‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 77 sur 103 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PHOÎVOM^Ê AUX FUMCRVJLLKS DE BLAINVILLE Par Auguste Comte, le 7 mai 1850 (1).

Messieurs ,

Après ces divers hommages officiels, peut-être sercz-vous peu disposés à écouter enfin un simple philosophe qui , sans aucun caractère légal, vient exercer spontanément le sacerdoce de T Humanité sur la tombe du dernier penseur vraiment éminenl que comportait la biologie préliminaire» Vingtcinq ans de liaisoft m'autorisent spécialement à élever ici, au nom du passé et de Tavenir, une voix systématique, dont t'illustre défunt a souvent reconnu la libre compétence. Quelques senaaines avant cette fm si imprévue, il accepta pleinement le rang modeste que j'osai lui assigner dans le nouveau calen* drier occidental

La juste appréciation finale de presque tous les hommes d'élite se trouve beaucouj» entravée par une fatale opposition entre leur propre nature el Pensemble des impulsions qui dominèrent leur existence. Ce conflit s'aggrave quelquefois jusqu'à imposer même une carrière directement contraire à la principale vocation de certains penseurs, dont îe vrai génie ne peut alors être dip:nemcnt senti que d'après une exacte théorie historique. Tel fut surtout le grand Diderot, que son siècle condamna irrésistiblement à seconder une pure démolition, tandis qu'il était né pour les plus suhlimps constructions-

Quoique la destinée théorique de Btain ville soit loin d'offrir un contraste aussi déplorable, elle présente cependant uue insuffisante harmonie entre raptitude intellectuelle et la disposition sociale. L'ayant essentiellement jugé d'après ce qu^il pouvait faire, je me suis toujours expliqué ainsi l'irrécusable imperfection de son développement effectiL Une telle réaction personnelle de la rétrogradation politique sur révolution scientifique peut montrer

(1) Il fut publié auasilùt après avec cette formule pincée au-dessus du titre : Religion DE L*HUMANiTé. — Vamout* pour principe, rordre pour bate^ et le pt'iygi'èê pour bt(t, — ln-4*» de 12 pages, Paria, Muthias, 1850. — li*

PIÈCES 4USTinOATlVKS

fortement combien il importe aux grands eâprits de se lier profondèmeot a« mouvement général de THumanilé. C'est principalement pour sigoakr à la jeufiesso ce salutaire enseigoement que j'ai cnj devoir intervenir dans ciH* funèbre solennité.

L'ossor décisif de la biologie fut immédiatement préparé, au xfin* ûè^ par le concours spontan*^ de plusieurs impulsions orig'inales, succossiTBttienl dues d'abord à Bernard de Jussieu et à Linné, puis à BufîOQi enûû à ifalkr et à Vicq-d*Azyr. D après cet immortel préambule, Tî'tude géôérmle fit Ift m acquit un vrai caractère scientifique, dès que la chimie put Itti fiMifVtr uni base suffisante* La positivitô rationnelle s'introduisit alors dans las pfwcîpales conceptiona biologiques ^ surtout quant à rexistenco vtVgétaliTe H aw* maie, d'où elle p6mHra bientôt jusqu'au domaine intellectuel ei mont BîdMl et Lamarck» ensuite Cabanis et Gall, furent les organes essentiel» 4« cill* double fondation, à lai|uelle Broussais ne tarda point à pmcurer un complément indispensable, en subordonnant irrévocablemoôt U p«lba}<>p<' à la biologie. Ainsi s'ouvrit glorieusement le xix® siècle, par la demèfv construction réservée à la science proprement dite, alors parvenu* à penueUtt enfin rèlabûralion directe de la saine philosophie, canduisant «ossM^ à la vraie religion.

Dans cet extrême office scientifique, la part de BlaîaTttla rIsuUai! nettement d'une pleine concordance entre sa propre natun» inlélkcliielle et les nouveaux besoins de fesprit humain* Chacun des trois grands â^lieeis de la vie individuelle, tant morale que physique* se trouvait alcn ébaadié suffisamment, y compris même f existence anomale. Maî» lea dim»i& conceptions fondamentales, statiqucï^, dynamiques, et Uiioneon^MB» avaient ainsi surgi séparément, sans que leur harmonie gétiéni)<^ M mtmt suscité des méditations caractéristiques. Cotlo systématisation Mai akts 4f venue le principal besoin de la parti** la plus synthétique do U pW^mMe naturelle* Elîe convenait donc à Tesprit le plus coorflin.ilear^ttJ ail oaltifé la biologie depuis Aristole, si Ton oxeepte le génie de Bic)iat^4cMl nwfwrselle [*rri'*tuinence, autant déductive qu'inductive^ exclut toute cumfajiîfdfi.

Blainville sentit â temps sa belle mission, é\ la fimirwvil l^ujour^, mai§ sans ravoir jamais accomplie comme il ie poursit^JI a «erassivement tente de coonlunncr les conceptions ï^ur la structure. Texiste^* H la classification des corps vivants. Néanmoins, il n'acheva rrielleoieiil aucune de ces trois grandes constructions. Quoiqu'il ait, mieux ({ue persenoe, «unbrassè Tensemblo de chacune d'elles, et caract<*Tisé leurs vraki lalations miituelks^ nul traité complet n'a finalement dévoilé toutr sa palaiance dogmatique, pput-étre ne sera-t-i^!le jamais appréciée assez que dans jBon ouvrage fondamental, où d;ailleurs je jugeai impartialement sas services scientifiques, surtout envers la biérarchie animale. Son aplitiade J^rstAniati^jne ne tM? caractérisa pleinement qim par ce degré iv' îdHwaOaii qci miflit h Texposi-

tion orale. Aussi la principale a!i|. .,, BlÉnrilk ne put-elle être

dignement sr^ilio que de ceux qui eun-nt le taibearéiauim convenablement un." série complète de ses admirafiU^ leço^ Eê un lemf^s au, faut^ ée direction philosophique, lea Siivaolf* sont ilevfiu» élwngcr» à tout vu

VIE OilUGUSTE COMTE

talent didactique, renscigncmenl d'an tel penseur laissera de profonds oouvenîrs. Mais, s'ils parviemienl, comme ceux de Boërha^vve, jusqu*à ïa postérité, ih ne pourront qu'y augmenter les regrets mêlés de blAme que m'^iiispire aujourd'hui le déplorable a vertement d'ime carrière évidemment rèseryée aux grafides consiruclions biologiques.

Ce fatal résultat ne ^'explique point assez par une insuffîsante éducation, privée de cette base mathématique qui, indispensable au plein essor de toute rationalité, convient spécialement aux esprits systématiques. Une telle lacune, malheureusement universelle chez les biologistes actuels, n^empécha pas les constructions de Bichal, ni même celles de Cabanis, do Gall et ik Broussais. Quoiqu'elle dût entraver davantage la mission échue à Blainville, elle était loin de pouvoir produire son avortemenl. D'aiïleurSt sans ses perturbations politiques et morales, ce puissant penseur aurait bientôt apprécié T importance de celte préparation, qu'il se serait aisément appropriée.

Il faut donc sortir des conditions intellectuelles pour découvrir comment une telle existence scientillque est restée au-dessous de sa nature et de sa destination* Celte triste discordance doit ôtre directement attribuée à la tendance rctroia^rade qui empêcha toujours ce grand esprit de participer franchement au mouvement général de son siècle*

Les cinq fondateurs de la biologie avaient tous subi profondément Timpulsioii révolutionnaire, et dignement secondé, chacun à sa manière, la règériératiun totale où elle doit aboutir. En poursuivant leur office scientifique, Blainville seul eut le malheur de rejeter leur direction philosophique et î(!ur destination sociale. De là provint Tinévitable avortement de ses principaux efforts théoriques, ainsi privés de ïa noble stimulation continue qu'exige tout essor abstrait de noire chétive intelligence.

Ses premières impressions poli tiques se lient aux sanguinaires aberrations qui accompagnèrent noire ébranlement initial. La longue rétrogradation qui s'ensuivit fut d'autant mieux accueillie par sa raison naissante que les préjugés de sa caste, et môme les malheurs de sa famille, Fy disposaient spécialemenL Toutefuis» ses inclinations politiques ne purent jamais empêcher la pleine émancipation mentale inhérente à son essor scienliUque. Un tnl cerveau ne pouvait, de nos jours, éprouver, à ce litre, Taffreuse fluctuation qui écrasa le faible caractère do Pascal. Cet antagonisme le priva seulement des puissantes ressources intellectuelles que procure le sentiment habituel d'une intime liaison des eflforts de chacun avec les tendances de tous. Ses concessions théologiques se bornèrent toujours à proclamer la nécessité sociale des croyances chrétiennes, sans reconnaître leur réalité dogmatique. L'indépendance de son âme le détourna sans cesse do toute pratique catholique, malgré de vives obsessions.

Pour comprendre comment ce conflit intérieur ne troubla pas davantage un esprit aussi conséquent, il faut même noter que ses propres sympathies politiques tendirent longtemps à le préserver spécialement de la rétrogradation philosophique. Tant que dura Tapparente restauration de la royauté, BlainviLle sentit, avec tous les hommes clairvoyants» que Talliance théolo-

▼TE D AUGUSTE COMT8

)U6 compromettrait gravement ce pouvoir précaire^ auquel il vouait un "^tlachoment désintéressé.

C'est ainsi que l'influenco catholique se trouva naLurellemeut contenue chez lui pendant sa principale carrière, depuis son mémorable début scientifique jusqu'à rentière terminaison de son courçi exceptîouDcl de biologif^ dynamique. Dans ces vingt années de pleine vigueur» cette haute intelligence fut essentiellement progressive, malirré des velléités rétrogrades. On n'oubliera jamais que ses premiers travaux rendirent enfin une éclatante justice à ta grande fondation de Galï, que poursuivait encore une oppre.ssion officielle, indignement secondée par les divers organes apparents de ropinion publique. Dix ans après, Blainville accueillît noblement mon ébauche initiale de la vraie science sociale, d'après Tensemblc de la philosophie naturelle- Telle fut même rorigine de notre longue liaison, jamais troublée par notre pleine liberté habituelle, qui eût été, chez lui, incompatible avec do véritables convictions théologiques. Je me souviendrai toujours conïbieo il se sentait honoré de se trouver associé au dernier géomètre vraiment éminenl dans la dédicace publique de mon ouvrage fondamental (1).

Mais cette heureuse inconséquence dut cesser à la chute de son parti politique. Dè^ lors passé irrévocablement de Tattitude dirigeante au simple rôle d'opposant, ce parti fut nécessairement conduit à s'appuyer de plus en plus sur les doctrines arriérées dont ses meilleurs chefs avaient redouté Firo popularité landis qu'ils gouvernaient. C'est ainsi qu*une rétrogradation, longtemps bornée à la politique, s'étendit alors à la philosophie, et même envahit enfin jusqu'à la scif;nce, pendant la seconde carrière de Blanville, guère moins prolongée que la première. La postérité remarquera cette défj;énération graduelle d'un esprit qui pourtant avait alors produit tous ses vrais titres dlmmortalîté. En elTet, ce fatal déclin, outre dej^ résultats passagers qui seront bien lui oubliés, a laissé des témoignages durables, que le nom de Blainville fera malheureusement survivre. Celui qui systématisa le mieui la hiérarchie animale finit ainsi par la placer sous le désastreux patronage de la théologie. Le seul traité que Blainville ail achevé est esse ntietlem ont indigne de lui, tant pour le fond que pour la forme. Mes infructueuses remontrances contre une telle jiublication me prouvèrent nu^me qu'il avait déjà perdu jusqu'au sentiment des conditions propres à une yéritable histoire de la biologie (2^

En méditant sur cette chute, on se demande comment les influences sociales que j^ai signalées ont pu exercer de pareils ravages. Des esprits moins puissants subirent alors de semblables impulsions rétrogrades, tant privées que publiques, sans en recevoir d'égales atteintes. Je dois donc scruter davantage ta vraie nature de ce grand biologiste, La sagesse catholique reconnut jadis que rimf>6rfection mentale résulte

(1) Le Cours de philosophie postUvc. — R.

(2) Histoire des sciences de Vorganimiion et de leurs progrès comme hase de fa philosophie, par M. H. de Blainville, etc., rédigée d'aprèa de» noies et des leçons faites à la Sorbonne de 1839 à 1841, etc., par F, L, M. Maupicd, prêtre, doctear es sciences, ek\, 3 vol. In-so^ Périsse frères, Paris, 1868, — R.

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VIE O AUGUSTE COMTE

surtout de rînsufûsance morale. Ce précieux aperçu du moyen âge se trouve déjà syalématisô par la vraie philosophie moderne, qui démontre I*as<îendanl nécessaire du cœur sur l'esprit, tant pour le mal que pour le bien. En ra[>pUquarit convenablement à Tappréciation personoelle dont je dois compléter Tébauche, on voit la défçéaôration intellectuelle de Btaînville émaner surtout des graves lacunes de son organisation morale.

Sa haute valeur spéculative fut pourtant accompagnée des qualités que rappelle Tacceplion masculine du mot amr. Le courage et la fermeté de Blaîn ville Forma icnt un mémorable contraste avec le caractère dégradé de presque tous les savants actuels. Dès t^on débuts il utilisa dignement ce noble privilège, en brisant avec énergie Thabile oppression exercée sur lui par une célébrité usurpée, dont le temps a déjà fait justice* Aux grands attributs intellectuels, celte nature exceptionnelle joignit donc les principales qualités de la vie active, y compris même la prudence, qui seule en assure Tefûcacité directe* Mais ce rare concours ne fut point complété par une suffisante évolution affective. Telle est la vraie source d'un avortement qu'il importe ici d'expliquer, pour apprendre à la jeunesse comment la supériorité réunie de Tesprit et du caractère n'obtient un plein succès que sous rimpulsion du cœur, en bornant même ce mot à son sens féminin.

Cette condition n'étonnera point ceux qui savent que nos affections constituent à la lois le principe et le bot de toute notre «xistence, où rîntelligence et ractivilé ne fonctionnent essentiellement que comme moyens. Or, ce moteur universel comporte deux régimes très différents, suivant que la prépondérance y appartient à la personnalité ou à la sociabilité. Quelle que soit la puiî^sance réelle des impulsions égoïstes, tous les grands efforts intellectuels émanent exclusivement des instincts sympathiques* Ceux-ci développent aeyla le charme inhérent à la destination sociale des travaux abstraits. Seuls, ils dirigent convenablement les méditations scientifiques, el soutiennent la constance indispensable aux constructions théoriques.

Mais les mobiles habituels de Blainville résultèrent surtout des penchants personnels, et son organisation cérébrale le détourna trop des affections bienveillantes, d*abord privées, puis publiques. Toutefois, son égoïsme fui de la plus noble sorte, exempt de la cupidité vulgaire et même de la puérile ambition temporelle qui animent aujourd'hui la plupart des savants. Il n'eut jamais en vue que Tascendunt spirituel, mais sans le rapporter à révolution fondamentale de rHumanité. Aucun savant ne comprit aussi bien que lui la division nécessaire entre le pouvoir philosophique et le jiouvoir politique* 11 flétrissait sans pitié tous ceux qui passaient de la science an commandement. Cette déviation lui semblait, et avec raison, témoigner un secret sentiment do Tinsuffisance théorique. Pendant la longue domination de ses amis politiques, il repoussa toujours les hautes invitations qui le poussaient au pouvoir temporel* Son crédit auprès d'eux ne résulta jamais d*aucune fréquentation régulière* D'ailleurs, il ne remploya qu'au profit d'autrui, contre des iniquités scientifiques, déiçuisées sous des prétextes politiques qu^il savait dignement écarter. Quoique son énergie Toit heureu* sèment éloigné de toute coterie académique, aucun savant ne Gt aut^Jt que

pîècRs jusTiricATives

Itiî respecter partout TindÔpendance des théoriciens» Mais cette tendance de son orgueil scientifique n'était point réglée par de vrais motifs .sociaux. Elle le poussa souvent à procurer aux corps savants une autorité dont ils sont maintenant indignes.

Cette prépondéraoce des meilleurs instincts égoïstes ne pouvait aucunement remplacer, chez Blainville, Tim perfection naturelle des impulsions vraiment sympathiques. Sa haute raison lui fit souvent proclamer le moralité comme la première condition de tout essor théorique. Même, il surmontait assez son org-ueil pour comprendre sincèrement Timportance de la fra* lernité universelle* Néanmoins, son cœur fut esseuUellement dépourvu de cette spontanéité habituelle dont ne dispense aucune rèllexion. Vivre pour autrui lui semblait la loi du devoir, sans lui otfrir le type du bonheur* Il ne sentit donc qu'à moitié la vraie morale humaine. Blainville manqua du feu sacré qui partout pousse directement à Tactive poursuite du bien, a la fois sans relâche et sans effort, dans la seule vue d'une inévitable satisfaction intérieure. Envers cette source exclusive de notre véritable unité, la moindre femme digne de son sexe surpasse nécessairement le plus puissant penseur privé do tendresse* La bonté du cœur importe davantage que la force du caractère au plein essor dVne carrière purement théorique. Blainville put s'en convaincre à temps chez* Téminenl géomètre mentionné ci-desï^us» et qui, vraiment doué de tendresse, ne vit point son évolution scientifique gravement altérée par son défaut réel d'énergie.

Telle est rexplication fondamentale des lacunes et des discordances propres à cette imparfaite carrière. Dos impulsions trop personnelles privèrent Blainville de Tardeur et de la constance convenables à sa raission théorique, ot faute desquelles sa vtdeur mentale ne put se développer assez. Malgré sr» &n viciions hiérarchiques, il manquait, au fond, du principe aifecttf de îa Fraie subordination. 11 ne voyait jamais que des concurrents là où il devait sentir des collègues, et quelquefois dos supérieurs- Toujours injuste envers Broussais, il no sut pas mi^me slncliner devant Bichat. Quand la personnalité prend un tel ascendant* elle trouble autant Teasor habituel des vues gcénéralos que celui des sentiments généreux.

Il faut ainsi scruter Blainville pour comprendre roplniâtreté de ses tendances rétrogrades» envers lesquelles sa haute raison eût, sans cela, surmonté facilement ses impressions d'enfance et même ses préjugés aristocratiques. Une telle nature ne pouvait accueillir une révolution destinée principalement à faire enfin prévaloir la vraie sociabilité sur toute personnalité. C'est aussi ce qui l'empÔcha d'adopter franchement la philosophie positive, vers laquelle son esprit Ten traînait fortement, mais dont il repoussait la destination morale et politique. Même l'élude approfondie du catholicisme ne put ainsi lui faire assez apprécier cette intime culture habituelle du cœur qui constitua le principal mérite du vrai régime chrétien. Lésâmes vulgaires lui semblaient seules assujetties à une telle nécessité. Il ne se la serait jamais appliquée, que s'il avait pu en comprendre l'efficacité théorique» Mais cette réaction systématique du cœur sur l'esprit constitue Tun des plus précieux résultats du positivisme, que Blainville étudia trop peu et Irup lard pour Tuti-

VIE D*At;GUSTE COMTE

liâer ainsi. Son horreur de la révolution ne l'empêcha donc pas deparliciper * profondément au vrai caractère essentiel de IVtal anarcïiïque, rinsurrectian de resprit contre le cœur, à laquelle tous les occidentaux sont de plus en plus livrés depuis !a fin du moyen âge.

Une meilleure organisation morale eût fait sentir à Btainvillo les divers dangers de la fatale sécheresse qui accompagne, surtout aujourd'hui, la culture scientifique. Son heureuse éducation esthétique, lui aurait^ à cet égard, fourni de salutaires diversions habituelles; tandis que, maîgré cette préparation exceptionnelle, il est ainsi resté trop étranger au vrai goût dôs dilféreiita beaux-arts. Il eût aussi trouva des ressources encore plus efficaces dans îes principales afTeciions de famille^ seule garantie normale du véritable essor moral. Mais son égoïsme Ten détourna trop, quoiqu'il m*ait ensuite avoué souvent combien il regrettait son triste célibat.

Voilà comment la seule insuffisaoce morale altéra profondément une dôS plus fortes intelligences qui aient jamais existé» Ainsi entraîné à s''isoler du généreux mouvement de son siùcle, Blainville ne put finalement mériter de la postérité qu'un rang très inférieur a sa valeur intrinsèque. Sauf rincomparable Bichat, il était, au fond, Tégal, et peut-être le supérieur» des immortels fondateurs de ia biologie» Cependant il ne sera point classé à leur niveau. Spécialement analogue au resi>ectablô Cabanis, pour la [►rofondeur des vues et l'aptitude systématique, il restera toujours au-dessous de lui par Tensemble de sa carrière, quoique plus prolongée et même plus laborieuse. D*après sa principale construction, je Tai définitivement érigé en adjoint de Laiiiarck, dans mon système général de commémoration occidentale. Malgré son intraitable fierté, se consciencieuse raison a aussitôt ratifié cet humble 'rang-» quoique Blainville dût se sentir virtuellement supérieur à ce grand zoologiste.

Les imperfections du cœur troublent moins le caractère que Tesprlt, Cependant, l'insuffisance affective se manifeste aussi dans la vie active de Blainville. L'activité, comme rinleîligence, ne se développe pleinement que sous les impulsions sympathiques, et jamais par des motifs personnels, quoique ceux-ci aient ordinairement rijjitiative de ce double essor. Malgré sa rare fermeté, Blainville manqua réellement d'énergie en plusieurs graves occasions de sa vie publique, soit civique, soit mome académique. Je le lui ai assez reproché alors pour être ici autorisé à signaler rimj>orlante moralité qui ressort spontanément d'un tel contraste.

: Getto sommaire appréciation dispense tout connaisseur de rechercher si cet émifjent penseur fut vraiment heureux, môme après avoir réutii les diverses conditions extérieures du bonheur humain. Malgré ses efforts journaliers pour oublier son fatal isolement, sa gaîtê apparente ne pouvait tromper que des obsenrateurs superficiels : aucune femme ne dut jamais s*y méprendre. Blainville ne fut pas heureux, parce qu^il n'aima point assez, quoiqu'il ail été sincèrement aimé. Sa triste fin représente trop l'ensemble de sa vie. Cette mort imprévue et sans douleur ne convient qu'aux égoïstes, puiaqu'^elle empêche de donner ou de recevoir aucun adieu^

Telle est, Messieurs, rinslruction morale que je devais faire sortir de

ItAcSS JUSTtnCATlVES.

cette douloureuse solennité, en un cas non moins opportun que déctsir Les véritables tr^mples dô rHuinanitô se placeront naturellement au niili«^u ll^^s tomber d'étite; car le vrai Graud-Ètre se compofîe surtout des morts dignes di- sumvrr». Ce lieu funèbre convient donc, mieux qu'aucun autre, à fenseignenieid sacré de la mortile positive, qui doit surloul nous apprendre à lier de plus en plus chaque existence personnelle à rétérncHe évolution sociale. AOn de caractériser davantage ma principale intention, j'ajouterai que rinsuffisant essor de Blainville fut nécessairement plus funeste à sa propre gloire qu'au progrès général de la biologie. L'étal (correspondant de Tesprit humaiu ne comportait point une systématisation ftnale des étud(?s vitales. Cette grande tâche, réservée aujourd'hui aux jeunes biolog^isles qui en seront dignes, ne devait s'accontplir que sous rimputsion directe de la sociologie, unique source normale de toute construction encyclopédique, Bïaînville n*a donc manqué qu*une systématisation purement provisoire, dont l'achèvement eût toutefois facilité beaucoup ie travail définitif, môme quand elle se serait bornée k Tun des trois aspects biologiques.

Ce qu*it n*a point exécuté nn saurait Être tenté de nouveau. Privés d*un tel préambule, les biologistes encyclopédiques devront seulemeul faire pïus d'efforts pour construire directement la vraie théorie abstraite de la vie, mais sans s'arrêter à une préparation désormais inopportune. La science universelle et la religion iléllnitive ont déjà surgi. Tous les véritables théoriciens doivent y rattacher intimement leurs travaux propres, sous peine d'un avortement plus complet et moins excusable que celui de Blaioville.

Ce triste cercueil du dernier savant qui ait dignement cultivé la dernière science préliminaire marque nettement la clôture nécessaire du régime provisoire de la raison moderne. A Tessor épuisé de la spécialité, il faut enlîn substituer la culture encyclopédique, seule au niveau des besoins actuels de rOccident bouleversé. Elle peut seule, d'ailleurs, agrandir le vrai domaine théorique, et même consolider les acquisitions antérieures. Les discours que ?ous avez d'abord entendus suffiraient pour rappeler la tendance dominante à dépecer la biologie, sous le patronage de fausses célébrités* Cet empirisme dissolvant va prendre un plus libre cours, par Textinction (!e la seule autorité scientifique qui le contrariât. La hiérarchie biologique, principal domaine de Blainville, est déjà menacée d'une entière décomposition, d'après la désastreuse activité des savants incapables d'apprécier une telle fondation. Elle ne peut être sauvée que d'en haut» sous Tuniverselle discipline qui, émanée de la vraie science sociale, réservera toute culture lîiéorjque à des penseurs encyclupédiques. Ceux-là seuls seront toujours disposés, de cœur et d'esprit, à généraliser convenablement leurs conceptions sp" L ciales. Dans son instinct rétrograde mais organique, Blainville finit par sen- I tir confusément le besoin de subordonner la biologie à Tensemble des dognjes K humains : il ne se trompa que sur le choix du système. Si la science fut, au I nmoyen âge, essentieileniont soumise à la religion de Dieu, elle doit désor- I mais, au nom de la raison et de la morale* servir, beaucoup plus complète* ^^Biûent, la religion de THumanité.

^^H P,-S. — Pour mieux comprendre ce discours, il faut noter que son début

VIE D^AUGUSTS OOMTB

avait déterminé le brusque dépari de tous les représentants ofOctels des diferses classes en décadence, Ihéologiques et académiques. Ce champ ainsi resté aux esprits positifs indique assez où siégera final enaenl la renommée de Biainville. Ouoique revendiquée aujourd'hui par des corporations qu'il mèprisaiti et qui troublèrent toute sa vie, sa gloire appartiendra bienlét à la seule école qui Tait vraiment apprécié, et qui a déjà flétri son célèbre oppresseur. Blainvilltî passera définitivement dans le camp ou Ton consolide ses titres, sans adhérer au milieu qui dégrade ses résultats.

Si rHutnanité ne se compose que des personnages dignes d'incorporation^ elle n'admet aussi, de chacun d'eux, qun les tendances conformes à l'évolution générale, en écartant toute divergence passagère. Dans le nouveau calendrier occidental, je ne tis que systématiser le jugement spontané de la postérité quand j*ôrigeat Tycho-Brahô en adjoint de Copernic. Car, tnalgn'^ leur opposition scientifique, tous deux concoururent involontairement à Tessor décisif de Tastronomie moderne. De même, une reconnaissance éternelle rangera le digne successeur de Lamarck parmi ceux qui, en fondant la biologie, préparèrent la sociologie, quoiqu'il ait moins senti que son cfief la tendance nécessaire de ses principaux efforts.

Que E'a-t'On pas dit contre celte manifestation f

Mettons que llieure et le lieu, pour apprécier ainsi publiquement ce mort illustre, n'aient pas été, ea Tespéce, heureusement choisis, encore que les discoure qui avaieul précédé aient lous, au fond, traité le même sujet; mettons qu'il est séant ift nVxpriaier que des regrets, exclusivement, devant une tombe prête à se fermer, encore qu aucun membre direct de ta lamille du déftiut n'assistât ici aux funérailles et n'aît eu à souffrir de considérations trop peu en rapport avec la circonstance; mais n'y a4'il pas loin de ce manque dVpropos» qui pouvait, nous en convenons, froisser des susceptibilités légitimes et des convenances respectables, aux iuèprvcations que ces paroles ont suscitées (i) ?

Aussi bien, le jugement en iui-m&me e&i d'une vérité stricte, d'une rare vigueur, d'une compétence entière et d'une singuhére élévation- Tel quel» c'est encore le plus sincère témoignage d'estime et d'admiration qui ail été décerné au grand biologistes l'affirmation que c'est parmi les positivistes seuls que sa mémoire scientifique sera convenablemene honorée, se vériflant chaque jour davantage.

D'ailleurs, les reproches de Comte, à côté de ses éloges, sont d'un ordre si particulier et si noble, qu'il est moins sensible de les avoir encourus.

Quant au motif que l'on a voulu irouver é cette indépendance ou à cette sévérité d'appréciation, c'est-à-dire au relus opposé par Biainville à Auguste Comte de lui prêter une somme dont il avait besoin, il s évanouit tout entier devant les témoignages que nous avons produits page 4^.

(1) Blâl-ce h cette oeca^^ion que le fooditteur du positivisme a reconnu qu'une mantftiâtatlon de ce genre, sott un jugement poBlhume immédiatement porté sur le (lérunt et articulé au moment même de l inhumation, n'était pas à sa place?

C<! qui est certain, c'edt que plus tard il fixa à ^ept année» la formulation déïlnitîve d'un tel arrêt , et à trois âemaines 1:l commémoration funèbre immédiate, au lieu même du culte (et non pas au cimetière) , réservant pour le moment de rinhumatiori l'expression des regrels privé».

V No s»?

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