‹ Notice sur l'Ile Saint-Louis à ParisChapitre 2 sur 9 · ORIGINE · texte numérisé non relu

ORIGINE

Depuis la fondation de Paris jusqu'aux premières années du dix-septième siècle , l'île qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Louis ne fut qu'un terrain inhabité. Une branche de la Seine coulant du sud au nord, dans un lit sur lequel est aujourd'hui la rue Poulletier, divisait ce terrain en deux îles; la plus rapprochée de la Cité se nommait l'île Notre-Dame , parce qu'elle appartenait au chapitre de la cathédrale ; l'autre portait le nom d'île aux Vaches , à cause des pâturages qu'elle offrait a ces animaux. Jusqu'au règne de Louis XIII , aucune de ces deux îles n'a eu de maisons. 11 est donc bien étonnant qu'une tradition mensongère s'obstine encore aujourd'hui a y placer un hôtel

qui aurait été habité par la reine Blanche; ce serait celui qu'on nomme le Petit-Hôtel Chenizot, rue Guillaume. Mais on ne peut pas réfuter sérieusement des contes de grand'mère. Selon quelques historiens, les comtes de Paris, sous Charles-Martel, s'étaient emparés de ces deux îles , et les chanoines de Notre-Dame n'en possédaient qu'une faible partie sous le règne de Pépin. Mais Charles-le-Chauve la leur restitua tout entière dans la personne de l'évèque Énée , et l'affranchit de toute charge ainsi que de toute autre juridiction.

L'île Notre-Dame servait quelquefois de théâtre à de grandes cérémonies religieuses et civiles. Ainsi en 1513, lorsque le roi Philippe-le-Bel donna de brillantes fêtes pour la promotion de son fils le roi de Navarre au grade de chevalier, c'est dans l'île Notre-Dame qu'elles eurent lieu. Cet emplacement était fort commode pour des réjouissances publiques. Une ceinture de peupliers entourait cette île, dont le sol n'était qu'un gravier uni. Dans la circonstance dont nous parlons, Édouard II , roi d'Angleterre, gendre de Philippe, s'y trouva avec son beau-père et son beau-frère. Les trois rois et plusieurs grands seigneurs de leur cour reçurent la croix des mains du légat du pape , quoiqu'il n'y eût chez eux ni projet ni désir de commencer une nouvelle croisade. Un des plus estimés historiographes descripteurs de Paris ayant dit que le cardinal Nicolas , légat du Saint- Siège en France , avait présidé a cette cérémonie reli-

gieuse , tous les faiseurs de livres tels que le Mémorial parisien, par Dufey, le Guide des étrangers à Paris , etc., etc., ont répété le même anachronisme. Un mot suffira. Nicolas de Casa naquit en 1401 , a Cusa , village situé sur la Moselle , diocèse de Trêves , et ne fut légat en France qu'au milieu du quinzième siècle. Il aurait donc assisté a cette grande solennité de l'île Notre-Dame cent cinquante ans à peu près avant cette époque, et près d'un siècle avant sa naissance.

Les historiens du temps font une pompeuse description de ces réjouissances publiques. On y distribua des robes neuves à tous les seigneurs, et trois fois par jour on changeait d'habillemens et d'atours. Aux spectacles qui eurent lieu , on voyait Adam et Ève avant et après leur péché, le Massacre des Innocens, le Martyre de saint Jean-Baptiste , Caïphe sur son tribunal , Pilate se lavant les mains. Ajouterons-nous que, pour complaire a Philippe qui avait été brouillé avec le pape Boniface VIII, on représenta dans ces mauvaises farces : « Maître Renard , d'abord simple clerc , qui chante « l'épître , ensuite évêque , puis archevêque , enfin « pape, mangeant poussins et poulets? > La mort de ce grand pape, arrivée en 1503, n'avait pu, au bout de dix ans, calmer les mauvaises haines.

A celte occasion , les Parisiens construisirent en deux jours un pont de cinquante-quatre mètres de longueur sur quatorze de largeur, entre la Cité et l'île

Notre-Dame. Godefroy de Paris, dans sa Chronique en vers , en parle ainsi :

Ce fu par devers Nostre-Dame Einsinques fu , je n'en doute aine Ou fu fait et drécié cel pont.

Était-ce un pont de bateaux , comme le dit Jaillot ? c est ce qu'on ne peut décider. L'île Notre-Dame servait ordinairement au blanchissage des toiles , dont l'émolument appartenait a l'évêque et au chapitre. L'auteur que nous venons de citer prétend qu'il y avait, au nord et au midi de cette île, des ponts de bois qui la faisaient communiquer avec les deux rives , et qu'ils furent emportés par un débordement de la rivière en 1296. Aucun monument historique ne démontre l'existence de ces communications. Quelques autres réjouissances publiques ont eu lieu sur ce terrain qui était si favorable , surtout a cause de sa proximité du centre de la capitale, mais elles n'offrent, par elles-mêmes , aucun intérêt. Nous avons dû nous attacher exclusivement aux faits dignes d'attention (1).

En 1614, Christophe Marie, entrepreneur des ponts-et-chaussées , ayant pour associés les sieurs

(1) Un jeune habitant du quartier Saint-Louis, M. Henri Martin , a recueilli plusieurs notions historiques sur l'île et a bien voulu nous les communiquer. Nous devions signaler ici son obligeance et faire connaître son zèle et son goût pour des recherches de celte nature.

Regrattier, trésorier des Cent-Suisses , et Poultetier, commissaire des guerres, obtint la concession des deux îles Notre-Dame et aux Vaches , et prit l'engagement de combler le bras de la Seine qui les séparait. Dans l'espace de dix ans, il devait faire bâtir les maisons, les quais et les ponts. Marie commença par la construction du pont qui porte encore aujourd'hui son nom. Les constructions des maisons se (irent avec tant de rapidité, qu'en 1618 le nombre des habitans de l'île était assez considérable pour qu'on s'occupât d'y bâtir un oratoire. Un couvreur, qui avait bâti une maison a l'extrémité orientale de l'île Notre-Dame , près du canal qui séparait celle-ci de l'île aux Vaches, éleva en ce même endroit, à côté de sa demeure, une petite chapelle. Nicolas Le Jeune était le nom de ce pieux habitant dont la mémoire doit être signalée a la reconnaissance de la religion ; car ce modeste oratoire, bâti en grande partie a ses propres frais , est le berceau de la paroisse de Saint-Louis-en-l'lle. Ne serait-il pas convenable qu'une inscription placée dans l'église conservât le souvenir de ce fait historique?

La population s'accroissant de jour en jour , le nombre des fidèles parut suffisant pour y former une paroisse. La chapelle de Nicolas Le Jeune fut érigée en église curiale , dont le titulaire était à la nomination du chapitre de Notre-Dame. Ce fut le premier acte d'érection fait par Jean François de Gondy , premier

archevêque de Paris, en 1625. Ou sait que jusqu'à cette époque Paris n'avait été qu'un évêché sutfragant de la métropole de Sens. Cette paroisse, plus ancienne que celle de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, érigée en 1655 par le même prélat , en est donc au troisième siècle de son existence. La chapelle, devenue église curiale, possédait seulement un tableau de saint Louis et un de sainte Cécile. Le premier de ces tableaux pourrait faire présumer que l'érection se fit sous ce titre. Il est néanmoins certain que l'acte, daté du 14 juillet 1625, donne à la nouvelle paroisse le vocable de Noire-Dame-del'Ile ; c'est plus tard, comme on verra, que le nom de Saint- Louis-en-l' Ile lui fut imposé.

Cependant, le nombre des habitans devenait plus considérable, et la chapelle de Nicolas Le Jeune ne pouvait plus contenir les nombreux fidèles qui la fréquentaient. En ce temps, que plusieurs écrivains nous représentent comme une époque d'obscurantisme , l'homme était assez éclairé pour se distinguer, par la prière et le culte public, de la créature qui n'a pour guide que l'instinct de l'animal. Le progrès des lumières n'avait pas révélé encore aux hommes qu'ils ne sont que des machines organisées , et nos bons ancêtres du dix-septième siècle se gardaient soigneusement de mériter le reproche : Homo quùm in honore esset non inlellexit ; comparatus est jumentis insipientibus Nous laissons aux progressistes du

dix-neuvième siècle le soin de traduire ces paroles. Un riche paroissien, Jean-Baptiste Lambert, légua par testament, en 1645 , une somme de trente mille livres pour la construction d'une nouvelle église. Quelques autres personnes y joignirent leurs pieuses libéralités , et enfin, le 1er octobre 1664, M. de Péreiixe, archevêque de Paris, posa, au nom du roi, la première pierre. Les travaux s'effectuèrent assez rapidement, puisque M. de Harlay, successeur d'Hardouin de Pérefixe , bénit le chœur le 20 août 1679, et le même jour, le grand autel fut consacré par M. de Guémadeuc, évêque de Saint-Malo. La chapelle de Le Jeune était ainsi devenue la nef du nouvel édifice ; mais le 2 février 1702 , cet ancien bâtiment s'écroula en partie, et tua le marquis de Verderonne , en blessant plusieurs autres fidèles.

Ce malheureux événement fit prendre sur-le-champ la résolution de continuer l'édifice. Le cardinal de Noailles , archevêque de Paris , posa la première pierre le 7 septembre 1702. On y grava une inscription que nous allons reproduire d'après Piganiol de la Force, qui nous la fournit dans le tome Ie1 de sa Description historique de la ville de Paris : Régnante Ludovico Magno, Eminentissimus S. R. E. cardinalis Ludovicus-Antonius de Noailles , arcliiepiscopus Parisiensis, duxsancti Clodoaldi,par Franciœ, reg. ord. Sancti-Spiritus commendator , primarium

lapidem navis hujus ecclesiœ in honorent S. Ludovici Deo dicatœ posnit , anno Domini 1702, die 7 seplembris. Jacobo Luillier, doctoreet socio sorbonico pastore : Benigno Le Ragois Domino de Bretonviliiers , in caméra computorum prœside , Ludovico Bengy in eâdem caméra correclore , œdituis honorariis; et Mathurino Compagneux, pharmacopolarum parisiensium prœfecto , Petro Ticquet in senalu parisiensi causarum actore œdituis-œrariis.

En voici la traduction :

« Sous le règne de Louis-le-Grand , Son Éminence le « cardinal de la sainte Église romaine , Louis-Antoine « de Noailles, archevêque de Paris, duc de Saint- « Cloud , pair de France , commandeur de l'ordre « royal du Saint-Esprit , a posé la première pierre de « la nef de cette église dédiée a Dieu , en l'honneur de « saint Louis, l'an deN.-S. 1702, et le 7ejourdesep- « tembre; étant curé Jacques Luillier, docteur de la « société de Sorbonne; Bénigne Le Ragois, seigneur « de Bretonviliiers , président en la chambre des « Comptes, Louis Bengy, conseiller-correcteur en la « même chambre , marguilliers d'honneur, et Mathu- « rin Compagneux , syndic des pharmaciens de Paris , « Pierre Ticquet, avocat au Parlement, marguilliers- « trésoriers. »

Une belle médaille de deux pouces de diamètre fut

frappée en cette circonstance; nous l'avons sous les yeux. L'inscription que nous venons de faire connaître ne s'accorde point parfaitement avec cette médaille. Sur sa face est représenté le buste du cardinal vu de profil; la légende est ainsi conçue : Ut sapiens architectus fiindamenlum posai. « Comme sage architecte « j'ai posé la pierre fondamentale. » Au bas est l'exergue : Lud. Ant. card. de Noailles, dax , par Franciœ, archiepiscopas Paris. « Louis Antoine, cardinal « de Noailles, duc, pair de France, archevêque de « Paris. » Au revers, on voit l'intérieur du chœur, et sur le sol où doit s'élever la nef, la machine a monter les pierres nommée chèvre, et quelques ouvriers occupés à les tailler. La légende porte : D. Ludovico sacrum in ins. inclwalum anno M. D. C. LXJIII. Continualum À. M. D. C. C. II. « L'église ayant été < commencée en 1664 , sous l'invocation de Saint- « Louis, a été continuée en 1702. » Sur l'exergue : Régis liberalilas et parocliianorum. Jacobns Luillier paslor. œditui lionorarii Denig. Le Ragois, Lud. Bengy. œditui œrarii J. B. Voisambert , M. Champagneux. « Munificence du roi et des parois- « siens. Jacques Luillier, curé. Marguilliers d'honneur : « Bénigne Le Ragois, Louis Bengy. Marguilliers-tréc soriers : J.-B. Voisambert, Mathurin Champagneux. » Comme on voit ici, le syndic des pharmaciens ne s'appelle plus Compagneux , et à la place de Pierre

Ticquet, nous trouvons J.-B. Voisamberl. Le bronze doit obtenir la préférence sur le papier. 11 est vrai que les dates sont identiques , et c'est là le point essentiel.

Louis Levait, premier architecte du roi, avait donné les premiers plans, et c'est sous sa direction que le chœur fut bâti. La nef fut achevée, en 1723, sur les dessins de Levait et ceux de Gabriel Le Duc, qui continua l'œuvre. Louis XIV et Louis XV fournirent les sommes qu'exigea cette construction, et les paroissiens y contribuèrent par leur générosité. La dédicace et la consécration de tout l'édifice furent faites , le 14 juillet 1726, par M. de Caulet, évêque de Grenoble, au nom du cardinal de Noailles. La coupole du transsept a été construite, en 1724 et 1725, sur les dessins de Jacques Doucet, architecte, marguillier de cette église. La première pierre en avait été placée par M. Berlin, maître des requêtes. Enfin , la riche sculpture de toutes les parties de ce charmant édifice est l'ouvrage de Jean-Baptiste de Champagne , peintre , et neveu du célèbre Philippe de Champagne. Le premier était marguillier de la paroisse de Saint-Louis-en-l'lle. Ces embellissemens furent exécutés moyennant le secours d'une loterie accordé à cette église.

Il est a regretter que l'ordonnance extérieure n'ait jamais été terminée. Gabriel Le Duc avait projeté un grand portail au centre du pignon qui fait face à l'abside. Quatre colonnes doriques isolées, selon ses des-

sins, devaient supporter un entablement surmonté d'un fronton. Cela n'empêche pas les descripteurs modernes de nous parler de ce portail comme s'il était exécuté. Au lieu de voir par eux-mêmes, ils trouv nt plus commode de copier Piganiol de la Force et autres , qui nous vantent ce péristyle et son perron. Un Conducteur des étrangers à Paris , imprimé en 1841 , ne se fait pas faute de signaler ce joli portail, qui cependant n'a jamais été seulement commencé. Il est vrai que le pignon de l'ouest , dans lequel devait être ouverte cette porte principale, n'avait été bâti qu'en moellon jusqu'à la naissance de la voûte , ce qui semblait annoncer qu'on n'avait point abandonné le plan primitif. Ce mur provisoire a été continué jusqu'au comble en 1850. Mais il est bien démontré, d'ailleurs, par la construction du presbytère sur l'emplacement même où devait s'élever le perron de ce portail que, long-temps avant 1789, il n'était plus question d'exécuter le dessin de Gabriel Le Duc.

La médaille dont nous avons parlé présente un joli clocheton ou campanille qui surmonte le comble audessus de la coupole du transsept. Il retrace assez bien le lanlernin terminé par une aiguille qui couronne le dôme des Invalides. Ce campanille s'écroula en 1741 ; mais on crut le remplacer par le clocher qui s'élève a l'extrémité occidentale de l'église, à droite du portail latéral. Il suffisait de voir cette flèche, qui produit un

effet si bizarre et si disgracieux , pour y reconnaître le style de la dernière moitié du dix-huitième siècle. Une inscription ainsi conçue nous l'apprend : PietatismonumentumDeoopt.max. erectumanno M.D.CCLXV.

« Ce monument de piété a été élevé a Dieu très bon et « très grand, Tan 1765. » Qu'il y a loin de cette flèche qui dépasse h peine la hauteur du comble avec ces autres flèches sveltes et artistement découpées des quinzième et seizième siècles ! Mille fois mieux valait un pavillon couronné par une balustrade»

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