ANNONCE
Depuis le grand mouvement imprimé a l'esprit humain il y a deux siècles, en résultat général de tous les travaux antérieurs, par l'action combinée des préceptes de Bacon, des conceptions
de Descartes et des découvertes de Galilée, les différentes branches de nos connaissances réelles se sont dépouillées nettement et de plus en plus, du caractère théologique et métaphysique qu'elles avaient toujours conservé jusqu'alors, quoique de moins en moins, pour prendre un caractère entièrement positif. L'observation des faits a été unanimement reconnue comme la seule base solide de toute spéculation raisonnable; toute recherche théorique n'ayant point pour objet de découvrir les lois effectives de quelques phénomènes, c'est-a-dire leurs relations constantes de succession et de similitude, a été regardée comme vide de sens, comme inaccessible a nos moyens véritables.
De cette mémorable époque date la manifestation sensible d'une nouvelle philosophie, la philosophie positive; qui, bornée dans les temps antérieurs aux seules questions mathématiques, s'est dès lors successivement étendue à tous les ordres principaux des phénomènes naturels, selon le degré de simplicité de leur étude, c'est-a-dire aux phénomènes astronomiques, physiques, chimiques et physiologiques.
Elle a fini par embrasser de nos jours presque tout le domaine intellectuel. C'est dans cette direction qu'ont été habituellement employées dans les deux derniers siècles les plus grandes forces de l'esprit humain, et qu'elles ont obtenu les plus admirables résultats permanents.
Partout où les idées vagues et mystiques ont pu être remplacées par des conceptions positives, la préférence décidée que tous les esprits ont accordée de plus en plus à ces dernières, et qui est aujourd'hui si hautement prononcée, confirme clairement, ce qu'expliquent des considérations plus élevées, que la philosophie positive est l'état définitif de l'intelligence humaine, et doit constituer désormais le véritable esprit général de la société moderne.
Mais pour atteindre a ce but final, indiqué par la marche naturelle et constante de l'esprit humain, la philosophie positive, afin de se constituer définitivement, doit préalablement remplir deux grandes conditions indispensables, d'abord se compléter, ensuite se résumer, se coordonner. Se compléter, c'est-à-dire acquérir le caractère d'universalité qui lui manque encore , en s'emparant de l'étude d'une dernière classe de phénomènes, les seuls qui ne soient pas jusqu'ici compris dans son domaine, les phénomènes sociaux, encore entièrement abandonnés aux théories théologiques ou aux théories métaphysiques. Se résumer, se coordonner, c'est-a-dire présenter toutes les sciences fondamen-
taies comme soumises a une méthode unique, et formant, malgré la diversité nécessaire des principales lois naturelles, les différentes parties d'un corps de doctrine homogène, au lieu de continuer à les concevoir comme autant de corps isolés. Tel est le douhle hut de ce cours.
Il ne s'agit donc point d'y considérer dans leurs spécialités les diverses branches principales de la philosophie naturelle, dont l'étude préalable est, au contraire, indispensable pour sentir complètement et pour juger avec connaissance de cause les remarques philosophiques dont elles seront les sujets dans ce cours. Il s'agit encore moins, en ambitionnant une unité chimérique, d'y présenter les phénomènes de tous les ordres comme assujettis à une seule, loi commune, au moyen d'une de ces prétendues explications universelles que cherchent seuls aujourd'hui des esprits entièrement étrangers aux méthodes et aux théories scientifiques. Il est simplement question dans ce cours, en prenant pour base l'état actuel des diverses sciences positives, de considérer chacune d'elles dans ses relations naturelles avec toutes les autres, après avoir étudié son esprit, c'est-a-dire ses méthodes principales et ses résultats les plus importants. Tout se réduit donc à une revue philosophique des sciences.
Outre l'importance propre et directe d'une telle opération, comme dernier complément nécessaire de la grande régénération intellectuelle commencée par Bacon, par Descartes et par Galilée, cette nouvelle série de travaux, si elle est entreprise convenablement et suivie avec constance, présente pour les progrès généraux de l'esprit humain, quatre propriétés principales de la plus haute importance :
1° En étudiant la marche effective de notre entendement dans ses travaux les plus étendus et les plus parfaits, elle peut seule manifester par expérience les lois que suivent dans leur accomplissement nos fonctions intellectuelles, et, par suite, déterminer la manière de procéder convenablement à la découverte de la vérité; double étude capitale, abandonnée jusqu'ici a la prétendue méthode psychologique, qui n'a rien produit et ne peut rien produire, comme étant radicalement nulle dans son principe.
2° Elle doit permettre la réorganisation de notre éducation générale , encore essentiellement théologique et métaphysique, quoique les besoins de la civilisation moderne et la tendance évidente de l'esprit du siècle actuel, prescrivent de la rendre désormais essentiellement positive, ce qui ne peut avoir lieu que
Programme du couru de unique.
Préliminaires généraux 2 séances.
Mathématiques
l séance.
Astronomie.
Physique.
Chimie.
Physiologie.
Physique sociale.
Résumé général et conclusion* 2
Page 419.
le la physique sociale. .
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les phénomènes sociaux, lelaphilosophie positive.
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Fétichisme. , Polythéisme. , Monothéisme.
Ptlofeg JUSTIFICATIVES. 41 9
par la coordination des sciences naturelles en un seul corps de doctrine.
3° Cette étude spéciale des généralités scientifiques est même destinée a procurer aux sciences particulières de nouveaux moyens d'avancement, en ce qu'elle seule peut organiser convenablement les recherches nécessaires pour la solution de certaines questions très-importantes de philosophie naturelle, qui, dépendant de l'intime combinaison de plusieurs sciences, ne sauraient être traitées avec succès dans l'état actuel d'isolement trop prononcé des études particulières.
4° Enfin, le triomphe général et définitif de la philosophie positive, sur la philosophie théologique et la philosophie métaphysique, peut seul déterminer le retour des sociétés actuelles a un état normal, la crise révolutionnaire de l'Europe moderne tenant surtout a l'anarchie intellectuelle, et celle-ci consistant essentiellement dans l'emploi simultané qui a lieu aujourd'hui de trois philosophies profondément incompatibles, dont la concurrence perpétuelle empêche tout accord réel des esprits.
Tels sont en général, autant que puisse l'exprimer une indication aussi sommaire, l'objet et la tendance de ce cours. Le tableau cijoint (Pièce n° 4) suffira pour donner une idée nette du plan.
Lettre écrite par Auguste Comte au Président de l'Académie des sciences de Paris , le 27 juillet 1840.
Conformément au règlement formel de l'Académie des sciences, la lettre suivante devait être lue intégralement a cette Académie, dans sa séance du lundi 3 août 1840, sur la demande spéciale d'un membre (M. de Blain ville), qui en avait personnellement garanti la convenance. Après la lecture des deux premiers alinéas, un académicien (M. Thénard) a demandé que cette lecture ne fût point continuée, et elle a été en effet supprimée, par suite d'une délibération à laquelle la grande majorité de l'Académie paraît être restée essentiellement étrangère. Dans l'intérêt de ma
Phlloaopulc positive, do M. Auguste COMTE, ancien élève de l'Ecole polytechnique.
Matin luiili'iu. -
nésiiraé sénérnl et conclusion.
1° Exposition du but de ce Cours ou Considérations générales sur la nature et l'importance de la pliilosophle positive.
2° Exposition du plan ou Considérations générales sur la hiérarchie des sciences positives. Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science mathématique
!le Calcul la Géométrie la Mécanique rationnelle
Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science astronomique
Considérations générales sur { [.'Astronomie géométrique
8 I l'Astronomie mécanique
Considérations sur la Cosmogonie positive
Considérations philosophiques sur l'ensemble de la physique ■
la Barologie
la Thermologie
Considérations générales sur { l'Acoustique
'Électrologie
'Optique
Gonsiricratinns plnloseiplnijues sur l'ensemble de la chimie
w^^-jjj^îff.;;::;:::::::::::::::::::::::::::::
Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science physiologique
!la structure et la composition des corps vivants la classiQcation des corps vivants la physiologie végétale la physiologie: animale la physiologi; intellectuelle et affective
Introduction 2 séances S '° Considérations générales sur la nécessité et l'opportunité de la physique sociale.
( 2° Examen (1rs prinei|iales tentative? ontvr |iri-(ls jusqu'ici pour la fonder
Méthode 2 » i '° Des earact Tes de la méthode positive appliquée à l'étude des phénomènes sociaux.
(2° Des relations île la physique si h- ia le avec 1rs autres In-anehes île la |>liilnsu|tliic positive
! Considérations sur la structure générale ries sociétés humaines Loi naturelle fondamentale du développement total de l'espèce humaine / i Fétichisme. I Époque théologique. < Polythéisme.
Étude historique de la marche de la civilisation. ) ( Monothéisme,
) Époque métaphysique
f Époque positive
1° Résumé de la méthode positive.
1° Résumé de la doctrine positive.
Paris
■ E. Thi
candidature, je crois donc devoir aujourd'hui publier textuellement ma lettre, afin que les nombreux académiciens qui, n'ayant point participé a cet acte d'oppression, ne sont pas décidés a me condamner sans m'entendre , ne se trouvent pas ainsi privés d'une communication susceptible d'éclairer l'important jugement qu'ils doivent prochainement prononcer. Il faut aussi que le public impartial et éclairé, supérieur aux passions et aux préjugés des coteries scientifiques , puisse directement apprécier si aucune partie quelconque de ma lettre a réellement motivé une telle dérogation aux usages, aux règlements, et, j'ose le dire, aux devoirs académiques, surtout en un cas où, me trouvant en concurrence avec un membre de cette Académie, je devais, ce me semble, davantage espérer qu'une respectueuse discussion ne m'y serait pas violemment interdite. Cette mesure exceptionnelle paraîtra maintenant d'autant plus étrange que, dans une occasion identique, une lettre essentiellement semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, que j'avais adressée a l'Académie le 19 septembre 1836, y avait été, sur la demande de l'illustre Dulong, lue entièrement, à la satisfaction générale de l'Académie et du public, comme le témoignèrent alors spontanément les comptes rendus des principaux journaux; quoique je n'eusse point fait encore, à l'École polytechnique, les leçons de haute mathématique qui constituent aujourd'hui mon titre le plus décisif a la chaire que je réclame.
Aug. Comte.
Paris, le mardi 4 août 1840.
A Monsieur le président de V Académie des sciences.
Monsieur le président,
Dans ma dernière candidature pour la chaire d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle, alors, comme aujourd'hui, vacante a l'École polytechnique, j'eus l'honneur, il y a quatre ans (le lundi 19 septembre 1836), de soumettre a l'Académie quelques respectueuses réclamations, que cette illustre compagnie daigna écouter intégralement avec une bienveillante attention, quoiqu'elles fussent entièrement dirigées contre l'esprit habituel de telles élections. En les reproduisant sommairement aujourd'hui, je dois d'autant plus compter sur une disposition non moins favorable, qu'une expérience décisive, dont je parlerai ciaprès, et qui alors n'avait pu encore avoir lieu, est venue de-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ïi\
puis confirmer, a mon avantage, l'exactitude de ces réflexions générales.
N'ayant opéré, pendant un siècle et demi, d'autres élections que celles de ses propres membres, l'Académie a dû être spontanément entraînée , par l'irrésistible ascendant d'une telle habitude, a transporter ensuite le même esprit à tous les autres choix dont elle a été successivement investie dans le siècle actuel, en jugeant aussi les professeurs, comme les académiciens euxmêmes, d'après la considération prépondérante des mémoires spéciaux relatifs a des points particuliers de la science. Or, cette disposition très-rationnelle a l'égard des choix purement académiques, du moins jusqu'à ce que la constitution de l'Académie s'adapte plus complètement aux besoins actuels de l'esprit humain, devient au contraire, j'ose le dire, essentiellement empirique, quand on l'étend abusivement a des élections d'une toutautre nature, auxquelles devrait présider un tout autre esprit- Une aussi sage compagnie n'a certainement besoin que d'être franchement avertie ace sujet, pour se tenir désormais suffisamment en garde contre l'entraînement involontaire de ses propres antécédents, afin que le public impartial et éclairé ne puisse point lui reprocher de ne connaître qu'un seul mode immuable d'apprécier les hommes , à quelques destinations diverses qu'il s'agisse de les appliquer. Si l'Académie, comme le sont ailleurs d'autres corporations savantes, était directement investie du droit de députation a nos assemblées nationales, elle ne continuerait point, sans doute, a prendre encore la considération des mémoires académiques pour mesure essentielle de la capacité politique. Appliqué à la capacité didactique, cet aveugle usage n'y est pas, au fond, plus conforme à l'harmonie nécessaire entre les moyens et la fin.
D'éclatants exemples, qu'il serait superflu de citer, ont nettement prouvé, de nos jours, surtout dans l'histoire de l'École polytechnique , qu'une éminente aptitude au perfectionnement isolé de divers sujets scientifiques était pleinement conciliable avec une radicale inaptitude à tout enseignement rationnel, nonseulement oral, mais encore écrit. Cette irrécusable observation sera aisément expliquée par tous ceux qui auront convenablement approfondi la théorie de l'enseignement, où l'esprit d'ensemble devient spécialement indispensable, puisqu'il y faut surtout la considération habituelle du caractère fondamental de la science, de l'exacte coordination de ses diverses parties, et de ses rapports essentiels avec le reste du système scientifique. Est-il
donc surprenant que cet esprit d'ensemble, sans être rigoureusement incompatible avec l'esprit de détail qui doit ordinairement présider aux travaux académiques proprement dits, accompagne toutefois très-rarement l'aptitude aux recherches spéciales, presque toujours concentrées sur des points de doctrine isolés, dont la préoccupation continue doit disposer a oublier ou à négliger les autres éléments de la science? Aussi, quoique n'ayant pas composé de Mémoires, et ayant dirigé tous mes travaux vers la philosophie des sciences positives, j'ose croire que mes titres sont réellement beaucoup plus spéciaux pour une candidature, non académique, mais didactique, que si j'eusse employé autant de temps et d'efforts a perfectionner les connaissances de détail. Ceux mêmes, parmi les juges compétents, auxquels mes recherches inspirent le moins de sympathie, ne sauraient méconnaître que les trois premiers volumes de mon Traité de philosophie positive sont éminemment propres, par leur nature, à déterminer péremptoirement si leur auteur possède ou non la capacité didactique, pour laquelle la plupart des mémoires ne peuvent, au contraire, fournir que des indications vagues, indirectes, fort équivoques et souvent trompeuses.
Si l'esprit philosophique, en tant que distinct de l'esprit purement scientifique, est généralement indispensable a tout enseignement rationnel, aucun autre cas ne saurait, ce me semble, plus impérieusement exiger une telle condition fondamentale que celui dont il s'agit ici, vu l'importance supérieure de cette chaire transcendante, destinée surtout à faire nettement ressortir les conceptions principales de la science mathématique, l'intime solidarité de ces diverses parties essentielles, et l'ensemble de ses vraies relations avec les différentes branches de la philosophie naturelle. Beaucoup de juges compétents qui ont pu convenablement observer, soit en lui-même, soit dans ses résultats ordinaires, le système actuel d'enseignement de l'École polytechnique, y déplorent avec raison l'abus des habitudes algébriques trop exclusives, qui disposent à mal concevoir la relation générale de l'abstrait au concret, une vicieuse prépondérance des signes sur les idées, qui tend bien plus a orner la mémoire qu'à exercer le jugement, enfin un penchant trop commun à faire prévaloir la considération isolée de l'instrument analytique sur celle des phénomènes dont il est éminemment destiné à perfectionner l'étude rationnelle : d'où résultent trop fréquemment de graves altérations a l'heureuse influence, pratique ou théorique, de cette belle institution. Or, de tels dangers exigent évidem-
l'ILCES JUSTIFICATIVES. i23
ment l'introduction directe de l'esprit philosophique, qui ne sacrifie plus l'interprétation concrète des formules a leur contemplation abstraite, et qui, toujours préoccupé de la considération approfondie de l'ensemble de l'étude de la nature , sache enfin disposer les jeunes intelligences a sentir judicieusement la vraie destination de l'analyse mathématique, tout en faisant dignement ressortir ses éminents attributs.
Telles sont les indications préliminaires relatives a l'appréciation spéciale, pour ma candidature actuelle, de mes travaux écrits, que chaque juge peut directement examiner. Quant a mes titres pratiques, je dois d'abord rappeler que, depuis vingt-quatre ans, mon existence n'a jamais cessé de reposer uniquement sur l'exercice le plus actif et le plus pénible de l'enseignement mathématique, dans tous les modes et a tous les degrés dont il est susceptible : en sorte que je ne saurais craindre, sous ce rapport, aucune concurrence quelconque. Attaché depuis huit ans a l'Ecole polytechnique, j'y ai été inopinément conduit par mes devoirs, aussitôt après avoir échoué dans ma candidature de 1836. a remplir provisoirement, pendant deux mois, les éminentes fonctions que je sollicite aujourd'hui. La manière dont je m'en acquittai est maintenant devenue tellement notoire, que les juges même les plus mal disposés envers moi n'hésiteront pas, j'espère, a reconnaître l'imposant témoignage qui en résulte en ma faveur. Qu'il me soit permis, a ce sujet, de rappeler spécialement l'irrécusable suffrage d'un illustre savant, dont l'Académie, comme l'Ecole Polytechnique, déplorera longtemps encore la perte prématurée, et qui, alors directeur des études de cette école, avait personnellement assisté a beaucoup de mes leçons: je n'oublierai jamais le zèle généreux avec lequel sa rare et scrupuleuse loyauté, surmontant sa modeste réserve habituelle, lui fit une loi de proclamer énergiquement les impressions favorables que cette épreuve décisive lui avait inspirées a mon égard, afin de repousser, par l'irrésistible ascendant de son esprit et de son caractère, les injustes et malveillantes insinuations auxquelles j'avais été en butte un peu auparavant, au sein même de cette Académie. Malgré que sa voix consciencieuse ne puisse plus hélas ! s'élever pour faire rendre a mes services la tardive justice qu'il avait daigné me promettre d'après une telle expérience, je ne crains point aujourd'hui d'appeler directement, en garantie de ce que je viens d'avancer, tous ceux qui, a un titre quelconque, ont eu connaissance de cette affaire: j'en adjure spécialement l'illustre géomètre auquel tous les bons esprits se félicitent de voir enfin confiée la
direction générale de notre enseignement mathématique, et qui, ne m'ayant jamais perdu de vue depuis que j'eus le bonheur, il y a plus de vingt-cinq ans, d'être son élève a l'École polytechnique, est le plus propre à juger mon aptitude réelle aux fonctions didactiques que je viens réclamer aujourd'hui.
En cette grave conjoncture, d'où va dépendre tout mon avenir social, je crois devoir, avec une haute franchise, me placer immédiatement sous la protection de l'ensemble de l'Académie contre les préventions qui ont pu subsister à mon égard dans les sections spéciales auxquelles se rapporte naturellement une telle candidature. Si une sage institution n'a point confié aux sections isolées de semblables nominations, et, leur attribuant seulement la présentation et la discussion, a soigneusement réservé au corps entier de l'Académie la décision finale, ce n'est point, sans doute, uniquement dans la crainte des rivalités personnelles : ce doit être surtout afin de neutraliser, autant que possible, par cette indispensable pondération mutuelle, les divers préjugés inhérents a chaque spécialité, et dont les autres académiciens doivent spontanément être mieux préservés. C'est donc sur leur haute raison que je compte le plus ici pour rappeler convenablement l'harmonie rationnelle qui doit exister entre les fonctions a remplir et les conditions les plus propres a leur accomplissement. On doit, sans doute, toujours désirer, surtout en un cas aussi capital, que le talent didactique ne soit pas, s'il est possible, séparé d'une vraie capacité d'invention : mais, sous ce dernier aspect, il est évident que les Mémoires ne constituent point la seule garantie décisive. Tous ceux qui, même sans adopter mes principes, auront impartialement apprécié mes travaux, me rendront, je l'espère, la justice de reconnaître que la non-production de mémoires académiques ne tient nullement chez moi à la stérilité d'invention, mais a la direction inusitée que ma vocation caractéristique a dû imprimer à l'ensemble de mes propres recherches, dont les principaux résultats, quoique d'une autre nature, ne sont certainement, j'ose le dire, abstraction faite de leur réalité, ni moins originaux, ni moins difficiles, ni moins importants, que ceux qui se rattachent a la marche la plus suivie depuis deux siècles. Si, a raison même de son caractère, et surtout de sa nouveauté, ma direction philosophique m'interdit inévitablement presque toute participation aux divers encouragements, utiles ou honorifiques, que l'organisation actuelle prodigue très-justement aux recherches purement scientifiques, faut-il aussi me voir enlever, par suite de cette position exceptionnelle, jusqu'aux attri-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. H'ù
butions qu'une telle vie intellectuelle doit me rendre plus spécialement apte a remplir? Personne n'oserait l'admettre, a moins de regarder la philosophie des sciences comme ne méritant, de la part des savants, aucune sorte d'encouragement quelconque, et comme en devant être, au contraire, systématiquement repoussée : ce qui certes n'est nullement l'intention de l'Académie, qui, en conséquence, empêchera, j'espère, que le principe de la spécialité, abusivement détourné, a mon préjudice, de sa vraie destination rationnelle, ne soit ici érigé en maxime directement opposée au principe universel de l'aptitude, dont il ne doit évidemment constituer qu'un simple cas particulier, par la subordination constante du moyen au but.
Je ne crois pas, en terminant, devoir excuser, auprès de l'Académie, l'étendue inusitée de la discussion que je viens d'ébaucher, sauf le regret que j'éprouve de n'avoir pu l'indiquer sans confusion en termes plus concis. Car, des réflexions directement destinées a perfectionner, au profit de tous, une des plus importantes attributions actuelles de l'Académie, ont tout autant de droits, sans doute, a sa scrupuleuse sollicitude que les communications journalières qu'elle reçoit sur des points particuliers de doctrine. Le périlleux honneur d'avoir cette fois pour concurrent un académicien, me fait d'ailleurs espérer que ma respectueuse remontrance obtiendra aujourd'hui un surcroît spécial d'attention et même d'intérêt; de manière a prévenir ou à dissiper des inquiétudes trop conformes a l'esprit critique de notre temps pour devoir être entièrement dédaignées. Au reste, quelque doive être le sort réel de cette nouvelle candidature, je dois ici déclarer finalement que je ne renoncerai jamais a une chaire qui, depuis vingt-quatre ans, fut, à mes yeux, un but constant d'efforts journaliers; l'expérience ayant désormais pleinement motivé cette juste obstination, en démontrant, d'une manière irrécusable, que mon aptitude effective correspond suffisamment a cette légitime ambition.
Daignez agréer, Monsieur le président, l'hommage de la respectueuse considération de votre dévoué serviteur,
Auguste COMTE,
Ancien Elève de l'École polytechnique, Répétiteur d'Anal} se transcendante et de Mécanique rationnelle à cette École, et Examinateur des candidats qui s'y destinent.
Rue d'Uim , n° 5, près le Panthéon.
Paris , le lundi 27 juillet 1840.
Appel au Public Occidental (l).
Taris, le dimanche 9 juillet 1 848.
La persécution que je caractérisai, en 1842, dans la préface exceptionnelle du dernier volume de mon ouvragefondamental, s'estensuite développée au delà de mes propres prévisions. Après avoir empêché l'avancement dû à mes services polytechniques, l'infatigable haine de nos coteries scientifiques a dès lors attenté a mes principaux moyens d'existence, en m'enlevant, il y a quatre ans, l'office que j'avais rempli d'une manière irréprochable pendant les septannccsprécédentes. Mais cette iniquité ne fut consommée que par dix votes contre neuf, dans un Conseil composé de vingt-huit membres, dont les neuf absents m'étaient presque tous favorables. Je dus donc regarder cet acte, quelque funestes que me fussent ses conséquences immédiates, comme une sorte de surprise légale, qui n'annonçait point une irrévocable animosité. D'ailleurs, le ministre compétent (M. le maréchal Soult), d'après un examen approfondi de toute cette affaire, avait énergiquement blâmé mes ennemis, dans une lettre officielle du 15 juillet 1844, où il refusait formellement de sanctionner une telle oppression. Quoique ce suprême jugement n'ait pu finalement me protéger contre une légalité vicieuse, il m'a dispensé de toute explication publique sur la véritable source de ma spoliation. Tous ces motifs me déterminèrent a supporter en silence les suites matérielles de cette persécution, jusqu'à ce qu'une vacance quelconque parmi les quatre examinateurs d'admission à l'école polytechnique pût permettre une juste réparation.
Cette occasion vient de s'offrir, de la manière la plus complète, par la retraite simultanée de trois de ces fonctionnaires. Dans chacun de ces trois cas, la commission spéciale chargée, sous la noble présidence de M. Poinsot, de proposer au conseil polytechnique les deux candidats a présenter au choix du ministre, m'a toujours mis au premier rang. Pour la première nomination, où
(I) Cet appel a élé publié à la suite du Discours sur l'ensemble du positivisme, p. 395 à 399.
ce Conseil m'a placé le second, le ministre a préféré mon jeune concurrent, que j'admis moi-même a l'École polytechnique en 1839. Quant aux deux autres cas, le Conseil m'a totalement exclu de sa présentation officielle.
D'après cette épreuve décisive, il ne peut plus rester aucun doute ni sur la volonté ni sur le pouvoir de rendre irrévocable la spoliation accomplie en 1844, et même d'empêcher toutes les autres compensations polytechniques qui me sont dues. Tant que prévaudra l'oppressive pédantocratie que j'ai signalée, et que le gouvernement n'a jamais osé détruire depuis qu'il en reconnaît les vices, un implacable acharnement académique s'efforcera toujours de briser mon existence matérielle. Ce n'est point ici le lieu d'exposer l'histoire de cette persécution sans exemple, où la haine ne recula devant aucune immoralité légale. Une telle appréciation, qui imprimera sur chaque oppresseur sa légitime flétrissure, appartient alapréface du dernier volume du traité dont ce discours n'est que le prélude. Je dois ici me borner a mentionner l'attentat définitif, pour invoquer dignement l'appui du public occidental.
Cette haute tutelle me devient d'autant plus indispensable que, après m'avoir ôté la meilleure moitié de mes ressources matérielles, mes lâches ennemis vont tenter aussi de détruire toutes les autres, qui sontloin d'être inaccessibles a leurs atteintes. Leshaines scientifiques seront d'ailleurs secondées par les antipathies métaphysiques, qui m'interdiront tout abri officiel extérieur à l'École polytechnique. Depuis l'avènement de notre république, j'ai repris la proposition que je fis vainement, en 1832, au ministre Guizot, pour fonder, au collège de France, une chaire d? Histoire générale des sciences positives. Or, cette fois, je n'ai pas même reçu la moindre réponse quelconque. D'un autre côté, le parti qui voudrait réduire la révolution actuelle a de simples substitutions de personnes ou de coteries, écarte, sous de vains prétextes, renseignement gratuit par lequel, pendant dix-sept ans, j'ai initié les prolétaires parisiens à la nouvelle philosophie. Nos idéologues ne sont pas, au fond, moins hostiles au positivisme que les psychologues eux-mêmes., et ils sentent mieux le danger dont il menace toutes les renommées usurpées. A mesure que la nouvelle situation française facilite l'ascendant social de la véritable science et de la saine philosophie, nos empiriques et nos sophistes s'efforcent davantage d'en interdire au peuple l'accès décisif. Mon discours va beaucoup augmenter leurs animosités naturelles , en leur prouvant que mon silence, depuis ma spoliation, ne résulte d'aucune renonciation, volontaire ou forcée, a ma mission philoso-
phique et sociale. Heureusement contenues par notre civilisation, ces coupables haines, qui jadis eussent compromis ma liberté et peut-être ma vie, ont dû se contenter d'attenter à ma fortune. Mais, du moins, les divers persécuteurs avaient-ils espéré, d'après ma pauvreté personnelle, réduire désormais toute mon activité a lutter contre la misère. Cet écrit leur apprendra qu'ils n'ont pas mieux réussi a étouffer ma voix qu'à ébranler ma constance. Ils vont donc redoubler leurs efforts , concertés ou spontanés, pour empêcher, a tout prix, ce nouvel essor systématique, que l'adhésion naissante des prolétaires et la prochaine sanction des femmes rendent plus redoutable à tous les jongleurs.
Mais cet ignoble concours de tant de puissantes antipathies contre une seule existence peut être aisément déjoué par le public impartial, quand cet appel aura dignement révélé a tout l'Occident l'imminence de ma situation personnelle. L'épreuve qui vient d'avoir lieu me détermine à faire désormais dépendre mes ressources matérielles du libre enseignement privé des sciences mathématiques, suivant tous les modes et degrés qu'il comporte. Après avoir suffi vingt ans à ma laborieuse existence , sans empêcher mon essor philosophique, cette profession indépendante dut être abandonnée, en 1837, pour mon principal office polytechnique. Depuis ma spoliation, je n'ai recouru qu'accessoirement à ce moyen primitif, dans l'attente toujours prochaine d'une réparation unanimement jugée inévitable. Aujourd'hui que la méchanceté de quelques-uns, secondée par la faiblesse de beaucoup d'autres, a rendu l'iniquité pleinement irrévocable, je commencemon second demi-siècle en reprenant à jamais l'humble et pénible profession qui ne semblait convenir qu'a ma jeunesse. Mais, quoique je n'aie nullement interrompu, depuis plus de trente ans, une pratique très-active de l'enseignement mathématique, élémentaire ou transcendant, cette désuétude presque totale des leçons privées pendant les onze dernières années m'a détourné de toutes les relations favorables. D'ailleurs, une vie solitaire, où les contacts habituels sont plutôt philosophiques que scientifiques, aggrave beaucoup mes difficultés naturelles a cet égard. Enfin, il faut aussi compter que la rage de mes divers ennemis me poursuivra même dans cet extrême refuge, que leurs atteintes peuvent indirectement troubler. C'est pourquoi j'ai dû terminer ce discours en invoquant sans détour le public occidental, afin d'obtenir, comme tout autre prolétaire, un exercice continu de la profession que je pratique depuis ma première jeunesse.
Un tel appel provoque naturellement deux sortes de sympa-
thies, les unes spéciales, les autres générales. D'une pari, je compte sur ceux qui, sans admettre ma philosophie, compatissent sincèrement aux injustices dont ma carrière scientifique fut toujours entravée, et reconnaissent d'ailleurs mon aptitude didactique. En même temps, je dois trouver encore plus d'appui chez tous les vrais appréciateurs de mes travaux systématiques, dont mes embarras matériels pourraient beaucoup gêner l'essor pendant les années de vigueur mentale qui me restent. Pour les uns et les autres, c'est un devoir social de ne pas laisser consommer un attentat qu'ils peuvent facilement annuler. Mais tous ceux qui s'intéressent au positivisme, comme unique base normale de la régénération occidentale, sont moralement obligés d'empêcher que son principal organe ne s'éteigne, dans une injuste détresse, au temps de sa plus parfaite maturité. Tant que la nouvelle philosophie n'aura point librement obtenu l'ascendant public, c'est sur ses adhérents privés que devra retomber l'indispensable entretien de la classe contemplative par la classe active. Puisse mon infortune particulière susciter des manifestations propres à convaincre les persécuteurs quelconques du nouveau culte que leurs criminelles menées n'empêcheront jamais l'essor philosophique de la seule issue mentale et sociale que comporte l'anarchie actuelle !
Auguste Comte
I 10, rue Monsieur-le-Prince, près l'Odéon.)
N° 6 bis.
Relations d'Auguste Comte avec M. Guizot (I822i-1833).
On lit dans les Mémoires de M. Guizot (4), tome III, page 123, 120 et 127 :
« J'eus a la même époque quelques rapports avec un homme « qui a fait, je ne dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins
(1) Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, par M. Guizot. — Paris , Michel Lévy frères, libraires-éditeurs, rue Vivienne, 2 bis, <1 858-1860.
430 PIÈCES .IUSTIFICA11M>
« bruyant, mais quelque effet, même hors de France, parmi le> « esprits méditatifs, et dont les idées sont devenues le credo « d'une petite secte philosophique. Ces chaires nouvelles, ci « soit au collège de France, soit dans les facultés, mettaient en « mouvement toutes les ambitions savantes. M. Auguste Comte, « Fauteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé lui-même « la Philosophie positive, me demanda à me voir. Je ne le conte naissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de « lui. Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait « que je fisse créer pour lui, au Collège de France, une chaire « d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques; « et pour m'en démontrer la nécessité, il m'exposa lourdement et « confusément ses vues sur l*homme. la société, la civilisation, « la religion, la philosophie, l'histoire. C'était un homme simple, « honnête, profondément convaincu, dévoué a ses idées, modeste « en apparence quoique, au fond, prodigieusement orgueilleux, et « qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour l'esprit humain « et les sociétés humaines, une ère nouvelle. J'avais quelque « peine, en l'écoutant, a ne pas m'étonner tout haut qu'un esprit « si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la « nature ni la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il « tranchait, et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti « par ses propres sentiments, moraux malgré lui, de l'immorale « fausseté de ses idées. C'est la condition du matérialisme mathéa maticien. Je ne tentai même pas de discuter avec M. Comte ; sa « sincérité, son dévouement etson aveuglement m'inspiraient cette « estime triste qui se réfugie dans le silence. Il m'écrivit peu de « temps après une longue lettre pour me renouveler sa demande « de la chaire dont la création lui semblait indispensable pour la « science et pour la société. Quand j'aurais jugé à propos de la « faire créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la lui « donner. »
Voici la lettre en question, que nous reproduisons textuellement, c'est-à-dire telle qu'elle est insérée dans le IIP volume des Mémoires :
« M. Auguste Comte à M. Guizot.
Paris, le samedi 30 mars 1833.
« Monsieur,
« Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffère à dessein de vous écrire, je dois d'abord vous demander sincèrement pardon de vous entretenir d'affaires si peu de temps après la perte cruelle
et irréparable que vous venez d'éprouver, et a laquelle je compatis vivement, Mais, comme, d'après ce que vous aviez bien voulu m'annoneer dans notre dernière entrevue, c'était vers le commencement de mars que devait être examinée définitivement la proposition que j'ai eu l'honneur de vous soumettre le 29 octobre dernier, sur la création d'une chaire d'Histoire générale des sciences physiques et mathématiques au Collège de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence a cet égard, de donner lieu de croire que j'aurais renoncé à ce projet.
« Il serait déplacé, monsieur, de rappeler ici, même sommaire ment, les diverses considérations principales propres à faire sentir l'importance capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence nécessaire pour contribuer a imprimer aux études scientifiques une direction plus philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le système des études historiques : c'est, ce me semble, le complément évident et indispensable de la haute instruction, surtout a l'époque actuelle. Je m'en réfère à cet égard à ma note du 29 octobre ; ou, pour mieux dire, monsieur, je m'en rapporte a votre opinion propre et spontanée sur une question que la nature de votre esprit et de vos méditations antérieures vous met plus que personne en état de juger sainement. Car. je vous avoue, monsieur, que ce a quoi j'attache le plus d'importance dans cette affaire, c'est que vous veuillez bien la décider uniquement par vous-même, a l'abri de toute influence, en usant de votre droit a l'égard du Collège de France qui se trouve heureusement, et par la loi, et par l'usage, hors des attributions du Conseil d'instruction publique. Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil, quoique distingués d'ailleurs dans leurs spécialités, sont, en effet. par une singulière coïncidence, généralement reconnus dans le monde scientifique comme parfaitement étrangers a tout ce qui sort de la sphère propre de leurs travaux, et comme pleinement incompétents en tout ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit humain. Il y aurait, monsieur, je dois le dire avec ma franchise ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la vôtre, à subordonner votre opinion à la leur sur une question de la nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprès de vous. Si vous pouvez a ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du moins de la part de vos conseillers officiels.
« Comme depuis cinq mois vous avez eu certainement le loisir d'examiner cette affaire avec toute la maturité suffisante, sans
être importuné de mes instances, je crois pouvoir enfin, monsieur, sans être indiscret, réclamer à cet égard votre décision définitive. Je suis loin de me plaindre de la situation précaire et parfois misérable dans laquelle je me suis toujours trouvé jusqu'à présent, car je sens combien elle a puissamment contribué à mon éducation. Mais cette éducation ne saurait durer toute la vie, et il est bien temps, a trente-cinq ans, de s'inquiéter enfin d'une position fixe et convenable. Les mêmes circonstances qui ont été utiles (et a mon avis indispensables ordinairement) pour forcer l'homme a mûrir ses conceptions et à combiner profondément le système général de ses travaux, deviennent nuisibles par une prolongation démesurée, quand il ne s'agit plus que de poursuivre avec calme l'exécution de recherches convenablement tracées. Pour un esprit tel que vous connaissez le mien, monsieur, il y a, j'ose le dire, un meilleur emploi de son temps, dans l'intérêt de la société, que de donner chaque jour cinq à six leçons de mathématiques. Je n'ai pas oublié, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares et si profondément intéressantes que j 'ai eu V honneur d'avoir avec vous autrefois, vous avez bien voulu nï exprimer souvent combien vous me jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction publique , si les circonstances vous en conféraient jamais la direction. Je ne crains pas, monsieur, de vous rappeler cette disposition bienveillante et d'en réclamer les effets lorsqu'il s'agit d'une création qui, abstraction faite de mon avantage personnel, présente en elle-même une utilité scientifique incontestable et du premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de mon intelligence et les recherches de toute ma vie qu'il serait, je crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pût convenir à une autre personne.
« J'espère, monsieur, que vous ne trouverez pas déplacée mon insistance a cet égard après un si long délai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce projet fût pleinement arrêté dans mon esprit avant votre ministère, je n'ai point essayé de le soumettre à votre prédécesseur, par la certitude que j'avais de n'en être pas compris, et il est plus que probable que la même raison m'empêchera également d'en parler à votre successeur. Vous concevez donc, monsieur, qu'il est de la dernière importance pour moi de faire juger cette question pendant que le ministère de l'instruction publique est occupé, grâce à une heureuse exception, par un esprit de la trempe du vôtre et dont j'ai le précieux avantage d'être connu personnellement.
« Comme cette fonction ne présente heureusement aucun caractère politique, je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le système général du gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgré l'incompatibilité intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie théologique ou métaphysique, et par suite avec les systèmes politiques correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir l'utilité d'arrêter mon essor philosophique qui est maintenant trop caractérisé et trop développé pour pouvoir être étouffé par aucun obstacle matériel, dont l'effet ne pourrait être au contraire que d'y introduire, par le sentiment involontaire d'une injustice profonde, un caractère d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les vexations purement gratuites et individuelles se présentent a l'esprit d'aucun homme d'État, dans quelque système que ce soit, je dois donc être pleinement rassuré à cet égard. Si cependant, monsieur, quelque motif de ce genre contrariait ici l'effet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous ne crussiez devoir me le déclarer franchement, par la certitude que vous auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit aussi élevé que le vôtre comme parfaitement étranger a toute difficulté de cette nature.
« Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle a rencontrer dans les considérations financières, car le budget du collège de France me semble actuellement pouvoir comporter aisément cette nouvelle dépense sans aucune addition de fonds, la chaire d'économie politique ne devant point probablement être rétablie, à cause du caractère vague et de la conception irrationnelle de cette prétendue science, telle qu'elle est entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est nécessaire d'abord de reconnaître en principe la convenance du cours d'histoire des sciences positives, sans y mêler aucune question d'argent. Je puis d'autant plus faciliter une telle décision que je consentirais volontiers a faire ce cours sans aucun traitement, jusqu'à ce que la chambre eût alloué des fonds spéciaux, si le budget était réellement insuffisant.
« Par ces divers motifs, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien m'assigner prochainement une dernière entrevue pour me faire connaître, au sujet de cette création, votre détermination définitive, soit dans un sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'être pas tenu plus longtemps en suspens a cet égard, afin de pouvoir donner suite, si une telle carrière m'était malheureusement fermée, aux démarches susceptibles, dans une autre direc-
lion, de me conduire a une position convenable, ce qui est devenu maintenant pour moi, après une insouciance philosophique aussi prolongée, un véritable devoir.
« J'ai dédaigné, monsieur, d'employer auprès d'un homme de votre valeur, les procédés ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages plus ou moins importants que j'eusse pu néanmoins mettre en jeu tout comme un autre. C'est moi seul, Monsieur, qui m'adresse a vous seul. Il s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable, sans léser aucun intérêt, et en fondant une institution d'une haute importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire, d'honorer à jamais votre passage au ministère de l'instruction publique. Je crois donc pouvoir compter sur l'épreuve décisive a laquelle je soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour les véritables progrès de l'esprit humain.
« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance bien sincère de la respectueuse considération de votre dévoué serviteur,
« Auguste Comte. »
K° 159, rue Saint-Jacques.
« P. S. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage du premier volume de mon Cours de philosophie positive, dont j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet ouvrage, que les désastres de la librairie avaient suspendue pendant deux ans, va maintenant être continuée sans interruption par un autre éditeur. Je m'empresse de profiter de la première disponibilité de quelques exemplaires pour satisfaire le désir que j'avais depuis si longtemps de soumettre ce travail à un juge tel que vous. »
Eh bien ! est-il possible de croire que si M. Guizot n'avait jamais vu ni entendu M. Comte avant leur entrevue de 1832, celuici lui aurait écrit a lui-même : « Je n'ai pas oublié, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares et si profondément intéressantes que f ai eu V honneur d'avoir avec vous autrefois, vous avez bienvoulu wl exprimer souvent combien vous me jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction publique, si les circonstances vous en conféraient jamais la direction, » Et plus loin : « Je crois donc pouvoir compter sur V épreuve décisive à laquelle je soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour les véritables progrès de V esprit humain 1 »
Évidemment M. Guizot n'a point relu cette lettre avant de la livrer à l'impression ; évidemment ses souvenirs lui ont fait défaut en cette circonstance; ce qu'il faut attribuer, sans doute, et au temps qui s'est écoulé depuis cet événement, et au peu d'importance qu'il paraît y attacher.
Cependant, comme tout ce qui touche a la mémoire d'Auguste Comte offre de l'intérêt a nos yeux, nous croyons devoir attacher a cet incident une gravité réelle, et nous nous croyons obligé de rappeler au lecteur dans quels termes ce philosophe en a luimême parlé, ce qui fera mieux comprendre et les motifs de sa démarche, et la raison du refus qu'elle dut essuyer. Voici ce qu'écrivait a cet égard, en 1842, le fondateur du positivisme :
« Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant, ma position nécessaire, quoique relative a une collision moins prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, a cause de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, a tous égards, en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent (1), ce parti équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui que les prétentions purement théologiques à empêcher, a tout prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant, je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple très-caractéristique de sa disposition instinctive a me tenir, autant que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans une profonde obscurité personnelle, a la fois mentale et sociale. Ayant été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié, a certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ai fait l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avènement politique, de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je me sais prescrite de ne jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis. Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors a lui proposer de créer, au collège de France, une chaire directement consacrée a l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais remplir de nos jours, et a laquelle j'eusse spontanément donné un caractère convenablement relatif
(1) Le parti théologique, ( soie du biographe.)
a l'ascendant scientifique et logique de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations, M. Guizot, qui a fondé, la et ailleurs, pour ses adhérents ou ses flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt entraîné, par ses rancunes métaphysiques, a écarter définitivement une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer a ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui, en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute, assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes, quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans, pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique. C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins a ma connaissance, que ce traité a donné lieu à un sérieux examen, parla consciencieuse appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora, en 1838, dans la célèbre Bévue d'Edimbourg, mes deux premiers volumes, quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale, pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet. Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugements les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, a ce sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie supérieure a leur influence, et qui tend directement a faire cesser leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques, qu'ils se sentent incapables de remplir suffisam-
ment. » (Cours de philosophie positive, t. VI, préface personnelle, pages xix a xxn.)
D'après ces faits et d'autres, que nous pourrons produire si besoin est, on ne saurait contester qu'Auguste Comte ne fut depuis longtemps personnellement connu de M. Guizot, lorsqu'il s'adressa a lui en 1 832(1). Il est donc au moins singulier que la mémoire de ce dernier lui ait fait aussi complètement défaut à ce sujet.
Du reste, il est assez curieux de voir cet homme superbe, sur la fin de sa carrière, dans son testament public en quelque sorte, rompre un silence de trente-six années pour adresser, lui aussi, des paroles de dédain et d'attaque a la philosophie positive et a son fondateur. Il n'est pas non plus sans intérêt d'entendre l'ancien ministre, malgré son mépris pour cette philosophie, reconnaître qu'elle a produit quelque effet, en France et à l'étranger, parmi les esprits méditatifs, et consacrer en termes formels la vigueur d'esprit et de moralité qui distinguait son auteur. Enfin, c'est pour nous un fait très-significatif que M. Guizot n'ait pas cru pouvoir s'empècher aujourd'hui de parler du posithisme,
Adresse du Comité permanent de l'Association polytechnique , au Roi des Français.
Paris, à l'hôtel-de-ville, le mercredi 22 décembre 1830, Irois heures après-midi.
Sire,
Une réparation généralement regardée comme insuffisante , fournit en ce moment l'occasion de dévoiler le vrai caractère fondamental de la situation politique où la France a été placée par la fausse direction donnée à l'ensemble du gouvernement.
(1) Voir aux p. 4 52 cl 153 de celte notice.
depuis la grande révolution de Juillet, par les divers ministères qui se sont succédés.
Le désappointement universel de la masse de la population, qui n'a pu voir encore qu'un simple déplacement du pouvoir dans les suites de cet immense mouvement, qui devait amener une amélioration positive dans sa condition sociale et politique; la frivole jactance des législateurs, qui ont voulu s'attribuer la gloire et le profit d'une régénération a laquelle ils ont été généralement étrangers; l'extrême incurie des chambres et du ministère pour tout ce qui concerne l'instruction du peuple ; leur dédain pour sa participation aux avantages sociaux en proportion de l'importance de ses travaux; enfin, l'infériorité constatée, soit sous le rapport intellectuel, soit sous le rapport moral, d'une vaine aristocratie, qui n'a d'autres titres a la direction de la société que sa naissance ou sa fortune : telles sont les causes radicales, explicites ou implicites, des mécontentements populaires, auxquels une affaire critique a permis de donner une expression qui, même comprimée aujourd'hui, se reproduirait nécessairement dans toute autre occasion favorable.
En d'aussi graves circonstances, considérant que la vérité sur la situation du pays et l'indication de la marche politique propre a y remédier ne sauraient être transmises à Votre Majesté par des Chambres dont l'incapacité politique et la faiblesse morale ne sont pas moins constatées que l'impopularité, le Comité de l'Association polytechnique s'est cru autorisé, par la pureté de ses intentions et par les garanties que présente la composition de la Société dont il émane, as'adresser directement a VotreMajesté pour lui promettre sa participation contre toute tentative anarchique, et la supplier en même temps d'imprimer a la marche générale du gouvernement la haute direction progressive, seule conforme au véritable esprit de la société actuelle.
Sire, le comité de l'Association polytechnique, convaincu que le pouvoir personnel de Votre Majesté est aujourd'hui la seule autorité constituée dont les actes puissent obtenir l'assentiment populaire, fait reposer sur votre loyale intervention toutes ses espérances pour le rétablissement d'un ordre vraiment durable.
Les membres du comité permanent de V Association polytechnique,
A. Comte, Lechevalieu, Meissas, Reynaud, RAicornr,
LARABiT, BOMMAKÏ, WlbbOCQ, Cl YOT.
ORDRE ET PROGRÈS
Association libre pour l'instruction positive du peuple dans tont l'Occident européen,
La réorganisation préalable des opinions et des mœurs constitue la seule base solide d'après laquelle puisse s'accomplir la régénération graduelle des institutions sociales , a mesure que l'esprit public aura librement adopté les principes fondamentaux du régime final vers lequel tend l'ensemble du passé chez l'élite de l'humanité. Ainsi , la saine instruction populaire devient aujourd'hui la première condition du vrai caractère propre a la terminaison organique de la grande révolution. Ce besoin est surtout compris par les prolétaires eux-mêmes, qui, malgré l'admirable spontanéité de leurs nobles instincts, sentent combien la culture systématique en est indispensable.
D'après un double droit, désormais incontestable, de libre enseignement et de libre association , j'annonce donc la récente formation d'une Association indépendante qui, sous la devise caractéristique Ordre et Progrès, accomplira, autant que possible, un tel office social. Elle s'attache exclusivement a développer. dans des cours toujours gratuits, dont le libre accès ne sera jamais restreint, l'instruction positive proprement dite, compre nant : d'une part, les études mathématiques, inorganiques et biologiques; et, d'une autre part, l'histoire, qui, quoique habituellement empirique , contient le préambule nécessaire de la vraie science sociale. Mais, écartant tout principe indiscutable, elle s'interdit soigneusement tous les sujets qui ne comportent pas de véritables démonstrations.
Loin de dissimuler jamais la tendance directement sociale de son enseignement , cette Association s'efforcera sans cesse d'y subordonner profondément l'intelligence a la sociabilité, en considérant toujours l'esprit comme le principal ministre du cœur. A ses yeux, il n'existe, au fond, qu'une seule science, celle de l'humanité, envers laquelle toutes les autres études réelles ne constituent que des préambules indispensables, dont la spécialité
actuelle ne peut être corrigée que par cette destination continue. Mais , sauf ce principe universel , la convergence habituelle des divers cours restera toujours livrée exclusivement aux libres convictions des professeurs quelconques, sans qu'aucun programme leur soit jamais imposé.
Cette Association positive comprend, au même titre, deux sortes de membres, en nombre illimité, dont les uns consacrent une portion régulière de leur temps a renseignement populaire, tandis que les autres en facilitent, par toutes les voies légitimes, l'exercice et l'extension.
Quoiqu'elle doive considérer Paris comme le siège essentiel de ses opérations, son service ne se borne point a la France. Il embrasse les cinq populations avancées qui, toujours plus ou moins solidaires, même dès l'assimilation romaine, composent, depuis Charlemagne , la grande république occidentale , au sein de laquelle, malgré les diversités nationales , aggravées ensuite par les dissidences religieuses, s'est accompli un développement intellectuel et social dont le reste de l'humanité n'offre point encore, même en Europe, un véritable équivalent. Ainsi, en conservant au centre français l'initiative naturelle que la première partie de la révolution lui a pour jamais rendue, l'Association occidentale étendra ses fonctions habituelles, d'une part à l'Allemagne et a l'Angleterre, d'une autre part a l'Italie et à l'Espagne. Cette indispensable extension d'un office partout urgent exige nécessairement que l'association positive, sans refuser jamais l'assistance des divers gouvernements occidentaux, se tienne toujours indépendante de l'un quelconque d'entre eux.
Dans cette grande entreprise sociale , j'invoque directement la coopération de tous ceux qui, a un titre quelconque, peuvent y concourir utilement. Mais j'y invite plus spécialement, d'une part, pour les sciences inorganiques, mes anciens camarades ou élèves de l'Ecole Polytechnique qui se sentent disposés à la seconder; et, d'une autre part, pour les études biologiques, les médecins ou naturalistes qui peuvent y coopérer.
Les demandes quelconques d'admission seront reçues chez moi (10, rue Monsieur-le-Prince), tous les soirs, de sept a neuf heures, ou par correspondance.
Auguste Comte ,
Ancien élève de l'École polytechnique, auteur du Système de philosophie positive.
Paris, le vendredi 2o février 1848.
ORDRE ET PROGRÈS
Le Fondateur de la Société positiviste, à quiconque désire o'y incorporer.
Paris, le mercredi 8 mars 4848.
Je viens de fonder, sous la devise caractéristique Ordre et Progrès, une Société politique destinée a remplir, envers la seconde partie, essentiellement organique, de la grande révolution, un office équivalent a celui qu'exerça si utilement la Société des Jacobins dans la première partie, nécessairement critique. Son action sera même plus purement consultative, sans aucun mélange d'intervention temporelle, puisqu'elle reposera sur une nouvelle doctrine générale, dont les partisans sont encore trop peu nombreux pour obtenir d'autre influence sociale que celle qui pourra émaner d'une libre appréciation publique de la sagesse de leurs jugements et de leurs avis. Cette doctrine est exposée dans mon traité fondamental de Philosophie positive. Elle est surtout caractérisée par l'élaboration historique des deux derniers volumes, qui, d'après l'ensemble du passé humain, détermine sans utopie l'avenir social, de manière à fonder la véritable science politique, base rationnelle de l'art correspondant.
La Société Positiviste se propose donc de faire graduellement prévaloir les principes de cette nouvelle science, en les appliquant avec opportunité au cours naturel des événements, soit pour apprécier les faits accomplis et les mesures adoptées, soit surtout pour signaler les tendances réelles et indiquer les meilleurs moyens de les régulariser. Quoiqu'elle doive se consacrer surtout aux questions amenées par la situation générale et sur lesquelles l'attention publique se fixe d'elle-même, elle se réserve auss1 d'introduire quelquefois des sujets de discussion qui ne seraient point encore a l'ordre du jour, pourvu qu'elle ait bien reconnu leur aptitude a éclaircir les débats spontanés. En un mot, elle a pour but général de faciliter l'avènement du nouveau pouvoir
ÏH PIÈCES JUSTIFICATIVES.
spirituel que le positivisme représente comme seul propre a terminer la révolution, par la fondation directe du régime final vers lequel tend aujourd'hui l'élite de l'humanité. A cet effet, elle appliquera la doctrine fondamentale a ébaucher spontanément, autant que le comporte le milieu actuel, les fonctions d'appréciation, de conseil, et de préparation, que ce pouvoir définitif devra ensuite accomplir systématiquement, sous l'assistance continue des sympathies universelles.
D'après une telle destination, l'office spirituel de la Société Positiviste ne se bornera point a la France. Il embrassera naturellement toutes les populations avancées qui maintenant participent, malgré leurs diversités nationales, au même besoin fondamental de régénération sociale, comme le prouve aujourd'hui l'extension graduelle de la crise révolutionnaire. Ainsi, il doit comprendre l'ensemble de la grande république occidentale, qui, préparée par l'incorporation romaine, et directement constituée sous Charlemagne, a partout accompli, depuis le moyen âge, un développement intellectuel et social, a la fois négatif et positif, dont le reste de l'humanité n'offre point encore, même en Europe, un véritable équivalent. Cette famille d'élite contient, autour du centre français, d'une part l'Allemagne et l'Angleterre avec leurs annexes naturelles, d'une autre part l'Italie et l'Espagne. Telle est, suivant la saine théorie historique, l'extension nécessaire de l'office spirituel que la Société Positiviste vient aujourd'hui ébaucher, en s'adaptant toujours aux convenances réelles de chaque nationalité. La première partie de la révolution devait être essentiellement française, l'ébranlement initial ne pouvant ailleurs devenir aussi décisif, faute de s'y trouver assez préparé. Mais sa seconde partie se présente, au contraire, comme nécessairement commune a tout l'Occident, la réorganisation spirituelle, qui doit smtoutla caractériser, se montrant déjà partout urgente. La conciliation fondamentale entre les instincts encore opposés de l'ordre et du progrès ne peut être conçue et réalisée qu'en s'élevant habituellement a un tel point de vue historique, seul a la fois assez défini et assez étendu pour indiquer convenablement le mal et le remède. Puisque la démolition du régime ancien a commencé, au quatorzième siècle, par la désorganisation spontanée de ses fonctions occidentales, il faut bien que la construction du nouveau système suive aujourd'hui la même marche. Ainsi la Société Positiviste ne sera, dans ses sentiments et dans ses pensées, ni nationale, ni cosmopolite, mais occidentale: d'ailleurs, elle conçoit la régénération finale comme devant ensuite s'étendre.
suivant une progression déterminée, a tout le reste de l'humanité, sous la sage assistance de l'Occident réuni.
Pour les observateurs rationnels, la seconde partie de la révolution, qui doit être, surtout aujourd'hui, plus spirituelle que temporelle, a déjà commencé depuis que la fondation de la science sociale a dévoilé le vrai caractère général de l'avenir humain, si confusément entrevu jusqu'alors, même par mon principal précurseur, l'illustre et malheureux Condorcet. Mais cette condition intellectuelle ne motivait point assez la formation de la Société Positiviste, jusqu'à ce que la merveilleuse transformation politique qui vient de s'opérer en France eût a la fois montré la possibilité et l'urgence d'une telle association.
La proclamation, désormais irrévocable, de la République française, constitue, a tous égards, le plus grand événement survenu en Occident depuis la chute de Bonaparte. Elle résume nettement l'ensemble de la partie négative de la révolution, en détruisant radicalement les espérances et les illusions rétrogades, qui, dès la seconde moitié du règne de Louis XIV, se rattachaient, en France, au seul nom de la royauté, sous quelque forme qu'elle s'y maintînt. D'un autre côté, le titre de République présente, dans son heureuse acception organique, le programme universel, plutôt sentimental que rationnel, du véritable avenir social. Il annonce ainsi la subordination continue de la politique a la morale, admirablement ébauchée, au moyen âge, sous le principe catholique, mais qui n'était pleinement réalisable que d'après un meilleur régime spirituel et dans un milieu plus favorable. La réorganisation des opinions et des mœurs, seule base solide de la régénération graduelle des institutions sociales, vient donc se placer naturellement au grand ordre du jour, avec beaucoup plus d'énergie et de netteté que ne le comportait naguère la prépondérance factice d'un régime contraire à l'ensemble du passé français, et qui pourtant prétendait offrir le dénoûment final. En même temps que plus urgente, la réorganisation spirituelle devient ainsi plus facile, d'après l'absence totale de convictions systématiques qui distingue cette salutaire secousse de toutes les précédentes. Une doctrine vraiment complète, et cohérente dans toutes ses applications, doit alors trouver beaucoup plus d'accès chez des esprits lassés de l'anarchie mentale, et incapables de résister profondément aux démonstrations philosophiques.
Quoique le besoin de formules quelconques semble, par suite même de cette immense lacune, susciter aujourd'hui une sorte de retour officiel aux doctrines métaphysiques qui convinrent à
la partie négative de la révolution, chacun sait que, sauf quelques hommes arriérés et peu influents, ces théories surannées ne déterminent aucune foi sérieuse chez ceux qui sont ainsi forcés d'y recourir provisoirement La prépondérance habituelle et unanime des sentiments d'ordre fera bientôt ressortir, a tous égards, combien cette impuissante restauration dune philosophie purement révolutionnaire se trouve antipathique aux besoins et aux tendances qui caractérisent notre siècle, surtout en France, où l'anarchie n est pas moins repoussée que la rétrogradation.
Toutes les inquiétudes qu'excite déjà ce réveil passager des principes négatifs aboutiront nécessairement à faciliter l'ascendant de la philosophie positive, seule source désormais possible des convictions systématiques capables de contenir d'imminentes aberrations, contre lesquelles les croyances théologiques n'offrent plus, depuis longtemps, aucune garantie réelle. Ainsi, par exemple, il s'élèvera, dans notre prochaine Assemblée nationale, de graves débats au sujet de la devise républicaine, entre les partisans de la formule révolutionnaire qui vient d'être momentanément rétablie, et ceux de la devise provisoire que l'heureux instinct de la classe moyenne adopta spontanément sous le régime déchu. Cette lutte inévitable permettra naturellement a la société Positiviste d'espérer déjà l'unanime consécration de sa propre devise 'Ordre et Progrès), qui correspond certainement au vrai caractère de l'avenir social, comme annonçant la conciliation fondamentale, a la fois politique et philosophique, des deux besoins généraux de l'humanité. De même, les intimes difficultés industrielles qu'aggravera de plus en plus la tendance métaphysique a prescrire légalement ce qui doit surtout être réglé parles mœurs, fourniront a la nouvelle société beaucoup d'occasions décisives de faire nettement sentir, aux travailleurs et aux entrepreneurs, combien cette discipline si désirable dépend d'une vraie réorganisation spirituelle, seule capable d'établir et les principes qui doivent}* présider, et l'autorité, aussi impartiale qu'éclairée, qui peut les appliquer sagement a chaque conflit. En ce qui intéresse spécialement le progrès, il nous manque une dernière garantie essentielle, pour compléter la liberté de discussion indispensable a la régénération finale, en étendant convenablement a l'exposition orale la juste indépendance déjà propre à l'exposition écrite. Or. la Société Positiviste peut seule aujourd'hui solliciter, avec l'infatigable énergie qu'inspire une pleine conviction, la consécration légale des conditions nécessaires a la liberté d'enseignement et d'association que l'heureuse secousse de Février nous a
spontanément procurée. Toutes les autres écoles actuelles répugnent plus ou moins a cette plénitude d'examen, que leurs théories ne pourraient supporter.
Sans spécifier ici d'autres applications, on conçoit, en général, que cette société fera utilement intervenir sa doctrine universelle dans toutes les occasions décisives que présentera le développement spontané de notre anarchie spirituelle pour manifester le besoin de véritables principes sociaux, propres a fournir une base solide de jugement et de conduite. Quoique la situation semble favoriser les utopies quelconques en leur permettant désormais un libre essor théorique, elle leur ôte, par cela même, l'attrait involontaire résulté d'une oppressive interdiction et l'illusion naturelle d'une lointaine perspective. Ainsi placées en présence de la réalité, elles ne pourront plus soutenir, aux yeux du public impartial, l'examen rationnel que la nouvelle philosophie peut seule leur faire dignement subir.
D'après sa destination, la Société Positiviste exercera son office spirituel, non-seulement par ses discussions intérieures, mais aussi par ses écrits et ses discours publics, par ses pétitions systématiques à l'Assemblée nationale ou au pouvoir central, etc. ; en un mot, par tous les modes propres a l'influence théorique et consultative, pure de toute intervention pratique. Jusqu'à ce qu'elle ait acquis assez d'extension et d'importance, ses séances continueront à se tenir chez moi, chaque dimanche soir, de sept heures précises a dix heures. Mais rien ne pouvant désormais devenir efficace, comme l'avaient senti les Jacobins, que ce qui s'accomplit au grand jour, sa mission ne fructifiera pleinement que quand ses réunions habituelles seront consacrées par la silencieuse présence d'un libre auditoire. C'est seulement alors qu'elle achèvera de préparer une vraie réorganisation spirituelle, en ébauchant, dans son sein, le culte final de l'Humanité, surtout d'après un système général de commémoration publique, que la saine théorie historique lui permettra d'étendre, sans aucune inconséquence, a toutes les phases de l'évolution humaine.
Pour mieux assurer l'unité de composition indispensable à la Société Positiviste, je resterai seul juge de l'aptitude intellectuelle et morale de tous ceux qui demanderont a y entrer. Mais, quoique le nombre des membres doive demeurer illimité, il importe aussi de garantir spécialement la fraternité de leurs relations mutuelles . C'est pourquoi chacun de mes nouveaux choix sera toujours soumis a l'acceptation des anciens membres.
Les explications précédentes indiquent évidemment, comme
première condition indispensable, une suffisante adhésion a l'esprit général du positivisme. Ceux qui éprouveraient un vrai désir de s'agréger à la nouvelle Société, sans avoir encore étudié mon grand traité, devront au moins adopter pleinement le Discours sur l'esprit positif, que je publiai, il y a quatre ans, pour caractériser sommairement le positivisme, et l'éminent opuscule de la Philosophie positive , publié, un an après, par M. Littré, au sujet de mon ouvrage fondamental. Quiconque n'adhérerait pas complètement aux cinq conclusions essentielles de ce petit écrit, devrait dès lors renoncer a une telle incorporation, du moins immédiate. Au reste, je publierai bientôt un Discours sur V ensemble du positivisme, qui, sous tous les grands aspects philosophiques et politiques^ pourra, comme preuve de cette admission, dispenser de la longue et difficile étude d'un traité peu accessible a la plupart des lecteurs actuels.
Tous les philosophes positifs, qui veulent désormais vouer sérieusement leur vie entière au sacerdoce de l'Humanité, doivent systématiquement renoncer a toute position politique proprement dite, même a celle qui leur serait proposée par la confiance directe de leurs concitoyens. En leur nom, comme au mien, j'ai récemment proclamé, dans une occasion décisive, ce solennel engagement, résultat nécessaire des profondes convictions qui, depuis plus de vingt ans, m'ont familiarisé avec les conditions essentielles de cette séparation continue des deux puissances élémentaires où je vois le principe fondamental de la saine politique moderne. Il est clair, néanmoins, qu'aucune renonciation semblable ne saurait jamais être imposée a la plupart des membres delà Société Positiviste, puisqu'elle serait directement contraire au but général de cette association, l'universel ascendant de la nouvelle philosophie. Destinés, non a fonder une doctrine qui déjà existe, ni même à la développer et a la perfectionner, mais seulement a la faire prévaloir par une application continue et spéciale au cours naturel des événements, ces membres émaneront indifféremment de tous les rangs actuels. La classe active en devra fournir le plus grand nombre, surtout parmi ces nobles prolétaires français qui sont tant disposés, de cœur et d'esprit, à une telle mission. Bien loin d'oublier jamais leur caractère pratique dans nos séances positivistes, ils viendront y retremper périodiquement leur énergie mentale et morale, pour mieux remplir leurs divers offices publics, en faisant pénétrer partout l'esprit fondamental du positivisme.
D'après l'extension occidentale ci-dessus attribuée a ses fonc-
tions essentielles, la Société Positiviste ne se compose point exclusivement de Français. Ses membres peuvent appartenir a l'une quelconque des cinq populations qui forment l' avant-garde de l'humanité, et même a celles qui en sont émanées par colonisation moderne. Toutefois, sa principale activité devant aujourd'hui s'exercer en France, où d'ailleurs réside le centre normal de cette grande famille, j'aurai toujours soin d'y maintenir une forte majorité française. Au lieu d'introduire dans la société-mère beaucoup d'autres Occidentaux, il sera préférable d'étendre surtout son territoire par la formation graduelle de sociétés affiliées dans les diverses capitales de l'Occident, comme dans les principales villes de France ; en sorte que le foyer parisien puisse aisément répandre partout son impulsion systématique, et aussi subir, à son tour, toutes les réactions partielles convenables à sa destination.
L'association dont je viens d'esquisser la nature et le but s'honorera toujours de son affinité naturelle avec l'énergique devancière qui concourut si heureusement au triomphe initial de la même cause. En remplissant spontanément, envers notre glorieuse assemblée républicaine, l'office d'un pouvoir spirituel, autant que le permettaient l'époque et la situation, les Jacobins complétèrent l'admirable institution, trop peu appréciée encore, du gouvernement révolutionnaire. Pour diriger aujourd'hui la terminaison organique de la révolution, les Positivistes viennent exercer un office équivalent, auprès du nouveau pouvoir temporel, local ou central, dont la principale destination, toujours nécessairement provisoire, consiste a garantir l'ordre matériel tant que durera l'interrègne intellectuel et moral.
Si les jacobins eurent sur nous l'avantage d'appliquer une doctrine préalablement adoptée, qui les dispensait de toute forte discussion de principes, la nôtre compense sa nouveauté et sa difficulté par son caractère évidemment définitif et par son aptitude a tout embrasser. Elle remplit même, avec toute l'énergie convenable, et pourtant a l'abri de toute tendance anarchique, le génie d'attributions sociales que conserve encore l'esprit révolutionnaire proprement dit, qui peut ainsi s'éteindre sans danger. Chacune des deux doctrines convient tellement à sa principale destination, d'une part critique, de l'autre organique, que je crois pouvoir assurer que presque tous les vrais jacobins seraient aujourd'hui de zélés Positivistes.
Malgré la grande diversité de leurs opinions respectives, toutes poursuivent, au fond, le même but essentiel, par des moyens
adaptés aux temps et aux situations. La principale différence philosophique consiste dans l'esprit anti-historique qu'exigeait l'ébranlement initial, où l'humanité, pour sortir énergiquement du régime ancien, devait alors être animée d'une haine aveugle envers le passé ; tandis que désormais l'esprit dominant doit, au contraire, devenir profondément historique, soit pour rendre au passé une justice indispensable a notre entière émancipation, soit pour fonder notre avenir sur sa seule base solide, en le liant toujours a l'ensemble de l'évolution humaine, apprécié par une théorie qui n'eût été, au début de la révolution, ni possible ni opportune.
Auguste COMTE,
Auteur du Système de philosophie positive, 40, rue Monsieur-le-Prince.
Calendrier positiviste.