fait encore itne Aventure sous Charles IX très- critiquée et passablement applaudie. A l'époque oii je donnais Clotilde, je publiai les Deuœ Cadavres. On a fait de ce livre mon meilleur titre à l'estime, quelle qu'elle soit, qu'on a de moi.
» Bientôt après, je recueillis, sous le titre du Port de Créteil, des contes et nouvelles tant inédils que déjà publiés. Depuis encore, j'ai fait imprimer le Vicomte de Béziers; et votre article ne sera pas imprimé, que deux nouveaux volumes auront paru sous le titre de : le Magnétiseur. En somme, depuis que j'ai commencé à écrire, j'ai fait jouer neuf pièces (j'ai oublié de parler plus haut de l'Honmie à la Blouse et du Roi de Sicile), dont quatre en cinq actes et trois en trois actes. Quatre de ces pièces sont restées au répertoire du Théâtre- Français. J'ai publié neuf volumes, dont six de romans historiques, deux de contes et un de poésies. Enfin je ne sache pas de recueil où je n'aie travaillé : dans les Cent et U?i, Paris moderne, VEuroj^e littéraire, la Mode , la Revue de Paris, le Musée des Familles , le Journal des Enfants, etc., etc. Voilà tout ou à peu
près, et voilà peut-être beaucoup trop; failes-en ce ipi'il vous plaira.
» Voici mon nom exactement :
» Melchior-Frédéric Soulié. »
Nous trouvons dans le journal le Siècle du 28 septembre la note suivante de M. Charles de Matharel :
« En écrivant hier à M. Achille CoUin pour lui demander les détails de la fin de notre illustre collaborateur, nous nous étions aussi adressé à Alexandre Dumas; nous avons reçu, trop tard pour pouvoir l'insérer hier, les quelques lignes, que nous nous empressons de publier aujourd'hui.
» Appelé hier par les cris de la foule à faire entendre sa voix sur la tombe de Frédéric Soulié , Dumas , v.ancu par son émotion, n'a pu que snngloter. U aimait
Soulié du fond du cœur. Voici, au surplus, ce qu'il nous écrivait avant-hier :
Mon cher Matharel ,
Vous me demandez si j'ai conservé dans ma mémoire quelques faits de la vie littéraire de notre pauvre Frédéric. En voici un qui m'est relatif :
Il y a vingt-deux ou vingt-trois ans que je connais Frédéric. Nous avons débuté ensemble; seulement il avait pris l'antériorité sur moi. Une traduction ou plutôt une imitation du Roméo et Juliette de Shakspéare fut son premier ouvrage dramatique; une élégie faite d'après un tableau d'Horace Vernet pour la galerie de M. le duc d'Orléans, et intitulée la Folle de Waterloo, fut une de ses premières pièces de poésie.
Frédéric Soulié, plus âgé que moi de cinq ans à peu près, dirigeait alors une scierie mécanique à la Gare, près le Jardin des Plantes. Nous passions une partie de nos soirées ensemble^ et nous essayions , pendant ces soirées, d'écrire, pour la Porte-Saint-Martin, un drame des Puritains d'Ecosse. Le rôle de Balfaur de Burley nous avait séduit pour Frederick Lemaître.
En cherchant dans la biographie de Michaud un renseignement sur Charles I", je tombai sur l'article Christine, et, en le lisant , je m'arrêtai à l'épisode de la mortdeMonaldeschi.
— Pardieu, mon cher, dis-jeà Soulié, il y a là-dedans tout un drame.
— Je le sais bien, répondit-il.
— Veux-tu le faire ensemble?
— Non, je tiens à faire un ouvrage seul. Mon Roméo n'est qu'une traduction, et, par conséquent, est bon pour un début, mais doit être promptement et vigoureusement soutenu. C'est mon avant-garde. Si mon avant-garde, composée de troupes étrangères, plie, il faut que je puisse faire donner mon corps d'arrnée, composé de troupes nationales.
— Alors, mon cher ami, lais de ton coté, je ferai du mien.
— A merveille!
— Mais tu comprends, n'est-ce pas, sans rivalité,
sans haine, sans refroidissement?
— It —
™ Cela va sans dire.
Nous nous donnâmes la main , et ce fut chose convenue que chacun de nous ferait sa Christine.
Nos Puritains d' Ecosse , abandonnés quelques jours après pour les premiers travaux de ce nouveau drame, ne virent jamais le jour.
J'eus fini mon œuvre le premier. Soulié travaillait difficilement. C'était par rayons aigus que la lumière filtrait dans cette tête si vigoureusement organisée, et jamais cette lumière , éblouissante là où elle frappait, n'était assez complète pour éclairer le vaste chaos de sa pensée. Il en résultait que certaines portions de son œuvre restaient dans l'ombre. De sorte que ce monde inconnu qu'il portait en lui, pareil à notre monde réel, lumineux d'un côté, demeurait presque toujours de l'autre à moitié plongé dans la nuit.
Je lus ma Christine au Théâtre-Français; elle fut leçue.
Soulié, trois ou quatre mois après, lut la sienne à rOdéon ; elle fui reçue également. Dans l'intervalle,
sa tragédie de Roméo avait été jouée et avait obtenu un beau succès.
Christine fut jouée à son tour. Moins heureuse que Roméo, Christine tomba. Harel était à celte époque directeur du théâtre de l'Odéon.
C'était un homme auquel il poussait trois ou quatre idées par heure. Au nombre de celles qui lui vinrent pendant l'heure qui suivit le baisser du rideau, il y en eut une qui se manifesta à moi le lendemain par cette lettre :
« Mon cher Dumas ,
» La Comédie-Française, fidèle à ses traditions d'inhumation littéraire, vous a reçu votre Christine pour ne jamais vous la jouer. — Je vous la reçois, moi, pouvant la jouer tout de suite; vous aurez neuf du cent de la recette et vous serez joué par mademoiselle Georges, par Ligier, par Lockroy et l'élite de la troupe.
» Je trouve original de jouer sur le même théâtre , avec les mêmes artistes, deux pièces sous le méuje
titre, faites en même temps, je ne dirai pas par deux rivaux, mais par deux amis.
» Tout à vous ,
» Harel. »
La proposition était trop galante pour ne pas me séduire : cependant elle soulevait un remords dans mon esprit ou plutôt dans mon cœur. — Ne serait-ce pas un chagrin pour Soulié que cette substitution si rapide d'une œuvre à une autre, — et plus qu'un chagrin, une douleur si je réussissais là où il venait de tomber !
Je lui envoyai la lettre d' Harel, sans y rien ajouter, sans lui rien faire dire.
Le lendemain je la reçus, il y avait ajouté ce postscript um :
« Merci du bon procédé.
» Ramasse les morceaux de ma Christine, fais balayer le théâtre et prends-le, je te le donne.
» Tout à toi ,
» F. SoULlÉ. »
— /o — -Le lendemain ma C/iristinc était lue aux acteurs et le surlendemain mise en répétition.
La \eille de la répétition générale, je lis prévenir Soulié que, sil voulait faire le voyage de l'Odéon, il me ferait grand plaisir.
Soulié vint.
Ceux qui ont vu celle répétition générale se rappelleront r immense succès qu'eut la pièce à cette répétition. Je puis le dire, Christine étant, avec certain Laird de Dumhesky, celui de tous mes ouvrages dramatiques qui a été le plus cruellement sifflé.
Pendant toute cette répétition, je n'eus d'yeux que pour Frédéric. L'avis de Frédéric me semblait, au milieu de tous ces applaudissements, le seul dont je dusse me préoccuper.
Pendant les premiers actes, il resta froid. Mais au quatrième et au cinquième, il fut pris comme les autres.
Je le vis sortir, je sortis. Nous nous rencontrâmes dans le corridor. Il se jeta à mon cou.
— Ma foi, mou ami, me dil-il avec cet accenl auquel il n'y a pas à se tromper, les autres te diront ce qu'ils voudront, mais je te dirai , moi , que tu as fait une belle chose.
— Merci , merci !
J'étouffais fort , je me le rappelle, en disant cela.
— Maintenant , continua-t-il , as-tu distribué tes billets?
— Pas encore.
— Allons, donne-moi tous les parterres que tu pourras me donner. Je t'amène demain mes scieurs de long ; je me mets à leur tête, et tu vas voir comme nous allons te mener.
Je donnai cinquante places à Soulié.
Soulié les distribua à ses cinquante scieurs de long.
Sans Soulié et sans ses cinquante scieurs de long , je suis convaincu que la pièce n'eût point été jusqu'à la fin.
Voilà ce qu'a faitSonlié, mon cherMatharel. Ouvrez les annales dramatiques du monde entier, et vous n'y Irouverez pas, j'en suis certain, un fait analogue à celui-ci.
C'est un des plus grands et un des meilleurs qui nous a dit adieu.
Tout à vous ,
Aleïandbe Dumas.
Que pounions-nous ajouter après les citations qui précèdent? notre tache ne se trouve-t-elle pas entièrement remplie?
Nous terminerons en annonçant que Frédéric Soulié a laissé deux pièces de théâtre qui vont être mises en répétition. Lune, intitulée Le vieux Paris, grand drame historique en cinq actes, divisés en tableaux, appartient au théâtre de T Ambigu-Comique, et l'autre,
drame-vaudeville en deux actes, qui porte le titre de Une Fatalité, sera très-prochainement représentée sur le théâtre du Vaudeville. On parle également d'un troisième drame dont le nom serait le Médecin du Pauvre.
Voici la liste à peu près complète des oeuvres de Frédéric Soulié.