LIÈGE
Jacques Godenne, imprimeur-éditeur, place de la Cathédrale, 9 (Même maison à Namur)
MDCCCLXXXIX
Extrait du Journal des Arts, de Paris
5 avril 1889
DE
Les tableaux des grands maîtres, qui ne sont j pas immobilisés dans les galeries nationales, deviennent tellement rares à rencontrer ailleurs, — surtout ceux du célèbre Léonard de Vinci, — que c'est comme un événement public lorsqu’on peut en signaler un à l’attention des gens qui s’occupent des choses d’art.
Celui dont nous avons à parler représente
un Bacchus nu grandeur nature, mais vu seulement jusqu’au bas de son torse. Il est peint sur toile et mesure ni centimètres de haut sur 87 1/2 de large. On pourrait le désigner sous le nom de Bacchus marin , car le bas de son corps se détache sur la partie lointaine d’une mer dont on ne peut que pressentir le premier plan.
Le Bacchus dont il s’agit se dessine sur une draperie foncée que le vent soulève et qui est retenue par une sorte de ruban passant en sautoir sur son épaule gauche. La coloration brune de cette draperie sert à faire ressortir l’admirable modelé du jeune dieu dont la tête, vue de profil et tournée à gauche, est couronnée de pampres. Son œil profond plonge dans l’espace infini, et sa main droite, ramenée sur sa poitrine, semble demander si l’on a besoin de son aide. Sa main gauche appuyée à la hanche y retient un pan de la draperie. Cette figure s’enlève sur un fond de ciel dont la partie qui entoure la tête est restée à l’état d’ébauche.
On sait que la principale préoccupation de Léonard de Vinci était de parvenir à donner, non seulement le relief aux corps et autres objets qu’il avait a peindre, de manière à les détacher de la toile ou du panneau autant que l’entente des couleurs pouvait le permettre, afin de produire la plus grande illusion possible, mais encore à donner aux personnages qu’il mettait en scène le sentiment et l’expression qui se montrent aussi bien dans les attitudes que dans les traits. Il voulait qu’on puisse comprendre, à première vue, le sujet qu’il représentait et, ce qui est le couronnement du génie, la pensée active et même passive qu’il avait entendu donner a ses personnages.
Dans le tableau que nous venons de décrire, le torse, en effet, vient en avant et semble comme isolé de la toile; mais cette puissance extraordinaire du relief est obtenue avec une telle connaissance des lois du clair-obscur et du jeu des couleurs, et paraît tellement naturelle, qu’on ne se doute pas, tout d’abord, de l’immense
talent déployé dans l’exécution de cette peinture. A côté de cette haute intelligence de la valeur respective des différents tons qui ont concouru à produire un semblable relief, Léonard fait dire à son Bacchus ce qu’il a voulu lui faire dire : cela se lit dans sa pose et dans son regard. Ce qui prouve, en outre, que Léonard ne négligeait rien lorsqu’il préparait la composition de ses tableaux, c’est le choix judicieux de la coloration lie de vin donnée au manteau de Bacchus.
Et, pour ne rien oublier dans la description de ce précieux morceau, il nous faut bien signaler aussi l’effet extraordinaire que produit cette peinture quand on la regarde à distance. Le corps du Bacchus, au lieu de se rapetisser comme tous les objets que l’on voit de loin, prend, au contraire, une ampleur inattendue qui vient déconcerter l’esprit en renversant les lois de la perspective.
L’histoire nous apprend aussi que le Vinci était rarement satisfait de son travail et que, devant la
difficulté qu’il éprouvait quelquefois de le pousser jusqu’à la perfection qu’il avait conçue, il a souvent laissé des tableaux inachevés.
Nous avons dit qu’une partie du fond qui entoure la tête de Bacchus était restée à l’état d’ébauche; nous pourrions ajouter que les cheveux et la couronne de pampres sont loin d’être terminés et que très certainement Léonard n’avait pas amené ses chairs au degré de fini qu’il avait entrevu dans sa pensée quand il avait imaginé son sujet. On sait aussi que, lorsque les autres artistes de son époque trouvaient ses peintures déjà supérieurement faites, il pensait, lui, qu’il devait les pousser encore plus près de la perfection, afin de leur donner davantage l’aspect de la réalité. Mais en voyant le torse de ce dieu de la Fable déjà si parfaitement modelé, en voyant le sentiment qui a présidé à son exécution, on se demande ce que le grand artiste aurait pu, en dehors d’un peu plus de fini, avoir à y ajouter encore, à moins de vouloir y mettre la vie même.
Aucun peintre n’a égalé le Vinci et n’a montré réuni cet ensemble de qualités dont je viens de préciser les détails.
En pensant au Bacchus qui figure au Musée du Louvre et qui représentait primitivement un saint Jean dont il existe à Milan une répétition sans la couronne de pampres et avec la croix au lieu du thyrse, on pourrait se demander si, parmi les renseignements publiés sur le ViNcr, on n’aurait pas trouvé quelque note relative à un Bacchus peint par lui et dont la disparition aurait amené le détenteur d’un des susdits saint Jean à le transformer en Bacchus. Cette supposition peut bien avoir sa valeur; car, au xvie siècle, les sujets mythologiques étaient aussi recherchés et peut-être même plus recherchés que les sujets* religieux, et il y avait déjà, à cette époque, des gens peu scrupuleux.
Quoi qu’il en soit, l’examen attentif du Bacchus en question ne peut laisser aucun doute sur son
originalité et sur son auteur. En dehors de son relief surprenant, qui n’a été obtenu au même degré par aucun des élèves de Léonard et qui constitue, pour ainsi dire, sa véritable signature, la coloration des chairs y est exactement pareille à celle du Bac ch us (saint Jean) du Musée du Louvre, considéré aujourd’hui comme un ouvrage authentique de Léonard de Vinci. En outre, la couleur de la draperie, d’un rouge lie de vin dans les ombres avec un certain ton violet dans les lumières, doit être une coloration bien particulière au Vinci; car, parmi tous les tableaux du Musée du Louvre, on ne la rencontre que sur la copie que l’on y voit de la célèbre Cène et dans le vêtement d’un apôtre. Et ce qui sèmblerait affirmer encore l’authenticité de cette peinture, c’est qu’on voit, parmi les dessins de ce maître que possède le Louvre, une tête également de profil et couronnée de feuillages qui a bien pu être faite comme étude pour ce tableau. Enfin , si ce Bacchus n’est pas cité dans
la table chronologique qui a été dressée sur la vie et les ouvrages de Léonard, presque toutes les oeuvres de sa main que l’on admire dans les grands musées d’Europe n’y figurent pas non plus. Il est toutefois probable qu’en scrutant avec soin les auteurs contemporains du grand artiste, on pourrait reconstituer une bien plus fidèle chronologie de sa vie et de ses ouvrages que celle qui en a été donnée par un de nos écrivains d’art moins soucieux de recherches sérieuses que du côté mercantile de sa publi-
cation. »
DE
A Jules Breton
Près de la mer, debout, de pampres couronné, Bacchus offre à nos yeux son beau torse athlétique Dont rétonnant relief, savamment ordonné,
Semble avoir été peint par un grand maître antique.
Lorsque, sur son manteau que soulève le vent,
Cet admirable corps rayonne de jeunesse;
Quand de sa tête on voit le profil décevant :
Du peintre on sent déjà la force et la finesse.
Mais, lorsque de Bacchus l'indicible regard Sonde l'espace au loin; lorsque sur sa poitrine Sa main droite, à son tour, interroge avec art :
La grandeur du talent proclame la doctrine.
En son temps, Léonard était seul assez fort Pour relever ainsi ce dieu de la culture Travesti par tous ceux qui n'avaient pas, d’abord, Compris le noble but que poursuit la peinture.
Penseur infatigable, en son cerveau puissant Il avait de la forme entrevu le sublime,
Et, voulant son Bacchus parfait, resplendissant,
Il l’enlève du fond, le caresse et l’anime.
Certes, ce héros vit : prodige du savoir,
Sa poitrine respire et ses lèvres divines Vont bientôt s’écrier : désirez-vous me voir,
Et faut-il que j’accoure aux bords de vos ravines ?
Et ce corps si vivant sous sa%chaude couleur,
Par un magique effet, par un trait de génie, S’agrandit à distance et montre en sa splendeur De l’artiste géant la science infinie.
Ce n’est plus le buveur surchargé de boissons Traînant en titubant ses jambes chancelantes,
C’est le dieu de la terre et des riches moissons,
Le grand propagateur des plus utiles plantes.
C’est Bacchus mieux compris, être idéalisé Conçu par le Vinci dans sa recherche extrême, Pour que. devant ce corps presque divinisé.
On ait toujours du beau le modèle suprême.
Pierre Jacques.
( Extrait revu de V Académie des Muses santonnes. Mars 1889 )
tableau que nous venons de décrire et
que nous avions chanté dans l’Académie des Muses santonnes nous appartient. Il a été acheté, en 1850, à des marchands italiens qui avaient apporté à Paris une collection de tableaux recueillis dans la province de Milan, où l’on sait que Léonard de Vinci est resté pendant de longues années.
Les tableaux du grand maître florentin sont de la plus excessive rareté et, par cela même,
sur Un bacchus
d’un prix relativement élevé. Nous rappellerons seulement le saint Sébastien vendu 60,000 francs à l’empereur de Russie par feu M. Moreau, qui était, en son vivant, marchand de tableaux à Paris; puis la femme nue couchée vendue, dit- on, 100,000 francs à lord Ward par le même. Et, cependant, le premier de ces tableaux avait été assez retouché, et, dans le second, le bras droit de la femme avait été lourdement refait par un artiste inhabile. Le nôtre, à part quelques petits repeints sans importance principalement sur les bords de la toile, peut être considéré comme vierge de retouches.
Après avoir gardé ce tableau pendant près de quarante ans avec un soin jaloux et pour ainsi dire religieux, nous avons pensé qu’il fallait lui donner la notoriété qu’il mérite, et c’est pour cette raison que nous nous sommes décidé à publier la courte notice qui précède.