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Notice sur Henri Regnault

On dirait que la mort ne se promène pas au hasard dans ses rangs, et que tous ceux qu’elle frappe sont choisis par une main qui sait ce qu’elle veut. Hier, un jeune homme débutait dans la carrière des arts avec un incomparable éclat; original, audacieux, puissant, à vingt-cinq ans il était maître de toutes les difficultés d’un métier dont il avait deviné seul les secrets. La célébrité qui se fait poursuivre quelque-

fois si longtemps était accourue au premier appel de son futur favori. Il n’avait pas d’ennemis ; on le saluait déjà comme un maître; il allait faire école , et voilà que dans l’épanouisse-:

ment de cette gloire méritée et si facilement conquise, la balle d’un ennemi l’abat comme la plus vulgaire victime de nos inutiles hécatombes. — Le bruit qui s’était fait autour de son nom a grandi depuis sa fin héroïque ; des amis ont ramassé toutes les reliques de cette carrière si vite parcourue et si tôt finie, et le public accourt à l’Ecole des Beaux-Arts avec un empressement qu’il n’avait pas montré dans des expositions analogues.

Nous ne venons pas essayer de juger à nouveau des œuvres pour la plupart trèsconnues, c’est un travail qui a été fait un peu partout et de toutes mains ; mais nous avons cru que quelques détails sur la vie d’H. Régnault, intéresseraient plus vivement ceux qui aiment à connaître un ar-

tiste tout entier, aussi bien par les produits de son pinceau que par ces épanchements où se reflète son âme et dont les amis reçoivent seuls la confidence.

H. Régnault naquit au mois d’octobre 1843; le nom de son père, comme savant, est justement célèbre. Tout jeune, il révéla des dispositions très-caractérisées pour le dessin. Nous nous rappelons nousmême avec quel étonnement H. Flandrin, auquel il avait été présenté, parlait de cet enfant de douze ans, dont la facilité se jouait dans des compositions souvent très - compliquées; quelques - unes sont exposées à côté de ses derniers ouvrages. Après avoir reçu au collège Henri IV une éducation complète, signalée par de nombreux succès, Régnault entra dans l’atelier de L. Lamothe, élève de Flandrin, qui le dirigea dans ses premières études. A vingt ans, il fut reçu en loges pour la première fois; il n’y eut pas de prix décerné après ce concours, mais Re-

gnault obtint une mention. Il exposa ensuite, au salon de 1864, le portrait d’un jeune homme à barbe blonde, placé aujourd’hui en face du général Prim à l’Ecole des Beaux-Arts : cette première œuvre, douce , timide et fine, ne semblait pas annoncer le peintre fougueux qui devait exécuter cinq ans plus tard le tableau de l’entrée du célèbre général espagnol à Madrid. En 1865, nous le retrouvons en loges ; le sujet était Orphée aux enfers; mais déjà le travail de transformation était commencé : l’élève se faisait indépendant , et son tempérament, brisant les lisières d’une éducation gênante, se révélait dans une toile bizarre , pleine d’incohérence et de fougue. Certains morceaux en furent cependant justement remarqués. Le maître , comme une poule qui a couvé un aigle, poussa un cri d’effroi, s’efforça de signaler le danger de ces audaces et de les refréner; autant essayer d’arrêter un cheval emporté. L’élan était

irrésistible, le peintre venait de naître. Ce n’était pas toutefois à l’atelier qu’il allait chercherl’aliment de ses progrès : il lui fallait la liberté, la nature sous toutes ses formes; il l’étudiait partout, aux amphithéâtres de l’hôpital du Val - de- Grâce comme au chenil du prince Napoléon à Meudon, et avec le célèbre peintre de paysage Troyon. Celui-ci surveillait avec une sympathie paternelle cette éclosion si rapide, et ces études un peu désordonnées, mais passionnées, n’étaient faites ni pour l’effrayer beaucoup, ni pour lui déplaire.

Cependant, comme le prix de Rome était toujours le grand objectif et que la prudence paternelle voulait être rassurée sur l’avenir par des résultats certains, il fallut bien consentir à rentrer de nouveau sous le joug et à s’assurer l’appui d’un professeur de l’École qui pût soutenir le futur concurrent. Ce fut alors dans l’atelier de M. Cabanel qu’il entra; il s’y fît remarquer par ses absences; la monotonie de ces étu-

des régulières, la laideur de tout ce qui entoure le modèle dans ces salles nues, d’où le soleil est absent, l’attristait et l’ennuyait; il y venait rarement. Enfin, en 1866, il fut de nouveau admis au concours. On donna cette fois pour thème : Thétis apportant des armes à Achille. Régnault se mit avec ardeur à l’ouvrage. Mais l’inspiration ne répondait pas à ses efforts, le travail languissait et le temps fuyait vite; le découragement le gagnait déjà, lorsqu’un soir, chez un de ses amis, il rencontra une jeune femme d’une beauté rare et étrange, douée d’une merveilleuse aptitude pour la musique. Régnault était lui-même excellent musicien, et la nature, qui l’avait traitée en mère pleine de tendresse, lui avait aussi donné une voix charmante. Cette soirée, passée dans les plus douces jouissances de l’art, lui fit une impression profonde. Le lendemain, il court à son atelier; sa tête est en feu, un souvenir le possède ; il bouleverse son tableau, le retourne dans

le sens de la largeur, il ne reste plus que quinze jours, mais, que lui importe? il a le temps nécessaire, puisqu’il sait maintenant ce qu’il veut, l’exécution n’arrêtera pas sa main, et le soir même, rencontrant un de ses amis, il se jette dans ses bras : « J’aurai le prix ! s’écrie-t-il, je le tiens ; je viens de commencer mon tableau ! » Quinze jours après, comme il l’avait prédit, le jury lui décernait la récompense suprême et sa carrière s’ouvrait avec ce bonheur qui allait pendant cinq années seulement lui tenir fidèle compagnie , à travers tous les hasards et toutes les imprudences.

Joyeux, modeste, accepté par ses rivaux, qui étaient devenus tous ses amis , il se remet à l’ouvrage avant de partir pour la ville éternelle et fait, en compagnie de trois de ses camarades, deux longs panneaux d’ornement pour MM. Portalis et Renouard ; déjà les étoffes aux couleurs brillantes, aux ieflets curieux le passionnent; sa main a pris une assurance défi-

nitive; il a trouvé ce qui va devenir sa manière, puis il part pour la Bretagne. Il en revient, rapportant des études très-vivement exprimées de ces côtes sauvages, désertes et grandioses, dont il parlait encore avec enthousiasme même après son voyage d’Alicante. Il perdit alors sa mère et une tante; cette double mort le frappa beaucoup : « On meurt vite dans notre famille, disait-il. Il faut se hâter de produire î » Hélas ! ces prophéties sont trop souvent justes et nous verrons qu’elles se présentaient souvent à son esprit plus ardent que vraiment gai. On remarque, parmi les nombreuses études d’animaux exposées quai Malaquais, deux superbes chiens dont le pelage noir miroite sous les ailes de grands perroquets bleus. Cette belle et franche étude fut la dernière faite avant le départ pour Rome, qui eut enfin lieu le 2 mars.

Arrivé à Marseille, il y trouva le vilain temps qui l’accompagna jusqu’à Gênes :

c’était manquer son entrée dans le pays

du soleil; toutefois, la Corniche le ravit par sa beauté; ces citronniers, ces orangers en fleur, cette mer bleue sous l’orage, ces collines tantôt arides, tantôt verdoyantes, mais toujours si belles de formes, enchantèrent l’enfant de Paris, qui ne connaissait encore que les rivages austères de l’Océan. Il devinait déjà les magnificences de l’azur et de la lumière. A Gênes, le ciel se dérida un instant et soudain l’été se montra dans sa splendeur. Le voyageur demeura à la fenêtre de l’hôtel qui dominait le port et la mer immense, tant que la lune versa sa grande lumière sur les flots. « On n’entendait autre chose, écrit-il, que le petit soupir qu’exhale de loin en loin la mer en laissant mourir sur le sable sa dernière petite ride. 11 faisait chaud, le parfum des orangers et des lauriers qui couvraient le jardin nous arrivait par bouffées. Je n’ai jamais entendu si bien le septuor des Troyens que cette nuit-là. » Toutes les douces voix de l’art parlaient à

l’oreille de cet enfant béni des muses et il les comprenait toutes. — Enfin, il arriva en Toscane.

Vous tous qui, après avoir quitté nos rues banales et bruyantes, nos monuments , nos palais , nos églises , dépouillés par la main odieuse des révolutions, êtes entrés pour la première fois dans la ville des Médicis, vous rappelezvous votre impression sur la place du Palazzo-Vecchio, quand le soleil dessine les vieilles arêtes du portique d’Orcagna, ou que ses derniers rayons revêtent d’or et de pourpre la tour du Campanile et le dôme de Brunellescbi ? Imaginez alors ce qui se passa dans l’âme de Régnault arrivant, à vingt et un ans, devant ce musée de marbre et de bronze qui s’appelle Florence. Son admiration fut sans bornes ; elle allait de Fra Angelico à Michel -Ange, de la pieuse naïveté à la science profonde, avec le même enthousiasme. Tout lui arrachait des cris de joie. B. Cellini lui-

même ne lui semble pas exagéré; le casque du héros est une merveille de fantaisie. Que voulez-vous, son œil n’est pas blasé encore par les excentricités de la mauvaise école du seizième siècle ; mais son goût se fera vite. Déjà il retrouve l’indépendance de ses jugements dans la chapelle des Médicis, et si la sculpture du grand Buonarotti le rend muet d’étonnement, en revanche , il sê met dans une colère bleue contre son architecture , contre ces petites colonnes, ces petites fenêtres, dans lesquelles sont cernées les divines figures de Lorenzo et du Penseroso.

Cependant, ce qui l’émerveille dans les peintres primitifs, ce n’est pas la profondeur de leur foi, la naïveté de leurs compositions et leur éloquence, c’est plutôt « le charme de la couleur et cet harmonieux aspect de tapisserie. » N’en concluez pas que ce dilettante de coloration n’est pas sensible à la pensée , nous verrons plus tard avec quel soin in-

quiet il poursuivra la sienne dans ses tableaux et avec quelle sollicitude il essayera de prouver que la couleur n’est qu’un moyen plus puissant, plus séduisant de l’exprimer, mais il ne prétend pas déguiser avec elle son indifférence pour des beautés plus graves et plus méditées. Et puis, ce rêveur, la tranquillité de la vieille ville convient à sa nature, il aime ces rues fraîches et ombreuses dont les voitures effleurent le granit sans réveiller l’écho, ces vieux palais qui lui parlent de Dante qu’il connaît bien, car tous les poètes lui sont familiers, et son imagination se promène avec bonheur dans ces lieux dont aucune main sacrilège n’a dérangé l’aspect historique.

Enfin, ilfaut partir pour Rome/G’estlàque l’attendaient ses premiers désenchantements. On a tant entendu parler de cette vieille capitale du monde; tant de voyageurs, tant de poètes, tant de livres d’histoire et tant de romans, depuis notre enfance, nous ont

rempli l’oreille et l’esprit de son grand nom, que nous nous en faisons, les uns et les autres, une image qui n’a plus les proportions de la réalité, et quand on arrive pour la première fois dans ces rues sales et tortueuses, au milieu de cette population d’étrangers et de mendiants, le découragement du rêve déçu vous prend, et il semble qu’on soit le jouet d’une immense tromperie. 11 faut se faire l’œil et l’esprit à Rome, et conquérir peu à peu les jouissances quelle vous réserve. Régnault, comme beaucoup d’autres, ne comprit rien d’abord à la Ville éternelle. Ses sens délicats étaient choqués des complaisances de la police papale pour la saleté de la population. Le Forum le laissa froid et les petites proportions de la Rome antique le surprirent. Quoi c’était là la voie Sacrée ? « Comment ces héros géants passaient-ils sans se heurter la tête sous ces petits arcs de triomphe,

et sans écraser contre leurs parois les

trophées et les troupeaux d’esclaves attachés à leur char?» Il n’appelle pas, il est vrai , la voie Appienne « un tas de cailloux », mais son souvenir ne sait pas reconstruire ces palais, ces temples, ces forums, ces basiliques, et le Capitole, et le Palatin et les jardins de César, et les bains du fils d’Antonin; il ne revoit pas non plus ce monde de statues d’or, d’ivoire et de marbre qui doublaient dans les murs de Rome le peuple des vivants, et cette ville qui étonna Constantin reste pour lui cachée sous ses ruines. Par exemple, lorsqu’il entre à la Sixtine, lorsqu’il assiste aux cérémonies de Saint-Pierre, de ce temple gigantesque, aujourd’hui muet et désert, son cœur s’ouvre, et l’hymne des joies de la jeunesse et des admirations sublimes s’élance de son cœur. Le grand peintre florentin lui semble si supérieur à la nature humaine « qu’il lui fait peur; c’est un coup de foudre que ce plafond; je suis sorti de là à moitié broyé, c’est

trop beau ! » Et pendant ses différents séjours à la villa Médicis, il n’osera jamais tenter une copie, une esquisse de cette œuvre colossale. « Après cette première visite, je n’ai plus senti cet entrain et cette verve que vous donnent les maîtres lorsqu’on a longtemps causé avec eux. »

Il rend volontiers justice à Raphaël ; il convient que le peintre de la chambre délia Segnatura est un autre homme que celui des petites Madones et des petits Enfant Jésus ; mais, pour lui, le poëte terrible de la grande voûte biblique domine évidemment le doux chantre de la dispute du Saint-Sacrement et du Parnasse. C’est là affaire de tempérament qu’il serait superflu de blâmer ; Régnault n’est pas le premier qui ait résisté au maître divin, cela était même devenu de mode chez certains de ses contemporains; Ingres, lui, descendait en pleurant l’escalier du Vatican : « Il

est toujours plus grand, » s’écriait -il

avec cette emphase sincère dont sourient ceux qui n’ont pas l’enthousiasme du beau ; bien peu seraient aujourd’hui dignes de verser de telles larmes, mais Raphaël peut attendre les retours de l’opinion, et son piédestal n’est pas près de s’abaisser. Nous ne suivrons le jeune élève dans son premier voyage à Naples, d’où la fièvre le força de fuir rapidement pour revenir à Rome. De retour à la villa, il songe à parcourir l’Italie du nord. Les voyages étaient sa passion, le livre toujours ouvert de son progrès futur; il désirait tout voir, non pour se reposer, mais pour s’éclairer sur ses propres tendances, et pour pouvoir chercher ensuite dans ses souvenirs comme on cherche dans un dictionnaire que l’on connaît bien. Il voulait aussi remonter aux sources de l’art ; nos critiques qui ont nié que Régnault ait compris et senti les maîtres, parce qu’il ne les a pas reflétés, se sont, cette fois comme tant d’autres, naïvement trompés;

ils semblent ignorer que l’étude est le fondement le plus sûr de l’originalité vraie, et que les traces n’en peuvent échapper qu’aux yeux incapables de s’y livrer euxmêmes. — Cependant l’exposition universelle allait s’ouvrir à Paris. Les pensionnaires obtinrent la permission de la venir visiter. C’est pendant ce séjour que fut ébauché le grand portrait de femme qui devait commencer la réputation de Régnault. Revenu en Italie et forcé, par le règlement, de renoncer pour cette année au tableau de Judith , qui comprenait plus d’une figure, il entreprit YÂutomédon. Ce tableau manque malheureusement à l’exposition de ses œuvres ; l’original est aujourd’hui en Amérique. Après une course au Vésuve en éruption, il rentra dans son atelier de la villa pour finir le portrait de MmeD... C’est à ce moment que se place le singulier épisode demeuré inexpliqué de son faux assassinat. Ce bruit courut à Paris, et, lorsqu’il en fut informé par des dépêches inquiètes

et répétées, il en souffrit beaucoup. Cette fausse nouvelle coïncidait avec la publication dans le Moniteur d’une lettre qu’il avait écrite à son père sur sa course au Vésuve : « Je ne vois pas, disait-il, quel intérêt on a ainsi à jeter le ridicule sur quelqu’un qui ne le cherche pas.» La réclame lui était en horreur : il n’était pas de son temps, peut-être aussi sentait-il avec fierté qu’il n’en avait pas besoin. — Le portrait de Mme D... lui donnait beaucoup de mal; tourmenté par cette vue intérieure, mais confuse encore, d’une œuvre qui sortit des conditions banales du genre, par moments la peine qu’il éprouvait lui faisait dire qu’il devrait se faire sculpteur et qu’il s’était trompé sur sa vocation. Il remplaçait un meuble par un autre. Il avait jeté dans le fond de son tableau une peau de panthère qui devait servir de point d’appui aux tonalités puissantes de la robe de velours de son modèle ; et comme on lui objectait l’étran-

geté de cet accessoire, il se révoltait : « Notre loi n’est pas le bon sens, disait-il avec quelque audace, mais la fantaisie.

Si on raisonnait en peinture, grand Dieu ! on n’oserait rien faire. Est-ce que les tableaux des maîtres ne sont pas pleins de choses qui n’ont pas de raison d’être? L’art doit obéir avant tout au sentiment et ne pas craindre de braver l’exactitude et la raison. » Il faisait en même temps pour la maison Hachette des dessins qui devait orner le livre de M. F. Wey. Le portrait parut à l’Exposition avec les bois de ces dessins. Il eut un très-grand succès , et les trompettes de la critique saluèrent ce nouveau venu d’une joyeuse fanfare.

On fit bien des restrictions, mais pour donner sans doute plus de piquant à l’éloge. Toutefois , en quelques ateliers, on témoigna un certain dédain ; cette peinture était trop savante dans son audace pour ne pas inquiéter les envieux, mais on se réserva prudemment

et l’on fit à peu près chorus. Le jury ne sanctionna pas l’éloge général ; il donna une médaille au graveur qui avait traduit les dessins de Reynault, mais le peintre ne fat pas jugé digne d’une si haute récompense. Il n’en conçut aucun dépit. Il avait eu un début assez éclatant pour ne pas souffrir de cet échec immérité, et il pouvait attendre.

Le grand succès que venait d’obtenir le portrait de Mme D... ne remplit pas le jeune peintre d’une confiance présomptueuse; elle ne fit que stimuler son ardeur et son besoin de progrès nouveaux.

Le règlement l’obligeait à envoyer, pour son travail de seconde année, une figure nue. L’obéissance à cette législation un peu rigoureuse coûtait beaucoup à Régnault, qui avait toujours l’envie du plus, jamais la paresse du moins. Puisqu’il était condamné à n’admettre qu’un seul personnage dans son tableau, il résolut d’y joindre ce que les juges n’avaient pu pré-

voir ni prohiber, deux chevaux. Le cheval, dès son enfance, avait été sa passion; il la satisfaisait en pleine liberté, et souvent au péril de sa vie, dans ces vastes espaces qui entourent d’un désert de verdure les murailles de la Ville éternelle. Comme Géricaut, qu’il admirait en tout, il ne trouvait rien de plus beau que ce vieux compagnon de l’homme. Son pelage sur lequel ondoie la lumière, ses formes sculpturales, sa belle tête qu’une âme semble rendre expressive, plaisaient à son crayon et à son pinceau. Il entreprit donc de peindre les chevaux d’Achille, mais non plus ces chevaux antiques dont on retrouve sur les frises du Parthénon le type élégant et particulier, non plus ce coursier thessalien à la crinière coupée comme le cimier d’un casque, mais le cheval de tous les temps et de tous les pays ; seulement, il voulait emprunter à Homère le caractère surhumain que leur prête le chantre d’Achille. Nous trouvons là, tout

d’abord, cette préoccupation de la pensée que quelques critiques se plaisent à lui dénier dès son début. Il veut que son tableau soit tout plein de l’impression de la mort. Ce n'est pas pour le piquant de l’effet que le ciel sera traversé par des lueurs sinistres, et si les coursiers du fils de Thétis dressent devant la mer qui s’agite lourdement au loin leur silhouette désordonnée, c’est qu’ils prévoient le destin qui atteint leur maître. Il doutait bien un peu qu’on vît tout cela dans son œuvre, car il savait que si le spectateur fournit souvent aux artistes plus d’intentions qu’ils n’en mettent sur leurs toiles , il leur fait tort plus souvent encore de mille pensées ingénieuses qui sont, pour ainsi dire, le dessous de la peinture et qui échappent à un examen superficiel. Il prévoyait en même temps tout ce qu’on pourrait dire à propos de son œuvre : la critique répéterait ses vieilles protestations contre l’Ecole de Rome; elle ajouterait qu’on

voyait ici, une fois de plus, combien il est peu nécessaire de faire passer aux jeunes gens cinq longues années à Rome, qu’ils emploieraient avec plus de profit à Paris ; que X. n’y est jamais allé; et que X. dessine néanmoins avec plus de sincérité que Michel-Ange et qu’il peint comme Velasquez; le jury, à son tour, lui reprocherait de ne s’être pas contenté d’étudier les pauvres formes d’un misérable enfant,- qu’il aurait pu avec un souvenir respectueux des vieux usages appeler l’enfant à la grenouille ou au lézard.

Mais malgré tant de raisons d’hésiter, il prit philosophiquement son parti de l’avenir, et il acheva sa toile. Une fois maître de lui, la soif de l’inconnu le reprend, il quitte les frais bosquets du Monte- Pincio, et le voilà qui court retrouver à Bilbao l’ami avec lequel il a projeté de parcourir toute l’Espagne. Dès longtemps il pressentait Velasquez : cette toile vivante du Palazzo Doria, le portrait d 'Innocent X

lai avait révélé un maître avec lequel il s’entendrait sans arrière-pensée. Je soupçonne que ces géants épiques des chambres vaticanes l’ont définitivement lassé; leur grandeur l’oppresse et le trouble, il veut échapper à des influences que sa nature en pleine sève repousse et qu’il subit comme malgré lui ; il part pour se retrouver libre devant le plus libre de tous les peintres.

En traversant Bilbao, il assiste à un combat de taureaux. La beauté des picadores, leur grâce, leur aisance, leur bravoure, la hère allure de la victime font que le spectacle, tout répugnant et immoral qu’il le juge, finit par lui plaire ; peutêtre a-t-ildéjà étudié en secret Goya. Puis il arrive à Burgos.La vieille et magnifique cathédrale, avec ses vitraux étincelants dans les nefs sombres, et ce luxe, cet or, ces tentures, ces richesses sans nombre que la main pieuse des générations a entassées depuis des siècles dans la maison

de Dieu, et qui fournissent une source inépuisable à l’artiste épris du pittoresque, le jette dans un ravissement continu ; il s’empare dès lors de l’Espagne ; il en va faire la patrie de son imagination, et il y dresse d’avance sa tente pour longtemps. Il entre enfin à Madrid, et le voilà à l’instant même à genoux devant Velasquez. C’est le peintre par excellence, il le voudrait « avaler » tout entier; on peut tout apprendre de lui; et cependant quel enseignement fut jamais plus simple : copier, faire vrai. « Si je ne fais à Madrid quinze lieues de progrès, dit-il, je me pends. » Ne lui parlez ni de Raphaël, ni de Poussin, ni de personne; et cependant quelle collection que celle du Musée royal ! et comme tous les grands noms de l’art y sont marqués par des œuvres éclatantes!

mais Velasquez les efface tous. Le jeune enthousiaste consent bien à regretter qu’il n’ait pas appliqué un si merveilleux talent à de plus nobles et à de plus in-

téressants sujets , mais , au fond, ils s’entendent secrètement si bien tous les deux que l’élève adore le maître jusque dans ses faiblesses. Ce poète, épris du soleil et des tons éclatants, accepte, sans lui rien demander de plus, cette palette du peintre espagnol, toute chargée qu’elle ,est de couleurs grises, froides et un peu monotones. Sa bonhomie lui plaît mieux que l’idéal qu’il appellerait presque de la convention. C’est qu’il n’épure rien dans la nature, c’est qu’il n’est ni pédant ni fier, et avec cela de tous les temps, de tous les pays ; sa facilité ne tombe pas dans la négligence ni sa force dans l’emphase ; loin de lui les ruses de métier; son enseignement est intelligible pour tous, il ne dissimule pas ses moyens d’exécution. Ses tableaux sont comme une fenêtre ouverte sur une scène vivante. Enfin , s’écriera-t-il , c’est le Molière de la peinture ! — Le résultat de cette admiration débordante fut la copie du célèbre

tableau des Lances, qu’il laissa cependant inachevée en quittant Madrid. Une autre main la finit ou à peu près. Régnault était trop fougueux pour se plaire longtemps à reproduire un tableau, lors même qu’il l’estimait un chef-d’œuvre, et il ne réussit que médiocrement à rendre l’éclat et la vie qu’on admire sur la toile du maître. Son ouvrage l’ennuyait, et puis il venait d’entrevoir l’Arabie à Tolède, dans cette ville où se conservent encore tant de traces de la domination et de la civilisation des Maures, et son imagination s’était enflammée soudainement ; déjà il regardait de loin l’Alhambra et le pays africain ; et, bien qu’il ait rendu .pleine justice à cet art de la renaissance espagnole au quinzième et au seizième siècle, bien qu’il ait contemplé avec des larmes la statue en bois de saint François d’ Assise par Alonsa Gano, pour laquelle il demandait la construction d’une chapelle et qu’il appellait la merveille des

merveilles, malgré les chefs-d’œuvre de Beruguette et de Philippe de Bourgogne, comme il est avant tout l’homme de la vie et du nouveau dans l’art, il détourne vite ses yeux du passé, qui n'est plus pour lui qu’un point de départ, et nous verrons que, s’il lui emprunte quelquefois des titres de tableau, il ne se préoccupera pas d’en exprimer l’esprit avec une rigoureuse exactitude

Sur ces entrefaites, un grand événement venait de bouleverser l’Espagne : la reine Isabelle était en fuite, et la révolution victorieuse, conduite par le général Prim, entrait à Madrid. La bataille qui avait décidé du sort de la royauté n’avait pas eu de lendemain, l’armée vaincue s’était soumise sans rancune, et le peuple espagnol semblait avoir acclamé avec une joie générale ce changement politique, si 'gros de périls pour l’avenir. Régnault assista au défilé des troupes dans la capitale, et son admiration pour la sagesse de ces

nouveaux révolutionnaires ne fut pas sans quelque mélange d’étonnement et peutêtre d’envie. Il avait d’autres souvenirs dans la mémoire, et il comparait avec justesse ses compatriotes en pareilles circonstances aux triomphateurs qui venaient de s’emparer du pouvoir.

L’assassinat du secrétaire de Serrano jeta bien une honte et une inquiétude sur ces jours de fraternité ; mais la manière énergique dont Prim réprima cet appétit du sang qui sommeillait dans le tigre populaire, son discours au peuple qu’il osa appeler « Canailles, morceaux de bête, indignes de la liberté », effacèrent l’impression de tristesse et dissipèrent les présages. Le jeune peintre français s’était déjà fait remarquer; une grande allégorie de sa composition avait été portée devant le chef du gouvernement, le jour de son entrée solennelle. M. de Bark et le général Milans del Bosk le présentèrent à Prim et il obtint la permission d’entre-

prendre son portrait. Quelle chance inespérée ! il y avait là de quoi faire quelque chose de monumental et d’historique pour la prochaine exposition , et le cœur de l’artiste battait de joie. Du reste, toutes facilités lui furent promptement données pour s’aider dans son tra vail: il avait les écuries de la reine à sa disposition, un manège pour faire galoper le cheval qui devait porter son modèle ; il n’y avait que lui qui ne posât jamais. Cependant personne ne voyait avec ombrage cette bonne fortune d’un étranger : les peintres espagnols se montraient sympathiques, les grands personnages étaient familiers et affectueux; partout il était accueilli avec une politesse et une complaisance qui ne sont pas des vertus si communes en France. Enfin tout allait bien. Le soir , pour se délasser , il rendait visite à des Gitanos dont il avait fait connaissance et dont il aimait à dessiner les traits et à pénétrer les mœurs. Ces

gens, à demi sauvages, ombrageux, fiers, s’étaient laissé gagner par ce jeune homme, si franc, si bon, qui avait toujours la main ouverte pour donner, et le visage souriant. Du reste, Régnault mettait dans ses rapports avec eux le tact qui le caractérisait ailleurs et dans tous les milieux où le hasard le plaçait. Il ne s’étonnait jamais ni des enfants absolument nus, ni des ânes admis au repas de la famille. Toute la gent bohème aimait le seigneur donEnrique, et, un jour, il acheva sa victoire en franchissant, devant eux, deux chaises à pieds joints et cinq avec élan. Bien lui avait servi d’assouplir ses membres dans le gymnase qu’il avait fait dresser au milieu du jardin de la villa Médicis, et d’imiter les prouesses de Léotard. A partir de ce jour, il fut regardé par ses étranges amis comme un grand peintre:

il avait enfin, disait-il, trouvé des gens pour le comprendre.

Mais les désillusions s’avancaient insen-

siblement. Déjà, malgré les joies et la décence du carnaval à Madrid, malgré la beauté des senoras, Régnault entrevoyait l’envers du décor : la misère atroce et la souffrance des basses classes, la mobilité d’impressions de cette population bientôt dégoûtée de sa victoire, avide de phrases sonores, et déjà prête à se donner à un maître nouveau, après avoir chassé l’ancien. Tout ceci n’était rien encore. Le portrait du général Prim était à peu près terminé; mais il fallait une séance pour donner au visage du modèle, lequel n’avait jamais voulu poser, cette dernière touche qui détermine la ressemblance et l’achève. Le général se décida à venir visiter l’atelier de Régnault avec sa femme et son fils; — il entre, et une exclamation de déplaisir s’échappe de ses lèvres. «Qu’est-ce que cela?» Il avait à peine entrevu l’œuvre, que déjà il l’avait condamnée en prenant un ton qui cherchait évidemment à être blessant : ■ — il avait vingt ans de trop, — il était jaune,

il ayait l’air d'avoir peur. — Quoi, pas de chapeau ! Pourquoi cette chevelure en désordre ? Quel manque de tenue et de dignité : « Je suis très-mécontent ! » Et il sortit avec sa famille sans autre remerciement.Voilà à quoi avaient abouti tant d’efforts, et comment se réalisait le rêve du succès espéré. — Régnault fut suffoqué ; il ne répondit que peu de mots à la mercuriale du héros; assez maître de son émotion pour rester digne en face d’une semonce ridicule qui semblait préméditée , il attendit d’avoir quitté Madrid pour répondre au marquis de Reuss.

Mais, arrivé à Barcelone, il lui envoya une lettre dans laquelle il maintenait fièrement son œuvre et sa conception tout entière ; puis, remerciait le général de la douceur et de l’affabilité qu’il lui avait témoignées dans sa dernière entrevue, il lui annonçait qu’en souvenir de lui, il comptait garder le portrait qu’il emporterait de Madrid. Le général, averti par la réflexion, par les

artistes qu’il consulta sans doute, répondit bientôt avec une grande politesse et en cherchant à s’excuser de son premier mouvement, mais il ne parla pas de reprendre son tableau, encore moins de le payer:

c’était sans doute le motif secret de son apparente mauvaise humeur. La même année, le portrait fut exposé à Paris, en compagnie d’une exquise petite miniature à l’huile d’après Mme de Barke, et le bruit qui se fit autour de lui dut arriver jusqu’aux oreilles de l’adroit Espagnol qui reçut ainsi et sans trop de honte un surcroît de gloire à bon marché. La Franco vient d’acheter cette belle œuvre de Régnault; elle restera au musée du Luxembourg comme un superbe morceau de peinture et comme une page vivante de cette histoire d’Espagne qui se relie si fatalement à la nôtre.

De retour à Rome, il fallut vivre encore dans l’atelier qui lui semblait si triste, parcourir ces rues peuplées de passants

si vulgaires. Plus de beaux tons rouges et oranges qui pétillent au soleil, plus de gitanos. L’Orient un moment entrevu disparaît, et il faut se remettre au travail ; le succès le pousse et l’oblige. Où e retrouver l’inspiration? Dans ces mauvaises dispositions, il commence cependant son second tableau d’envoi : la Judith ; puis, surpris un jour par la physionomie étrange d’une petite paysanne dont la chevelure ébouriffée et d’un noir bleu lui rappelle ses chères Bohémiennes, il commence, d’après elle, l’étude qui deviendra plus tard la Salomé.

A quels hasards tiennent souvent les succès ! Régnault , qui était passionné pour les belles étoffes et qui aurait préféré endurer la faim que de se priver d’acquérir des armes d’Orient ou une selle arabe, avait acheté à l’exposition de Paris une pièce de soie de Chine d’un jaune radieux.

La jeune fille s’assoit sans dessein devant cette tenture qui illuminait l’atelier de

ses rayons moirés, et soudain l’œuvre apparaît à l’œil de l’artiste; il commence cette étude quilui offre des rapports de tons heu reux et étranges. Ce quelle deviendra, il n’en sait rien encore, mais le tableau est trouvé. Ceci était l’occasion d’un moment qu’il faut savoir surprendre et saisir. Mais, de ces bénéfices on ne peut que rarement profiter. — A côté, il y a l’œuvre sérieuse et de plus longue baleine que l’Académie réclame et à laquelle il faut maintenant sérieusement songer.

La critique prétendra que, dans ce tableau étrange, l’artiste a plus songé à étonner les yeux qu’à satisfaire les plus justes exigences de la raison. Elle ne verra que l’étrangeté du costume de l’héroïne de Bétbulie, l’exécution piquante, les contrastes de tonalistes puissantes ; elle ne saura jamais combien ce sujet a été médité. De ce que son pinceau ne sait se baigner que dans des couleurs éclatantes , il ne s’ensuit pas que la réflexion ne l’ait pas guidé

plus encore que la joie de peindre. Il voulait que son tableau fît deviner le drame effrayant qui allait se passer. Le noir qu’il faisait dominer dans la gamme de son harmonie était là comme un voile de mort. Quant à Judith, il voudrait, il ne sait comment rendre son angoisse et sa résolution. Verra-t-on ce serrement d’une gorge que l’émotion étrangle, ce léger soulèvement des épaules, cette main qui se crispe sur le couteau ? Tout cela, du moins, il a voulu l’exprimer. Etait-ce une raison pour se refuser à toutes ces fines recherches , à ces coquetteries d’exécution qu’il aime tant? Le costume ne cache ni le visage ni le geste, et l’on a enveloppé assez souvent la Syrienne, voisine de Tyr, et des pompes idolâtriques,la femmedontla Bible décrit les bijoux et les voiles parfumés, avec les plis rigides des filles de Sparte ou les manteaux de laine des compagnes d’ Abraham. Ce tableau était à peine fini, que le peintre s’enfuyait encore une fois

vers sa chère Espagne, où nous allons le suivre dans son dernier voyage.

La Judith exposée aux Beaux-Arts eut encore un succès de curiosité vive et réveilla les polémiques. Décidément ce jeune homme était plus qu’un élève; sur les bancs de l’école dont il faisait encore partie, il semblait vouloir prendre la position d’un novateur. — Pareille prétention était certes bien loin de lui, et rien ne l’amusait autant que de lire les jugements contradictoires que ses tableaux faisaient naître, les conclusions qu’on en tirait pour son avenir et les vocalises, souvent pédantes, qu’elles mettaient au bout de la plume des critiques. Il peignait suivant son tempérament et ses goûts , comme les oiseaux chantent, comme ont peint tous ceux qui, dans l’art, ne sont pas venus pour redire la leçon des maîtres. S’il eût été moins capable de penser, si son esprit réfléchi ne se fût pas associé chez lui à toutes les ardeurs d’une nature

enthousiaste et pleine de premier mouvement, on aurait presque pu dire qu’il était inconscient du caractère de ses œuvres.

Quoi qu’il en soit, le résultat était atteint, sa Judith avait fait assez parler d’elle, et il lui refusa la permission de se présenter de nouveau devant le public du Salon. D’ailleurs, tous ces travaux n’étaient que les efforts d’une main qui s’essayait, et comme des élans successifs vers le grand ouvrage dont le plan fermentait déjà dans son imagination. Arrivé à Barcelone le 9 août, il part pour Grenade.

IL n’est pas de voyageur, si peu fait qu’il soit pour les jouissances que donnent la nature et la poésie, si peu sensible aux spectacles des vicissitudes des peuples et aux tristes enseignements de l’histoire, qui n’ait ressenti, en visitant la dernière capitale des Maures d’Espagne, cette admiration et cette émotion qui saisirent Régnault et qui lui tracèrent jusqu’à la fin de sa vie le chemin de ses études, en même temps

qu’elles déterminaient le genre de sujets auquel allaient s’appliquer ses merveilleuses facultés. On peut voir aux Beaux-Arts les nombreuses esquisses qu’il commença dans l’Alhambra, soit sur toile, soit à l’aquarelle, les laissant inachevées lorsqu’il avait saisi le nécessaire, sortes de notes à travers lesquelles il entrevoyait toute une série de scènes tragiques ou pleines des splendeurs de l’Orient.

Il passa dans cette demeure des fées le temps qu’il appelait le plus heureux de sa vie, ne se reposant du travail que par l’admiration, décalquant les azulejos les plus compliqués et les plus intéressants, poursuivant dans les retraites mystérieuses de ce palais désert les reflets de la lumière, les secrets de l’ombre que l’or transperce et illumine ; décrivant dans des lettres charmantes les eniviements au milieu desquels il vit heureux, mélancolique, tout entier à l’imagination et comme en dehors du réel. A peine est-il réveillé,

le jour le ramène dans ces murs bâtis de pierres précieuses que le soleil fait briller comme un écrin; et quand l’astre ami disparaît le soir , le rêveur y reste jusqu’à ce que la lune se lève, il essaie alors de partir, pour revenir encore, comme s’il les apercevait pour la dernière fois. Quelquefois, lorsqu’il étudie les voûtes des plafonds, perdu dans ces coupoles dont les stalactites s’entre-croisent en mille sens divers, il éprouve comme une sorte de vertige en hauteur, et peu s’en faut qu’il ne se sente enlever de terre. « Mahomet est mon prophète! » s’écriait-il avec cette gaieté que donnent les grandes jouissances de l’art, et, quand, du haut des terrasses qui dominent la ville, à travers les grands arbres qui couvrent de leur ombre les sources jaillissantes et les vieilles maisons de Grenade, il revoit en pensée ce quelle était au temps des califes, comme Gibbon, du haut du Capitole, à la vue des ruines du Forum romain, il

jetterait presque l’anathème à ceux qui ont profané l’Alhambra et détruit cette civilisation qui a pu enfanter tant et de si prodigieux chefs-d’œuvre.

Le 31 octobre, il revint cependant à Madrid pour y revoir sa copie des Lances , qu’il trouva mauvaise. Mais la fortune l’y attendait ; il allait goûter ses premières faveurs; d’abord il vendit sa Salomé 14,000 francs à un marchand, homme de prescience, qui l’acheta sans l’avoir vue, et, comme un bien en précède souvent un autre, il était en même temps nommé commandeur de l’ordre de Charles III.

Toutefois, l’Espagne lui semble suivre une triste route. lien était arrivé, comme bien d’autres, à ce moment oùles plus libéraux sentent quelquefois faiblir leur foi et comprennent la nécessité d’un maître. Peu s’en faut qu’au souvenir de Grenade, il ne regrette que ce pays, le plus beau du monde, ne retourne pas à ses anciens maîtres^ et que ce peuple aimable et bon n’ait pas

accepté cette proposition de l’empereur du Maroc qui, au lendemain de l’expulsion d’Isabelle, lui offrait, dans une lettre aussi noble que naïve, de revenir aux anciens jours, quand l'Espagne était si prospère, que ses champs ressemblaient à de vastes jardins, que ses académies attiraient à Cor doue les savants de l’Europe chrétienne. Ses prédécesseurs alors régnaient au nom de Mahomet. Pour ramener cette prospérité disparue, il eût accepté le sceptre, prétendant que les malheurs de la péninsule dataient du jour où les armées du Christ avaient repoussé le croissant sur les rivages de l’Afrique.

Régnault pensait depuis longtemps à cette terre si voisine de lui, sur laquelle l’ancien type arabe s’est encore conservé. Il espérait pénétrer dans ce palais de Fez, si on lui procurait les lettres de recommandation qu’il sollicitait instamment. Il attendait son domestique qui devait arriver avec son chien, beau lévrier que tout le

monde connaissait à Rome, et qu’il aimait de tout son cœur, et avec eux son tableau de Salomé ; il comptait le finir sous les rayons d’un soleil plus éclatant. Revenu à Grenade , il fit connaissance avec des officiers anglais qui l’emmenèrent à Séville avec eux ; mais cette vie trop plantureuse le fatigua promptement et il partit pour Gibraltar. L’impatience le dévorait. Afin détromper ses inquiétudes, il passa le détroit et s’en vint voir Tanger; là, il apprend que le bâtiment qui portait tant d’objets si précieux pour lui et des êtres qui lui étaient chers, a sombré en mer.

Cette nouvelle l’atteignit au cœur, il se peignait la fin de Lagraine, de cet homme dont il connaissait l’affection profonde et le dévouement sans bornes; il se disait qu’il avait péri pour sauver son tableau, que sans cette préoccupation il aurait eu le temps de sauter dans une barque et d’échapper peut être à la mort. Brisé de chagrin, il revient à Gibraltar ; sur le

quai, il aperçoit tout d’abord un homme qui lui faisait de grands signes; c’était l’employé du télégraphe. Il précédait Lagraine et le lévrier. Cette rencontre le dédommagea de toutes ses angoisses; il faillit être renversé dans la mer par son chien, fou de la joie de revoir son maître. Le vaisseau sur lequel devait s’embarquer le fidèle serviteur avait fait naufrage, en effet, un retard heureux avait tout sauvé.

Libre dès lors de toute préoccupation, il retourne à Tanger avec son ami, M. Clérin, qu’il décide à l’y suivre, et ils louent tous deux, dans un quartier de la ville voisin de celui des Juifs, une maison qui avait, par fortune, une porte donnant sur une impasse, de telle sorte que l’on pouvait entrer et sortir sans être vu, condition importante pour des peintres qui comptaient faire poser chez eux tous ceux qu’ils décideraient par des séductions bien sonnantes. Un musulman qui fré-

quente la maison d’un chrétien court mille vexations; quant aux femmes, leur faiblesse les expose à recevoir des coups de bâton, dont le nombre varie entre deux et trois cents. Les précautions n’étaient donc pas superflues, et ils avaient eu la main heureuse dans leurs recherches. Une fois maîtres de la maison, ils en arrangèrent la cour intérieure, le vieil atrium antique dont l’usage s’est conservé en Orient, de manière qu’elle pût leur servir d’atelier. Un toit de verre les défendit de la pluie sans leur retirer les mille ressources d’ombre et de lumière que le soleil leur apportait. C’était l’hôte ami qui avait toujours droit d’entrée dans la maison et qu’ils chargeaient du soin de faire valoir les ornements empruntés à i’Alhambra, dont, sans crainte d’une inutile fatigue, ils avaient embelli ies murs et les colonnes de leur Patio. Tout meuble qui rappelait l’Europe fut chassé du sanctuaire; on y vécut sur des tapis; on relégua dans des pièces cachées

les ustensiles du ménage et les engins de peinture; toute une petite smala de domestiques fut attachée à la maison. Le palefrenier était une espèce de Triboulet aux jambes gonflées par l’éléphantiasis, qui n’en était pas moins le premier cavalier de Tanger; il s’appelait Ali-Pata„ Aïscha, bonne petite Moresque, faisait le ménage; c’était elle qui était chargée du soin difficile et dangereux d’introduire les amies qui se décideraient à laisser faire leur portrait. Que de journées charmantes s’écoulèrent ainsi ! C’est là que fut terminé la Salomé , à laquelle il eût voulu donner un autre nom. Il sentait bien que celui qu’il avait choisi, sans y tenir, prêterait aux envieux mille bonnes raisons de dénigrer son œuvre. Quoi ! c’est là Salomé, la fille adoptive d’un roi! Quelle inintelligence du sujet, quel dédain des plus vulgaires convenances de la raison et de l’histoire! Tout, dira-t-on, pour une draperie jaune pétard prétentieux qui ne trompe personne.

Il eût voulu qu’on lui fournit un nom impossible à prononcer et qui n’éveillât aucun souvenir. Alors, pourquoi ce bassin et cette arme prête à se teindre de sang ? Il prêtait d’avance à ses détracteurs tout l’esprit quils allaient dépenser contre lui. Mais il ne s’inquiéta pas autrement. Le tableau partit par le bateau de Marseille, et un nouveau voyage en Espagne fut décidé. Des renseignements nécessaires à la composition de son dernier envoi, qu’il voulait faire très-important et digne du musée dans lequel il espérait qu’on lui donnerait une place, le forçaient encore une fois à quitter une ville où il se trouvait si bien. La pauvre Aïscha fut renvoyée avec mille précautions à Tétouan, et les amis ne quittèrent la ville qu’après s’être assurés, en lui disant un dernier adieu sur la route, où ils eurent l’air de passer par hasard, quelle était hors de danger. Il y allait pour elle de la vie, si on eût su qu elle avait habité sous le même toit que desgiaours. — Après avoir

traversé Séville, où Murillo lui apparut sous un jour tout nouveau, et qu’il déclara presque aussi grand que son grand Velasquez, Grenade d’où le mauvais temps le chasse, il franchit la Sierra-Névada et arriva à Guadix. Ce pays lui arracha de nouveaux cris d’admiration. Nous retrouvons la trace de ses enthousiasmes dans des dessins exposés avec ses autres peintures, dessins exécutés avec cette sûreté de main qu’il avait eue si jeune, cette précision de peintre d'histoire et cet instinct du grand que n’étouffaient pas en lui d’autres amours.

Il espérait peindre au milieu de ces montagnes grandioses deux paysages pour le Salon ; mais, soit que le pays lui parût en effet trop beau pour qu’on en pût donner une idée juste avec le pinceau, soit plutôt que son tableau le préoccupât trop pour qu’il eut la liberté de se livrer à d’autres travaux, il repartit tout à coup pour Tanger. — Rien ne le distrait plus de

son idée fixe, il sait le succès de sa Salomé à Paris ; mais Paris n’en devient pas plus aimable, et il n’a pas le vain désir de jouir de sa gloire.

Si quelque voyageur de France passe un jour sur cette longue route poudreuse qui conduit de Tanger à Tétouan, il verra sur un de ses côtés une maison dont les murailles neuves et l’aspect inachevé lui sembleront la ruine de quelque projet resté sans suite; son cœur se serrera s’il apprend que là vécut un instant ce jeune homme promis à de si brillantes destinées et qui fit aimer la France partout où l’on sut qu’il était un de ses enfants. Régnault avait acheté en arrivant un terrain assez grand pour y faire construire un vaste atelier. Il y aurait joint plus tard une petite maison d’agrément avec jardin et basse-cour, car il comptait passer en Afrique tous les hivers. Paris révolutionnaire lui déplaisait de plus en plus, et il se sentait rassuré à Tanger par

la sainte et respectueuse influence du bâton sur des populations qui voyaient en lui le symbole de T autorité. En Afrique, l'autorité, c’est la loi. Il y a du bon dans ce système, on y revient en France, à quelque parti qu’on appartienne. Le malheur est que trop de gens croient avoir le droit de s’ériger en législateurs. Il est vrai qu’à Tanger il n’y a pas de poëte pour dire à la canaille qu’elle est sainte, et elle n’a pas, de son côté, le souci de se ruer à l’immortalité.

Des fenêtres de la maison, on avait sur la mer une vue admirable; des caravanes descendaient à chaque instant à la ville pour aller au marché. C’était le bon endroit : on y trouvait à faire mille tableaux, dont les éléments se rassemblaient à plaisir sous le crayon. Ce n’était pas toutefois le moment de se distraire par tant et de si commodes séductions. Le temps passait.

On ne peint pas en quelques semaines une toile de 7 mètres de haut sur 5 de Ion-

gueur, et le sujet qu’avait décidément choisi notre jeune peintre n’est pas de ceux dont on improvise les détails au bout de la brosse. Il voulait peindre le caractère de la domination arabe en Espagne.

Devant le calife, sorti des profondeurs du «généralife,» idole que le peuple ne contemple qu’aux jours solennels, se déroulerait une vaste scène où se peindrait à la fois l’indifférence mahométane pour la vie, la cruauté, le mépris des chrétiens, le despotisme et toutes les splendeurs de la civilisation la plus raffinée. Aux pieds du maître un général dépose la tête d’un ennemi. Il est aussi pâle qu’elle, car il peut craindre que sa victoire ne lui coûte la vie. Le soupçon et la jalousie est toute la politique de ce sombre tyran, qui n’en connaît pas d’autre. A droite et à gauche, des femmes nues, captives promises aux grilles du sérail; des soldats, des prisonniers ; partout la richesse ; tout doit être or, étoffes splendides, chairs éclatantes.

C’est l’apothéose du fatalisme. — Il nous semble que ce canevas n’est pas d’un homme qui craint les sujets où la pensée gêne la main et entrave les explosions de ce sensualisme que le talent a rendu tant de fois légitime dans les arts. Les malcontents auraient pu en devenir plus indulgents, et si le tableau ne fut pas fait, il est juste de tenir compte de l’idée à celui qu’elle préoccupait si fortement. On peut entrevoir quelque chose de cette composition à travers celle que le livret appelle la sortie du pacha, esquisse absolument incomplète, mais qui est néanmoins un prodige de lumière, d’audacieuse franchise et d’harmonie.

Comment abandonna-t-il un moment un projet qu’il caressait depuis si longtemps pour exécuter le tableau du Jugement sous les califes de Grenade ? Recula- t-il devant l’immensité de sa tâche, ou se réservait-il les bénéfices du temps et des longues études? Quoi qu’il en soit, sa dernière œuvre par-

tit pour être exposée avec les travaux des pensionnaires. Il espérait bien que cette fois on ne lui reprocherait pas de n’être qu’un décorateur, quoiqu’il se trouve trèshonoré de l’épithète, la peinture n’ayant pas, après tout, été inventée pour autre chose que la décoration. De toutes ses œuvres, c’est au contraire celle sur laquelle l’envie s’acharna le plus pour lui refuser, avec une insistance inattentive ou sournoisement malveillante, ce don de la pensée qui l’eût fait alors trop grand. Il nous semble cependant que, si l’on veut bien prendre son parti de la vérité absolue des détails, à laquelle Régnault aimait à ne pas se soustraire, accepter que la lumière éclaire avec la même indifférence le sang, les larmes et la joie, contraste que les poètes aiment à relever, et dont le peintre a bien le droit de profiter à son tour , il nous semble, dis-je, que la partie essentielle de l’expression a été justement, scrupuleusement méditée et rendue avec bonheur, de-

puis le bourreau essuyant sans émotion à la manche de sa tunique le couteau qui lui servira demain peut-être comme il lui a servi hier, jusqu’à cette tête du supplicié que la vie n’a pas encore abandonné et dont l’œil, dilaté par la mort, porte dans le vide son regard épouvanté. A quoi bon essayer d’éclairer ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas voir? Au reste, le tableau n’eut pas le temps d’être très-discuté ; il parut un instant à l’Ecole des Beaux-Arts, puis fut envoyé en Angleterre à l’exposition. Il est depuis huit jours soumis en plein au scalpel des uns et aux dithyrambes des autres. Quand donc saurons-nous jouir des choses de l’art sans chercher maladroitement à nous gâter nous-mêmes le plaisir qu’elles sont faites pour nous donner?

Quand saurons-nous accepter les œuvres comme elles naissent dans l’imagination de l’artiste ? Quelle singulière et ridicule prétention que de vouloir substituer son

sens particulier des choses à celui de l’homme qui est capable quelquefois de faire un chef - d’œuvre * avec elles ; — Régnault n’était peut - être pas un coloriste de tableau d’histoire; il ne subordonnait pas l’ensemble de ses harmonies au caractère de la scène qu’il représentait; il n’eût pas assombri le ciel, amassé les ténèbres autour d’un criminel; il ne dessinait pas non plus par le ton, comme aimait à le faire Delacroix qui, respectueux, à sa façon, de la tradition, chargeait la couleur d’indiquer le mouvement de ses personnages, de séparer les groupes, sans essayer de lutter contre son impuissance native et étendre son effort jusqu’à la ligne extérieure. Il était vrai avant tout; comme l’objet se présentait à son œil, il le transcrivait sur sa toile, saisissant leurs rapports communs avec une merveilleuse habileté ; ce n’est pas là un mérite vulgaire. Il n’est quelquefois pas nécessaire d’en avoir d’autre pour se placer au premier rang.

Régnault, du reste, avait pris son parti d’être critiqué ; il suivait tranquillement sa voie, travaillant d’après son sentiment et les observations qu’une étude constante fixait dans sa mémoire, et moins préoccupé de l’originalité à tout prix que du désir de faire bien et de rester sincère visà-vis de lui-même.

Tout à coup la guerre éclate : le bruit de cette grande nouvelle arrive promptement jusqu’à Tanger; puis les désastres se succèdent. Gomment rester à peindre avec indifférence, quand la patrie est en danger et qu’on a la jeunesse et toutes les nobles passions d’une âme bien faite? Régnault n’hésite pas : quoique son titre de lauréat l’exempte de tout service militaire, il part pour se faire le soldat d’une cause si chère. Hélas ! celui qui, tant de fois, avait cru lire dans l’avenir que sa vie serait courte, allait avec confiance braver le hasard. «Tout le monde ne meurt pas, disait-

iî, au feu de la bataille; ou en revient, j’en reviendrai.» Des pensées si hautes, de si nobles ambitions remplissaient son âme qu’il lui semblait que Dieu lui laisserait le temps de vivre. Déjà deux fois il avait vaincu son destin : la première à Rome où il faillit se briser la tête dans une chute de cheval, puis à Madrid, où il s’empoisonna en coupant son pain avec son couteau à palette. Mais la mort le guettait, elle ne lui avait pas fait grâce.

Arrivé à Paris le 10 septembre, il s’engagea d’abord dans un corps de francstireurs; un peu dégoûté de la compagnie assez mêlée qu’il y rencontra, il entra un mois après dans les compagnies de marche de la garde nationale. Durant ce long siège, si plein d’angoisses et aussi d’ennuis, il ht bravement son devoir, ne s’interrompant que pour jeter sur le papier ces trois magnifiques esquisses de tapisserie qui ont dans leur somptuosité comme

un reflet de sang. N’ayant plus qu’une tiède ardeur au travail, il regardait avec désespoir mourir la patrie qu’il adorait. Une balle prussienne l’atteignit au front dans cette sanglante mêlée de Buzenval, le 19 janvier 1871, au moment où, la retraite étant sonnée, il rejoignait ses camarades, au tournant d’un mur, déjà presque en sûreté, la dernière et une des plus nobles victimes de cette guerre à jamais maudite.

Il mourut seul; ses camarades croyaient qu’il les avait, suivis. On ne sut que le lendemain qu’il n'était pas rentré dans Paris, et son corps ne fut retrouvé que le 25 au milieu d’autres cadavres.

Il y a plus d’un an que le drame de cette jeune vie finissait au milieu des larmes de tous, et aujourd’hui sa mémoire est entourée d’une auréole dont les années n’affaibliront pas l’éclat. Son nom

est inscrit dans la liste de nos gloires à côté de celui de Géricault; la religion de la patrie en a fait un de ses plus saints martyrs.

Charles Timbal.

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