‹ Notice sur Georges WaitzChapitre 1 sur 1 · PARIS L. LAROSE ET FORCEL · texte numérisé non relu

PARIS L. LAROSE ET FORCEL

Libraires - Editeurs 22, RUE SOUFPLOT, 22

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GEORGES miTZ.

Ottelqued heures après la mort de Léopold de Ranke, TÂllema^e perdait un autre de ses plus grands historiens , un homme que les juristes peuvent aussi dans une large mesure reVendicfuer pour un des leurs, et dont les travaux sont connus de tous ceux qui s'occupent de Thistoire du droit. Dans ce grand renouvellement de Thistoire par la critique des sources et des documents, qui est un des progrès de ûotre temps, Georges Waitz a tenu une place considérable, yil appartient plus particulièrement à l'Allemagne , on peut dire cependant qu*il a, par ses livres, fait école dans toute l'Europe, et ses ouvrages n'ont point été sans influence sur le progrès en France des études d'histoire du Droit ; nous lui devons beaucoup pour la connaissance des institutions de Tépoque franque et du moyen âge , qu'explorent aujourd'hui dans ses dernières profondeurs de nombreux disciples formés par lui. 8i quelques-unes de ses théories ont soulevé parmi nous de vives contradictions, nous avons du moins su reconnaître sa science et son impartialité; ses travaux scientifiquement honnêtes lui ont mérité l'estime de tous les vrais savants, de tous ceux qui, dédaignant les artifices, savent par expérience la valeur des recherches et de la science de première main : une courte esquisse de sa vie sera un dernier hommage rendu à ce professeur éminent.

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2 GEORGBS WAITZ.

Issu d*une famille originaire de la Hesse , Georges Waitz naquit à Flensbourg, dans le duché de Schleswig, le 9 octobre 1813. C'est là qu*il passa la plus grande partie de sa jeunesse, et sentit de bonne heure se développer en lui un goût extraordinaire pour les études historiques.

La lecture de Thistoire romaine de Niebuhr le détermina à s'y livrer avec ardeur, tout en étudiant principalement le droit, dont cet ouvrage lui montrait l'importance pour la connaissance de l'antiquité : il se fit immatriculer en 1832 à l'Université, alors danoise , de Kiel , qu'il quitta un an après pour se rendre à Berlin. Les trois années qu'il passa dans la capitale de la Prusse furent décisives pour son avenir. Il eut pour professeurs de droit Savigny, Rudorff, Heffter, Homeyer...; ce dernier l'initia à la connaissance du vieux droit germanique , et il fut un instant sur le point de se consacrer entièrement à ce genre d'études. Mais en même temps , grâce à l'organisation si souple des universités allemandes , il pouvait suivre les cours d'histoire et de philosophie de Boeckh, Ideler, Lachmann, Karl Ritter, Trendelenburg , Schleiermacher; c'est dans les conférences pratiques dirigées par Wilken , qu'il fut plus spécialement initié à l'étude du moyen âge , et composa son premier travail sur Alaric. Mais de tous ses maîtres nul ne lui demeura plus cher que Ranke , dont l'enseignement l'enthousiasma, et l'attira définitivement vers l'étude de l'histoire : l'élève et le maître se lièrent d'une amitié qui ne devait finir qu'avec la vie. Waitz avait alors pour condisciples Dônniges, Giesebrecht, Hirsch, Kôpke, Wilmaus , génération d'infatigables travailleurs , futurs collaborateurs de cette précieuse collection des Jahrbûcher des deutschen Reiches que Waitz inaugura bientôt par le volume consacré à l'empereur Henri I®'. Ce travail fut suivi d'autres dissertations savantes (sur la chronique d'Ursperg, sur la chronique de Corvey, etc.) qui valurent à ce jeune homme de vingt-trois ans l'honneur d'être appelé à collaborer au grand recueil des Monumenta Germaniâs. Retenu cinq ans par Pertz à Hanovre, Waitz devint, sous la direction de ce grand savant, un maître dans la critique des textes , la diplomatique, la paléographie et toutes les sciences auxiliaires de l'histoire. Il est impossible d'énumérer ici toutes les dis-

sertations qu'il publia pendant ce temps , et dont la plupart sont restées des modèles. Son zèle pour Tœuvre à laquelle il collaborait se manifesta aussi par divers voyages scientifiques, et la découverte d'importants manuscrits, notamment dans la riche bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier. A Paris , où il connut ChampoUion-Figeac , et Benjamin Guérard dont le souvenir lui était resté particulièrement cher, il eut la bonne fortune de découvrir, sur les indications de Knust , dans un manuscrit qu'il croit être du iv*^ siècle , d'intéressants détails sur la vie d'Ulfîlas (1).

Nommé d*emblée professeur ordinaire à Kiel en 1842, il y enseigna l'histoire d'Allemagne, l'histoire du moyen âge, l'histoire du Schleswig-Holstein, l'histoire du Danemark; il y fît des conférences sur Tacite, sur la loi Salique, sur les institutions germaniques, et c'est pendant cette première période de sa carrière professorale qu'il élabora le grand ouvrage qui devait surtout fonder sa réputation. Il conçut en effet , le dessein d'écrire une histoire de la constitution allemande , travail auquel ses études antérieures de droit l'avaient préparé. Mais il n'entendait nullement adopter le même cadre qu'Eichhorn : il voulait pousser beaucoup plus loin l'analyse des institutions , utiliser les sources et les documents inédits , et la tâche qu'il se donnait était si vaste qu'il ne se dissimulait pas qu'une vie d'homme ne pouvait suffire à la remplir.

C'est en 1844 que parut le premier volume, dédié à Ranke, et que compléta en 1846 l'importante étude sur le droit des Francs- Saliens , qui en est comme un appendice. Dans le second volume, paru en 1847, il s'efforça de prouver le caractère germanique des institutions mérovingiennes, en réduisant le rôle de l'élément romain. Professeur dans une université danoise, Waitz avait été conduit à s'occuper aussi de l'histoire du Danemark , pour laquelle il avait trouvé dans les riches archives du château de Gottorp un grand nombre de documents intéressants (2), et il s'était mêlé aux discus-

(1) Ueber das Leben und die Lehre des UlAla. Hannover, 1840, in-4o.

(2) Préparée de longue date, l'histoire da Schleswig-Holstein parut en 1851- 1852.11 faut y rattacher Touvrage intitulé : « Lûbech iou$ Jurgm WiUlentDever etlapolUiqui européenne, 1855-1856. o

4 GKOHaES WAITZ.

sîons politiques qui agitaient alors les esprits. Chaud partisan de l'annexion du Schleswig-Holstein à la Prusse, il fut en 1848 un auxiliaire dévoué du gouvernement provisoire, et prit, comme député, une part active aux débats de l'Assemblée nationale de Francfort. C'est alors qu'une chaire lui fut offerte par l'Université de Gôttingue, qui, depuis l'époque des Pûtter, des Schlôzer, des Spittler, avait conservé une grande réputation pour les études d'histoire, et possédait une des plus riches bibliothèques de l'Europe. C'est là que pendant un quart de siècle, dans la direction du séminaire historique, Waitz a rendu i son pays et à la science des services dont ses compatriotes peuvent à bon droit s'enorgueillir. Gôttingue devint , grâce à lui , le premier foyer d'études historiques de l'Allemagne. D'année en année le nombre de ses disciples s'accrut, et nul élève de Ranke ne peut se vanter d'avoir continué à un tel degré la tradition et les succès du maître. Fréquentées par des historiens, des philologues et des juristes , les conférences du séminaire de Gôttingue eurent une influence considérable sur le progrès des études historiques : une grande partie des professeurs d'histoire des Universités allemandes se font gloire d'être les élèves de Waitz , et ceux de nos professeurs français qui sont allés suivre a Gôttingue l'enseignement de ce maître éminent, pourraient en attester la haute valeur et dire tout le profit qu'eux-mêmes en ont retiré. Après le départ de l'économiste Roscher pour Leipzig, Waitz se chargea de l'enseignement des sciences politiques , et publia divers opuscules (1) où se retrouve sans doute quelque souvenir du rôle politique joué par lui eo 1848-1849, mais où domine surtout le côté historique, en même temps que se manifeste l'influence des idées de Dahlmann, et de son ancien maître Schleiermacher, Toutefois l'œuvre principale de Waitz resta son Histoire de la constitution allemande*, les tomes III et IV, consacrés à l'époque carolingienne parurent en 1860-1861, et tout en s'occupant d'améliorer les premiers volumes et d'en faire paraître de nouvelles éditions , il put conduire son travail jusqu'au milieu du xii"* siècle.

(1) Notamment : Grilndzuge der Politik nebst einzelnen Ausfûhrangen , 1862; Ueber die Bildnng einer Volksvertretung , 1864.

jusqu'à Tépoque de Frédéric Burbaroiuwe, qui marque une dato imporUnte dau^ Tbistoire de rAllemagne* Son activité se manifestait en outre par un grand nopbre d'articles ou de comptes rendus critiques publiés dans diverses revues (!)•

Lersqu'en 1875 on réorganisa la société des MonttmerUa Germaniœ, en jugea que nul n'était aussi digne que lui d'être placé à sa tête ; il fallut alors quitter Gottingue pour venir à Berlin. Pendant les dix dernières années de sa vie, Wait? s'est consacré presque tout entier à cette grande œuvre collective où l'effort de tous est nécessairement fécond, et grâce à lui la nouvelle collection in-quarto avançait rapidea)ent : sa mort laisse un vide qui sera difficilement rempli (3).

Parvenu à un âge où d'autres eussent cru pouvoir aspirer légitimement au repos , ce travailleur infatigable , si au courant des progrès de la science, remettait sans cesse son œuvre sur le métier; toute édition nouvelle était sincèrement « revue et corrigée , » et il songeait encore à améliorer ses premiers volumes quand la mort est venue le surprendre (3). L'an dernier paraissait aussi une troisième édition des Jahrbûcher ds$ deutschen Reiches unier Konig Heinrich l : la préface est datée du 3 août 1885, cinquantième anniversaire du jour où la Faculté de philosophie de Berlin avait couronné le mémoire de l'étudiant de vingt-deux ans ; et chose plus curieuse encore, Waitz pouvait dédier son livre à Ranke, au vieux maître qui, un demi-siècle auparavant, l'avait jugé.

Cette vie si bien remplie est plus remarquable , on le voit , par la continuité silencieuse du travail , que psr ces succès brillants qui frappent l'attention de la foule et valent à un

(1) Berliner Jahrbûcher flir wissenBehaftliche Rritik ; neue Jenaer Utteratur Zeilung; Kieler MonatMchrift ; bistoriscbe ^eiiichrift von Sybel; Gottiogische gelebrte Anzeigen; Forschangen zur deatschen Gescbichte; Neaea Archiv. etc.

(2) Le comité de publication ne comprend plus aujourd'hui que six membres : MM. de Sybel , directeur des archifes ; Wattembaoh et Mommsen , professeurs à Berlin; Oiesebrecbt à Munich; OUmmler à Halle; et Maassen à Vienne. Mais il s'est assuré le concours d'un certain nombre de jeqocs collaborateurs dont quelques-uns sont déjà des maîtres.

(3) Voici l'état actuel de l'ouTrage : 1. 1, 3« éd. (1880) ; t. II, i^ et 2« parties, 3« éd. (iSaj); t. III, 2e éd. (1883); t, IV, 2^ éd. (1885) i les t. V^VHI (1874- 1878) en sont restés à la 1'^ édition.

homme le renom et la popularité. Si Waitz a été mêlé à la politique , on ne peut Taccuser d*avoir agi par ambition personnelle. 11 pensait comme Dahlmann que « l'histoire d'Allemagne ne devait point dégénérer en une simple étude archéologique, qu'elle devait déboucher dans le présent, et que le même esprit qui animait les temps anciens , devait animer aussi l^s temps nouveaux. » On doit surtout reconnaître que la politique n'affaiblit nullement chez lui l'amour désintéressé de la science. Au lendemain des luttes passionnées de 1848, il reprit avec une nouvelle ardeur ses travaux interrompus , se consacra tout entier à son métier de professeur, mit toute son ambition à en bien remplir les devoirs ; et on peut dire aussi de lui qu'il fut comme l'homme heureux dont parle Goethe, der das Ende seines Lebens mit dem Anfang in Verbindung setzen kann. S'il est permis de repousser quelquesunes de ses théories , de trouver parfois ses explications aventureuses, de penser qu'il affirme trop complaisamment le caractère germanique d'institutions qui peuvent être ramenées à une autre origine, du moins lorsqu'on le compare à certains de ses compatriotes, capables de paradoxes si étonnants ou même de déviations si étranges , on doit rendre hommage à son impartialité et à ses efforts pour acquérir « la qualité essentielle de l'historien , qui est l'amour inaltérable et passionné de la vérité historique , » ainsi qu'il le dit lui-même dans une lettre éloquente qui est comme sa profession de foi (1). Waitz possédait à un haut degré les qualités qui distinguent les érudits allemands. Sa science est exacte et scrupuleuse ; il accumule les preuves , il tient rangées en bon ordre sous les yeux du lecteur les citations qui lui semblent confirmer ses théories, et il les étale avec la coquetterie permise d'une érudition qui ne veut pas être crue sur parole. Chercheur infatigable de manuscrits, grand connaisseur des archives et des bibliothèques d'Allemagne, de France, d'Italie, ce fin critique n'était cependant pas de ceux qui ont la superstition de l'inédit. Il estime que c'est trop peu de réunir les matériaux d'un édifice, il sait grouper habilement les textes

(1) Falsche Richtangen. Lettre adressée à M. de Sybel : Historuche Zeilichrift, t. I (1859), p. 17.

et en faire jaillir la lumière : on retrouve en lui les qualités qui distinguaient notre école historique du xviii^ siècle , Talliance de l'instruction précise avec l'esprit philosophique et le talent de généralisation. Il possède ces deux sortes de clarté , rarement réunies chez ses compatriotes , la clarté du détail et la clarté de l'ensemble.

Ces qualités convenaient merveilleusement à des recherches sur le moyen âge, époque d'invidualisme et d'émiettement universel, dont l'étude demande une érudition à la fois très exercée et très sagace. Waitz s'y montre historien beaucoup plus que juriste : il n'entend pas seulement décrire les institutions telles qu'on les rencontre à une époque déterminée , et en énumérer les conséquences. Il veut surtout expliquer leur origine , et montrer leur développement , en évitant de se laisser guider par des idées à priori y ou de forcer le sens des textes pour les faire cadrer avec un système préconçu , et en utilisant toutes les sources , et non pas seulement celles qui servent d'argument à ses théories. Dans sa polémique avec Roth sur les origines du système féodal, il a nettement indiqué lui-même ce qui le séparait le plus profondément de son adversaire, reprochant à celui-ci d'écarter systématiquement ce qui ne comportait pas une définition juridique précise, et de vouloir mettre dans les institutions une logique outrée. L'histoire des institutions, dit-il, est celle d'un perpétuel devenir : le moyen âge est l'époque de formation d'un grand nombre de principes nouveaux. Mais quel que soit le moment auquel on se place, ils apparaissent presque toujours confus parce qu'ils sont encore inachevés. Aussi Waitz proteste-t-il contre les procédés employés par certains historiens du droit , qui , dans leur zèle , veulent à tout prix résoudre des questions qui ne sont pas susceptibles d'une réponse précise. Et renonçant à des généralisations trop téméraires, il se contente d'éclairer d'une vive lumière une foule de points obscurs. Waitz n'a pas seulement beaucoup trouvé; par la plume, par la parole, par l'exemple il a été aussi un initiateur fécond. Il a eu la gloire de former de véritables disciples. Nul groupement de travailleurs ne rappelle mieux dans notre siècle ces associations pour un travail commun, qui permirent jadis à nos Bénédictins d'accomplir

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dé si magnifhïUdB tmvètot. La puisMiice d'èBprit t'unissait ebez lai à une tionté de coeur qui gagnait la sympathie et la confiance. Un mélange de finesse et de bOGdhomie, de verre enjouée et de bonne humeur communicative donnait & sa conversation beaucoup de charme. Il n'était point de ceux qui jouissent de savoir ce que les autres ignorent : serviabte et bienveillant, il aimait à donner des conseils à ceux qui faisaient appel à son expérience ou à son érudition. Si les travaux du satunt sont destinés à vivre longtemps, le souvenir de Thomme restera aussi dans la mémoire de ceux qui rout connu.

GBOR0BS BlONDBL, Ckïïtfik dt court à ia PtciM dt droit do L^om*

BAR-LB-DUC, IMPRIMBRIB CONTANT-LAOUBRRB.

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