MEMBRE ORDINAIRE
ITIessieurs ,
Ayant à peindre la physionomie morale d’un savant qui lut simple et vrai comme la nature, objet constant de ses études et de son admiration , je me garderai bien d’employer des couleurs vives et brillantes. Ce n’est pas un éloge pompeux , mais une modeste notice que je consacrerai à la mémoire du bon , de l’excellent Balbis.
Né au delà des Alpes , il fut repoussé de sa patrie par une tempête politique ; il se fixa dans nos muis , déterminé sans doute par la richesse et la beauté de notre Flore. Elle serpente, en effet , sur les bords rians de deux fleuves , embrasse des coteaux
pittoresques , s ëlend sur une vaste plaine. Elle nëst pas bornée par ce mont Pilât , depuis long-temps si renommé parmi les botanistes. Située entre le nord et. le midi de la France, elle offre réunis des végétaux particuliers à l’une et à l’autre zone. Des graines qui sont descendues des Alpes viennent germer dans nos campagnes. D’autres semences , remontant le Rhône depuis la Méditerranée , s’y développent avec vigueur. ^1 n’est point en France de territoire plus favorable à l’acclimatation des plantes étrangères.
Ce territoire a été le théâtre des recherches et des découvertes d’un grand nombre de botanistes éminens. Je me contenterai de citer Daléchamp , Jean Bauhin , la famille des Jussieu , La Tourrette, Gilibert et Rozier. La postérité inscrira le nom de Balbis sur cette liste célèbre; car, s’il ne fut pas Lyonnais, il avait choisi Lyon pour sa patrie adoptive, et il avait acquitté amplement envers cette cité le tribut de l’adoption , en la dotant d’un livre classique sur les végétaux qui croissent dans ses environs.
Ce botaniste naquit, le 17 novembre 1 76^ , à Morelta , petite ville de Piémont. Son père était un médecin estimé, qui exerçait dans son canton une magistrature municipale. Il fit à Turin ses études, y compris ce qu’on appelle encore les humanités et la philosophie. Les contemporains de sa jeunesse se rappellent combien
il était chéri et , en quelque sorte, respecté par ses nombreux condisciples. Nul n’était si prudent et plus jovial, si sage et d’une humeur plus douce, plusagréable. La première passion qui se développa dans son cœur 1 ut celle de la botanique , et il la nourrit jusqu’à ses derniers jours. Cependant , comme il lui fallait un état, il embrassa la profession de son père ; il suivit avec succès les cours de l’école de médecine de Turin , fut reçu docteur ; et deux ans après , étant encore fort jeune , il fut admis parmi les membres du collège de la faculté de médecine de l’université de celte capitale: distinction flatteuse qu’on ne pouvait obtenir qu’après des épreuves longues et sévères et à une grande majorité de suffrages. La nomination du jeune Balbis fut unanime ; toute la jeunesse studieuse y applaudit avec transport. C’est au point que le nouvel aggrégé fut porté en triomphe par ses camarades , parmi lesquels on distinguait ses rivaux. Peu de temps après , il fut nommé répétiteur de médecine au collège royal des provinces. C’était un acheminement au professorat ; il ne tarda pas à y parvenir, et à la mort d’Allioni , dont il avait été l’élève chéri , le jardin planté par ce grand botaniste lui fut confié; il l’agrandit, et il en fit connaître les richesses par plusieurs mémoires académiques.
Cependant la révolution qui, en 1789, avait éclaté en France, retentissait en Europe. Balbis, qui en avait
adopté les principes, fut obligé de quitter Turin ; il ■vint en France 5 il y remplit une place de médecin dans les hôpitaux militaires, et il servit en cette qualité dans les glorieuses armées des Alpes et d’Italie, jusqu'au jour où elles entrèrent en triomphe dans les murs de I unn.
Bonaparte , maître du Piémont , y organisa une administration supérieure , à laquelle il appela le docteur Balbis. On avait essuyé des persécutions , on voulait des vengeances. Balbis opposa tant qu’il le pût aux passions populaires, la justice, la modération, la générosité ; quant aux injures personnelles , il en avait perdu complètement le souvenir. Après avoir fait quelque bien , réparé beaucoup de mal , il fut encore forcé de quitter sa patrie. Les Austro-Russes entrèrent à
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I urin.
Il avait occupé en Piémont des emplois importans , et cependant il se retrouva en France tout aussi pauvre que la première fois. Son exil fut moins long. La victoire de Marengo rendit l’Italie à la France ; alors le docteur Balbis fut en vain sollicité de rentrer dans l'administration de son pays ; il se réfugia dans le sein des sciences , dont il regretta toujours d’ètre sorti , et , avant de reprendre sa chaire , il exigea que celui qui l’avait occupée en son absence fût amplement dédommagé.
Dès ce moment , etranger à la politique , livré tout entier à ses études chéries , il coula doucement plusieurs années. Parmi les ouvrages qui furent à cette époque le fruit de ses doctes veilles , on distingue une Flore de Turin et un Traité de matière médicale , l’un et l’autre en latin. Il déposa dans le recueil des actes de la célèbre académie de Turin , plusieurs notices savantes sur des genres et des espèces de plantes absolument inédites ou fort peu connues. Ses recherches et ses découvertes , en ce genre, l’ont placé au premier rang parmi les botanistes descripteurs. C’était le rôle qu’il avait choisi , laissant à d’autres le soin d’étendre l’empire de la botanique par des voyages lointains , de classer les végétaux dans des cadres méthodiques , d’en déterminer la structure et les fonctions vitales , de les modifier , de les diriger pour nos besoins et nos jouissances. Il se borna à bien caractériser les végétaux , à les signaler avec une rare exactitude. Ce rôle, quoique peu brillant en apparence , l’avait mis en rapport d’estime avec les principaux botanistes de l’époque. Ils trouvaient dans ses communications pleines de bienveillance et d’abandon , de précieuses ressources pour éclaircir des points de doctrine , fixer des questions controversées , compléter un travail spécial. Aussi, parmi les ouvrages importans de botanique qui ont paru de nos jours , il en est fort peu dans lesquels on ne cite pas souvent , et avec honneur , les communications de Balbis.
Un professeur de ce caractère devait inspirer à ses élèves une vénération mêlée d’amour. Leur douleur fut amère , lorsqu’en 1814 il leur fut encore enlevé.
En vain , depuis plusieurs années , tout entier aux sciences , il était étranger aux affaires de la politique. En vain , pendant le temps où il exerçait quelqu’autorité administrative , il s’était empressé de tendre une main amie et secourable à ceux qui avaient suivi d’autres bannières que la sienne 5 il n’en fut pas moins compris dans une mesure générale qui frappa , entr’autres personnages recommandables 5 plusieurs habiles professeurs de l’université de Turin qui avaient rempli des emplois pendant l'interrègne ; il perdit sa chaire 5 et , pour la troisième fois , il quitta sa patrie ; il se retira à Pavie , auprès de Bocca 9 botaniste habile , qui depuis plusieurs années ramassait les matériaux de la Flore du Pavesan. U s’associa Balbis , et les deux savans publièrent 5 en commun , un ouvrage important , sous le titre de Flora Ticinensis.
D’autres ouvrages de botanique sortirent de la plume de Balbis pendant son séjour à Pavie. Cependant il n’avait pas oublié la France ; il nourrissait depuis long temps le désir d’y chercher un asile. Il demanda et obtint une chaire de botanique et la direction d’un jardin dans notre ville. Il y vint au commencement de 1819. Toutes les compagnies savantes s’empressèrent
de l’admettre dans leur sein. Une nouvelle association lut fondée par lui ; c’est celle qui , sous le nom de société linnéenne, est vouée à l’étude des trois règnes.
Devenu par adoption notre concitoyen , le premier soin de Balbis fut d etudier les plantes que la nature a semees dans nos campagnes \ il en découvrit plusieurs qui avaient échappé aux investigations des botanistes ses prédécesseurs ; il en a signalé d’autres qui , jusques à lui , n avaient pas ete suffisamment caractérisées j il introduisit un grand nombre de végétaux étrangers dans le vaste jardin dont la direction lui avait été confiée.
Secondé par quelques zélateurs éclairés de l’aimable science 1 , il réunit en peu de temps les nombreux matei îaux d une Flore lyonnaise. Cet important ouvrage vit le jour en 1827-28. L’auteur eut besoin de connaître toutes les plantes qui croissent autour de notre ville et celles que nourrit le mont Pilât. Non content de les décrire avec soin , il indique la durée de chacune d’elles, le sol et l’exposition qui lui plaisent , l’époque de l’année où elle déploie ses fleurs , sans oublier son utilité pour la nourriture de l’homme ou pour celle des animaux , pour les arts ou pour la médecine.
Le tiavail que le savant Balbis mit à fin avec succès, avait été ébauché par J. B. Goiffon , Claret de la Tou-
1 MM. Aunier, Roffayicr , Champagneux et Mad. Lortct.
reite et Emmanuel Gilibert ; et antérieurement , vers le milieu du seizième siècle, un autre Lyonnais célèbre, J. Duchoul , avait recueilli les premiers élémens de la Flore du mont Pilât. Ces ébauches ne furent pas inutiles à Balbis , et il trouva d’autres secours , peut-être plus puissans , dans les riches collections et les connaissances locales des botanistes Lyonnais qui étaient réunis autour de lui et dont il avait redoublé l’ardeur *.
Jaloux de ne laisser aucun point obscur dans le vaste tableau qu’il présentait aux regards des amis de la science , il consulta plusieurs fois ses illustres correspondans , les Springel , les Schedrer , les Arnolt , les Decandolle , ce dernier surtout , auprès duquel il se retira pour collationner les plantes cueillies à Lyon , avec l’immense herbier du Prodromus et de la Flore française.
Peu de savans eurent une correspondance plus étendue que Balbis , et aucun ne mit dans ses relations scientifiques plus de sentimens bienveillans et affectueux. « Il était , dit M. Decandolle , l’ami de tous les amis » de la science des fleurs ; tous aussi le regretteront , » non seulement comme un savant, mais encore comme » un véritable ami. Il avait su transformer un rapport
i Aucun de ces botanistes ne fut plus utile à M. Balbis que Mad. Lortet qui ayait fourni à Gilibert les élémens de son Calendrier de Flore.
» de goûts et de travaux , en une relation intime de » sentimens et d’affections. J’ai trop souvent éprouvé )) (c’est toujours M. Decandolle qui parle) ce genre de » sympathie avec l’excellent Balbis , pour n’être pas » certain que bien d’autres ont éprouvé le même sen- » timent. Son cœur , son caractère moral , font une » partie nécessaire de l’histoire de ses travaux, tant » il savait unir ses affections et ses goûts scientifi- » ques *. »
Balbis vécut célibataire ; un jeune frère et des neveux furent ses enfans. Quoique peu riche, n’ayant jamais fondé sur la science des spéculations lucratives , il prit soin de l’éducation de son frère , lui fournit les moyens de prendre ses grades de médecin , lui abandonna sa part de l’hoirie paternelle , lui facilita les moyens d’un mariage avantageux; il doubla la dot de sa nièce, ouvrit à un neveu la carrière du commerce. Il en avait recueilli un autre auprès de lui ; c’était un jeune homme plein de sagacité et d’ardeur pour l’étude , qui , à dix-neuf ans, fut reçu docteur, qui à vingt-quatre allait être aggrégé à l’université de Turin, et qui fut frappé par la mort au milieu d’un brillant examen.
On appelle généreux l’homme riche qui fait pour des hères , des neveux , de pareils sacrifices : quel nom
i Bibliothèque universelle , février iS3i.
donner à celai qui peu favorisé des biens de la fortune, se livre à des économies , s’impose des privations pour de simples collatéraux , qui fait pour eux ce que la nature inspire au meilleur des pères pour ses enfans?
Le bon , l’excellent Balbis fut ravi à sa- famille , à ses nombreux amis , aux sciences et à l’humanité 9 le ü 3 février de cette année ( i83i ).
Il était depuis cinq mois retourné à la terre natale où l’avaient suivi nos regrets amers et nos douloureux pressentimensi
Son digne ami , M. Matthieu Bonafous 5 s’était proposé d’élever un monument à sa mémoire. Des savans , d’autres personnages distingués s’étaient empressés de s’unir à son entreprise ; mais on a voulu que cet hommage fût national : c’est le pays qui en fera les frais sous la direction de M. Bonafous r. Le style du monument sera noble et simple comme le style de celui que les agronomes français ont élevé à Olivier de Serres. On y verra le portrait en relief de Balbis et l’image de la plante que Wildenow lui a dédiée ( Balbisia elongeta ). C’est un usage bien touchant que ces dédicaces à des botanistes illustres , d’une espèce végétale ,
i C’est à un autre ami de M. Balbis, à un respectable ecclésiastique , 1M. le chanoine Marentini , que je dois la plupart des détails biographiques contenus dans cette notice.
introduite, nouvellement dans la science , et qui, tant que la science durera , rappellera le nom d’un savant qui en a reculé les limites *.
M. Baîbis a publié :
i.° Eleuco delle piante crescenti nei contorni di Torino ( Catalogue des plantes qui croissent dans les environs de Turin ). Turin , 1800 , in-8.°