ÉDITEUR DES NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES
33 , rue Haatereuille.
ri
NOTICE
SUR
ANDRÉ ALVAREZ D'ALMADA
ET
Boucher de la Richarderie ne pourrait pas se plaindre aujourd'hui j comme il Ta fait en 180tft> de
^ ce qu'il n'existe en portugais aucune relation déta-
chée qui traite spécialement de la partie nord-ouest de l'Afrique ; car deux documents précieux sur ce pays viennent d'être publiés dans une seule année, savoir : l'Histoire de la découverte et de la con-
Q quête de la Guinée, composée par Azurara en
K^tô, la plus ancienne description » faite par un Européen, des pays situés au midi du cap Bojador (2);
(1) Tratado brève dos rio$ de Guine do Cabo Verdo. Iii*8 ,
Porto i84i.
(2) Voyez, sur cet ouvrage, les Annales éa mois de septembre i84i* et les articles de M. Magnin insérés dans le Journal des Satuants (juillet et décembre i840-
et Touvriige d'Alvarez d'Âlmada , dont nous allons nous occuper.
Almada naquit dans l'ile de Santiago, une de celles du Cap Vert, au milieu du XVIP siècle, et y passa une grande partie de sa vie. Son ouvrage nous prouve qu'il connaissait toute la partie de l'Afrique qui s'étend depuis la Sénégambie jusqu'au Bénin , d'autant plus parfaitement , qu'il y avait fait de nombreux et fréquents voyages, soitpour s'instruire,soitpour traiter avec les naturels d'objets relatifs au commerce(i). Cette garantie, quelque importante qu'elle soit, n'est pas la seule que nous ayons de la véracité de notre auteur ; nous possédons encore une autre preuve de la confiance dont il jouissait parmi ses compatriotes et à la cour de Philippe II , qui régnait alors sur le Portugal. Ce fut lui qui fut choisi eu 1580 par les biJ^itant» des tics du Gap Vert , pour aller en Portugal se concerter avec le gouvernement sur les moyens d'établir une colonie à Sierra Leoue.
Selon le célèbre bibliographe Barbosa , Almada fut aussi employé à Angola. Quoique cette assertion ne soit prouvée dans aucun endroit de louvrage que nous avons sous les yeux , le témoignage de cet érudit, qui avait peut-être d'autres renseigneinents» n'est pas à dédaigner. La relation d' Almada est dédiée à l'évéque des tlesdu Cap Vert, que le gouvernement avait chargé de traiter avec lui comme étant le juge
( I) L'autear rapporte dans sa préface qu il avait remonté la Gambie josq^à i5o lieues de son emboachure poar explorer le pays.
ie plus compétent. L'évéque l'approuva et en ordonna la publication ; mais , mal^é cela ^ elle n'avait jamais vu le jour. Ce ne fut qu'en 1733 qu'on en publia une édition aujourd'hui fort rare , dont le texte est d'ailleurs mutilé et où Ton a même estropié le noœ de l'auteur.
Heureusement M. de Varnbagen en découvrit^ il j a quelques années , une copie manuscrite dans la Bibliothèque publique de Lisbonne, pendant que M. Kdpke en trouvait une autre dans celle de Porto. Ce dernier manuscrit, écrit en caractères del'époque, provenait des bénédictins deTibaens. C'est d'après ce dernier, qu'il regarde comme le meilleur, que notre laborieux éditeur vient de publier cette relation avec des notes et une iptroduclion^ où l'on retrouve le talent qu'il avait déjà déployé en publiant le Routier des voyages de Yasco de Gama , diaprés un manuscrit de la même bibliothèque. Il examine dans ses notes plusieurs points curieux de la relation d'Aïmada et y joint une carte des pays dont elle parle et dont nous donnons une copie dans le présent numéro. II s'est servi pour la construire de celle qui fut donnée, en 18<^0, par la Société anglaise pour la Propagation des omnaissances utiles , et de celle qui se trouve à la suite du Voyage au Sénégal de Durand , imprimé en 1802. Il a ajouté à cette carte les noms portugais qui se trouvent dans la relation d'Almada. Il a trouvé dans ces deux cartes la délimitation des royaumes nègres , si semblable à c^Ue donnée par notre auteur , qu'il est persuadé qu'en
remontant à des cartes plus anciennes , on arriverait à prouver qu'elles ont été tirées de sa relation. « Les Portugais ne doivent pas s'étonner, ajoute l'éditeur, de voir les étrangers estimer ce dont ils ne font euxmêmes aucun cas. On sait, dit-il, que c'est sous des titres hollandais qu'il faut chercher les anciennes cartes portugaises, et , pour n'en citer qu'un exemple, les cartes du fameux atlas inédit de Vaz Dorado ont été publiées sous le nom de Lindschot. »
Nous nous permettrons de n'être pas en cela de }'avisde M. Kôpke. Les anciennes cartes portugaises avaient été copiées par les cosmographes de toutes les nations de l'Europe bien avant la publication de l'ouvrage de Lindschot. Fra Mauro s'en était déjà servi pour la fameuse mappemonde qu'il dessina en l/iiâO; il le dit lui-même dans les notes qu'il y a ajoutées. Comme nous venons de le démontrer dans notre ouvrage intitulé Recherches sur la décout^erte des pays situés sur la côte occidentale de l* Afrique^ nous ne croyons pas non plus que les cartes de Lindschot aient été copiées sur celles de Vaz Dorado , parce que ces dernières furent toujours conservées en Portugal; il est plus naturel de supposer qu'il s'est servi des cartes qui se trouvaient dans les bibliothèques des Pays-Bas, notamment de celles d'André Homem , dessinées à Anvers en 1557 (1), ou de celle de Freire qui est de 1546 , ou plutôt d'autres cartes y aujourd'hui perdues, qui lui auront été communiquée^ pendant son séjour dans
(i) Voyez nos Recherches sur la Piioritéy etc., page 127 et i3o.
rinde par les pilotes portugais qu'il eut occasion de fréquenter. Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins certain que tous les anciens cosmographes de l'Europe ont copié les cartes portugaises , surtout dans ce qui a rapport à l'Afrique. Cela est avoué non-seulement par Fra Mauro et par les éditeurs du Ptolémée de Strasbourg de 1513 , mais de plus par la nomenclature bydro-géographique que l'on trouve sur toutes les cartes.
Pourtant il faut rendre justice à l'éditeur; malgré son zèle , il lui était impossible de se procurer les monuments cartographiques nécessaires pour Irai* ter convenablement ce sujet, et qui se trouvent éparsdans les différentes bibliotheques.de l'Europe. La relation d'Almada doit être placée èans la liste chronologique des descriptions des pays situés dans la Sénégambie et sur une partie de la eâte de Guinée , immédiatement après les récits de Gadamosto et de Pierre de Gintra. Les détails ethnographiques qu'elle contient sont remplis d'intérêt , surtout quand on les rapproche, soit de ceux qu'ont donnés les deux voyageurs que nous venons de citer, soit des récits de Jannequin (i6&6), de Lemaire (1682) , de Labat (1728) , d'Adanson (1749-1753) , de Lindsey (1758), etdeDemanet(1767). Les notices qu*Almada nous donne par rapport aux relations de commerce des Portugais , des Français et des Anglais , avec cette partie de l'Afrique , à la fin du XVP siècle , sont de la plus haute importance. On en pourra du reste juger par l'extrait suivant que
M» Ternaux-'GoilipaBs a fait de 1 ouvrage d'Almada, qui mériterait bien d'étf e publié oomplëtement avec des notes et éès commentaires*
Vicomte pe SAirrânEM»
Les nègres les plus rapprochés de notre territoire sont les JolofeS) dont le pays a'étend jusqu'à la rivière de Sénégal i cette rivière les sépare de» Maures, qui habitent «a rive «eptentriooale ; du côté des montagnes (de Te^t) , ils touchent aux Foulos Galalhos » que nous appelons Gagos. L'éditeur suppose , non sans taisoà , que ce nom de Galalhos vient dn royaume de Galam ^ et cite un passage d'Hackluyt, où il est question des royaumes de Tumbuctou et de Gago>
Ce royaume des Jokrfies était très-considérable au* trefoie et soumis à un souverain que nous appelions le grand Jolofe^ auquel d'autres rois payaient un tribut. Il est 4}uelquefois dés^é sous le nom de Burba^JcU^\ parce <(ue Bur s^niÊe roi dans la la^ue du pays. Mais avec le temps ce prince, déchu de son ancienne grandeur^ est devenu vas* sal du roi de Galalho ^ qu'on appelle le grand Foulo. Voici cbmment la chose arriva*
Le grand Jolofe avait envoyé, pour.gouvernerquel* qnes*unesdes provinces de ses vastes états, jdu*^ sieurs de ses esclaves qui étaient de la race des
Boudounids (i) , qui , inalgvé son état de^ervhiide , était très-respeciée; I'od 'd'eux conçut ie desscitt de «e rendre indépendant. Profitant de Téloi^emeist de âon 30UTerain , il sut se faire des partisans fvar des dons et par des promesses , et manœutrra si bèsii que le grand Jolofe ne fut informé de aes menées que quand il fut trop tard pour s'y opposer. M mit 'dans une déroute oompiète l'armée «que Bomaîan^ïilea, aon mattre» envoya eontre lai , et lefDnça à ae mtirer sur le territoire du igrand Foulo. Ge priiK» parrôvt cependant à oonserver une faible pasiie de ses états len reconnaissaatla sueeraâinetédeioedemier. C'est ce néme fiomaim Gilem «[ni Tint en Portail amis le règne du roi D. Emmanuel , et lui offrit le terril toire nécessaire pour Donstruire un fort et une lactorerie s'il roulait lui fournir des secours contre eeox qui s'étaient emparés de ses états* On trouve dans Jean de Barros ( déc. 1 , lir. III . c3iap<. 6 ) une nslatkin du rojage de ce prince en Portugal;
Lés .états du grand Jdofe se tenmnent au delà dEncalhor , qui en était autrefois le oentne , et il est -vassal du grand Foulo qui , à son aiiténenient au tr&ne., Ijui enwiie , .«n place de couronne ^ un iMinnet pour l'investir de sa dignité. Le reste de son ancien territoire appartient anxdescendants des Bou* doumels , qui sont devenus .très- puissants.
Chez les Jolofes , ir*était autrefois la coutume cpao les fils duToiliérJiassent de la couronne , mais
(i) Voyez la description de la découverte de ce royaame par les Portnf^ais dans Gada Mosto , diap. XXI et saiv.
h&ïàni elle passe aux neveux , fils des sœurs. Notre auteur rapporte qu'un roi de ce pays , atteint de la lèpre , ayant demandé à ses femmes deux de leurs fils pour préparer avec leur sang un bain qui devait lui rendre la santé , elles les lui refusèrent ; et qu'a* lors deux de ses sœurs lui offrirent les leurs : il ajoute que ce fut pour récompenser ce dévouement que ce prince changea l'ordre de la succession au trône , en déclarant qu'il était possible que les fils du roi ne lui appartinssent pas , tandis qu'il était bien sûr que ceux de ses sœurs étaient de son sang. Cette loi était observée , non-seulement chez les Jolofes et chez les Mandingues , mais aussi dans les états du Boudou* mel.
Mais un de ceux-ci qui était bixmm, c'est-à-dire converti au mahométisme, fît proclamer son fils pour son successeur. Ce prince était plus ami des Maures que des Portugais, et ce fut sous son règne que ces derniers perdirent le commerce de ses états. Il résidait à Carabaya , assez avant dans l'intérieur , et se rapprochait rarement de la côte ; il avait un fils nommé Amad Malique , que, de son vivant, il avait fait proclamer roi d'Encalhor , où il résida toujours. Quand celui-ci eut succédé à son père , il donna à son fils Chilao le titre de roi de Cambaya et les états qu'avait possédés son grand-père , de sorte que le royaume fut divisé en deux. Le roi d'Encalhor garda tout le pays qui s'étend depuis le cap Vert jusqu'à Porto da Cabeceira , sur la rivière du Sénégal ; et celui de Cambaya , la portion des côtes qui se trouve
au midi du cap Vert, juâquaux frontières des royaumes de Bala et de Borsalo. Ces deux états s'étendent assez avant dans l'intérieur des terres.
Les Jolofes ont une langue particulière, mais un grand nombre d entre eux parlent celle des Fouloà, dont une tribu nommée Tacurores, que l'éditeur croit être les Takroues des voyageurs modernes , demeure au milieu d'eux. Ils sont en outre voisins des Foulos Galalhos, et en commerce continuel avec eux. Quelques Jolofes parlent aussi la langue des Maures, qui sont toujours en grand nombre à la cour de leur roi et viennent vendre des chevaux dans le pays.
. Ces nègres ont pour tout vêtement un caleçon et une chemise assez courte , de toile noire ou blanche ; ils ont aux pieds des sandales en cuir non tanné, et sur la tête une coiffure en étoffe de coton j qui a la forme d'un diadème ; à la ceinture , ils por,tent en guise de poignard une espèce de coutelas dont la lame a trois palmes et demie de long. Ils sont bons soldats , excellents cavaliers, et supportent la faim et la soif d'une manière étonnante. La farine de millet est leur principale nourriture , mais ils ne boivent jamais d eau sans Tavoir mélangée avec quelque autre chose.
Les états duBoudoumel sont très-étendus, et c'est lui qui, à présent, prend le titre de grand Jolofe. Il compte plusieurs rois parmi ses vassaux et peut mettre sur pied une nombreuse armée de cavaliers et de fantassins. Quoiqu'il ait y comme on Ta dit plus
haut, partagé s(m royaume avec sod fils Cbilao , ce dernier le regarde toujours comme son 'souverain. •
Les chevaux de ce prince sont si bien dressés qu'on peut plutôt les appeler apprivoisés que domptés, car ils obéissent à la parole. Les armes de guerre de ces peuples sont une grande zagaye qu'ils gardent à la main , et de petites qu'ils lancent. Ils portent dané les combats uue cuirasse assee épaisse , faite de co* ton tordu , qui leur couvre le ventre et la poitrine , et qui «^t assez forte pour ne pouvoir être traversée par une flèche ou par une zagaye. Ils sellent et brident leurs chevaux absolument comme lesPortugais, et recouvrent la selle d'une bonne couverture -qu'ils savent fabriquer eux<^mémes. Stmvent ils se font ré«ciproquementdes défis, où, pour remporter la victoire , il faut , avec la pointe de la zagaye , couper Iti sangle de la selle de son adversaire , de manière k te faire tomber à terre Celui qui tue ou Messe le «cbe-^ val de cet adversaire , doit , eutre la perte da pari , payer la valeur de l'animal i son mattre. Les habi«tants de ce pays portent aussi des rondaches en cuir de bufQe, de taureau ou d'éléphant très-bien tanné , ,car ils sont fort habiles dans l'art de la tannerie.
L'infanterie porte les mêmes armes que les cavaliers. Dans les combats , on place sur la première iigne et sur les côtés ceux qui ont des boucliers » de manière à ce qu'ils protègent les archers qui sonft placés au milieu. Ils se servent de l'arc avec beau-; coup d'adresse tant à pied ^u'à cheval , et lancenft souvent deux flèches à la fois. Cette arme est la plus
daDgereusÊ qu'il y ait en Guinée, étant trempée dans un poison si violent , que ceux qu'elle blesse en guérissent rarement » excepté quand ils sont traités par les nègres eux-mêmes; car ceux-ci en connaissent le contre-poison. La seule ressource pour les Portugais est de sucer aussitôt la l>le6sure pour en fait« sortir le venin .
En 1566 , Almada se trouvait dans le Biurçalo dont te roi était 'en guerre avec les JoIofeS) sesTOÎsùiSé Dans uâe incursion qu'il fit sur leur territoire , uii grand nombre de cbevaux furent blessés par les fié* ches empoisonnées. Almada fit frotter leurs plaies avec du lard , et il parvint à les guérir tous. Il est vrai, ajoule-il» tju'im eut soin de fouetter les Uessures avec une corde de poil de licorne tretapée dans
l'eau r
Les Jolofes de l'iotérieur nourrissent beauooop de cbèvres et de gros bétail , <pa'î(s échangent contre des cbevaux qu'on élève en grand nombre sur le ierri<*toire du grand Foulo , et que Ion vend non-seule^ment aux Jolofes , mais aussi aux Barbadns et aux Mandingaes. Le grand Foulo en a toujours un si grand nombre à sa «uite ^ qu'il ne peut pas rester pilus de trois jours dans le même endroit ^ et qull voyage toujours d'un Ueu à un autre. Sans cela , il serait exposé k manquer de fourrage » et ménted'eau qui est trèsHrare tlans le pays, ^oiqu'ilsoitumaé par le Sén^al , rivière très-considérahle* Mais t» en manque dès qu'en s'élei^pe un peu de ses rives. Les F-oulos la traversent quelquefois dans des embar*-
cations appelées taras, qui peuvent porter jusqu'à vingt chevaux ; ils font des incursions chez les Maures qui habitent l'autre rive pour leur enlever des chameaux et du bétail.
Les Foulos sont robustes et guerriers : ils portent le même costume et se servent des mêmes armes que les Jolofes auxquels ils font souvent la guerre* Quelquefois aussi les frères du grand Foulo se met* tent en campagne , à la tête d'un grand nombre de soldats, pour porter secours à d'autres rois leurs alliés. Ils Ont grand soin de leur personne , et parlent du gosier comme s'ils gazouillaient.
Le sel est dans ce pays une des marchandises les plus précieuses. Il y est apporté par les Mandingues de la Gambie qui le fabriquent, et par les Jolofes du Sénégal. Le roi et les chefs ont seuls le droit d'en acheter, et il n'y a que les personnes d'un rang élevé ^ qui en fassent usage. On donne en échange de l'or, des esclaves , des étoffes fines et d'autres marchandises.
Pendant l'hiver , les Foulos font paître leurs troupeaux sur les côtes habitées par les Jolofes, les Barbacins et les Mandingues , et pendant l'été , ils rentrent dans l'intérieur, en ayant soin toutefois de se tenir auprès des mares d'eau qui se forment dans cette saison. Us les font aussi paître souvent le long des rives du Sénégal et de la rivière de Gantor, q^ui est la même que la Gambie. Ces deux rivières qui ont leur source presque au même endroit , coulent dans une direction si différente que leurs em-
bouchures sont à près de 70 lieues Tune de Tautre , à peu près à une distance égale du cap Vert. Le pays des Jolofes et des Barbacins, ainsi qu'une grande par-* tie du territoire des Foulos et des Mandingues, forme ainsi une espèce d'ile*
Quoique le cours de ces deux rivières ne soit pas très-éloigné , elles sont bien différentes , car la Gambie est ombragée de belles forêts ; les orages et les inondations y sont fréquents : il pleut, au contraire, très-rarement dans les pays qu'arrose le Sénégal , et la végétation y est pauvre ; il est vrai que ce fleuve déborde quelquefois en hiver , mais les pluies abondantes qui tombent dans les contrées voisines de sa source en sont la cause. Les Foulos, malgré leur ignorance , savent en tirer aussi bon parti que les Égyptiens des débordements du Nil.
Parlons maintenant des Jolofes de Boudoumel que Fon nomme ainsi du nom de leur roi , qui est le plus puissant de tous ceux de cette côte, quoiqu'il ait quelquefois été vaincu par ses voisins ; son territoire est la partie la plus saine de toute la Guinée ; l'air y est très-bon , et Ton y trouve en abondance toute sorte de bétail , ainsi que des lièvres , des lapins et des gazelles ; on y rencontre aussi des éléphants , des lions, des onces et d'autres animaux sauvages. Eln fait d'oiseaux , il y a des pintades ainsi qu'une espèce de perdrix appelées chocas ; et sur les rivières, des hérons , des canards , des macreuses et d'autres oiseaux aquatiques. Le pays produit en abondance du riz , diverses espèces de millet , du lait , du beurre et du
miel qu'on trouve dans le creux des nrbres. Depuis le territoire des Jolofes jusqu'à celui desM andiugues, le colon est très-commun et d'excellente qualité ; les naturels savent en fabriquer de si belles étoffes de diverses couleurs , qu'on les exporte pour d'autres ports de la c6te , où l'on en manque.
La couleur avec laquelle ils teignent est la même qite l'indigo qui vient des Indes orientales , mais les nègres le préparent d'une autre manière : ils recueillent les feuilles de cet arbuste, qui n'a pas plus de quatre palmes de hauteur , les réduisent ^i pftte et en font des boules à peu près de la grosseur des boulets de fauconneau , qu'ils emploient aisuite à teindre des étoffes; mais ils ont soin de ne pas recueillir en un jour plus de feuilles qu'ils n'en peuvent préparer , car elles ne valent plus rien dés qu'elles commencent à se àessécher.
Les Jolofes et les Mandingues ne mangent pas de chair de porc et ne boivent pas de vin , particulière* ment les chefs qui sont bixirim , ou convertis à Tisla-* misme. Les mahométans sont très- nombreux dans cette région et mettent aux autres mille folies dans la tète. Le peuple a grande confiance dans ces bixirims qui comptent les mois comme les Européens ; ils fabriquent des amulettes , qu'ils distribuent aux gens du pays , car ceux-ci y ont grande foi . Il y a parmi eux des devins nommés jabéicouces , que l'on ne manque jamaisd'appeler auprès des malades, mais qui ne leur donnent aucun remède , se contentant de dire que quelque magicien leur a jeté un sort et les
clévcMre. Il y en a cependant quelques-uns qui con« naissent les vertus des plantes , ils savent guérir des ipaladies invétérées et surtout la lèpre.
Outre le» porta du Sénégal il y en a beaucoup d'autres dans le royaume de Boudoumel , tel que oelui de Biziquicbe , belle baie continuellement fréquentée par les Français et par les Anglais ; un grand nombre de vaisseaux peuvent y mouiller à la lins MM^ avoir rien à craindre des vents contre lesquels ils aoni protégés par une ile , de sorte qu'on peut y biverner en toute sûreté : le canal qui sépare cette Ile de la terre ferme a souvent servi de refuge aux vaisseaux français quand ils étaient poursuivis par les nôtres.
On pourrait faire à peu de frais^ dans cet endroit, un excellent port; il suffirait de quelques fortifications du câté de la mer pour arrêter Tennemi , et de quelques brigantins pour l'empêcher de prendre des chargements le long de la côte. Dans Tétat actuel des choses , cette ile sert d'entrepôt aux Français et aux Anglais ; tous ceux qui vont à Sierra- Leone ^ à la côte de laMalaguette » au Brésil et aux Indes espagnoles, s'y arrêtent pour y prendre langue, car ils s'y croient chez eux tout comme s'ils étaient dans un des ports de leur patrie. Aussi trouve-t-on sur cette côte beaucoup de nègres qui parlent très-bien le français, et qui ont même été en France ; et maintenant qu'ils se sont alliés avec les Anglais » beaU'* eoop ont appris leur langue , et se sont même rendus dons leur pays par ordre du gouverneur du port
d'Âle , qui est en même temps inspecteur des rêvenus royaux.
Ce port est situé presque à la pointe du cap Vert , entre ce cap et celui dos Mastros. Quand le roi Noghor régnait dans le Boudoumel , c'était avec ses sujets que les habitants de Tiie de Santiago faisaient leur principal commerce. Sous le règne de ce prince, qui était grand ami des Portugais, les ravages des sauterelles occasionnèrent une telle famine sur cette côte qu'on pouvait acheter un esclave pour un demiboisseau de fèves ou de millet ; les habitants vendaient même leurs enfants en échange contre des aliments, disant qu'il valait mieux pour eux vivre esclaves que mourir de faim.
Tous les ans , un grand nombre de vaisseaux chargés de chevaux et de marchandises diverses quittaient Tile de Santiago pour aller trafiquer sur cette côte ; mais le successeur de Noghor , Boudoumel Bixirim , ayant établi son séjour à Cambaya , commença à se quereller avec les Portugais; il reçut les Français dans ses ports et fit le commerce avec eux : c'est pourquoi les habitants de Santiago renoncèrent à ce trafic , qui est aujourd'hui plutôt dans les mains des Anglais que dans celles des Français qu'ils sont parvenus à évincer. Ces deux nations emploient pour agents un grand nombre de Portugais et quelques étrangers qui sont établis parmi les Barbacins, au port de Joala, dans le royaume d'Ale-Embiçane. Ils vont de rivière en rivière pour faire le commerce, et pénètrent même très-avant dans l'intérieur. Les Français
et les Anglais exportent annuellement une cpiantité de cuir de bœuf» de buffle , de gazelle, ainsi que d'un autre animal qu'on appelle sur la Gambie dancay , lequel est , dit - on , le véritable anta ( le Dictionnaire portugais traduit ce mot par élan ou tapir) ; ils exportent aussi de l'ivoire , de la cirô , de la gomme, de Tambre, du musc et de l'or, et donnent en échange diverses marchandises de leur pays.
Nos ennemis traitent très-bien les Portugais qui leur servent ainsi d'auxiliaires : le jour où ils livrent les marchandises et en reçoivent le prix , les Anglais leur donnent h terre un magnifique banquet » au son du violon et d'autres instruments de musique. C'est comme cela que nous avons perdu tout le commerce depuis le cap Vert jusqu'à l'embouchure de la Gambie. Nos ennemis sont aussi en rapport avec ceux qui sont établis au Rio Grande et au Rio de Santo- Domingo ; sans les Portugais , le commerce de ces deux nations sur la côte de Guinée n'aurait pas prospéré comme il l'a fait , car les marchands du pays ne sont pas assez habiles pour pouvoir réunir d'avance , à l'endroit désigné, les marchandises dont ils ont besoin pour compléter promptement leur chargement. Mais ces agents traversent les différentes rivières et vont même très-loin dans l'intérieur pour se procurer les marchandises; de là, ils envoient de l'ivoire à la rivière du Sénégal , où les vaisseaux qui sont à l'ancre le font prendre par leurs chaloupes. J'en ai connu un <]ui avait pénétré
jusque sur le territoire du grand Foulo ; il avait entrepris oe voyage par l'ordre du duc de Casao, chef nègre très-puissant, qui habite sur les bords de la Gambie y à 60 lieues de son embouchure. Ce Portugais avait épousé une fille du grand Foulo , dont il eut un enfant , et , quand il revint à la côte , il obtint la permission de l'emmener avec lui. Il se nommait Jean Ferreira , natif de Grato , et avait été surnommé par les nègres Ganagoga , ce qui , dans l'idiome des Beafares , veut dire homme qui parle toutes les langues ; en effet , il comprenait toutes celles des nègres et pouvait parcourir sans difficultés l'intérieur de la Guinée. C'est surtout parce qu'ils ont d'aussi bons interprètes , que nos ennemis se sont emparés de tout le commerce de la Guinée et qu'ils nous ont entièrement supplantés. Les marchandises que les Portugais portent dans ce pays sont des chevaux , du vin , des toiles de Bretagne , des verroteries de diverses espèces ; ces derniers objets sont très-estimes parmi les nègres qui les regardeat comme des trésors; ils recherchent également beaucoup les pièces de deux réaux que Ion appelle testons , et qu'ils fondent pour en faire des bijoux , ainsi que l'or travaillé , le vermeil , la cochenille, la nacre, les verroteries de Venise, le papier, le corail et certains coquillages {cauris) qui ont cours comme l'argent. On trouve beaucoup d'ambre sur cette càte, et le roi de l'intérieur en a rassemblé des quantités considérables, car les nègres sont obligés de lui livrer tout ce qu'ils en recueillent.
Les Jolofes habitent des yillagi» dont les maisons rondes sont construites en paille et couvertes de même. Chaque village a un chef nommé Jagodim^ qui est choisi par le roi. Ils mangent la viande à peine rôtie , mais ils la font bien bouillir ainsi que le poisson ; leur cuisine est en général détestable , quoique ceux qui sont en rapports fréquents avec les Portugais aient comm«icé à adopter leur manière de préparer les mets.
Les Barbacins » dont l'éditeur croit le nom dérivé de Bur^'ba'Sin ( roi de Sin ) , habitait la côte du pays des Jolofes ; ils sont païens « et le mahométisme n'a pas encore pénétré parmi eux. Ds combattent bravement, tant ^ pied qu'à cheval, et ont souvent remporté des victoires sur leurs voisins les Jolofes.
Les Barbacins se divisait en deux royaumes.
Nous parlerons d'abord de celui d'Ale, qui s'étend depuis le Boudoumel , au nord , jusqu'au port de Joala. Les déserteurs portugais résident près de Ui » dans une bourgade de nègres , et un bon nombre de Portugais sont établis à Joala même, sous la protection de l'alcade qui y est placé par le roi du pays. Le pays est sain et fertile en vivres ; la bourgade dont nous venons de parler est entourée par une petite rivière où les déserteurs se réfugient dans leurs embarcaticms quand nos vaisseaux visitent ces parages.
Au midi de Joala on trouve l'embouchure de la rivière des Barbacins , dont le cours est de vingtcinq ou trente lieues , qui se divise en plusieurs
bras et forme la frontière du royaume d'Ale, état peu considérable , mais dont les habitants sont si vaillants qu'ils sont très- redoutés de .leurs voisins , d'autant plus que leur pays est couvert de forêts si épaisses qu'il est presque impossible d'y pénétrer. Quand leur roi médite quelque expédition il réunit son conseil autour d'un trou de trois palmes de profondeur , creusé exprès au milieu des forêts : chacun se place sur le ventre, la figure au-dessas de la fosse, et donne ainsi son avis ; et, quand la décision est prise , on la remplit de nouveau de terre afin , dit*on , que le secret de la délibération y soit enseveli. Les mœurs des habitants sont les mêmes que celles des Jolofes , quoiqu'ils parlent une langue différente, et les Portugais de l'île de Santiago faisaient autrefois avec eux le même commerce qu'avec ces derniers. Les Barbacins adorent la nouvelle lune et se réunissent sous de grands arbres qui leur servent de temple , et dont ils frottent le tronc avec de la farine de millet et avec le sang des animaux qu'ils sacrifient. Outre celui de Joala, les ports principaux de ce royaume sont ceux de Palmereinha , de Gomar et de Guindin ; mais le roi réside à Jagaon , dans Tin* térieur, qui est une ville très-bien fortifiée. Ce prince traitait très - bien les Portugais qui trafiquaient autrefois dans ce pays ; mais ils sont aujourd'hui évincés par les Anglais.
C'est au midi de la rivière des Barbacins que commence le royaume de Borçalo ; la Gambie et le Rio clos Lagoç , qui s'y jettent, lui font une position
presque insulaire. Les habitants sont sauvages et peu soumis à leur roi. Plus loin est un autre royaume dont le souverain est vassal de celui de Borcalo et forcé de se rendre à sa cour à l'époque où Ton ce* lèbre de grandes fêtes nommées Tabasquios ; il est aussi obligé de lui fournir un certain nombre de gens de guerre. Les états du roi de Borçalo s'étendent jusqu'à quarante lieues dans rintériéur. Outre les Barbacins, il compte parmi ses sujets un grand nombre de Jolofes et de Mandingues. Les peuples sont gouvernés par deux capitaines généraux nommés par lui, et qui portent le titre de Jagarafts. L'un commande aux Barbacins et l'autre aux deux dernières nations. Il a encore 60u« lui des gouverneurs nommés Jagodims^ qui gouvernent un grand nombre de beaux villages répandus dans ses états. Quand le roi veut lever une armée , il n'a qu'à prévenir les d^ux Jagarafeê qui transmettent ses ordres aux Jagodims , et chacun assemble ses gens , de sorte qu'en peu de temps il réunit une nombreuse armée qui compte un grand nombre de cavaliers, montés •ur des chevaux achetés des Foulos et des Maures. Les mœurs des indigènes sont les mêmes que celles des habitants de la côte de Guinée ; mais l'on peut voyager avec tant de sûreté sur leur territoire, qu'on a surnommé leur roi le père des blancs, ce dont il se glorifie tellement que le dernier monarque, nommé Lagatir-Balhana , se sentant sur le point de mourir, fit appeler son successeur qui règne encore aujourd'hui , pour lui recommander de bien traiter les
PortugBia, le menaçant de revenir de l'autre monde pour le châtier s'il ne le faisait pas.
Chez toutes ces nations , c'est le roi ou le gouverneur du village qui rend la justice , assisté des vieillards. Quand il n'y a pas de témoins , on force les accusés à se justifier par des serments horribles et même par l'épreuve de l'eau bouillante ou du fer rouge. On vend comme esclaves les prisonniers de guerre et ceux qui y sont condamnés pour quelque crime. On est surtout sévère envers les ^sorciers , qui sont réduits en servitude ainsi que tous leurs parents. Quelquefois même on leur arrache les yeux ou on les fait dévorer par des bétes féroces.
Dans toute la Guinée, les hommes achètent leurs femmes au lieu de recevoir une dot en les épousant. En cas de séparation , les parents de la femme rendent le prix qu'ils ont reçu pour elle, et sont libres de la marier à un autre Chacun peut prendre au-* tant de femmes que seê moyens lui permettent d'en acheter et d'en nourrir.
Il y a une tribu de nègres qui vit dispersée parmi les Jolofes , les Barbacins et les Mandingues , et que ceux-ci regardent comme des juifs ; ils sont trèsbeaux , surtout les femmes ; les hommes ont le nez long. Ce sont des mendiants très • importuns , qui errent d'un endroit à l'autre avec leur famille comme des Bohémiens. Ils exercent toutes les professions mécaniques usitées dans cette contrée, servent de tand»ours à la guerre et excitent les combattants par leurs chants , dans lesquels ils célè-
brent les exploits de leurs ancêtres et les inritent à vaincre ou à mourir comme eux. Les tambours dont ils se servent sont de différentes grandeurs ; ils ont aussi des violes à cordes et des espèces de harpes. Il ne leur est pas permis d'entrer dans la maison de ceux qui ne sont pas de leur secte , ni de boire ou de manger avec eux. Si un de ces juifs a des rap^ ports avec une femme du pays ou un homme avec une juive , les deux coupables sont vendus comme esclaves. On n'enterre pas non plus ces juifs comme les autres hommes, mais on place leur (âdavre dans le creux d'un arbre ou bien on le suspend aux branches. Les nègres pensent que , si on les enterrait , il ne pleuvrait pas de l'année , ou que le pays serait affligé de quelque autre calamité , car on les regarde comme une race maudite.
- Les cimetières des nègres sont auprès des villages; mais au lieu d'enterrer les morts , ils construisent une petite maison dans laquelle ils les placent sur un lit après les avoir enveloppés d'étoffes; la maison est ensuite recouverte de terre. La sépulture du roi se compose quelquefois de cinq ou six de ces mai* sons placées l'une sur l'autre , de sorte que quand elles sont recouvertes , elles forment un monticule fort élevé. Quand il s'agit d'y placer un nouveau cadavre, on se contente de creuser jusqu'à la porte de cette maison. Le long de ces monuments funérai-^ res , on place à l'usage des défunts du Tin, du lait et d'autres aUm^ats. Les lamentations pour les BM>rts durent fort longtemps , et leurs parents serasent la
tête en signe de deuil ; on renouvelle à la fin de VaU" née les cérémonies funèbres qui se terminent par un grand festin.
Les femmes s'habillent d'une étoffe noire trèsfine , et portent leurs cheveux tressés et relevés au sommet de la tête. Elles ont au cou des colliers d'argent ou de perles de Venise. Quand deux hommes se rencontrent , ils ôtent , pour se saluer , Tespèce de capuchon qu'ils portent sur la tête, et ensuite le plus vieux baise la main du plus jeune qui la lui baise à son tour. Les femmes font la même cérémonie en se mettant à genoux. Les esclaves , dont le roi possède un grand nombre , ne peuvent se présenter devant lui qu'après s'être dépouillés depuis la ceinture jusqu'en haut, quoiqu'il y en ait parmi eux qui soient chefs dans l'armée ou gouverneurs de villages. Tous ceux qui sont admis en présence du roi inclinent la tête , jettent leurs armes et se précipitent la face contre terre; cependant ceux qui sont journellement autour de lui , se contentent de se mettre à genoux et de porter la main à leur front après en avoir touché la terre en signe d'obéis-» sance.
Outre les Jagarafes et les Jagodims , dont nous avons parlé , le roi a encore autour de lui des Farbas , qui perçoivent les revenus royaux » des Bigeos ou écuyers, et des Buquinegues ou domestiques. Toutes les fois que le monarque sort , il est envi^ ronné d'un nombreux cortège de cavaliers^ et va presque toujours au grand galop.
Les nègres se font circoncire vers l'âge de quinze ans ; il ne leur est pas permis de se marier avant d'avoir accompli cette cérémonie; jusqu'à complète guérison , ils ne peuvent voir personne autre que le chirurgien qui a pratiqué cette opération : ils vont se cacher dans les bois où les jeunes filles leur apportent leur nourriture qu'elles * posent dans un endroit désigné ; ils vont ensuite l'y chercher. Si quelqu'un passe par hasard dans l'endroit où ils sont , ils tombent sur lui et Taccablent de tant de coups qu'il meurt quelquefois sur la place. Les femmes se font, pour s'embellir, des coupures et des piqûres dans les chairs. Elles regardent comme un avantage d'avoir de grosses lèvres, et se les piquent avec de grandes épines, particulièrement la lèvre inférieure, à laquelle elles attachent de lourds morceaux de bois pour la faire pendre. Elles font cela pendant leur jeunesse , et , à cette époque, elles se réfugient dans les boia. Cette coutume est cependant plus usitée chez les Barbacins que chez les Jolofes.
Les Jolofes et les Mandingues, qui sont convertis au mahométisme , font le salam comme les Maures , et ne mangent pas de porc ; mais s'ils se trouvent au milieu des Portugais, ils ne refusent pas le baptême et deviennent de bons chrétiens. Quand ils jurent, c'est toujours par le nom de leur roi ; il e!ciste parmi eux une formule de serment , nommée socano. comète y dont l'usage n'est permis qu'au roi et aux nobles. Un homme du peuple qui l'emploierait se*
--serait vendu comme esclave. On fabrique dans le royaume de Borçalo quantité d'étoffes de coton , noires et blanches , que les Portugais achètent pour les exporter à l'embouchure de la Gambie. Les deux rives de ce fleuve sont plates et couvertes de mangliers tellement élevés , que si leur bois était moins pesant on en pourrait faire d'excellents mâts de vaisseaux ; on y voit aussi une espèce d'arbre appelée caruao. Cette forêt s'étend jusqu'à l'endroit où l'eau cesse d'être salée , et c'est là que commencent les champs cultivés que l'on appelle Lalas.
Le royaume de Gambie commence à l'embou^ chure du fleuve du même nom , à cinq lieues de la barre des Barbacins , dont le passage est très-facile. Les deux rives de la Gambie sont habitées par des Mandingues , et à chaque vingt lieues on trouve un autre roi ; mais ils sont tous vassaux d'un souverain appelé Faroens , titre plus élevé chez eux que celui de roi. Cependant celui de Borçalo , dont il a été question , étend très-loin son autorité sur la rive septentrionale , et en compte plusieurs autres parmi ses vassaux. Il est vrai qu'ils se révoltent souvent contre lui , surtout à l'époque des changements de règne; mais comme il est très^puissant, il les fait promptement rentrer dans le devoir.
La Gambie est un beau fleuve et contient plusieurs tles qui ont jusqu'à deux lieues de large sur une de long ; elles sont couvertes de forêts et très-* abondantes en gibier. L'eau de cette rivière n'est potable qu'à trente lieues de la mer , et en hiver ^
qui est la saison des pluies , à six ou sept lieues. On 7 fait un grand commerce d'esclaves, d'étofies de coton , de cire et d'ivoire , car les éléphants sont très-nombreux ; on les rencontre souvent par bandes.
Ce pays est très*fertile ; les nègres habitent de beaux villages , presque tous construits le long du fleuve pour faciliter le commerce avec les Européens. Les maisons sont quelquefois en torchis et quelquefois en paille; elles sont rondes et couvertes en paille. Les indigènes sont très -belliqueux et les mieux armés de toute la Guinée , car leurs flèches portent avec elles le poison le plus violent. A la suite d'un engagement que nous eûmes avec eux auprès de Cassao , nous ne pûmes enlever vers le soir les corps de ceux qui avaient été tués, parce que le poison les avait tellement pénétrés qu'ils tombaient en lambeaux ; il fallut les enterrer sur le lieu même. Mais<:e sont surtout les nègres de la rive méridionale qui cherchent les occasions de massacrer les blancs et de s'emparer de leurs vaisseaux ; il faut donc avoir soin d'être bien armé et bien équipé , et surtout de faire bonne garde. Il y a le long du fleuve un grand nombre de forteresses nommées cdosans. Elles sont entourées de palissades formées par de gros pieux et soutenues par des terrassements. Les nègres fabriquent une espèce de poix qu'ils font bouillir dans des pots pour la jeter sur la tête de ceux qui veulent monter à Tassant. Ces forteresses sont situées sur le bord du fleuve , et souvent les na-
turels en sorlent avec des canots pour piller ceux qui sont obligés de passer devant.
Il y a aussi , le long du fleuve , beaucoup de villages de Foulos , qui viennent dans ce pays pour y faire pattre leurs troupeaux , de sorte que le bétail y est très-nombreux ; la Gambie nourrit une grande quantité de poissons et des crocodiles monstrueux qui dévorent bommes et bétes. Le costume et les armes des indigènes sont les mêmes que ceux des Jolofes et des Barbacins ; les esclaves qu'ils vendent ont été pris à la guerre , condamnés en justice, et quelquefois même volés , mais il est défendu d'acbéter ces derniers; souvent, quand les Portugais les refusent à cause de cela , ceux qui les ont amenés les tuent pour ne pas être découverts. Ne vaudraitil pas mieux les acheter pour les convertir et les baptiser ?
On ne trouve nulle part en Guinée autant de bixinms que sur les rives de la Gambie. Il y a de vastes maisons où il en réside un grand nombre , tandis que d'autres vont de royaume en royaume. La principale de ces maisons est située à l'embouchure du fleuve ; il y en a une autre à soixantedix lieues plus loin , auprès de Malor , et une troisième à cinquante lieues de là , dans un village de l'intérieur appelé Sutuco. Le chef de ces espèces de religieux se nomme Aie -Mame et porte au doigt une bague comme celle d'un évéque. Ces trois maisons sont sur la rive septentrionale du fleuve. Us ont des livres reliés dans lesquels ils écrivent mille menson-
ges5 qu'ils font croire aux autres à Vaide du démon. Cescacizes, c'est ainsi qu'on les nomme, sont faibles et maigres à cause de leurs jeûnes , et ne mangeraient pas d'un animal qui n'aurait pas été lue par un d'entre eux ; ils portent des vêtements traînants et de grands chapeaux noirs ou blancs qu'ils achètent des Portugais; ils font un salam vers l'orient et récitent en chœur, comme des religieux , des prières dont le refrain est uilan Arabi, Ceux qui sont dans ces maisons , comme ceux qui parcourent le pays , ont leurs femmes avec eux.
Les marchandises qui se vendent le mieux à la Gambie sont : du vin, que les nègres aiment avec passion , des chevaux , des étoffes de l'Inde , des ver* roteries de Venise ou de l'Inde, de la nacre de perle, du fil rouge , du drap rouge, de la cochenille^ des coquillages , des clous , des bracelets de cuivre , des bassins de barbier , des chaudières en cuivre du poids d'une livre ou deux , de vieux cuivre et surtout une gomme qui vient de Sierra-Leone que les nègres achètent à tout prix , et qu'on va porter dans l'intérieur jusqu'aux états du grand Foulo.
A cent vingt lieues de la barre du fleuve , il y a un port nommé Jagrançura , près du village de Sutaco. C'est là qu'on fait le commerce de l'or avec des marchands mandingues qui sont également cacizes. L'or qu'ils apportent est en morceaux ou en poudre , et très-fin. Ces marchands sont fort intelligents et connaissent parfaitement les poids ; ils ont des balances très-justes , qui sont ornées d'une mar-
queterie d'argent et dont les fils sont en soie ; ils se servent de petites écritoires de cuir brut , sans couvercle, et qui ont une case en forme de dé, pour serrer leurs poids ; le marc est comme un pommeau d'épëe. Ils portent leur or caché dans de grosses plumes d oiseaux ou dans des os de chats, parce qu'ils sont obligés de traverser une grande quantité de royaumes ; cependant ils forment de nombreuses caravanes et sont quelquefois escortés par plus de mille archers.
Almada fut envoyé en 1578 à Jagrançura, parce que quelques personnes pensaient que c'était par ordre des Turcs que ces marchands achetaient du cuivre , afin d'en fondre des canons ; et il s'assura ,
en causant avec les marchands, qu'ils n'employaient que comme ornements les bracelets de cuivre si recherchés par eux , et qu'ils préfèrent à l'or, parce que ce dernier métal est très*abondant dans leur pays. Ces bracelets vont sans aucun doute à Tombocoutum , dans les montagnes de Sofala ; car , Almada ayant demandé à Andahalen , chef de la caravane , ce qu'il en faisait , celui--ci lui répondit qu'il allait les vendre aux Gaff res , en les désignant par ce nom , et que ceux-ci en ornaient leurs cuisses ; mais il re* fusa de dire le prix qu'il en recevait , parce que , disait-il , il n'était pas un négociant assez maladroit pour ne pas gagner beaucoup sur des marchandises qu'il aUait porter si loin , en passant tant de temps en route et en courant tant de dangers.
Ces marchands emplcuent , disent-ils , six mois à
faire le voyage ; mais étant nègres et flegmatiques, je ne m'étonnerais pas qu'ils en missent bien davantage. Us suivent une roule qui entoure tous les états de la Guinée , et font ce voyage par ordre d'un souverain auquel ils rendent tous hommage. On le nomme Mandi-M ança , mais aucun Portugais n'est encore arrivé jusqu'à lui ; quand on prononce son nom , tous les nègres se découvrent la tète , tant ils ont de respect pour lui. Les nègres de la Mina l'appellent le grand éléphant. Il est si connu des indigènes que l'on obéit à son seul nom à une distance de plus de 300 lieues.
Dans l'occasion dont il vient d'être parlé , on laissa à la caravane 132 livres d'or , parce qu'on n'avait pas de marchandises pour le payer. Ce commerce est aujourd'hui perdu ^ car il y a huit ans qu'aucun vaisseau ne s'est rendu sur ce point. Il est donc probable que les marchands se contentent de trafiquer avec ceux de Tombocoutum. Les Maures apportent aussi quelquefois de i'or quHls échangent contre du drap rouge et d'autres marchandises.
Le costume de ces marchands est le même que ce-* lui des Mandingues ; mais celui des hommes de leur escorte est tout à fait différent : ceux-ci ont de longues tuniques et des caleçons qui, descendant au-dessous du genou , les serrent , et tombent ensuite en s'élargissant jusqu'aux pieds. Leurs bonnets sont ornés de plumes ; ils ont des épées courtes comme les autres nègres, et deux couteaux , Tun à la ceinture, et l'autre
au bras gauche, Ils ont aussi des arcs et des flèches de petite dimension. Ils disent que de cette manière leurs ennemis ne peuvent les employer, parce que leurs arcs sont^trop grands , tandis qu'ils peuvent se servir des leurs : ils ont aussi des zagayes et des boucliers.
Les rives du fleuve sont couvertes de champs trèsbien cultivés; les plus beaux sont du côté du nord , et il serait très-facile d'y établir de superbes plantations de cannes à sucre ^ que Ton arroserait avec les eaux du fleuve. A partir d'un endroit nommé Balangar , ces champs sont bornés par une chaîne de collines qui s'étend à la distance de plus de cent lieues en augmentant toujours en hauteur, et s approchant parfois de la rive à la distance d'un quart de lieue. Au midi , on aperçoit quelques monticules ronds qui se prolongent dans la même direction.
Cette rivière est navigable jusqu'à cent soixantedix lieues de son embouchure , où les canots sont arrêtés par une cataracte ; mais les nègres assurent que si l'on construisait d'autres barques plus loin, on pourrait encore la remonter pendant longtemps. Les marées te font, dit-on, sentir jusqu'au pied de cette cataracte. Elles sont si fortes, que les vaisseaux ne peuvent pas venir faire le commerce de l'or depuis le mois de juin jusqu'au mais de septembre.
Les Portugais achètent aux nègres de ce pays du fer qu'ils vont vendre à ceux du Rio-Grande et du Rio de Santo-Domingo. Il y a aussi de l'argent fin dont les nègres fabriquent des bracelets et des an-
neaux ; mais nos oriéyres ne l'emploient pas volontiers , parce qu'ils disent qu'il est trop cassant.
Notre auteur rapporte qu'il y a environ quatrevingts ou quatre-vingt-Hlix ans, cest*-^-dire vers Tan 1500 , une armée considérable de Foulos inonda le pays , et après avoir soumis les Mandingues , construisit à travers la rivière de la Gambie une chaussée en pierre qui lui permit de la traverser à pied sec avec tous les animaux qui portaient leurs bagages. Les Foulos poussèrent leurs conquêtes jusqu'à cent cinquante lieues au midi du fleuve , et subjuguèrent successivement les Mandingues, les Casangas , les Banbuns et les Buramos ; mais ils furent complètement défaits parles Beafares du Rio- Grande.
La Gambie déborde tellement à l'époque des pluies , surtout du côté de la rive méridionale , que les vaisseaux naviguent au milieu des arbres et les touchent de leurs vergues. Almada assure que dans cette contrée il a vu plusieurs fois d'énormes troupes de singes qui marchaient divisés par bandes, dont chacune était commandée par un singe monté sur un autre , et que les nègres appellent le roi des singes. Gomme il ajoute que ces cavaliers étaient d'une taille beaucoup moins élevée que les autres , il aura sans doute été trompé par des femelles portant leurs petits. Il raconte aussi que les nègres parlent aux singes la langue du pays , et que ceuxrci leur répondent par quelques paroles mal articulées. Cette côte est trèsabondante en chevaux marins , auxquels les nègres
toÊîi «ne guetve acharnée , tantpêirr se nourrir de leur clmrr que parce c|a'ils détruisent leurs ré* coïtes.
Le royaume des Mandingttes est très-grand, car i( s*éf end k plus de 200 liteue? le long du fteuTe ; dont les deux ri^es sont très-penptées. Du coté du nord , 1^ nation jolofe s'étend. trèsr4oin, quoinfu'eUe soit déjà: mélangée avec d'autres;, aunovd«est sont les Bea£ares, el à Test les Casangas et les Banbuns. Deux F^rins ou empereurs habitent près de sa source, Tub au midi , l'autre an nord. Ce dernier fait le coibh merce d^ l'or , et quoique les Portugais offrent des présents à tous deux , oelui-ci en reçoit d^ bien pltis considérables que Fautre, parce que c'est de son territoire que viennent les marchands ; pour peser l'or, on choisit deuï akaïdes , dont un de chaque rive ; les Portugais Ieu<r font des présents à tous deux.
Quoique la gonrnie' de toute la Guinée soit trèsrecherchée , un donne la préférence à celle de la Gambie. Les nègres lia mâcbent comme les Indiens le bétel , et la regardent comxne un remède pour beaucoup de maladies.
Jusqu'à 70 lieues de rembouchure de la Gambie, il y a sur ce fleuve des barques de guerre très-coa* sîdérables , qui ont quelquefois attaqué des <^loupes frainçatses et les ont prises ; elles ont aussi parfois enlevé des navires portugais. Pour se mettre â l'abri de Ik mousque^ârie , tes nègres placent sur la proue une espèce de rempart fait de grosses pièces de bois ; ils traitent fort mal tous ceux qui
tembent entre leurs mainft, car ce aont des gens très-féroces. Sur la Gambie, il y a trois passages difficiles : celui de Malor , oelui des Foulos et celui de Jaugue-Mangue.
Ou Êifanque à l'endioucbure de cette rivière bea«H coup de sel qui se yend très-lien dans l'intérieur ; il y. est transporté à l'aide de canots qui s'arrêtent à un port situé à une Kern de Gassao eu il y en a des magasins ; de là on le porte plus loin et parti*culièrement dans les états du grand Foulo où il trouTC un excellent débit.
Ulâvet dans ce pays commence à la fin d'avril on au oommencement de mai ; les nègres eusemencent auparavant leurs rizières afin qu^dles soient fertilisées par les crues du fleuve. On trouve sur ses bords des arbres superbes , qui fournissent les matériaux nécessaires pour là construction des embarcations. C'est dans la Gambie qu'on fait le commerce le plus important de toute la Gtiinée. On achetait autrefois un bon esclave pour des marcbandises qui ne vidaient pas cinq cruaades ; mais aujourd'hiii ce commerce est perdu pour les Portugais , car. ks Français et les Anglais s'en soat emparés à l'aide des déserteurs; les nègres se querellent souvent avec eux, et massacrent les équipages de leurs chaloupes. Le pays est assez malsain , étant oou)vert d'épaisses forêts qui s'opposent à la libre oil'cnlationde l'air. Le principal port est oelui d^ GaÉ<saOf qui eât à ainxante lieues de Temboucbure , en même temps le plus sain parce que ses envirenaacmt
dépouillés d'arbres et que le vent y souffle avec force.
Au delà de la Gambie on trouve le cap de Sainte- Marie qui est situé par 13* 30' de lat. ; il y a dans les environs beaucoup de bas-fonds très-dangereux. Au midi de ce cap estle royautnedeCombo-Mança^habité par des nègres mandingues : plus au sud sont les Arriatas et les Faloupos,qui sont très-noirs, encore sauvages et parlent la même langue ; ils n'ont pas l'habitude de se circoncire et vivent d'agriculture et de pèche ; ils n'ont pas d'esclaves parce qu'ils ne sont pas en commerce avec les Portugais ; et s'il se vend quelquefois des gens de cette nation , c'est qu'ils ont été iaits prisonniers par les Mandingues , ceux qui habitent les rives de la Gambie venant autrefois sou* vent les attaquer avec un grand nombre d'embarcations » les saisissant pendant qu'ils étaient occupés à pécher et en emmenant un grand nombre ; mais •maintenant ils sont plus aguerris et ont appris à se défendre.
En suivant la <;ôte, toujours dans la m^e<Urection, on arrive d'abord au cap Rouge qui est par là® de lat. et ensuite à la rivière de la Gasamança qui n'en est ^u'à une lieue , et dont la rive septentrionale est habitée par les Jabundos , qui parlent le même idiome que les Banhuns et comprennent celui des Gasangas. Au midi est le pays des Izigichos qui sont de la nation des Banhuns et font le commerce de la cire et des esclaves. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'aucun vaisseau n'est entré dans cette rivière , parce que les
nègres, qui sont en guerre avec le roi de Gasamança, barrent le passage à tous ceux qui veulent se rendre dans ses états. La rivière étant très-étroite, ils en profitent pour attaquer les navires avec un grand nombre de canots , et parviennent à s'en emparer ; il faut donc passer par le Rio de Santo-Domingo dont il sera question plus bas.
Le long de cette côte demeurent les Arriatas et les Faloupos , et dans l'intérieur les Jabundos et les Babuns, puis les Gasangas, les Mandingues, les Buramos %i enfin les Beafares.
Les Arriatas sont très-noirs ; ils habitent sur .le bord de la mer , et n'ont d'autre vêtement qu'une peau de chèvre ou une natte de feuilles de palmier ; ils font du vin de palmier , cultivent la terre et se livrent à la pêche. Ils élèvent aussi beaucoup de bestiaux , mais ils ne font aucun commerce ; ce sont d'excellents pilotes , et les navires portugais les emploient pour franchir la barre deSanto-Oomingo. Mais souvent, quand ils échouent, les Arriatas viennent les piller ; quelquefois même ceux-ci vont pendant la nuit couper les câbles des ancres pour les obliger à faire côte ; dans ce cas ils massacraient autrefois tout l'équipage sans vouloir les vendre comme esclaves ou accepter une rançon -, mais comme ils parlent la même langue que les Buramos qui sont en commerce réglé avec les Portugais , on est parvenu par le moyen de ces derniers à leur persuader de renoncer à cette barbarie et de permettre à leursprisonniers de se racheter.
Gomme ils ne vendent pas d'esclaves, leur popula*^ lion s est tellement aocrue, qu'une partie de la nation a été obligée de trarener le fleuve et de s'établir dans le pays de Pntamo, situé sur l'autre rive ; ceuxci trafiquent avec les Portugais par un lac appelé Timis que le Rio de Santo-Domingo forme dans «et endroit ; ils y tiennent même une espèce de Ibire , à une époque fixée avec les Bijagos et les Buramos ; tous les nègres vont nus et n'ont d'autres armes que des flèches qui ne sont pas empoisonnées , et pour la pointe desquelles ils emploient en guise de fer une arête de poisson.
La riv^e septentrionale de la rivière de Casamança, qui est située au delà du cap Bouge, est babtCée par les Jabundos, et la rive méridionale par les Banhuns de Izigichor (1). Ces deux nations parlent la même langue et ont eu des rois très«^vilisés, tels que Ma-i satamba^ qui mangeait sur une table , assis sur une cliaise , (disait usage de serviettes et faisait préparer ses mets à la portugaise. Les gens de cette nation s'habdlent comme les Jolofes et les Mandingues. On trouve quelquefois parmi eux des «tofi'es de colon. Ils se servent aussi de chevaux , mais ils n'en ont que très*peu ; ils viennent d& îles du Gap Vert ^ où ils leur sont vendus par les Jolofeset les Mandingues, qui sont en grand nombne à la cour du roi de oepays, et plus particulièrement leurs prêtres, qui trompent
(i) Sar la découverte de ce pays au xv* siècle parles Portim^ais, voyez Touvrage de M. le vicomte de Santarem , intitulé: Recherches sur la dicouverle des pays situés nu delà du Bojndory $IX.
k peuple et lui fout ^croire i^iUe iv^eusp^g^. X^u ai vu un y nommé Ale-Mame , qui venait des trois n^ia^isons qu'ils possèdent sur la rivière de la Gambîej il était très-familier avec le roi , et quand celui-ci voulait savoir ce qui se passjiit dans un autre endroit , ce prêtre appelait un jeune ^rçon qui venait d'ur pays très-élm^é et dont personne ne comprenait h langue , lui écrivait quelques caractères sur la télé et plaçait devant lui un bassin reimpli 4'cau. Ausaitdt ce jeune garçon ^ qui auparavant ne pouvait parler avec le prêtre « lui racontait d'une manière .trèsclaire tout ce qui se passait dans Tendroil; désigné , car il 1^ voyait di&tinclement dans l'eau ; mais aussilot qu'il iivait levé les yeux de dessus ce bassin , il ne pouvait plus se faire comprendre.
jLe roi de Gasamança étant sur le point de faire la guerre à son eBoemi Bambara , roides Banhuns , qui habitent l'autre rive du fleuve, fit venir ce prêtre, et celui-ci , après avoir fait un grand nombre de sÛDpâgrées, lui promit qu'il remporterait la victoire. ConfiaiiLt dans cette réponse , il réunit son armée , traversa la rivière sur (Uxi grand nombre .4e canots et alla attaquer l'ennemi ipii l'attendait derrière p^s retranchements ; mais il fut mis dans une dérov^t^^i complète que les Portugais , qui lui avaient fourni des secours, furent forcés de couper les mains ià un ^randjaombre de ceux qui voulaient pénétrer 4an$ leurs embarcations » parce que sans cela ils les ajiraient fait coulerbas. Cependaiit ce prince construisit, un fort sur chacune des deux iriveii, et d'après le cod-
seil des Portugais barra lefleuvepar une estacade, de sorte que toute navigation devint impossible , ce qui obligea ses ennemis à faire la paix. Le prêtre se tira d'affaire en disant que Ton avait commencé Ta ttaque avant qu'il eût donné le signal, et le roi le renvoya chargé de présents dans son pays ; mais avant son départ , il remit à ce prince un Es prit familier^ renfermé dans un vase bien fermé , et qui répondait à toutes les questions qu'on lui faisait.
Dans ce pays , comme sur toute cette côte , les procès sont jugés par le roi assisté de quelques vieillards , et le jugement est simplement verbal. Chaque partie expose ses raisons et fait entendre ses témoins ; mais quand , malgré cela , l'affaire reste douteuse , on a recours au jugement de Teau rouge. Cette eau tire son nom de la couleur que lui donne une espèce d'écorce d'arbre qu'on y fait infuser. On la fait boire aux deux parties, et celle des deux qui vomit la première gagne son procès. Beaucoup de personnes meurent à la suite de cette épreuve , mais ce sont surtout celles qui sont riches et dont le roi désire hériter ; car celui qui présente Teau à l'individu dont on veut se défaire a soin qu'il en boive le dernier, et avant de la lui offrir, il y trempe le bout de son doigt qui est enduit d'un poison très-subtil , qui le fait succomber en peu d'heures ; dans ce cas il est déclaré coupable et ses biens sont confisqués au profit du roi. Quelquefois même celui-ci fait vendre ses enfants comme esclaves.
Les rois de cette contrée ont encore inventé un
autre moyen pour se faire un revenu; quand un homme est mort , on le porte à sa tombe sur une es* pèce de brancard couvert d'une étoffe noire; les porteurs sautent de droite et de gauche comme des fu* rieux au son des instruments , et de temps en temps, des nègres « appelés Jabacozes , demandent au défunt quel est celui qui Ta tué. Si les porteurs s'arrêtent devant quelqu'un , on déclare aussitôt qu'il est coupable, et il est vendu comme esclave ainsi que toute sa famille; ce qui est une ruse inventée par le roi et son conseil pour se défaire de ceux qu'ils veulent perdre. Si l'on n'en veut à personne, le cadavre ne s'arrête pas , et celui qui lui fait des questions déclare qu'il est mort de maladie. Par une autre loi , celui qui tombe d'un palmier et meurt sur le coup est regardé comme un sorcier ; les serviteurs du roi entrent dans sa maison , prennent sa femme et ses enfants et les vendent comme esclaves. Ce cas arrive assez fréquemment , car le pays est rempli de ces arbres , et les nègres sont obligés d'y monter souvent pour préparer le vin de palmier qu'ils aiment beaucoup.
Quand le roi boit ou mange en public, personne ne le voit, parce qu'on l'entoure de linges blancs en guise de rideaux. Ses femmes lui apportent de grandes gamelles remplies de riz ou de couscous et de gros morceaux de viande. Il les goûte d'abord pour savoir si les aliments sont bien préparés, et il les distribue ensuite aux nobles qui l'environnent. Ceux-ci vont s'asseoir par groupes de dix ou douze dans
les bosqveU qui «nvironneot le palais , et oot tôt tottit avalé. Quand la distiilmtioift est terminée , le roi se met à manger avec les blancs cpii sont à sa cour.
Les souverains de ce pays montent quelquefois des chevaux , mais plus souvent des bcsufs , s'ik ont une longue route à faire. Quand le trône idevient vacant par la mort de celui qui l'occupait , ce sont les capitaines de ses esclaves qui élisent son suc^ cesseur. On ne va pas aux voix pour cela, mais le premier de ses capitaines , qui doit être de race royale , va rendre hommage h l'héritier légitime. D'après la loi du pays , celui-ci doit se retirer pendant un an dans une forêt , où ceux qui goaver^ nent en son absence lui fournissent tout ce dont il a besoin.
Les Portugais sont très en sûreté dans ce pays. Aussitôt qu'il s'y perd quelque chose , le roi en est informé sur-le-champ et peut le faire rendre s'il le veut à son propriétaire. On ofire aux morts des eomes<liUes et du vin ; jamais on n'en boit sans en verser quelques gouttes par terre en leur honneur, en y ajoutant une courte prière. Leurs idoles, qu'ils appellent Chinas , sont des espèces «de pieux sculptés et plantés en terre sous un grand aibre ; on les barbouille avec de la farine de riz et de maïs délayée , ou bien avec le sang des ^chèvres et des génisses. A l'époque des récoltes on place quelques-uns de ces pieux dans les champs pour les protéger. Ces nègres ont pour armes des zagaies, des Aèclies, des bbudiers
€tde courtes épéés comme les Jolofes, d<mt ils portent aussi le costume.
Ils sont très-belliqueux et ont «ontjùis par la force des armes le pays des Banhuns. Après la bataille,' ils coupent les parties sexuelles de leurs ennemis morts, et souvent même de leurs prisonniers , les portent en triomphe et les pendent à la porte de leurs mai-^ sons qui , pour des habitations de ùègres, sont assez bien construites. Elles sont en torchis ou en terre , mais si bien faites qu'on les croirait en maçonnerie , et couvertes en feuilles.
On importe dans ce pays du vin , quelques chevaux y du coton , des Terroteries , du papier , des clous de girofle , du fil et du drap rouge, quelques vêtements à Teuropéenne, et, pour le roi, des vêtements d'or et d'argent; on en exporte de l'ivoire , de la cire et des esclaves. On élève les abeilles dans des ruches de paillé que Ton enduit de bouse de vache / et que Ton suspend aux arbres ; il y en a quelquefois jusqu'à deux i:ents sur le même. On achète dans ce pays un peu de coton qui vient de Jugo, sut la fron* tière des Mandingues , et qu'on porte à Santo-Doniingo.
Quoique le roi soit très-puissant , il est soumis à son farim , qui est comme l'empereur chez les nègres. Celui-ci f est à un autre, et ainsi de suite , en remontant jusqn'au farim de Mandimança, qui est le souverain de tous les nègres; c'est de lui qu ont pris leur nom lès Mandingues et les habitants de Casa*' mànça, ainsi que la plupart dc^ roîs de la rivière de
Gambie , et les Sumbas » dont le véritable nom est Mânes, comme on le verra quand nous aurons occasion de parler d'eux.
On tient une grande foire àBrucama, qui est l'endroit où réside le roi ; on y vend toutes les productions du pays » ainsi que des esclaves. On trouve dans ce pays plusieurs rivières et des lagunes qui ont de Teau toute Tannée. Il est plus fertile que celui des Jolofes , parce qu'il y pleut davantage. On y trouve aussi toute espèce d'animaux et quantité de poissons.
Au sud du cap Rouge, qui est situé par 13^ •de lat. , commence le royaume des Faloupos, qui s'étend jusqu'à celui des Bouramos. Cette dernière nation occupe un territoire très- considérable sur les deux rives du Rio de Santo -Domingo. Leur premier village est à huit lieues de l'embouchure de ce fleuve, qu'on appelle aussi Rio do Farim; il est entouré d'une forte palissade , et ses maisons sont semblables à celles que l'on voit dans la province de Casamança.
Les Portugais habitaient autrefois le même village que les nègres , où ils étaient protégés par les lois de l'hospitalité ; mais cela amena de si nombreuses querelles , tant avec les habitants qu'avec les nègres de l'iRtérieur , que , vers 1685 , ils y formèrent un établissement séparé du village par le fleuve. 11^ y ont construit, sans l'aide du gouvernement, un fort garni d'artillerie , au moyen duquel ils empêchent les Anglais et les Français d'y pénétrer. Ce fut ua
nommé Manuel Lopez Cardoso, habitant deTile de Santiago , qui obtint du roi de Chapala la permission de le construire , et , quand il fut terminé , il fit bâtir les maisons qu'habitent les Portugais sous pré* texte d'y loger la garnison ; mais les nègres , voyant qu'on les avait trompés , formèrent en 1590 une conspiration pour surprendre les Portugais : ceux-ci ne se défiaient de rien , mais ils furent heureusement avertis par deux négresses qui vinrent au fort pendant la nuit. A peine eurent-ils le temps de se mettre en défense , car dès le lendemain ils virent arriver une armée de dix mille hommes qui les tint assiégés pendant trois jours , sans pouvoir cependant réussir à s'emparer de leur fort. Après avoir perdu beaucoup de monde , sans avoir pu tuer un seul Portugais, les nègres furent réduits à implorer la paix. Ce village compte un grand nombre d'habitants , et il y a eu des carêmes où il s'est présenté à la confession de 7 à 800 individus blancs ou de couleur. Tout ce qui est à désirer , c'est que le roi l'érigé en ville et nomme des autorités pour y rendre la justice. Les habitants vont traiter sur la côte et dans les autres rivières; ils commercent aussi avec les Français et les Anglais au moyen de petites embarcations ; ils leur vendent des cuirs , de la cire et de l'ivoire. Ils vont même vendre aux Jolofes des esclaves qu'ils échangent contre du fer et qu'ils empêchent de cette manière de devenir chrétiens ; ils en vendent même aux Maures , ce que Ton devrait empêcher.
Les nègres formant la cour des rois qui commercent avec les Portugais, sont vêtus d'une espèce de chemise et d'un pagne , sous lesquds ils postent une peau qui est le seul Téternent des nègres de l'intérieur. Leurs armes sont de courtes épées , des zagaies , des boucliers j des flèches et des espèces de massues qu'ils appellent manducos^ Ce pays pro duit en abondance des vivres, surtout du maïs et du millet ; on en tire des esclaves , de la cire et de l'ivoire. Les principales marchandises que l'on y porte sont du fer, du coton , des étofies de la méue matière pour les nègres , et pour les Portugais toute espèce de vôtemenls et de comestibles.
Il y a dans le village des Bouramos deux rois , le monpatas et le chapala qui est son supérieur ; leur territoire, qu'on appelle aussi Papeis, est très-étendu. Les nègres qui habitent les rives du Rio deFarim ont un grand nombre de rois. Ils vont toutnus, à Texception d'une peau de chèvre ou d'une natte de feuilles de palmier qui couvre leurs parties naturelles.. Quel* ques-uns de leurs rois ont de très-beaux vêtements qu'ils ont reçus des Portugais, mais ils n'en font usage que quand ils viennent rendre visite aux marjchands européens ou aux capitaines de vaisseaux; dès, qu'ils sont de retour dans leur village , ils reprennent leur peau de chèvre et recommençait à se frotter le corps avec de Thuile. Toutes les fois q^e le chapala , qui est leur principal roi , vient à l'établissement des Portugais, il assiste à la messe avec beaucoup de dévotion et réprimande sévèrement les
personnes de sa suite qui se permettent de causer ; il fut un jour très-étonné de voir le respect que les officiers royaux témoignaient à un prêtre nègre qu« S. M. avait envoyé dans ce pays , et de ee qu'ils se levaient de leurs sièges aussitôt qu'il entrait dans la chambre ;; le roi et les nobles qui l'en vironnaii^fit disaient que sans doute on rendait ces honneurs à cet homme , quoiqu'il fût noir y parce qu'il parlait avec Dieu , et cela les encourageait à venir au fort quand on y disait la messe.
Il y avait dans ce village une colonie de nègres Sapes, qui étaient venus s'y établir du temps de la guerre des Sumhas ; ils forment un quartier séparé où ils sont gouvernés par un roi de leur nation. Celui qui règne actuellement , et qui se nomme Ventura de Sequeira , est chrétien. Il sait lire et écrire » car il a été élevé dans l'Ile de Santiago*. Presque toùd ses sujets aussi sont chrétiens , car il fait baptiser tous les enfants qui tiennent au monde, et le soir on fait à haute voix le catéchisme , auquel assistent les enjEants de parents païens* On peot affirmer avec bien de la raison qu'il se perd bien des âmes en Guinée, parce qu'il n'y a personne pour leur enseigner la vraie religion.
Après avoir traversé un marais qui est situé an nord du port de Cacheo ^ on arrive dans le pays des Banhuns où Ton trouve un grand village habité par beaucoup de nègres et de Portugais , et où l'on fait on commerce considérable d'esclaves et de cire ; mais , quoique les habitants soient fort intelligents
et sachent presque tous parler portugais , ils ne perdent pas une occasion de maltraiter les Européens et de les dépouiller. Ils les assassinent même quelquefois.
Les Banhuns confinent par le midi aux Bouramos, et par les trois autres côtés auxCasangas. Toutes ces nations parlent la même langue , se servent des mêmes armes et pratiquent également le jugement par Teau rouge. Au nord-ouest, en traversant un autre marais , on rencontre une tribu de nègres appelés Chaos , qui sont toujours en guerre avec les fianhuDS, quoiqu'ils appartiennent à la même nation ; ils sont très-vaillants et leur roi est allié des Portugais auxquels il vend une grande quantité d'esclaves et de cire.
Les nègres de ce village , nommé Buguendo , étaient devenus si insolents, que celui qui n'aurait pas maltraité les Portugais dans toutes les occasions n'aurait joui d'aucune considération parmi eux. Leurs rois allaient jusqu'à prendre le nom de Roland et de Renaud, et venaient les piller suivis d'une nombreuse troupe de vagabonds qui leur faisaient toutes sortes d'injures. Vers 158t , François d'Ândrada , commandant militaire de l'île de Santiago, résolut démettre un terme à toutes ces vexations ; il se concerta avec le roi de Gasamança, nommé Masatamba, et transporta l'établissement portugais dans un port du Rio de Farim, qui lui appartenait, où il fonda un village qui fut nommé Saint-Philippe , en l'honneur du prince qui venait
de monter sur le tràne de Portugal. C'est un endroit qui n'est pas beaucoup plus sain que Buguendo , parce qu'il est également environné d'eaux dormantes ; mais du moins on y est parfaitement en sàreté. II n'est qu'à une journée de route de Bru* cama où réside le roi Masatamba.
Les nègres de toute cette côte , quand ils veulent se procurer de Tivoire , attaquent les éléphants de front, soit à pied , soit à cheval , et les tuent à coups de zagaie ; mais les Gasangas se servent d'une ruse particulière : ils montent sur un arbre dont ils savent que l'éléphant a coutume de s'approcher pour manager les fruits qui en sont tombés , et font choir sur lui une espèce de poutre dont le bout est garni d'un fer empoisonné. L'éléphant eSrayé commence par fuir, et laisse au chasseur le temps de descendre de l'arbre et de se mettre en sûreté ; mais il faut se hâter , car il revient bientôt avec furie et donne contre l'arbre des coups si violents qu'il parvient souvent à le ren*> verser ; il rentre ensuite dans la forêt où il ne tarde pas à mourir par l'effet du poison , et les traces de son sang le font facilement retrouver. La trompe , les pieds et les dents, qui pèsent plus d'un quintal, appartiennent au roi ; le reste est la propriété du chasseur qui Ta abattu.
La rivière de Santo -Domingo est celle de toute la Guinée qui fournit le plus d'esclaves, car plusieurs nations viennent y en acheter , savoir : les Banhuns, les Bouramos , les Gasangas , les Jabundos , les Faloupos , ]es Arriatas et les Balautas. Ce pays produit
auftsibeaucMip de vivres^ et particulièremedtduru, aÎQfii que da poisson et des poules que les nègres échangent contre du coton.
La barre de ce fleuve est très-dangereuse , cependant on peut y entrer par quatre passages : le grand chenal , celui d'Alphonse Leao , celui du sud-ouest et celui des Caravelles; un peu plus au sud est le port des Ilots (porto das Ilhetas) où les vaisseaux font leur provision d'eau à l'aller et au retour. IjCS haUtants sont aussi de la nation desBouramos ; leurs cabanes soni bien construites, mais elles ressemblent plutôt à des labyrinthes qu'à des maisons. Ils les font ainsi à cause des incursions des Bijagos , nation qui habite plus au sud. Le& nègres du port des Ilots sont agriculteurs, et possèdent ungtand nombre de bètes^à écornes et de chèvres , mais ils ne fournissent que peu d'esclaves. Ceux du pays desBouramos sont très- hons^ Les hommes se liment les dents aussi bien quel^sfemmes, et ces dernières regçirdent comme une beauté d'avoir lesseinspendapts. Le matin elles ont la coutume singulière de se remplir la bouche avec de la cendre , de aorte qu'elles ne peuvent ni parler ni manger. A sept lieues duk port des Ilots , on trouve l'eniibouchure d'une autre rivière j nommée Boucis , dont les rives sont également habitées par les Bouramos. Une rivière, nomméela rivière de Catbarina , s'y jette à quelque distance dana l'intérieur ; son embouchure est très-^étroite , mais elle va ensuite en s'élargissant. On dit qu'elle vient d'un lac fort éloigné , et qu'il serait très-utile: de découvrir , parce
qifte l'on pourrait y £»ire le commerce de Tor. Mais , d'aiprès ce qu'assure Mapile, imdes Bija^s, cette riieî^re ira se jeter dans le Rio de Farim qui sépa^re, comme Km l'a tu ^ le territoire des Bankims de celui des Bouramos. Il affirme avoir lui-même passé de l'uB à l'autre atrec des canots. Il y a encore quelques autre» baies où nos vaisseaux se meUent en sûreté quand ils sent poursuivis par l'ennemi ; les iMikitanAa en sont nos alliés , surtout le roi des Biisaos, qui esl Boiuramo de nation^ Les femmes de ee pays et cette» dea Banhuns portent une espèce de jupe ociurte et tressent leurs cheveux ; mais jusqu'à leur maria^ ^ les fiUcs ne portent qu'une sorte de petit tablier qui a à peine une pakne de large.
Au delà du pays des Bouramos , se trouve celui des.Balantaa , nègres très-férocea; ils ont de grandes foires où ils commercent avec les Bburamos et les Beafares. Mais ils sont si fi^$ qqe quand ils devien* nent esdaves des (dirétiens , tk aiment mieux se laisser monrir que de les servir. La rivifoe qui traverse leur pays passe aiissi à Degola , dans le paya des Itfan-» dingues, avec lesquels ils font par cette voie ttn com* merce conaidéruble. Il y vient de la Gambie , qui est également babitée par cette nation, .beaucoup d'é-p tefies de coton noires et blancbes , adosi que des esoUves; «ais le principal commerce est celui de la gomme qu'on importe deSieifra Leone au Rio Grande. Cette navigation est trèstdangereuse , parce que les eaux du Macareo se gonflent eonsidérablenmat au moment des marées et retombent avec la même
rapidité ; ce qui rend très-nécessaire l'emploi de pilotes expérimentés. Les embarcations de ce pays sont très-grandes; il y en a qui peuvent contenir jusqu'à <;ent personnes , sans compter des bestiaux et des marchandises.
Le Rio Grande , dont il est ici question , a son embouchure auprès des tlots habités par les Bouramos , dont nous venons de parler. Plus au sud , sont des lies appelées îles des Bijagos , dont quelques-unes •sont habitées et d'autres désertes; elles sont couvertes de forêts et contiennent des sources abondantes ; on y trouve les mêmes animaux et les mêmes oiseaux que sur la terre ferme. Ces lies s'étendent jusqu'au pays des Beafares, et sont habitées par des Bijagos, excepté celle des Poules {dos Gallinhas) j'en face de Boulama , qui , ainsi que ce village i est peuplé , par les Beafares. Ses habitants ont un roi particulier et sont alliés des Bijagos ; cependant ils se combattent quand ils se rencontrent sur mer. Il est probable qu'autrefois ces tles tenaient au continent , dont elles auront été séparées par une invasion de la mer ; il est probable aus» quautrefois leurs habitants ne formaient qu'un seul peuple , mais que , par la suite des temps , leur.s langues seront devenues différentes. Les Bijagos sont si belliqueux que nou-seulement ils sont continuellement en guerre avec leurs voisins, Inais que les habitants des diverses îles ne peuvent les rencontrer en mer sans aussitôt en venir aux mains ; ils scmt gouvernés par des chefs dont il y a quelquefois plusieurs dans une seule île. Les villa*
ges des Bijagos sont sur le bord de la mer, et c'est de là qu'ils partent, avec de très-grandes embarcations, pour aller piller de tous les côtés , quelquefois à une distance de plus de dix lieues en mer , car ils sont excellents marins , et conduisent leurs canots avec beaucoup d'adresse; ils pénétraient autrefois jusque dans le B,io Grande et le Rio de Santo-Domingo. Ils ne le font plus aujourd'hui par crainte des Portugais , qui y sont établis ; mais ils ravagent continuellement les côtes des Beafares et des Bouramos , qui sont en face de leurs îles.
Tous les travaux retombent sur les femmes. Le» hommes n'ont que trois occupations : faire la guerre, construire les embarcations et préparer le vin de palmier. Ils se servent de leur bouclier avec beaucoup d'adresse et sont armés de zagaies appelées canicos j dont le fer a deux palmes de long* Ils ont aussi des flèches , mais elles ne sont point empoisonnées; leur pointe est faite de Faréte d'un poisson appelé bagre. Ils n'ont d'autre vêtement qu'une petite natte de feuilles de palmier qui couvre leurs parties naturelles. Avant de partir pour une expédition, ils prient le démon de leur accorder un heureux succès. Ils se barbouillent ensuite tout le corps avec de l'ocre et du plâtre que l'on trouve en abondance dans leurs îles , et se coiffent avec des plumes et avec des queues de cheval , de sorte qu'ils ont Tair euxmêmes de vrais diables. Ils attaquent tout le monde en mer ; mais ils regardent comme leurs hôtes ceux qui débarquent chez eux. Quand un vaisseau portu-
gais y arrive , le chef vi>ettt k bord datm son caiidt , tue une chèvre ou ufi charpon et frotte de son tang les pieds du capitaiiùe. Après cette cérémonie , on peut se regarder comme parfaitement «n feûrc^é.
Ces nègres vendent comme esd^ves aux Poftu- 4^ai6 non-seulement beaucoup de Beafftrets et de Pàpéis qu'ils prennent à la guerre , tB^is encore ceux de leurs propres «âdtùpatriotes fffèà sont condattitiés après avoir subi les épreuves dont il a été question plus haut. Mats o^ derniers ne valent rien, » mMfts qu'ils ne soient très-jetnies , parce qu'ildBe laissent mourir de désespoir; on leur achète aussi des vivres et ^ielambre; les marchaindises qu'ils préfèrent sont du drap rcNige , des chaudières et des bassins de cuivre , de grosses pertes de verre , des fers , ainsi que des vaches et des veaux , quoique tetirs ftes eti produisent en abondance . parce qu'ils en eoBse»m* ment une grande quantité dans leurs fêtes.
Les femmes vont nues jusqu'à la ceinture et portent un ju^on de feuilles de palmier, qui leur descend ju^u'atix genoux. Quand elles ont de jeunes enfants , elles les portent suspendus au cou fmr une courroie.
Les Portugais ont tenté {>lusieurs fois, mais vainementy de s'emparer de ces ilès qui $dnttt^s4vel)es : la première , sous le commandement de Gomez Bblieiro ; ^et la seconde , sous celui de Gomez Pacheco. Mais les nègres repoussèrent leurs attaques et en furent si irrités, que pendant longtemps ils ne voulurent avoir aucun oommierce avec eux , tuant tous
ceux 4|ui tombaient entre leur$ mains ; mais iU se sont calmés avec le temps. On est en sûreté quand on débarque parmi eux, mais ils traitent en esclaves tous ceux qui font naufrage sur leurs côtes ^ ils les re9dent cependant moyennant une légère rançon.
Les Bijagos sont trës-nmrs et bien faits ; les femmes seules se percent les oreilles ; il y en a qui se liment les dents de manière à les rendre pmntues et séparées. Pour pénétrer dans le Rio- Grande , il faut passer a travers les lies qu'ils babitent » navigation fort difficile à cause du grand nombre de bas-fonds ;: on arrive ensuite au pays de Quinala, qui est babité par les Beafares et gouverné par trois cbefs indépendants; on les nomme Mompara , Bixiloli et Balola. Il y en a encore d'autres dans l'intérieur» maïs ils sont d'une moindre importance. Dans ce pays de Quinala ^ il y a un ua^ge fort singulier, c'est que Je trône est occupé alternativement par un noble et par un bomme du peu|4e; l'élection a toigours lieu sans trouble , parce que l'on a toujours soin de donner la couronne à un bomme très- vieux , dont le règne ne peut pas être long ; et quabd malgré cela on trouve qu'il règne trop longtemps, il est permis de le tuer, pourvu que cela ait lieu dans l'intérieur de son palais appelé Bruco ; de sorte que quand le roi s'aperçoit que sa vie est menacée, il fait semblant de vouloir faire une visite aux Portugais et se réfugie dans la maison de Talcaïde, emmenant avec lui une {Nirtie de ses femmes et de ses esclaves qui , d'après»
Tusage du pays , doivent être enterrés avec lui , ce qui a lieu aussi ])Our les principaux seigneurs. Quand le roi s'est réfugié dans cette maison , il a soin de n'en plus sortir ; néanmoins , si cela dure trop longtemps , on finit par l'étouffer , mais on a soin de ne pas verser son sang.
Les enterrements se font avec beaucoup de pompe; des joueurs de tambour précèdent le corps et sont suivis d'un grand nombre de soldats qui escarmouchent entre eux. On demande au mort qui Ta tué , comme dans le royaume de Gasamança , et l'on fait usage de l'eau rouge. Ce sont les vieillards qui rendent la justice conjointement avec les nobles; ils font une raie sur le corps de celui qu'ils ont condamné, et la sentence s'exécute à l'instant ; l'adultère est puni très-sévèrement , mais il ne laisse pas d'être fort commun parmi eux.
Les Beafares sont de grands larrons ; ils volent des vaches , des esclaves et tout ce qui leur tombe sous la main. Quoiqu'il pleuve beaucoup , les vivres sont rares dans ce pays , parce que les habitants en sont très- paresseux; il est arrosé par le Rio de Santo- Domingo , une des rivières de toute la Guinée où se fait le plus grand commerce ; on y achète nonseulement des esclaves beafares , mais aussi des Mandingues qui viennent de Degola, des Nalùns, des Bijagos et des Bouramos. On donne en échange des étoffes de coton , du fer, du vin , des chevaux , des bétes à cornes , des grains et de la gomme.
Le vêtement des Beafares consiste en une peau
de chèvre tannée et sans poil , par-dessus laquelle ils mettent quelquefois une chemise et un caleçon qui va jusqu'à mi*cuisse. Ils sont très-adroits archers et leurs flèches sont empoisonnées. Les femmes ont un jupon très-court, mais les filles non mariées vont absolument nues , à l'exception d'un morceau de toile de la grandeur de la main ; un grand nombre de ces nègres s'habillent comme les Portugais et parlent leur langue; ils les accompagnent souvent jusqu'à Santiago.
Le pays des Beafares, et particulièrement celui de Quinala , est très-sain, parce que Ton a abattu les fo* rets depuis Gasanga jusqu'à Sierra-Leone ; il y a par* tout une espèce de trompette nommée bambalo^ faite d'un gros morceau de bois creux et que l'on entend à deux ou trois lieues de distance ; on s'en sert pour donner l'alarme ; c'est aussi de cette manière qu'ils parviennent à faire arrêter sur-le-champ les esclaves qui s'échappent. Les Beafares ont encore une espèce d'instrument qui ressemble à la musette; ils appellent ya£o/i</are ceux qui en jouent , et se servent en outre de trompettes d'ivoire et d'autres instruments.
Depuis la Casamança jusqu'à Quinala . les gentilshommes portent au doigt annulaire un anneau de fer et tiennent à la main une clochette , qui est attachée au doigt du milieu et qu'ils frappent souvent de l'anneau, surtout au moment du combat; ils se servent peu de chevaux ; le roi et les principaux chefs en ont , mais ils les montent rarement , aimant mieux faire usage de bœufs et de vaches qu'ils con-
duiaent au moyeo d'une corde passée daos les na* rio^; il cp est «le même chez les Gasangas, les BanhuDs , les Bjouramos et les Bija^os.
Tous les rois bea£ares sonf vassaux d'un empereur qu'ils appellent Farimcabo , auquel sont également soumis les Mandingues qui habitent au sud de la Gambie. Des Bixirims de celte dernière nation parcourent le pays et font accroire mille mensonges aux ignorants Beafares. Tous les habitants dc^ce pays, hommes et femmes, sont très-importuns et demandent tout ce qu'ils voient; la seule manière de s'en débarrasser est de les appeler malaco, c'està-<lire lézard ; ils s'en vont aussitôt , parce qu'ils regardent ce mot comme b plus grande iiijure. Il y a dans ce pays de grands oiseaux qui ressemblent à des dindons , mais les habitants ne permettent pas de les tuer parce qu'ils disent que ce sont les âmes de leurs ancêtres ; aucun naturel ne leur fait le moindre mal , mais les Portugais , quand ils crpiei^t n'être pas vus , leur font la chasse pour les manger. Les nègres ne veulent pas non plys qu'on tue les oiseaux qui font leur nid sur les arbres proches de leurs maisons , parce qu'ils disent que ce sont leurs botes et qu'il est de leur devoir de les protéger.
On tient à Bijorei I^ plus grande foire de tous les pays des nègres ; il s'y réunit quelquefois jusqu'à douze mille personnes des deux sexes ; on y vend de tous les produits 4u pays, et il s y livre souvent de grands combats à la suite de querelles occasionnées par l'ivresse. Cette foire retarde tous les ans d'un
jiMir oomme eeile d^e Gasamança ; c'est pendant qu'elle 96 tient q«ie l'on exécute les homicides.
Quelques Beaferesêe sont convertis au chrtstie^ nisnie, partt€Hlièrement ceux qui kabiteut aux en^ virons de la forteresse de Porto da Gruz, que les Portugais ont construite pour repousser les Français qui venaient s'emparer de leurs navires. QueU ques religieux carmes y irinrent vers 1564 <et opé-> rènent un grand nombre de oonversions; il y en aurait bioa davantage si Ton consolidait cet établis*sèment en y envoyant un gouverneur et des gens de j uatice . Les maisons des Beatfares ne son t pas , comme celles des autres nations , rassemblées en villages ; cependant les membres d'une même famille ae réa* niss^it et sont gouvernés par le plus âgé d'entre eux; c'est pour cela qu'en punition de certains crimes toutie la famille est réduite en esclavage. Leurs maisons sont en torchis et couvertes en paille; ils les appellent polonias , et certains seigneurs en possèdent un grand nonrbre ; elles sont ordinairement bâties autour de grands arbres appelés po^ loens , à l'ombne desquels ils tiennent leurs conseils. Les terres appartiennent aux nobles, et ceux qui les cultivent leur payent une ^espèce de dirae ; les gens du peuple labourent la terre en commun et en partagent le produit. Il n'est pas non plus permis de commencer la récolte des fruits sauvages avant que lechefi^a ait donné la permission, particulièrement de ceux 4e Ï9ahve app^ manganaobo : quiconque conk'evient à cette loi est vendu comme lesdave.
L'adultère est aussi puni très-sévèrement , mais cela n'empécbe pas les femmes d'être fort débau^ chées. Les naturels de ce pays ont adopté la circoncision comme ceux des autres pations dont nou» ayons déjà parlé.
A une graode journée de Quinala commence le pays de Biguba , également habité par les Bea-* fares ; mais le trône ne s'y transmet pas de la même manière et ne peut être occupé que par les parents du roi , que Ton appelle ja^ra^; la succession occasionne néanmoins souvent des guerres civiles. Dès que les Portugais apprennent que le roi est ma* lade f ils se réfugient sur leurs vaisseaux avec leurs marchandises ; car aussitôt qu'il a rendu le dernier soupir, lesjagras, suivis d'un grand nombre d'hom* mes , se jettent sur leurs maisons pour les piller, et l'ordre ne se rétablit que quand on a fait choix d'un nouveau roi, ce qui dure souvent plus d'un an. Dans toute la Guinée , il existe une coutume bien fatale aux Portugais ; c'est que le roi se prétend l'héritier de tous ceux qui meurent à terre; de sorte que dès qu'ils tombent malades il faut les transporter abord. Depuis qu'ils ont construit un fort à Santa-Gruz , on a supprimé cette coutume dans le pays de Quinala.
Ce pays de Biguba est très>bon ; on y achète beaucoup d'esclaves ainsi que sur l'autre rive du fleuve, qui se nomme Bissègue , habitée également par les Beafares qui , par l'intérieur, confinent aux Naluns , lesquels fournissent aussi beaucoup d'es-^ claves. Tout ce pays est couvert d'épaisses forêts ;^
il y pleut beaucoup et les orages y sont fréquents ; les habitants sont fort superstitieux. Souvent le roi défend de cultiver le riz ou d'autres céréales pendant un certain nombre d'années, parce qu'il prétend que cela causerait une grande mortalité. Les nègres de toute la Guinée boivent du vin de millet ou de pakiAer ; ce dernier enivre bien plus que l'autre. Il y a dans ce pays un grand nombre dîéléphants, ainsi que des lions et d'autres animaux féroces qui souvent dévorent les bommes.
Au-dessus du port de Bigiiba est celui de Balola , qui appartient à la même nation , quoiqu'il soit gouverné par un roi particulier. Toute cette contrée est tranquille ; on y fai t un grand commerce d'esclaves et les vivres y sont en abondance, parce que les naturels sont plus laborieux que les autres. Tout le pays vers le sud jusqu'à la pointe , qui est située en facedel'ile de Matao^Boli, estbabité par celte même nation des Beafares. Cette pointe, presque entièrement entourée d'eau, est peuplée par des esclaves fugitifs qui s'y sont retranchés.
Le cours du fleuve est infesté par des pirates nègres , que l'on appelle dans le pays gambisas ; ils volent des hommes , qu'ils vont ensuite vendre aux Européens. Quand ils rencontrent quelques nègres ignorants de l'intérieur, ils les invitent à boire , les enivrent et les conduisent ensuite aux vaisseaux ; ils en enlèvent tous les ans un grand nombre de cette manière.
C'est au delà de la pointe de terre où se sont éta-
- ea —
blis les esclaves, que commence le pays dès Naluns^ qui n'est arrosé que par une petite rivière dans laquelle les vaisseaux ne peuvent pénétrer ; leur territoire est entièrement environné par celui des Beafares , desquels , quoique voisins , ils diffèrent beaucoup par la langue et parlée mœurs, cair ils sent très-sauvages et vont presque entièrement nus. Les Portugais n'ont pas de commerce direct avec ce pays^ et les esclaves qu'ils en tirent leur sont vendus par les Beafares ; les Naluns fournissent des nattes très-* fines et des dents d'élépbants , mais ces dents sont généralement fort petites. Pour tuer ces animaux , ils se glissent entre leurs jambes et leur fendent le ventre avec une zagaie ; la trompe et les quatre pieds appartiennent de droit au rœ , mais le reste est pour le chasseur. Il y a bien longtemps que le commerce avec ce pays est entièrement perdu , parce qu'im vaisseau, après y avoir acheté à très-bas prix une grande quantité d'ivoire, mit à la voile ea emmenant comme esclaves une douzaine de nègres qui étaient venus à bord.
Les buffles sont fort nombreux dans cette contrée ainsi que tous les autres animaux de la Guinée , à l'exception du cheval qu'on n'y a jamais vu. Les habitants croient que leur âme ne séjourne pas dans leur corps , mais dans celui d'un lion ou de queU que autre animal féroce, et que quand celui-ci vient à mourir il faut qu'ils aient le même sort.
Plus loin est le Rio de Nuno , dont les rives sont habitées par les Bagas et les Ck>quoIins; les Portugais
viennent trafiquer sur cette côte. Ce» deux nations sont vêtues, comme les Sapes, d'une chemise et d*un caleçon de coton , et parlent la m^me lan^e<, qui est également comprise par les Nakins. Leur principal article de commerce est l^indigo , mais il est d\uie espèce différente de celui dont on a parlé plus haut , car il est le produit d'un arbre. On le porte principalement à Casâmanca où on rechange contre des esclaves. On tire aussi de cet endroit beaucoup dlvoire , car les habftants tuent les élé« phants de la même manière que les Naluns. Les Bagas sont très-perfides et ne perdent pas une occasion de tuer les Portugais , quand ûs s'aventurent dans l'intérieur des terres , mais ils n'osent les attaquer de front et ne le font jamais que par trahison ; ils coupent la tête de leurs victimes et parcourent le pays en dansant et en tenant cette tête à la main ; ils la font cuire ensuite pour en détacher les chairs et font une coupe avec le crâne, dont ils tiennent à honneur d'avoir un grand nombre dans leurs maisons, car ils ne tuent pas seulement les blancs , mais encore tous les étrangers qu'ils rencontrent. Leurs armes sont des zagaies , dont le fer large et long ressemble à celui d'une pertuisane ; puis des arcs , des flèches et des boucliers ; ils ont aussi des canots avec lesquels ils naviguent le long de la côte.
Les principales marchandises que leur vendent les Portugais sont du sel , du cuivre , de Pétain , du fer, des viandes salées et du drap rouge. Quoique les Bagas tuent , comme on Ta dit , les Portugais qui
tombent entre leurs mailis . on peut pourtant commercer avec eux, parce qu'ils respectent leurs hôtes, mais il ne faut pas se hasarder à pénétrer dans Tintérieur des terres.
On trouve de l'argent dans ce pays et il y en a peut-être dans beaucoup d'autres endroits de la Guinée , car les nègres ne savent pas exploiter les mines. Jusqu'à présent , les Portugais n'ont pas cherché à les explorer: ils se sont contentés de venir acheter des esclaves, de l'ivoire et d'autres marchandises du payç. Un certain Araujo avait découvert près de cette «"ivière une veine d'argent d'où il tirait une assez grande quantité de ce métal; mais ayant craint d'être massacré par les nègres , il se retira dans le pays des Beafares, où il est mort sans avoir découvert à personne l'endroit où la veine était située.
Le territoire des Bagas s*étend jusqu'au cap de Verga , où commence celui des Sapes qui parlent la même langue. Loin de vendre des esclaves , les habitants de ce pays en achètent au contraire des Portugais.
Plus loin est le Rio da Furna, dont les rives, habitées également par les Bagas , produisent aussi de l'indigo , mais moins bon que celui du Rio de Nuno: les Souzos en apportent de l'intérieur qui est de meilleure qualité. Au delà de ces derniers, sont les Putazes , qui viennent en caravanes composées de plus de deux mille personnes , pour acheter du sel ; ils donnent en échange des étoffes de coton blanches, des vêtements , un peu d'or et des flèches.
Le Rio da Furna produit aussi du riz en abondance, les vaisseaux portugais vont en acheter pour le porter dans les endroits où il manque. Tous ces nègres ont la coutume des épreuves juridiques dont nous avons parlé plus haut.
* Au delà du cap de Verga , est l'embouchure dune autre rivière appelée Rio das Pèdras ; elle se divise en plusieurs bras et forme des îles connues sous le nom deCagaçaes. Cette rivière sépare le territoire des Bagas de celui des Sapes et de celui d'une autre nation appelée Tagunchos. Danç les îles dont nous venons de parler il y a beaucoup d'ambre ainsi que de la cire, de l'ivoirç et des esclaves ; c'est dans cet endroit que Bento Gorrea da Silva vint d'abord s'établir seul avec son frère ; il appela ensuite à lui ses parents et ses amis , et est maintenant seigneur d'une bourgade qui compte 3,000 nègres. Son frère, qui est mort actuellement , a laissé un grand nombre de filles qui ont des enfants et des petits-enfants, de sorte que le nombre de ses descendants s'élève aujourd'hui à plus de 500.
Il y a dans les montagnes où cette rivière prend sa source , deux nations appelées Putazes et Souzas , qui descendent sur la côte pour se procurer du sel , en échange contre de l'indigo et des étoifes de coton qu'ils tirent eux-mêmes du pays des Foulos. Ils apportent aussi une plante qui sert à la teûiture et que l'on nomme, dans la langue du pays ^ maroque. Les Portugais et les nègres du pays l'achètent pour aller la vendre aux habitants des rivijères de Bagara-
Bomba, deToto,deBala, et d'autres qui sont situées au midi de Sierra-Leone. Les habitants de ce pays ressemblent par leur costume, ainsi que par les armes dont ils se servent , à ceux dont nous avons déjà parlé plus haut. Quand un étranger y arrive , on commence par le conduire dans une cabane et lui présenter de quoi se laver ; s'il doit faire quelque séjour, le mattre de la maison appelle toutes ses femmes et l'invite à choisir celle qui lui plait davantage. Mais si , après en avoir désigné une , il commettait une infidélité avec une autre , tout ce qu^il possède serait confisqué ; s'il s'absente et qu'il revienne , la même femme reste toujours à ses ordres ; ses enfants sont considérés comme appartenant au mari, à moins qu'on ne voie bien clairement qu'ils sont d'un blanc, alors on les remet à leur père.
Dans chaque village , il y a une grande maison ronde , où le roi rend la justice entouré des solategis qui sont les principaux du royaume. Ceux qui viennent porter plainte devant lui sont accompagnés d'une espèce d'avocat auquel on donne le nomd'aroe^. Ses vêtements sont ornés de plumes et de grelots, et sa figure est couverte d'un masque horrible. Il tient à la main une zagaie sur laquelle il s'appuie pendant qu'il expose les raisons de sa partie. Quand il a fini , un autre aroes lui répond , le roi prononce alors son jugement , et la sentence s'exécute à l'instant; on est surtout sévère pour les sorciers, qui sont décapités et dont les corps sont jetés hors du village pour être dévorés par les animaux sauvages. Comme on tient
k grand honneur d'avoir dans sa maison les têtes des ennemis que l'on a tués , ceux qui n ont pas eu l'avantage d'en tuer à la guerre , achètent pour cinq ou six crusades les criminels condamnés à mort et les massacrent pour se faire des trophées de leurs tètes.
Chez les Sapes , la couronne est héréditaire v elle passe d'abord au fils et , à leur défaut , aux frfcres et aux pluB proches parents du roi. Quand les funérailles du roi défunt sont terminées , les nègres se précipitent dans la maison de sonhéritier, l'attachent et le conduisent au palais où ils lui donnent quelques coups de fouet; on le détache ensuite, on le revêt du costume royal et on le conduit dans tin en-* droit où sont rassemblés les principaux de la nation, les solategis. Le plus ancien lui fait un discours dans lequel il lui représente que , puisqu'il vient d'hériter du trône , il doit rendre exactement la justice à tout le monde et châtier indistinctement les coupables ; que c'est pour cela que l'on a commencé par lui. Il lui met ensuite à la main une arme appelée queto , qui sert à trancher la tête des coupables condamnés à mort , et qui est aussi le signe du pouvoir chez toutes les peuplades de la montagne. A dater du moment où il a reçu cette espèce d'investiture , le nouveau roi est obéi et redouté de tout le monde.
Quand le roi veut élever quelqu'un au nombre des solategis, il le fait de la manière suivante : il se rend au Funco , c'est ainsi que Ton nomme l'endroit où se rend la justice , et après s'être assis sur un banc
de bois qui lui sert de trône , il prend une fressure de chèvre qu'on lui apporte et en frappe sur les joues le nouveau solategi , de sorte que toute sa figure est couverte de sang sur lequel on répand de la farine. Le roi termine ensuite la cérémonie en lui plaçant un bonnet rouge sur la tète. A dater de ce moment , il siège au nombre des juges et prend part au partage des biens des condamnés ; il jouit même de ce privilège quand il se trouve dans un autre pays.
Ces nègres sont persuadés que le démon , qu'ils ^appellent Contuberia et qu'ils regardent comme leur dieu , apparaît à certaines époques de Tannée; quand le moment est venu, on fait proclamer l'ordre à -chacun de se renfermer dans sa maison et de ne pas se montrer dans la rue , parce que le dieu va traverser le village , ce qu'il fait avec un grand bruit ; mais ce Contuberia n'est autre que le roi suivi de tous les solategis, qui font un tapage infernal en poussant de grands cris , jouant de la trompette et frappant des morceaux de bois l'un contre l'autre. Si quelqu'un ose se montrer , les solategis se précipitent sur lui et lassomment à coups de bâtons , à moins que le roi ne le prenne sous sa protection en lui plaçant son bonnet sur la tête ; mais alors il devient lui-même solategi et prend part au Contuberia.
Il y a une grande maison consacrée à la religion , qui est placée sous la garde d*un vieux solategi qui jouit d une réputation intacte. Toutes les jeunes vierges doivent s'y retirer pendant un an pour recer
iroir les instructions de ce yieillard. Leurs parents leur apportent la nourriture dont elles ont besoin , mais pendant tout ce temps , ils ne peuvent ni les voir ni leur parler. Quand elles viennent ainsi se retirer dans le temple , on change leur nom et on leur en donne un différent de celui qu'elles portaient auparavant. De temps en temps , ces jeunes filles se rendent en procession et revêtues de leurs plus beaux habits , sur \Arrifay ou place publique , où elles dansent ensemble au son d'un instrument appelé Bawbale, C'est alors seulement qu'elles peuvent communiquer avec leurs parents ; les jeunes gens viennent aussi les voir et peuvent demander celles qui leur plaisent en mariage à leurs parents. Quand le mariage se fait , ils payent quelque chose à leurs parents. Les jeunes filles ainsi recluses sont connues sous le nom de Mendas.
L'on enterre les morts dans Fintérieur de leur propre maison, avec des joyaux d'or aux bras, au nez et aux oreilles. Les rois seuls sont enterrés hors du village, sur le bord de la route, parce que disent les nègres , ce sont des personnes publiques , et il faut que leur sépulture soit vue de tout le monde. On place au-dessus de leur tombe une espèce de toit cir culaire en paille. Ces nègres sont circoncis huit jours après leur naissance.
Le pays des Sapes commence au cap de V^ga, qui est par 9"" kHll de lat. et se termine aux bas-fonds de Sainte-Anne par 7 degrés, de sorte qu'ils occupent entre ces deux points une côte de 60 lieues d étendue.
lis se subdtYÎaent eD difiérentes nations qui parlent toutes la même langue ; ce sont les Bagas , les. Tag'unchas , les Sapes proprement dits ^ les Boloes, qui mangent de la chair humaine , les Temenes , les Lim* bas , les Itales et les Jalungas ; toutes ces tribus ba<r bitent la côte : il y a dans l'intérieur les Souzas et le$ Putazes , et derrière eux les Foulos ^ dont le terri* toire GODunence , comme on la vu , par le if!* de la<^ titude et prend à revers toutes les nations dont nous avons eu occasion de parler. Les Foulos vendent des étoffes de coton aux Souzas , et ceux-ci viennent sur la côte les échanger contre du sel. Mais ils ne peu-r vent en emporter qu'une si petite quantité qu'elle est loin de suffire h la consommation des habitants de l'intérieur, et qu'il y a des nations entières, comme, par exemple , les Limbas, qui n'en ont jamais mangé ni même vu.
Cette côte est arrosée par un grand nombre de rivières dont les principales sont celles das Pedras , de GapoB^ de Tambacira , de Maca-Mala , de Calenche- Cafu et de Mitombo.
A vingt cinq lieues au sud du cap de Verga , sont trois petites Iles que Ton appelle des Idoles ; il n'y en a qu'une qui 9oit habitée ; elle est gouvernée par un roi , et les habitants vont cultiver les deux autres. On leur a donné le nom qu'elles portent > parce que quand les Portugais y abordèrent pour la première fois , ils y découvrirent des idolea de bois que les nègres adoraient et qu'ils appelaient Chinas. En face de la rivière de Case, il y a une petite ile nommée
Tamara et deux autres appelées Brassas à la pointe du*cap Ledo.
Près des bas-fonds de Sainte- Anne » sont les tles de Toto , qui étaient autrefois habitées, maïs qui ont été abandonnées à cause des incursions des Sumbas. Ekitre elles et la terre ferme , et à rembouduireidies rivières de Butibum et das AUianças, est l'Ile de Tausentequi a douze lieues de long sur dix de large.' Elle est couverte d'arbres à gomme et de palmiers , et produit aussi beaucoup de riz et de millet.
Au delà des Sapes , dans l'intérieur, habitent|les Concbos, dont le pays est très - abondant en or; cette côte est la meilleure delà Guinée et celle où se fait le commerce le plus avantageux. Les marcban* dises qui s'y placent le mieux , sont celles que Ton a déjà énumérées plus haut et surtout le sel. On y trouve une espèce de singes appelés Dans , qui sont inconnus dans tout le reste de la Guinée; ils n'ont pas de queue et ressemblent complètement à des hommes. Ils marchent sur leurs pattes de derrière, et ceux qui sont apprivoisés vont remplir une oruche d'eau à la rivière et la rapportent sur leur tête , mais il iaut avoir soin delà prendre aussitôt qu'ils arrivent, car sans cela ils la laissent presque toujours tomber et se mettent ensuite à pleurer ; ils aiment beaucoup les jeunes filles , et quand ils les trouvent dans des endroits écartés , ils les entraînent avec eux et les caressent à leur manière.
Les nègres de cette côte sont loin d'être aussi guerriers que les autres, ils sont même générale*-
ment poltr<His , à Texceptiôn des Limbas et des Jalungas que les Sumbas n'ont pas encore pu réduire , parce qu'ils ont leurs habitations dans des endroits très-retirés , d'où ils sortent à Timproviste pour toniber sur leurs ennemis au moment où ceuK-ci s'y attendent le moins ; car les longues guerres qu'ils ont eu à soutenir contre les Sapes et les Mânes les ont rendus très-guerriers ; ils se liment les dents d'en haut et d'en bas , ce que les Mânes ne font pas.
Les peuples qui habitaient la province de Sierra- Leone, étaient autrefois les plus heureux de toute la Guinée , à cause de sa fertilité ; mais il parait que Dieu a voulu châtier cette province en lui imposant , dans les Sumbas ou les Mânes, un fléau aussi terrible que les Caraïbes du Brésil. On ignore Torlgine de cette nation; tout ce que l'on sait, c'est qu'il j a quarante ans, leur avant-garde envahit la province de Sierra-Leone, et leur immigration n'est point encore finie. Les vieillards sapes prétendent que leurs invasitms se renouvellent chaque siècle. C'est vers 1550 qu'ils ont fait l'irruption la plus féroce dont on ait jamais ouï parler , car ils dévoraient la chair de leurs ennemis; quand ils furent maîtres du pays y ils firent dire à ceux qui les suivaient de ne pas avancer , et payèrent à leur chef l'impôt désigné sous le nom de marefe. Maintenant ils ont renoncé à manger de la chair humaine et sont presque entièrement confondus avec les Sapes ; mais ayant cessé avec le temps de payer le marefe à leur Foi , celui-ci envahit le pays à la tête de nouvelle»
bandes quidévorai^EitleftTivâiitset arra^îbàient ménie les morts de leurs tombeaux. On croit généralement que ces Mânes viennent des Elats du Mandimança , parce qu'ils parlent la même langue que ses sujets , et leur ressemblent beaucoup , tant par leurs moeurs que par les armes dont ils font usage , et qui sont principalement des arcs et des flèches de très*petite dimension.Ilson t avec ces armes,disent-ils,ravantage de pouvoir utiliser les flèches que leurs ennemis leur lancent, et ceux-ci ne peuvent en faire autant, parce que leurs arcs sont trop grands. Leurs boucliers sont faits de baguettes tressées et sont assez larges pour les couvrir tout entiers ; ils se servent aussi de courtes épées et de zagaies dont le fer est très-long. Quand ils vont à la guerre, ils portent sur le dos deux carquois remplis de flèches empoisonnées , non pas avec le jus de diverses plantes que l'on fait cuire ensemble , comme dans les autres provinces , mais avec le suc laiteux d'un certain arbre , venin très-subtil. Leurs vêtements sont une chemise, un large pantalon de toile de coton et un bonnet orné de plumes.
Les Mânes sont venus dans la province de Sierra- Leone en traversant les pays situés au delà du royaume de Congo ; ils eurent plusieurs combats à livrer en passant derrière la province de la Mina et la côte de la Malaguette. Parmi eux se trouvaient un Manc , nommé Francisco Vas , et un nègre portugais , appelé Paulo Palba , qui avaient fait naufrage sur cette côte et avaient adopté les mœurs des Sumbas avec lesquels ds firent la guerre
et trouTèrent «afin une occasion de se réunir à leurs comf»atriotes. Ils racontèrent que ^ dans tous les pays que les Sumbas avaient traversés, ils entraînaient avec eux un grand nombre de guerriers^ ei que c'étaient principalement ceux*là qui mangeaient de la chair humaine. lis ajoutèrent que leur principal chef était une femme que Ton désignait sous le titre de mestre , et que c'était à elle que Ton payait ce droit de marefe. Ils avaient tout ravagé sur leur route ^ détruisant les villages et violant même les sépultures , de sorte qu'ils répandaient un tel eflroi que personne n'osait leur résister. Leur armée n'était pas à beaucoup près aussi considérable quâmdils avaient quitté leur pays qu'elle Tétait alors, mais elle s'était grossie dans toutes les provinces qu'ils avaient traversées. Quand ils s'étaient emparés d'une province , ils commençaient par dévorer le roi et les principaux habitants , épargnant toutefois les jeunes garçons qu'ils élevaient à l'exi^cice des armes et qui devenaient de bons soldats sous les ordres des Mânes. Comme on l'a dit, ils n'épargnaient pas les tombeaux « mais c^était surtout pour s'emparer des bijoux d'or que les Sapes ont coutume d'enterrer avec les morts. Quand les Sumbas approchaient d'un village, ils envoyaient aux chefs un présent composé de vAt&» ments et un carquois rempli de flèches, en leur disant de choisir entre la paix et la guerre; mais quand ils consentaient à se rendre ils n'en étaient pas moins dévorés par leurs féroces enneaûs. Les Sapes surtout montrèrent beaucoup de lAcheté , car quœque cette
juadon aoit nooibrease et couvre plus de 80 lieues de c6t«S) ellene fitaueune résisteDce* Aussi presque tous les TÎUages ftirent détruits et leurs habitants massa <• crés; quelques-uns d'entre eux vinrent diercher un refuge à bord des vaisseaux portugais, qui envoyaient leurs chaloupes le long de la côte pour recueillir les fugitif qu'ils vendaient ensuite comme esdaveSi Les Mânes en vendirent aussi plusieurs , mais ils les dévoraient presque tous après les avoir égorgés comme des bestiaux» Cependant c étaient plutôt les nations qu'ils traînaient à leur suite que les Mânes eux-mêmes qui avaient une si grande passion pour la chair humaine.
Quand ils pénétrèrent dans cette province, ils étaient divisés en deux corps, l'un desquels y entra par l'intérieur et Fautre suivit le bord de la mer , commandé par un chef nommé Maçarico. Celui-ci fut tué dans un combat que lui livra le roi de Boulao * qui défendit valeureusement ses Etats. Mais voyant qu'il ne pouvait leur résister ^ il aima mieux se livrer aux Pcurtugais. Ceux-*ci vendirent comme esclaves tous ceux qui tombèrent entre leurs mains, à l'ex*ception cependant du roi dont ils eurent pitié et «{u'ils envoyèrent à Tile de Santiago^ Les funérailles du chef Maçarico furent célébrées avec beaucoup de pompe, et Ion immola sur son tombeau un t^rand nombre de captifs; sa propre scsur plaça sa main sur un bloc et se la coupa en signe de deuil , oe qui fut imité par quelques autres femmes* Quand eette cérémonie fut terminée , les cheis envahirent le
lérritoire des Sapes et y exercèrent de grands ra^ vages ; ils y construisirent aussi des espèces de for* teresses qu'ils nomment atabancas , et dévorèrent même quelques Portugais qui tombèrent entre leur» mains.
Après avoir tout dévasté , les Mânes se préparèrent à tourner leurs armes contre les Souzas qui » comme on Ta dit , hab,itent dans l'intérieur. Les Mânes réunirent pour les attaquer Tarmée la plu» considérable que l'on eût encore vue dans ce paysr Us avaient avec eux un Portugais, nommé Salvador Homen da Costa, très-babile arquebusier* Les Souzas de leur côté marchèrent contre eux avec tous leurs guerriers et des secours que leur fournirent les Foulos, leurs voisins. Pour détruire plus sûrement leurs ennemis, ils tuaient un grand nombre de bestiaux dont ils faisaient cuire la chair , et à l'approche des Mânes ils battaient en retraite et abandonnaient dans leur camp un grand nombre de vases remplis de viandes empoisonnées , sur laquelle les Mânes ne manquaient pas de se jeter ; ils en firent périr de la sorte un grand nombre'; le reste fut attaqué au passage d'une rivière par les Souzas et les Foulos confédérés , et mis dans une déroute complète. Les Souzas se retirèrent ensuite au Rio de Nun'o où ils s'établitent. Cependant le ccKnmerce a Gonunencé à reprendre dans le pays , parce que les Mânes ont contracté les mœurs des autres indigène». Leur principal roi réside à Mitombo et prend le titre de Farma ; mais les Mânes qui se sont établis sur le
territoire des Sapes , obéissent à difiérents chefs qui se font même la guerre entre eux. Quand les vassaux vont rendre hommage à,leurchef , ils se prosternent devant lui en disant j4tuaco , me voici ; s'il veut se débarrasser d'eux pour quelque cause de mécontentement, il doit le faire dans ce moment, car aussitôt qu'il leur a répondu jinamati, c'est-à-dire sois le bienvenu, ils sont considérés comme étant sous sa sauvegarde.
Les Sapes qui habitaient autrefois la province de Sierra-Leone étaient faibles et poltrons; mais depuis qu'ils ont été disciplinés parles Mânes, ils sont devenus d^excellents guerriers. Ils se servent d'artillerie , et commencent à comprendre l'art des sièges ainsi que la défense des forts. Ils ont toujours été les ennemis des Français et des Anglais , et ont livré des combats aux capitaines anglais Jean Acle etBarthélemi Bayâo. Ce dernier voulut pénétrer dans l'intérieur pour faire la guerre au roi Sauna ; mais celui-ci le repoussa , lui tua beaucoup de monde et lui enleva même quelques embarcations. Ce Sauna a richement récompensé les soldats portugais qui vinrent à son secours dans cette occasion.
Le dernier chapitre de ce curieux ouvrage est consacré à des considérations générales sur les avantages qu'il y aurait à coloniser la province de Sierra- Leone.
PARIS. — IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNOT , IMPRIMEURS DE L'UNIVERSITÉ ROYALE DE FRANCE,
Rue Racine , no 28 , prés de t'Odéon.
Ifauv -J^rm. . Jc^ ^
JBiKfiruH iftc ^ataio0U€»