Notice sur Barthélemy Menn, artiste et éducateur
Présentée à la classe des Beaux-Arts, dans sa séance du Vendredi 3 Novembre 1893, à l’Athénée, sous la présidence de M. Jequier.
Messieurs,
J’ai pensé que, dans une séance consacrée à honorer la mémoire de Barthélemy Menu, l’un des membres de votre classe des Beaux- Arts, il y avait un devoir strict pour moi, l’un de ses parents, mêlé à la vie intime du maître pendant les six dernières années de son existence qu’il était venu passer à côté et pour ainsi dire au milieu de ma petite famille, celui de vous entretenir de ce qui lui tenait le plus au cœur, du monde de ses idées, de ses principes d’art, de son système éducatif général.
B. Menu avait beaucoup étudié toutes les doctrines de la philosophie sociale, en particulier celles des chefs de l'École positiviste française, d’Auguste Comte et Fourier, et avait été séduit par le
côté social de leur conception humaine, mais il n’avait jamais accepté les conséquences extrêmes de leur doctrinarisme.
Pour lui, l’homme est l’être social par excellence, un être de groupe, inséparable d’un milieu collectif, être de relativités.
C’est aussi une individualité, qui a sa vie propre, son libre arbitre, libre dans le sens relatif laissé à l’être humain par sa connexion avec ses similaires et avec le milieu dans lequel il est placé, libre sauf limitation du temps et de l'espace.
C'est ainsi que Barthélemy Menu comprenait l’homme, et il l’étudiait au point de vue artistique et éducatif, sous sa double propriété d 'unité et de collectivite, ne voulant pas séparer ces deux éléments que la nature de son être unit impérieusement.
Selon lui, l’homme à l’état unitaire, isolé, en dehors de la société, du groupement humain, l’être insociable, est un être anormal, et ne peut exister.
Il condamne l’individualisme pur.
Mais l’individu absorbé par la collectivité^ 1 numéro social, matière numérique, sans liberté d’action personnelle et suivant une expression à la mode, syndiqué obligatoirement 0 n’est que le produit atrophié d’une société anormale, destinée à périr, contraire à la nature humaine.
Il condamne le collectivisme pur.
Le sens de la destinée humaine est entre ces deux extrêmes, dans la conjonction harmonieuse et juste de l’individualité et de la collectivité.
Aussi pensait-ii que l’éducation de la famille et l’instruction de l’école ne devaient avoir qu’un but :
La formation d’une personnalité, son développement dans le sens social, c’est-à-dire en vue du progrès de tous, non repliée sur soi, mais ouverte aux autres, non égoïste, mais altruiste.
C’est le vrai sens de la vie, celui que le Christ a apporté à l’humanité.
Cette vérité est fondée sur l’amour ;
Leur expression commune est la beauté.
Vérité, amour, beauté, tels sont les trois termes de l’unité vitale chez l’homme social.
Le moyen d’y arriver, c’est la science et l’art. Je dis à dessein : c’est la science et l’art, sans les séparer.
Barthélemy Menu plaçait la science à la base de l’art.
Telle a été, depuis longues années passées dans un isolement méditatif qui l’a un peu séparé de ses contemporains et en a fait un vivant un peu inconnu, la théorie fondamentale de Barthélemy Menu, le judicieux, comme l’appelait George Sand, éprise ellemême des recherches socialistes, théorie qu’il exposait sans cesse, mais il faut bien le dire : sans cesse incomprise.
L’année dernière cependant, c’est-à-dire à la veille de sa disparition de ce monde terrestre, grâce à l’enthousiasme communicant et à Faction ardente d’un de ses anciens élèves qu’il a le plus aimé, et dont il a été le mieux aimé et compris, du peintre Auguste Baud-Bovy, un groupe d’humanistes s’était formé sous sa direction, fonctionnant à l’école et au dehors de l’école.
Ce groupe initial, composé du Maître et de sept personnes qu’il est bon de nommer :
Hugues Bovy, sculpteur,
Maurice Baud, graveur,
Daniel Baud-Bovy, littérateur,
Trachsel, architecte,
Raphaël Pétrucci, peintre, •
Valentin Baud-Bovy, peintre,
Bonard, mathématicien,
a fonctionne jusqu’à la mort du Maître, se réunissant chaque jour autour d’une table d’investigation, chacun fournissant son point de vue spécial sur chaque question d’enseignement et d’art et le Maître les synthétisait.
Tout l’art y était développé, avec ses bases certaines, immuables, avec ses créations innombrables et toujours nouvelles : développement illimité d’un principe fécond.
La mort du Maître vénéré a désespéré ses élèves, mais l’idée a germé dans leurs intelligences et l’ humanisme supérieur de Barthélemy Menu fera son chemin.
On a pu croire que son enseignement fût un peu abstrait. Cependant, Menu est au contraire un propagateur de l’enseignement concret. Il admettait d’autant moins l’abstraction éducative qu’il en avait cruellement souffert dans sa jeunesse, au Collège de Genève, saisissant difficilement les explications orales sans preuve visible ni tangible, sans image des choses, et en avait contracté un irrémédiable dégoût du verbalisme et de l’écriture, et un extraordinaire amour du dessin, de la reproduction de la nature qui nous entoure, que nous ne voyons pas assez, qu’on ne nous fait pas assez voir. Aussi plus tard, lorsqu’il eut accès au professorat, le point matériel dans l’espace, support de tout objet à reproduire, à exprimer littérairement, picturalement, plastiquement, le squelette sous le corps humain, la charpente sous l’édifice, l’armature de la machine, puis l’étude des propriétés d’action, de mouvement, de développement vital des fonctions de l’organisme, toutes choses visibles et tangibles, susceptibles de mensuration et d’appréciation, ont constitué la matière essentielle de son enseignement.
J’ai dit que dans sa conception d’art, il plaçait la science à la base.
Cette théorie vraie et puissante, il l’avait mise en pratique dans sa peinture ; il construisait vigoureusement et voulait que ses élèves apprissent avant tout à construire,
L’art venait ensuite par une déduction naturelle, par un entrainement normal, animer la construction.
Cette base scientifique de l’art empêchait l’artiste de dévier vers les excentricités d’une fantaisie sans règle et sans frein, et lui donnait la certitude du sens commun, du bon sens.
C’est ce qu’a exprimé si profondément son harmonieux ami, Chopin, disant : J’aime ta peinture, elle n’a rien qui me choque.
Triomphe du bon sens artistique !
L’esprit de Barthélemy Menn est à travers les siècles, une émanation des prodigieux artistes de la renaissance italienne :
Léonard de Vinci, architecte, ingénieur, sculpteur et peintre.
Michel Ange, poète, architecte, peintre et sculpteur.
Tous deux savants et artistes.
Hors la science, pas de grand art.
Il faut savoir pour créer.
Menn ne cessait d’enseigner cela à ses élèves. Il cherchait à les prémunir contre la production du morceau en peinture, du placage dans les tableaux.
Il exposait que pour être artiste, pour créer, il faut émettre une proposition, la poser; que toute proposition doit avoir son point central, son support, autour duquel rayonnent les développements suggérés par le centre, manifestant les tendances, l’action, le mouvement des fonctions, rendant la proposition vivante, et par conséquent artiste.
Et il fallait le voir, à travers les salles d’exposition, entouré de ses élèves les plus compréhensifs et les plus instruits, parcourant les tableaux, y cherchant la proposition, démontrant irréfutablement, lorsqu’elle était absente ou vagué, la diffusion lâche des sujets, leur manque d’unité, leur vulgarité, leur manque de parti pris, les faisant juger avec une certitude redoutable, mais absolue.
Et il 'jugeait lui-même ses œuvres de tout âge avec une sévé-
rite qui I induisait a de nombreuses et impitoyables destructions.
Que si on lui objectait que ses œuvres, telles quelles, étaient précieuses pour I histoire de son talent et de ses progrès artistiques, il répondait succinctement :
...Je sais ce i/iie je fais.
C’était en matière de peinture, un critique et un créateur d’une certitude absolue.
Son enseignement portait cette puissante empreinte de la certitude d art ; il était concis et profond.
Mais il arrivait souvent que le peu de solidité d'instruction artistique d une partie de ses élèves peintres créait entre eux et lui
une distance considérable, il leur parlait un langage supérieur, que leur insuffisance leur faisait trouver un peu abstrait.
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l.t maintenant que je nie suis ellorcé devons donner un aperçu bien insuffisant des principales idées du Maître, laissez-moi vous raconter deux anecdotes caractéristiques pour la direction de sa vie artistique et qui, peut-être, je l’espère du moins, vous feront
mieux comprendre l’homme.
Dans une de ces conversations d’un épanchement si affable qu’il avait avec nous, et que ses élèves du groupe humaniste ont sommes, il me raconta qu étant au Collège, il avait appris peu de chose.
“ hn classe, les maîtres, disait-il, nous donnaient des explications " ora,cs> s-uis application pratique; je ne voyais rien, je ne retenais " PaSi nous dictaient des thèmes, des pages d’histoire, .j’écrivais
https://archive.Org/details/nOtiCeSUrbarthel00menn 0
« machinalement, sans comprendre, tout cela était froid, mort.
« Cette accumulation de signes conventionnels nullement en rap- « port avec les choses extérieures dont ils ne retraçaient ni la forme,
« ni le mouvement, ni la couleur, m’était pénible. Au contraire,
<( dès que je sortais, tout s’animait autour de moi, les plantes « vivaient, mes camarades, les passants, tout se mouvait ; je « tournais autour des maisons, j’en saisissais la hauteur, la pro- « fondeur, je voyais leurs portes, leurs fenêtres, je percevais leurs « formes semblables ou diverses, j’étais joyeux. Je pris en dégoût « le verbalisme et l’écriture qui ne me décrivaient rien, ainsi que « la nécessité de retenir par cœur, comme l’on dit, ou de mémoire, « comme l'on devrait dire, tout ce qu’on nous faisait lire, jus- « qu’au jour un peu tardif, où saisissant un crayon, je résolus de « décrire et non plus écrire tout ce que je voyais. Dès ce jour a je me sentis sauvé, je compris et j’étudiai. »
Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que la vocation de Barthélemy Menu s’explique clairement ?
Dans un vovage que nous avons fait avec lui en Italie, il y a six ans, et où nous avons visité Milan, Vérone, Venise, Florence, Pise, Gênes et Turin, il me mena un matin, à travers Venise, du pas alerte que vous lui avez connu, près du pont du Rialto, devant une maison dans laquelle il avait habité avec Léopold Robert. Et là, il me raconta, ému, les circonstances de la mort de son ami, la désespérance qui s’était peu à peu emparé de ce noble cœur, son découragement de ne pouvoir atteindre et réaliser l’idéal auquel il aspirait, cet idéal qui torture les vrais artistes, l’impuissance à laquelle il se croyait réduit de ne pouvoir mieux exprimer ce qu’il voyait et sentait, sa crainte de tomber dans l’enluminure, sa désolation de certaines critiques: subies, puis la mort volontaire venant mettre fin à ces cruelles angoisses, et lui, Menu, accourant au bruit entendu de sa chambre, et se trouvant en lace
de 1 ami qui n était plus, luisant un retour sur soi, sondant la profondeur de ses pensées, et il termina le récit en me disant :
« ht je me promis dés ce jour de ne jamais livrer le meilleur v nioi-méme, mes œuvres, à la critique dénigrante, de n’y ‘ jamais donner prise, d exposer le moins possible ma peinture, de « garder a I abri des atteintes du dehors le trésor de ma pensée, <' de ma volonté, de ma création artistique. »
« Je me suis tenu parole, et me suis précipité dans renseignement.» J ai fini, Messieurs, je vous prie de me pardonner la brièveté de ces explications forcément écourtées par l’heure qui s’avance, heureux si j ai pu vous présenter une pâle image de la physionomie du Maître.