Notice sur Jean-Nicolas Corvisart
Docteur régent de l’ancienne Faculté de médecine de Paris , professeur de la Faculté de médecine de la même ville, membre~honoraire de la Société de médecine , etc., etc., etc.
Par F. V. MÉRAT, D./M.
Extrait du Journal général de médécîne française et étrangère ^ cahier du mois d*octobre 1^1 >
Vooteur-rêgent de Vancienne Faculté de médecine de Paris ^ professeur de la Faculté de médecine de la même ville , membre honoraire de la Société de médecine , etc.
Si les iegréts de la perte d’un hoiiiffie doivènt àe mesurer sur l’étendue de son mérite, et sur l’utilîfé dont il à pu être à ses concitoyens , ceux que ne petit manquer dè nous inspirer la mort du professeur CorvÏsArt seront bien gtaiids sans doute.
Nous avons à regretter > en lui, le professeur célèbre, qui s’est illustré par un genre d’enseignement public i jusqu’alors inusité dans sa patrie j le praticien distingué qui a imprimé à la médecine tme marche sévère ,, en la maintenant dans les voies de l’observation et des doctrines les plus pures; et l’homme dont l’esprit, d’un ordre supérieur, brillant , mais solide, fit le charme de ceux qui eurent l’avantage de vivre dans son intimité.
3. N. CoRviSART est né à Dricourt, près Epernay ,en Champagne/ le 1 5 février i']65. Son père, procureur au parlement de Paris, lui donna une éducation solide j il fit ses premières études au collège de Sainte-Barbe, établissement pour lequel il avait conservé tant de reconnaissance qu’il suffisait d’avoir été èarbiste -poxiv être accueilli de lui. Use distingua dans ses études médicales , et fut désigné pour une chaire d^anatomie à la Faculté de médecine deParK, par le célèbre Antoine Petit. ll f»t reçu docteur-régent à la même Faculté, en 1782 , et y professa la physiologie. Son discours de réception eut pour objet les agrémens de Vétude de la médecine et les dèsagrémèns de la pratique. Il commença l’exercice de son art par la place de médecin des pauvres "de la paroisse Saint-Sulpice, dont le traitement était de trois cents francs, ce qui faisait alors à peu près tout son revenu, circonstance qu’il aimait à rappeler aux jeunes ambitieux, dont il était quelquefois entouré. En 1788 , il succéda à Desbois - DE-ROGHEFORT , comme médecin de la Charité, et continua les leçons de clinique, que celui-ci faisait depuis quelques années dans cet hôpital 5 il le fit avec tant de succès que de là commença sa réputation de praticien distingué ; et il faut faire remonter à cette époque l’établissement public de la clinique médicale en France.
Lors de l’institution de l’École de santé ( lygS ), le vœu général le porta à la chaire de clinique , qu’il illustra pendant plus de douze années , par le plus rare savoir, et surtout par une sûreté de diagnostic et de pronostic qui tenait du prodige, et qtû lui
attirait un concours immense d’élèves, tant Français qu’étrangers. On admirait en lui la manière claire et facile avec laquelle il expliquait les' maladies , le traitement rationnel et simple qu’il leur faisait subir ; sa pénétration à indiquer les lésions organiques , les altérations pathologiques des sujetsqui succombaient, et que l’ouverture des cadavre» montrait presque toujours. Les soins qu’il portait à ce. dernier genre d’instruction étaient extrêmes, parce qu’il en sentait toute l’importance; aussi doit-on le regarder comme le véritable créateur de ce goût, si répandu aujourd’hui, pour l'anatomie pathologique , et on lui doit tous les avantages qui en sont résultés pour la science. De si rares qualités achevèrent de lui acquérir la réputation du praticien le plus distingué de la France, et le répandirent dans tout ce que la capitale a de plus illustre par les dignités ou le mérite.
En 1797 il fut promu à la chaire de médecine aucollège de France, où il se fit admirer dans les commentaires qu’il faisait sur Stoll , Boeîi- HAAVE, etc., par des remarques aussi judicieuses que savantes ,et par des applications sur les malades queses auditeurs suivaient, avec lui, le matin à sa clinique , ce qui doublait , à leurs yeux, le mérite de ces leçons.
;Ses talens reçurent bientôt la juste récompense qu’ils méritaient. Désigné d’abord comme médecin du gouvernement, par le chef de l’État, il devint bientôt après son premier médecin, place qui, en lui donnant un crédit considérable, l’assujétit tellement qu’elle le priva de continuer ses occupations les plus.
chères, l’enseignep^ent médicat. Dans ce nouveaSi poste, sans contredit le plus difficile de tous ceux qu*il a occupés, il sut concilier la dignité de son ca-ractère, la "haute réputation de capacité et d’hon^ neur , quUl s’était acquise, avec les devoirs de sa place, et les égards que lui prescrivait l’importance de sa profession. Les titres honorifiques de baron, d’oFfî^. cier delà Légion d’Honneur, etc., dont il fut investi ensuite,, n’avaient de mérite à ses yeux que par le= lustre qui en réfiéchissait sur le corps des médecins en général.- Il ne tira jamais vanité du haut rang oh il était élevé, et le seul avantage qu’il y trouvait était de pouvoir obliger, ce qu’il faisait avec la délicatesse la plus exquise, mais aussi avec une sage réserve.
La dernière, et la plus honorable des distinctions' que reçut M. Cgrvisart, fut celle de membre de l’académie des Sciences, à laquelle il fut appelé, en i8ii.. Par une délicatesse excessive, il refusa cons-.. tammeut défaire les visites d’usage,pour arriver à cet insigne honneur, et ne dut sa nomination qu’à son mérite transcendant. Cet illustre professeur faisait d’ailleurs partie de la plupart des Sociétés médi-». cales de l’Europe et de toutes celles de France.
Au retour du roi, il ne put accepter les offres qui lui furent faites,^ pour la place de premier médecin de sa majesté. L’état de sa santé, déjà dérangée parla maladie qui l’a enlevé, l’avait forcé de renoncer à toute espèce d’occupation.
M. Gorvisart, dans l’exerGicede ses fonctions publiques, apportait une gravité, une décence qui faisaient de suite concevoir l’importance qu’il mettait XMX objets dont il s’occupait. Il aimait et observait
rigoureusement les convenances, et les formes sociales; nul ne respectait plus que lui l’opinion des autres, et, lorsqu’il ne la partageait pas, il ne la combattait que par des faits plausibles, ou des argumens tirés d’une logique sévère et polie. Lui, qui voyait partout des motifs de doute, ne pouvait comprendre le ton décisif de quelques confrères,surtout de ceux que leur âge et leur inexpérience devaient placer encore, dans le rang des auditeurs. Exact et scrupuleux sur ses devoirs, les mêmes qualités devenaient des titres à son affection, et nous avons peutêtre dû à nos goûts pour l’étude et le travail, d’avoir eu quelque part à son amitié.
Dans l’intimité, le caractère de ce grand médecin subissait une heureuse modification ; s’îl conservait d’abord quelque chose de froid et de réservé , il se répandait bientôt en vives saillies, en pensées spirituelles , en aperçus profonds. Un visage étranger arrêtait ces élans de l’esprit, et il redevenait grave et sévère, parce que c’était là son état naturel ; aussi était-il d’un accès difficile, et n*ouvrait-il sa maison, qu’à ceux qui lui convenaient,, et sur le caractère desquels il croyait pouvoir compter. Il n’aimait pas ce que l’on appelle la société y quoiqu’il y fût mieux placé que personne, mais il se pliait difficilement à toutes les contraintes qu’elle impose , et qui paraissent si vaines à l'homme sensé. TSTourri des meilleures lectures , il avait une conversation ornée. Un jugement exquis , et d’une droiture sans égale, lut faisait ramener les objets en discussion à. leur point de vue le plus simple et le plus facile à saisir; et une intelligence supérieure le mettait à même de prd-
«oncer avec un goût admirable sur les qiiestions les plus délicates. lise tirait quelquefois d’un mauvais pas par une répartie ai spirituelle qu’on était tenté de le trouver souvent en défaut Nous ne craignons pas de dire que M. Gorvisart était aussi remarquable par rétendue de son esprit que par celle der ses connaissances èn médecine.
Quoique d’un abord parfois un peu rude, et qui décontenançait ceux qui ne le connaissaient pas, il avait un cœur très-aimant. Il a conservé ses amis, quelque classe qu’ils aient occupée dans la société j les événemens ayant souvent changé l’état dés fortunes particulières, ils étaient toujours égaux àsesyeux, ce qui fait qu’on trouvait parfois chez lui un duc et un élève en médecine ; un maréchal de France et un artiste. Il avait surtout une prédilection mat^uée pour ces derniers; il était ami de la plupart de ceux qui sont distingués par leurs taléns, dontil était d’ailleurs capable de goûter les productions en appréciateur éclairé. Il confondait également les rangs dans la pratique de la médecine. ;Ce n’est qu’un homme profondément pénétré des droits de l’humanité souffrante, qui a pu dire ce mot : un, galérien et un empereur malades sont égaux à mes yeux. Nous avons vu M. CoRvlSART, dans un temps où il était déjà archiâtre, monter dans le galetas d’un élève , pour lui prodiguer des soins , qu’il ne donnait pas toujours avec le même zèle à l’opulent, bien convaincu qu’à son défaut ce dernier n’én manquerait pas.
Dans les choix qu’il fit, pour les places auxquelles il était chargé de présenter, il consultait l’opinion publique pour celles d’un rang éminent, et il faisait
abstraction, dans cette circonstance, de ses propres affections: aussi ces choix furent-ils, en général, remarquables par le mérite des candidats; dans les emplois moins importuns, il donnait quelque chose à l’attachement personnel ; si quelquefois la médiocrité parvint sous ses auspices, ce ne fut qu’à la faveur du voile de l’amitié ; ce fut une erreur de son cœur, et non de son esprit. La flatterie, pour arriver jùsqu’à lui, fut obligée encore à plus de détours et à plus de déguisemens.
Sa bienfaisance était infinie ; mais le secret le plus profond la voilait toujours. Celui de ses amis qu’il avait chargé de l’aider dans sa correspondance , obligé de fouiller un jour dans ses cartons , les trouva remplis de quittances de sommes payées pour des personnes dont il était loin de soupçonner le nom, ou pour des objets qu’il n’eût pas soupçonnés davantage. Les pauvres de tous les lieux qu’il a habités, des médecins dans le besoin, des artistes nécessiteux, ont eu souvent des marques de sa libéralité discrète; qualité d’autant plus louable chez lui, que , né sans fortune, il pouvait plus naturellement être conduit à un sentiment contraire. Jamais l’appât de l’or ne ne lui fit faire une démarche hasardée. Constamment mu par les sentimens les plus nobles, il dédaigna toujours la fortune qui ne se présentait pas à lui sous des former compatibles avec sa haute probité. C’est d’après celte intégrité de conscience qu’il refusa toujours le traitement des places qu’il n’exerçait plus, et qu’il en faisait employer le montant à des fondations de prix, à des acquisitions pour les collections de la Faculté, à deS expériences utiles.
( lo )
Certes, une pareille conduite fait, d’une manière sanglante, la critique de ces gens qui cumulent place surplace, et qui n’en reniplissant par fois aucune, n’en reçoivent pas moins, sans rougir , le prix de l’intrigue et de l’avidité.
M. C0B.VISART était d’une stature un peu aurdessous de la moyenne, et d’une corpulence assez marquée, qui nécessitait, pour l’entretien de sa santé, un exercice violent, ce qui le rendit chasseur déterminé. Il portait une figure très-distinguée, et une physionomie imposante, dans l’état de. tranquillité, mais trèsspirituelle lorsqu’elle s’épanouissait.Un oeil vif, perspicace, lui faisait saisir avec la rapidité de l’éclair la pensée de ceux qui l’approchaient. Du moment que ses devoirs ne lui permirent plus de se livrer à un exercice considérable, il fut menacéde la cruelle maladie qui a terminé ses jours, et qu’il devait redouter parce que son père en avait été atteint, et était resté paralytique les quatorze dernières années de sa vie.
Son opinion était pourtant qu’une maladie du cœur devait terminer ses jours. Frappé, en i&i5, d’une première attaque d’apoplexie incomplète,il y survë-,.;^ , eut six années, avec des traces notables, de paralysie, auxquelles succédèrent des attaqnss répétées. Une dernière le surprit le samedi, i5 septembre, et il y succomba le mardi, 18 du même mois. Par un privilège bien rare, son esprit, à quelques nuages près, a conservé, pendant tout ce temps , sa force et sa finesse accoutumées. On eut dit que sa trempe était trop supérieure pour qu’il pût être abattu comme un esprit, vulgaire. Notre confrère avait trop de vrai courage pour redouter la mort ^seulement, la dou^
leur et l’état d’inutilité où il se trouvait , la lui faisaient par fois désirer sans forfanterie , et il souhaitait à ses amis ^en finir plus -promptement que lui , lorsqu ils en seraient là. IX n’avait pas attendu ses derniers jours pour dicter ses volontés, ce^qu’il fil avec le calme du philosophe, et la tranquillité de l’homme de bien. Il institua son neveu , dont il avait fait son fils adoptif, son légataire universel, n’ayant point eu d’enfans d'un mariage qu’il avait autrefois contracté.
Ce grand praticien a publié des ouvrages qui rendront son nom immortel. Si son goût pour le travail du cabinet eût été plus vif, il eût pu enrichir la science davantage, tant il était profond dans son art; mais, soit par suite de ses occupations multipliéés, soit par^*Jp besoin du repos qu’elles nécessitaient, il avait une paresse d’exécution, dont il s’accusait, encore augmentée par la perfection quHl voulait donner à tout ce qui sortait de ses mains, et qu’il retouchait, an point que les corrections de ses écrits cc^taieht toujours plus que leur impression. Par suite de cette disposition de son esprit , il faisait d’abord faire le canevas d’un ouvrage, d’après ses documens, par quelqu’un de capable à ses yeux ; puis,il revoyait le manuscrit, mais ne travaillait complètement que sur les épreuves, qu’il chargeait, à plusieurs reprises, de ses additions et corrections;, Sans cette manière de faire , nous n’eussions probablement ]amaX&e\i\G Traité des maladies du cœur {y édit. i8o6),qui esta sa troisième édition, ni celui de la Percussion de la poitrine^ traduit et commenté d’après AwENBauGGER (i8o8).
deux ouvrages capitaux, et qui seront lus autant qu’on appréciera la médecine d’observation. M. Corvi- SART a été l’éditeur des Aphorismes de Boe^haave ( i8o2),et de XaMatière médicale de son ami Desbois- DE-R.OCHEFORT (1789), dont il a fait l’éloge, qui est imprimé en tête de l’ouvrage. Il a traduit les ApTio~ rismes de Stoxl ( 1797), et on lui attribue une Notice sur Bichat , que nous ne connaissons pas; il fit rendre à ce grand physiologiste, l’un de ses élèves les plus marquans, un hommage éclatant, ainsi qu’à DesaulTjSOu ami, en plaçant dans l’Hôtel-Dieu de.Paris, qui avait été le théâtre de leur illustration, un marbre qui rappelle leurs noms et leurs titres. Il devait publier un manuel à l’usage des élèves de la cliniijue interne, lorsqu’il quitta l’enseignement. Il nous avait chargé du premier^t de ce travail qui est resté manuscrit dans nos mains.
La mémoire de M. le professeur Corvisart sera long-temps chère à la médecine. La France est peuplée d’une multitude de ses élèves, qui tous ont pu connaître ses précieuses qualités, et à qui il a donné les préceptes les plus sains et les plus judicieux sur leur art. Ceux qui ont dignement profité de ses leçons se distinguent par un esprit droit,un jugement sain , une pratique fondée sur l’observation éclairée des maladies, dédaignent les systèmes pour^ s’en tenir à l’étude de la nature, sûrs qu’en suivant la marche qu’elle trace, il leur sera impossible d’errer dans leur conduite médicale.
C’est le coeur pénétré de la reconnaissance la plus profonde pour un si excellent maître, que j’ai cherché à donner, dans cette notice, bien faible sans
doute, une idée de son mérite public et particulier. J’aurais désiré pouvoir exprimer plus dignement les regrets que m’inspire sa perte ; mais la douleur me servira d’excuse, et me méritera, je l’espère, l’indulgence du lecteur.