‹ Notice sur l'uvre et sur la vie d' Auguste ComteChapitre 57 sur 66 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

23me leçon. Tableau général de la sociabilité finale réglée par

la Religion de l'Humanité.

24me leçon. Théorie positive de la transition.

Dernière séance. Discours de clôture.

tszr

Protestation contre le Te Deum cbanté à Londres , le 1er mai 1859, en action de grâces pour la soumission de rinde.

Cette affiche, rédigée par M. Richard Congreve, membre du Conseil positiviste et directeur du positivisme en Angleterre, a été placardée et distribuée dans la commune de Wandsworth (Surrey), qu'habite M.Congreve, pendant les derniers jours d'avril

Le « Te Deum » ordonné pour le 1er mai 1859.

Croyant que la cause des Anglais dans l'Inde est la mauvaise et que celle des Hindous est la bonne, comme étant le légitime effort d'une nation pour secouer un joug étranger et oppressif; croyant conséquemment que le succès des Anglais n'est que le triomphe de la force sur le droit;

Considérant, en outre, que quand même notre cause aurait été la bonne, elle a été souillée en Angleterre par des récits frauduleux et par un esprit féroce de vengeance, comme dans l'Inde par d'atroces cruautés; qu'enfin nous avons été démoralisés nousmêmes et dégradés aux yeux de toutes les autres nations ;

Considérant, en dernier lieu, que la victoire des Anglais n'est que la source de bien des maux pour eux, comme nation ; qu'elle imposera de nouveaux fardeaux aux classes ouvrières de ce pays, déjà surchargées d'impôts et de souffrances, comme elle n'a été achetée que par le sacrifice de la vie des soldats anglais sortis des mêmes classes ;

Je fais par ce présent acte tout ce qui est en mon pouvoir, en tant que citoyen anglais, pour me décharger moi-même, et pour porter mes concitoyens a réfléchir :

Au nom de l'Humanité, je proteste publiquement contre le « Te Deum » du 1er mai, comme étant en contradiction avec tout ce que nous professons comme nation libre, comme repu-

gnant a l'esprit du christianisme que reconnaît encore la nation, et faisant outrage aux meilleurs sentiments de la nature humaine.

Soulh Fields, Wandsworth , 19 avril 4 859.

Richard Coxgreve.

Lettre sur la grève des ouvriers du bâtiment, a Londres, par M. Richard Congre ve.

South Fields, Wandsworth , 16 octobre 1859.

A Monsieur le secrétaire de la Conférence des Etats du bâtiment

associés.

Cher Monsieur,

Je vous envoie ci-inclus un mandat de poste pour 2 livres sterling. J'aurais voulu renvoyer plus tôt ; mais la semaine passée je n'ai pas eu le temps de motiver ma souscription. C'est ce que je désirerais faire ici, si vous mêle permettez, aussi sommairement qu'il me sera possible.

Les coalitions d'ouvriers me paraissent être de la nécessité la plus évidente; car, d'un côté, l'influence du capital, en vertu même de sa concentration, est si puissante, qu'il n'y a que l'union la plus intime des grandes masses qui puisse y opposer une résistance efficace. D'un autre côté, l'emploi du capital est jusqu'ici si peu réglé par des considérations sociales ou morales, que l'association devient pour l'ouvrier la mesure la plus indispensable d'une légitime défense.

Mais, si l'on admet la nécessité des coalitions d'ouvriers, on ne saurait nier que la grève ne soit leur mode normal d'action. En effet, si les ouvriers ne trouvent pas convenables les condi-

lions qu'on leur offre, quoi de plus naturel que de dire : « Nous ne voulons pas travailler à de pareilles conditions. »

On a tort, selon moi, de parler de ces associations d'ouvriers comme d'un retour au système protecteur, au principe des lois des céréales. Ce qui distingue essentiellement les deux cas, c'est que le système protecteur reposait sur l'action du pouvoir central et était incorporé a la législation, tandis que les associations d'ouvriers ne demandent rien au gouvernement.

Je ne regarde pas comme plus décisive l'objection que l'on fait a de pareilles associations et aux objets qu'elles se proposent, d'être en contradiction avec les conclusions de l'économie politique. Ces conclusions ne sont que négatives; en fait de solution positive, elles n'ont rien a offrir. C'est avec raison, monsieur, que ceux dont vous êtes le représentant mettent de côté de pareilles considérations. Les prétendues lois de l'économie politique ont été utiles, à mon avis, en détruisant de faux systèmes ; dès qu'il s'agit d'en construire un vrai, elles n'ont plus de valeur. Si on les admet, elles ne sauraient, généralement parlant, conduire qu'à l'inaction du désespoir de la part des ouvriers, qu'à la consécration de l'indifférence de la part des capitalistes.

Acceptant donc la légitimité des grèves, en principe général, on a deux questions à déterminer à l'égard de toute grève particulière : la grève est-elle opportune? les objets qu'elle se propose sont-ils, quand on les considère avec calme, raisonnables?

Or la grève actuelle, si je vous ai bien compris, vise a deux résultats :

1° A réduire la durée de la journée de travail, de dix heures à neuf;

2° A garantir à l'ouvrier, pour la journée de neuf heures, le salaire qu'il reçoit a présent pour la journée de dix.

Pour appuyer ces deux demandes, vous alléguez, si encore une fois je vous ai bien compris, que la durée actuelle de la journée de travail interdit toute culture morale ou mentale ; qu'il est temps que l'introduction des machines commence au moins à produire son légitime effet en diminuant l'intensité du travail humain; que le travail est insuffisamment rétribué, ou, en d'autres termes, que les bénéfices qui résultent de l'action combinée du travail et du capital ne sont pas équitablement répartis.

Ces demandes et les raisons sur lesquelles elles reposent sont, à mes yeux, légitimes. Je croirais donc manquer à un devoir si je

me tenais a l'écart, en m'abstenant d'exprimer ma sympathie pour votre tentative.

Vous aurez remarqué, monsieur, que je n'ai rien dit des questions accessoires qui ont été soulevées dans le développement de la lutte. Je n'en ai pas parlé, jusqu'ici, parce qu'elles n'affectent en rien la question fondamentale. Il faut cependant que je dise ici quelques mots sur les deux principales.

La tentative des patrons d'imposer a leurs ouvriers la signature de ce que l'on a nommé « le document » est une démarche aussi mal inspirée qu'elle a été généralement condamnée par le public et regrettée par bien des entrepreneurs même. Je souhaite de tout mon cœur que la résistance que vous y opposez soit couronnée de succès.

La seconde de ces questions est celle de votre organisation intérieure, question sur laquelle vos adversaires trouvent commode de concentrer l'attention du public. Je n'ai pas le dessein de l'approfondir ici ; mais je dois dire qu'elle ne saurait être convenablement jugée, sans que l'on prenne en considération la conduite des entrepreneurs , envers laquelle une pareille organisation a été adoptée. Du reste, je n'hésite pas a proclamer ma conviction que si l'on examinait avec impartialité les mérites respectifs des deux partis, on serait conduit à cette conclusion, que la balance des fautes doit être portée sur le compte des capitalistes.

C'est une vieille maxime : que l'on doit se laisser instruire par ses ennemis ; et les ouvriers feraient bien de considérer de nouveau les règles de leurs associations d'après le jour qu'y jettent les objections qu'on y a faites. Ce qui manque surtout, c'est une corporation qui soit compétente pour conseiller et arbitrer, absence que fait ressortir dans toute sa gravité le silence de tous les chefs reconnus du pays, soit clergé, soit hommes d'État. J'ose vous offrir une seule suggestion : c'est que vos règles, quelles qu'elles puissent être, soient accessibles à la connaissance de tout le monde. Le secret, dans les affaires industrielles, est un grand mal et a une tendance immorale.

La religion de l'Humanité traite directement les questions sociales, et c'est la- un caractère qui la distingue essentiellement du christianisme. Elle s'applique également a tous les problèmes sociaux, mais le problème quelle regarde comme le plus urgent de tous, c'est de faire que les membres des classes ouvrières deviennent des citoyens dans toute la signification du mot, que ces classes soient incorporées a l'ordre social, de manière a recevoir la portion des bienfaits généraux qui leur est due.

Pour atteindre ce but, la religion de l'Humanité prescrit des méthodes pacifiques, à l'exclusion de tout procédé violent ; elle donne, dans tous les cas, la préférence aux moyens moraux d'action, sur les moyens matériels. Elle parle librement aux deux partis, aux capitalistes comme aux ouvriers. Pour ce qui est de la lutte actuelle, elle prescrirait aux ouvriers de bien employer le loisir plus grand qu'ils réclament, c'est-à-dire de s'en servir pour mieux remplir leurs fonctions sociales ; elle avertirait, d'un autre côté, les entrepreneurs, qu'ils ne sont que les dépositaires de la richesse sociale, richesse qui doit surtout servir a garantir la plus haute efficacité de l'agent principal qui la produit, c'està-dire de l'ouvrier lui-même, sans le concours duquel tout autre agent serait impuissant.

C'est, monsieur, en ministre de cette religion que je vous adresse ces paroles.

. La lutte où vous êtes engagés vous a déjà coûté cher, peut-être vous coûtera-t-elle plus cher encore, et l'issue en reste douteuse. Il pourra arriver que vous soyez vaincus cette fois. Mais vos efforts n'auront pas été pour cela entièrement perdus. Au contraire, des grèves, quand même elles ne réussissent pas complètement, ne manquent jamais d'attirer plus fortement l'attention des patrons sur les questions qui ont été débattues.

Il ne me reste qu'à vous souhaiter le succès et qu'à exprimer mes regrets de n'avoir pas plus de pouvoir pour vous aider.

Je suis, cher monsieur, sincèrement à vous,

Richard Congreve.

A Monsieur George Potier.

iV 29.

Propagation de la Religion de l'Humanité.

SERMON Prêché à South Fields, Wandsworth , le mercredi 19 Moïse 72 (19 janvier 1860)

Pour l'anniversaire de la naissance d'Auguste Comte (19 janvier 1798),

Par H. r.icnAr.D CONGREVE , Membre du Conseil positiviste.

La religion de l'Humanité, dans la marche mesurée de sa calme évolution, saura, sans aucun doute, se créer des formules liturgiques, lorsque le besoin s'en fera sentir. En attendant, je donne ici plus de développement a la partie préliminaire de mon discours.

Chacun de nous doit tout d'abord reporter sa pensée sur madame Edger, dont la présence à notre réunion de l'année passée nous rapprocha d'une manière si intime de nos confrères américains. Ce souvenir si naturel suffira pour nous associer en pensée à leurs efforts et a leurs souffrances, et surtout a la cérémonie religieuse qui, comme nous, les rassemble en ce jour. Sans ce motif spécial, j'aurais dû diriger vos pensées, dès le début, vers notre centre commun, Paris, auquel nous désirons tous nous lier de plus en plus étroitement, Et non-seulement les divers foyers de notre religion, mais tous nos coreligionnaires, partout où ils se trouvent dispersés , réclament aujourd'hui notre souvenir. Plus ils sont isolés , plus ils sont privés de la force qui résulte de l'échange des sentiments, des pensées, et des actes, plus ils sont en droit de réclamer notre sympathie , a nous qui sommes plus favorisés a cet égard.

Mais , en disciples de la religion de l'Humanité , nous ne voulons pas borner nos sympathies a ceux qui partagent notre foi ; nous voulons, au contraire, les étendre aussi largement que possible. Nous voulons y comprendre tous ceux (peu nombreux peut-être aujourd'hui, mais qui deviennent plus nombreux année par année qui. s'ils no veulent pas s'associer a notre orga-

irisation, ne la regardent pas moins avec bienveillance, comme étant une organisation ; qui , s'ils n'acceptent pas notre foi , ou ne l'acceptent qu'en partie , ne partagent pas moins les aspirations dont cette foi seule est l'expression systématique. Désireux de servir l'Humanité dans la mesure de leurs forces , et ne voulant s'astreindre a aucune autre des religions reconnues , s'ils se tiennent a l'écart de la nôtre , c'est dans la crainte d'entraver ou d'altérer le libre service qu'ils voudraient offrir.

Embrassons encore dans notre sympathie tous les dignes sectateurs de la foi que nous professions jadis; tous ceux, catholiques ou protestants , qui montrent par leur conduite la sincérité de leurs croyances.

Étendons-la enfin , non-seulement aux chrétiens , mais plus loin encore, a tous ceux, quel que soit leur pays, quelles que soient leurs croyances, qui, inspirés par un vrai dévouement, vivent, non pas pour eux-mêmes, mais pour autrui. Qu'ils soient monothéistes, polythéistes, fétichistes, peu importe; le lien de notre commune humanité efface toute distinction secondaire.

Non-seulement les constructions religieuses de l'homme , mais encore ses institutions sociales et politiques réclament notre affectueuse commémoration. Plus étroites et moins durables , elles n'en ont pas moins servi de centres autour desquels se sont ralliés l'activité et les sentiments des hommes , et , à ce titre , elles ne sauraient nous être indifférentes. Par le droit de préséance que donne le malheur, nous rappelons au premier rang de nos confrères européens , les nationalités opprimées, l'Italie, la Hongrie , la Pologne. Nous passons ensuite aux grands États qui , avec noire pays, constituent les éléments si agités et si inquiets de l'Occident. Nous pensons enfin aux grands empires de l'Europe orientale et de l'Asie avec leurs dépendances respectives; aux tribus de la Polynésie et de l'Afrique. Nul ne doit être exclu de nos souvenirs le jour où nous célébrons la fête de l'Humanité.

Enfin, à l'espèce humaine tout entière, a l'homme, partout où il se trouve, nous associons, dans notre sympathie, les diverses races d'animaux qui , pendant les longues générations de son existence sur la Terre, ont été les aides et les compagnons, les coopôrateurs volontaires et dévoués de tous ses travaux.

Alors il nous reste, en passant de la génération actuelle aux générations qui nous ont précédés , a évoquer, par la commémoration , le passé de l'Humanité , les bienfaits innombrables dont nous avons hérité, et que nous devrons transmettre a notre tour, avec augmentation , a nos descendants.

Nous nous rappelons donc avec gratitude les services que l'homme a reçus , d'abord sans en avoir conscience, de l'Espace, — un des termes de la nouvelle Trinité , — services dont nous avons aujourd'hui connaissance.

Nous nous rappelons les services de notre mère commune, la Terre, ainsi que ceux des Planètes qui , avec elle , constituent notre Monde.

Nous nous rappelons les services de l'Humanité , de ce grand organisme dont nous sommes des parties inséparables , et ceux de tous ses organes individuels , aux efforts desquels nous devons d'être ce que nous sommes. Avec vénération et reconnaissance nous honorons tous les morts en général , comme ayant coopéré au grand résultat, mais nous vouons un honneur particulier a ceux auxquels chacun de nous est plus directement lié, et a ceux qui , par la grandeur de leurs services , appartiennent au souvenir de l'espèce tout entière.

Enfin nous terminons cette commémoration , comme il le faut en ce jour,- en rendant grâce a l'Humanité pour les bienfaits spéciaux qu'a rendus a toutes les générations a venir le plus grand de ses serviteurs , Auguste Comte , associant a cette glorification reconnaissante ses trois anges gardiens , dont il a voulu que le souvenir ne fût jamais séparé du sien.

Que la mémoire de notre maître nous soit donc toujours présente, en ce moment comme pendant toute la durée de notre vie , pour nous guider et nous encourager, pour nous apprendre notre devoir, et pour nous aider à l'accomplir avec un dévouement de jour en jour plus pur et plus ardent !

L'année qui vient de s'écouler n'a amené de changement marqué dans l'état de notre cause, ni en ce qui concerne l'accroissement de notre noyau , ni en ce qui regarde l'opinion des autres à notre égard. Il y a eu cependant progrès. Si, d'un côté, des espérances ont été déçues dans certains cas , il n'a pas manqué , d'un autre côté , de témoignages de sympathie qui pourront aboutir a une coopération plus ou moins efficace. En même temps , ces témoignages sont provenus de points si éloignés les uns des autres , que l'on ne saurait y voir le résultat d'un mouvement commun ou concerté. On peut donc se permettre d'en tirer la conclusion encourageante , que le besoin que nous venons satisfaire se fait sentir de plus en plus généralement, et que la solution que nous offrons se recommande à des esprits placés dans

des conditions très-variées. Tout ceci n'a rapport, bien entendu , qu'à la branche de notre Église qui existe dans les Royaumes- Unis. Si nous étendons maintenant notre point de vue de manière à comprendre l'Église américaine, il me semble, d'après ce que nous écrit M. Edger, et en faisant toute la part, de l'abattemeut dû a ses souffrances personnelles et à sa position entravée, il me semble, dis-je, à tout prendre, que les événements de l'année passée sont de bon augure pour son avenir. Le milieu social dans lequel il agit se prête mieux que le nôtre a la propagation d'une nouvelle doctrine, en tant qu'y opposant moins de résistance passive.

Pour ce qui est de la critique de notre doctrine , elle n'offre , autant que j'en aie connaissance, rien de remarquable. Nous n'en sommes pas encore arrivés au point que l'on croie devoir comprendre et citer avec exactitude ce que l'on attaque en nous ; je ne parle ici que des critiques qui me sont tombées sous les yeux. Je ne sais quel effet pourraient produire des attaques sincères et réfléchies, mais jusqu'ici je n'ai été appelé a juger des observations faites sur notre système qu'au seul point de vue de leur utilité comme annonce.

En Angleterre nous n'avons pu effectuer que très-peu de choses cette année. J'ai cru devoir émettre , sous forme d'affiche, une protestation contre la solennité du 1er mai 1859, où l'on a si indécemment rendu des actions de grâce à Dieu pour la suppression de la révolte dans l'Inde. J'ai aussi publié une courte lettre adressée aux ouvriers du bâtiment, en grève. Voilà tout ce qui a été fait. Comme vous le savez, cette inaction a été inévitable.

Nous voici donc encore réunis aujourd'hui dans les mêmes conditions que l'année passée : nous ne sommes pas plus nombreux ; nous n'avons pas de progrès éclatants à célébrer ; mais nous n'en avons pas moins une ferme confiance dans la sainteté et dans l'avenir de notre foi , et nous sommes plus convaincus que jamais de son opportunité. L'année 1859, encore plus troublée que les années qui l'ont précédée, lègue à l'année 1860, une série de complications qui s'étendent à tous les ordres de questions, et dont aucune ne comporte de solution facile. Ces complications affectent également l'ordre politique, social, moral, et religieux, et offrent des difficultés égales pour chaque ordre. Les relations des puissances maritimes de l'Occident avec la Chine , les relations des diverses puissances européennes avec l'Italie , le problème encore plus important et plus fondamental des rapports des ouvriers et des entrepreneurs , telles sont les ques-

tions les plus saillantes qui se présentent ici. Fussent-elles seules, elles suffiraient grandement pour mettre en évidence toute la gravité de la désorganisation actuelle et toute l'urgence d'un remède.

Sur ces trois questions je ne puis parler que d'une manière tout à fait générale. J'espère pouvoir traiter deux d'entre elles plus a fond d'ici a peu de temps, je veux dire la question de la Chine, et la question du travail. En attendant, je profite de cette occasion pour indiquer sommairement ce que nous enseigne la Religion de l'Humanité a l'égard de chacune.

La question italienne n'est qu'un cas particulier d'une question générale , celle de l'élimination graduelle de l'ancien ordre de choses en Europe, et de l'installation successive du régime nouveau. La sagesse et les erreurs du passé ont constitué un système compliqué dont la décomposition et la réorganisation , pour être paisibles et efficaces, demandent un changement radical dans les sentiments et les opinions. Voila pourquoi les Positivistes attachent tant d'importance a la paix , en tant qu'elle offre seule un milieu approprié a la préparation et à l'accomplissement d'une pareille révolution. Nous cherchons a créer en Europe une opinion publique qui pourra remplacer la guerre , artifice aussi inefficace que grossier, et qui pourra empêcher un membre quelconque de la République occidentable d'en opprimer un autre, tant serait irrésistible la force de la réprobation morale dont toutes les puissances doivent de plus en plus tenir compte. Nous cherchons encore a faire accepter par l'esprit public un dogme et un régime devant lequel doit disparaître le système respectable mais usé du catholicisme; et où, par conséquent, la papauté cessera d'être une difficulté dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel. Pendant cette longue transition , ou du moins pendant ses premières phases , nous devrons nous tenir a l'écart et observer les efforts des hommes d'État et des diplomates avec autant d'assentiment et de satisfaction qu'ils en mériteront, convaincus que leurs meilleures solutions ne seront que des compromis gros de complications futures, et que leur plus grand succès n'aboutira qu'à un calme temporaire.

Je ne puis examiner ici en détail la question de la Chine; et je pourrai , a l'égard de la politique anglo-française , vous laisser déduire mon opinion, en m'abstenant de tout jugement explicite. Mais avec la parfaite franchise qui doit toujours caractériser notre enseignement, je n'hésite pas a condamner, au nom de l'Humanité, toute notre politique à l'égard de cette

grande civilisation orientale < et en particulier, le dernier acte si honteux de cette politique, la conduite de nos ambassadeurs qui a amené l'expédition que nous préparons dans ce moment. Je développerai autre part les motifs d'une pareille condamnation. Il suffit ici de dire , et ce que je dis concerne surtout l'Angleterre, que, tandis que nous avons été si jaloux de l'honneur de notre pavillon , nous avons été peu soucieux de notre véritable honneur national ou commercial. Nous avons insisté hautement sur des droits que nous avions extorqués par des menaces, mais nous avons peu pensé à nos devoirs ; et envers la plus ancienne et la plus vaste des organisations sous lesquelles l'espèce humaine ait trouvé a s'abriter, nous prenons l'attitude de purs destructeurs, poursuivant aveuglément le gain par tous les moyens, incapables d'éprouver de la sympathie , et trop orgueilleux pour vouloir témoigner du respect. Nous affichons les motifs les plus éclairés et les plus élevés, quand, au fond, nous ne croyons qu'à la force , et quand nous ne reconnaissons pas d'autre restriction a notre commerce que la restriction matérielle de la demande. Mais cette politique internationale n'est que l'expression d'un mal plus grave encore, que je dois signaler ici : c'est un symptôme de la dégradation morale du pays qui confond avec la cause de la civilisation les intérêts commerciaux les plus infimes, qui met en avant comme la première ou même la seule chose a considérer les intérêts de l'Angleterre conçus du point de vue le plus étroit et le plus individuel , tandis qu'elle méconnaît entièrement les obligations du pays envers les autres membres de la famille humaine.

Je sais bien que l'on prétexte des motifs autres et d'un ordre bien plus élevé. Mais, en présence des faits, je ne saurais regarder de pareils motifs, en tant que mis en avant par les vrais meneurs, que comme des artifices grossiers pour farder une mauvaise cause , des appâts tendus a ceux qui par la nature particulière de leurs idées religieuses sont portés a les avaler sans y regarder de trop près. Je suis bien loin , du reste , de vouloir alléguer contre la religion chrétienne , le service dégradant auquel quelques-uns de ses sectateurs actuels l'ont rabaissée, en l'invoquant comme sanction de la violence et de l'injustice.

Mais des trois questions que j'ai indiquées ci-dessus, comme sujet de ce sermon, la plus difficile est certainement la question des relations du travail et du capital, la question desavoir: quelle place les classes ouvrières de l'Europe (car le problème est commun a l'Europe entière), devraient occuper dans l'ordre social

auquel elles sont rattachées , mais auquel elles ne sont jusqu'ici nullement incorporées.

Ce grand problème, de plus en plus a l'ordre du jour, a acquis l'année passée, en Angleterre, une importance plus considérable qu'auparavant , mais une importance qui n'est nullement exagérée. Car, envisagé dans toute sa portée, c'est de tous les problèmes sociaux le plus fondamental et le plus vital ; c'est donc celui qui demande a être étudié avec le plus de soin, et traité avec le plus de fermeté par ceux qui prêchent la religion de l'Humanité. En effet, notre religion regarde comme but principal de son action sociale l'incorporation du prolétariat a la société moderne, son élévation aux pleins droits de citoyen, dont il est exclu jusqu'ici, de l'aveu de tous; elle ne saurait donc hésiter a regarder comme légitimes au fond, les objections que soulèvent les ouvriers a leur condition actuelle ; elle ne saurait hésiter à sanctionner tout mouvement paisible, qui a pour but de relever leur condition , toute coalition honorable qui peut être essentielle au succès d'un pareil mouvement. Dans ce sens, notre religion légitimera leurs associations actuelles, et l'action de ces associations ; elle réprouve toute tentative qui voudrait les supprimer par l'action oppressive de la puissance concentrée du capital. Dans ce sens, aussi, elle regarde comme légitime la réclamation qui était le point de départ de la grève : la diminution de la journée du travail; car, comme l'a reconnu Aristote, un suffisant degré de loisir est une condition essentielle des pleins droits du citoyen, qu'il s'agit d'assurer aux classes ouvrières.

Je n'ai pas besoin d'entrer dans plus de détails. Ici comme partout ailleurs le problème est moral et religieux au fond ; le problème social n'est que le symptôme superficiel. A moins de très-rares exceptions, le clergé de toutes les églises se tient à l'écart; la meilleure partie regarde de pareilles questions comme étrangères a sa juridiction, la masse sympathise avec la bourgeoisie a laquelle elle appartient ; les uns et les autres se contentent des doctrines économiques courantes. Ça et la il s'est trouvé quelqu'un pour élever la voix, mais presque toujours dans l'intérêt du capitaliste, que la personne parlant fut elle-même capitaliste ou non.

Mais ce qu'il y a de plus repoussant sous l'aspect moral, c'est le manque absolu d'impartialité qui a caractérisé la discussion de cette question. Nous aussi, il est vrai, d'accord en cela avec les écrits sur ce sujet que j'ai eus sous les yeux, nous aussi nous déclarons hautement aux ouvriers qu'ils ont une fonction sociale

à accomplir, qu'ils ont leur rôle dans l'économie de la société, rôle qu'ils sont tenus de remplir consciencieusement ; mais il ne me semble pas que les ouvriers soient disposés a oublier tout cela. Il ne me semble pas, je parle de la manière la plus générale, que ce soit la classe ouvrière qui, comme classe, ait manqué de sentiments sociaux, ou qui ait rempli ses attributions sociales d'une manière insuffisante ou indécise. Et, en parlant toujours avec le même degré de généralité, j'ose affirmer que c'est essentiellement sur les capitalistes que l'on doit rejeter le blâme des maux que tout le monde reconnaît. C'est leur conduite immorale et antisociale qui est cause qu'il existe entre eux et leurs employés un état d'éloignement permanent; je dis un état permanent d'éloignement, car il me semble tout à fait inévitable, dans un état social quelconque, qu'il surgisse de temps à autre des différends. Le point de vue des capitalistes est radicalement faux. Ils se plaisent à répéter qu'ils ont bien gagné leur argent, et qu'ils ont le droit d'en faire l'usage qui leur convient. Ils ne sont pas encore parvenus a se regarder comme les dépositaires de la richesse qu'ils possèdent. Le capital est le produit de l'industrie et des accumulations des générations passées, c'est une acquisition sociale ; que les capitalistes aient soin de le traiter comme telle; qu'ils prennent garde de ne pas prélever sur la richesse commune une partie trop démesurée pour leurs propres jouissances, pour leur propre luxe. Nous n'avançons pas de vues étroites dans cette matière, nous ne voulons pas de règlements oppressifs; nous laissons à la libre responsabilité morale du capitaliste de fixer la partie qu'il doit prélever: mais nous proclamons notre droit de le blâmer si ce prélèvement est excessif.

Ce n'est la que le côté négatif de la question. Le capitaliste n'at-il pas des devoirs positifs ? Qu'un royaume soit mal à son aise, tout Anglais est d'accord pour blâmer le gouvernement, à moins qu'il ne s'agisse du gouvernement anglais; qu'une armée soit désorganisée, c'est le général sur lequel nous rejetons le blâme; qu'un équipage se mutine, il y a présomption contre le capitaine du vaisseau. Par le même raisonnement, si l'organisation industrielle est dérangée, il est naturel de présumer que ce sont les chefs qui sont en faute, et que c'est dans le changement de leur conduite que l'on doit chercher le remède. Que les entrepreneurs admettent une fois qu'ils occupent une position analogue a celle des chefs de toute autre organisation, et les devoirs qui résultent pour eux d'une pareille position, seront tout de suite évidents, et ces devoirs seront dans bien des cas acceptés et

PIÈCES JUSTIFICATIVES. bi3

remplis consciencieusement, comme ils le sont ça et là, même aujourd'hui. Ils penseront moins a se réjouir, et plus a bien accomplir leur devoir. Si la tâche est plus difficile, elle est infiniment plus noble. >"ul plus que nous n'honorerait les capitalistes qui accepteraient franchement cette position.

J'ai introduit ces sujets d'autant plus volontiers que leur introduction sert a mettre en contraste la prédication positiviste et celles des églises chrétiennes. Sauf de très-rares exceptions, de tels sujets sont entièrement exclus de la chaire. D'abord le clergé n'est pas d'accord lui-même sur ces questions, n'ayant ni règle générale, ni principes arrêtés de science sociologique sur lesquels il puisse fonder une unité d'opinion. Mais quand même le clergé serait d'accord, ses auditeurs ne le seraient pas. Arnold conseilla au clergé anglican de s'occuper des questions sociales et politiques, mais ils n'ont jamais voulu suivre ses conseils ; et sous un certain point de vue. ils ont eu raison; ils ont obéi a un instinct qui ne les a pas trompés ; car leurs congrégations ne l'eussent certainement pas toléré. Je ne puis rien imaginer de mieux calculé pour porter un coup mortel aux institutions déjà un peu usées de l'Église anglicane . que d'introduire dans les sermons la discussion des intérêts journaliers. Dans les limites même des sujets généralement admis dans les discours de la chaire, nous avons vu et nous voyons encore quelle secousse a donné a la stabilité de l'Église, le changement de ton qu'ont adopté sur certains sujets insignifiants, quelques ministres qui voulaient mieux s'adapter aux besoins du moment.

Avec ce silence du clergé chrétien, la prédication positiviste offrira un contraste de plus en plus marqué. Venant prendre la direction de la Terre, nous ne saurions éprouver de l'indifférence pour aucun intérêt terrestre. Les questions qui agitent les hommes, qui les divisent, sont justement celles dont nous avons a nous occuper, et que nous sommes appelés a juger.

Mais sans m'appuyer plus longtemps sur des motifs secondaires, j'ai dû surtout choisir les trois questions que je viens d'examiner, comme indications décisives de l'état de désordre des affaires humaines et du besoin urgent d'une reconstruction. Les anciennes organisations religieuses, politiques, industrielles, sont évidemment insuffisantes. Peut-on en construire une nouvelle? La plupart du monde répondra que non. Quant à nous, nous sommes d'un autre avis, et nous cherchons a organiser une intervention systématique, fondée sur les lois réelles de la nature humaine, soit individuelle, soit collective.

L'organisation que nous offrons est simple. Pour le moment elle est provisoire, et c'est la le résultat inévitable de la mort prématurée du Fondateur de notre religion. Mais cette organisation, pour être provisoire, n'en est pas moins efficace, et les consécrations qu'elle confère sont définitives.

Notre centre est a Paris, et la direction est dans les mains d'un chef unique, conformément à la doctrine positive de la concentration du pouvoir. Ce chef agit sous sa propre responsabilité, consultant, quand il juge à propos, le Conseil constitué par ceux qu'Auguste Comte désigna comme aptes à devenir, avec le temps et après l'accomplissement de certaines conditions, des prêtres de l'Humanité. Subordonnés a cette direction centrale, il y a jusqu'ici deux centres locaux : l'un en Angleterre, l'autre en Amérique. Les autres positivistes sont dispersés , mais pourront se réunir dans des centres d'action selon que les circonstances le comporteront ou l'exigeront. Tous sont liés entre eux par la communauté de foi et de pratique. Le seul lien matériel est la souscription au subside sacerdotal, souscription que tout positiviste doit regarder comme une obligation. Pour l'Angleterre, le minimum de souscription devrait être 40 centimes par semaine. Au delà de ce minimum, chacun doit déterminer, pour lui-même, le chiffre de sa cotisation, d'après une libre appréciation de ses moyens.

Le but auquel cette souscription est destinée est d'abord l'accomplissement des dernières volontés d'Auguste Comte. Celles-ci une fois accomplies, le but essentiel du subside est indiqué par son titre même de fonds sacerdotal. En effet, son but est de constituer et maintenir un sacerdoce, qui, constitué et maintenu, sera chargé de l'enseignement commun a toutes les classes comme aux deux sexes, et dans tous les cas également gratuit. Partout où le positivisme forme un noyau, c'est là le but suprême qu'il se propose. Car nous cherchons a modifier les opinions et les sentiments des hommes, afin de modifier leur action ; et le seul moyen d'effectuer une pareille modification, de manière à ce qu'elle soit solide et permanente, c'est l'enseignement. En France, cet enseignement est déjà inauguré; en Angleterre il faut attendre. Mais, en attendant, nous ne sommes pas condamnés à une inaction complète. Des opuscules sur des points d'intérêt général, a mesure que l'occasion s'en présente, et des cours préparatoires, nous sont déjà possibles. J'espère commencer sous peu un pareil cours, tel que me permettent d'en faire les préoccupations de ma préparation.

Il ne sera pas nécessaire que nous attendions qu'il y ait un

corps enseignant, bien qu'il faudra un corps pour que le système d'enseignement soit complet. Partout où il y a une seule personne dûment préparée, l'enseignement pourra être commencé. Une question secondaire, mais importante, c'est d'instituer un local où Ton pourra faire des cours dès à présent, et où, plus tard, on pourra organiser un système d'enseignement et de prédication. Car il devient de plus en plus important de proclamer l'indépendance complète de notre position, et de la faire sentir a tout le monde. Pour le moment l'institution d'un local spécial est audessus de nos moyens, et, par conséquent, avec l'assentiment complet de M. Laffitte, je sacrifierai l'accessoire a l'essentiel, et je ferai mon cours partout où il me sera le plus commode.

Tel est donc notre mode d'opération, tel le mécanisme que nous faisons agir. A l'observateur superficiel cela peut paraître très-insuffisant; mais la force ou la faiblesse d'un système ne dépend pas du chiffre de ses adhérents, elle dépend de la cohérence, de la résistance de la doctrine sur laquelle il repose, de la puissance expansive qu'il possède et de sa compétence en face des besoins du présent. Or, je ne doute pas un seul instant que notre système ne possède toutes ces qualités. Voilà pourquoi je ne suis nullement découragé parle faible chiffre actuel de ses adhérents. Ce n'est la qu'obéir a la loi générale de tout grand mouvement religieux. Un maître, un fondateur unique, quelques disciples qui osent en face de toute opposition se rallier autour de lui, la conversion plus tard des grandes masses, voila les phases successives de toutes les innovations religieuses qui ont surgi l'une après l'autre pour modifier les croyances, le culte, et la vie des hommes. Le confucianisme, le bouddhisme, le mahométisme, le chistianisme, ont tous suivi cette marche; et dans les limites de l'histoire authentique, je ne connais pas d'exception à cette loi de développement. De même, l'expérience du passé ne nous permet pas de nous attendre a une propagation très-rapide de notre religion, dans sa première période. Cependant, d'après la vitesse générale des mouvements sociaux et religieux, je suis de plus en plus porté a croire que la Religion de l'Humanité se propagera avec plus de rapidité que les religions qui l'ont précédée et qui n'en étaient que des anticipations assez imparfaites. Car, d'un côté, la situation est aussi mûre pour une religion universelle que l'était le monde romain pour la religion plus étroite qui satisfaisait jusqu'à un certain point a ses besoins, mais qui n'a jamais su dépasser effectivement ses limites. D'un autre côté, la conviction que toutes les croyances existantes sont radicalement épui-

sées, est aussi générale aujourd'hui qu'elle l'était autrefois chez les peuples qui embrassèrent avec tant d'entraînement la doctrine de Mahomet.

C'est ainsi que j'apprécie la situation envisagée du point de vue le plus général. Il faut a présent examiner notre position de plus près et par rapport a un champ plus rétréci. Quelle est donc notre position comme système de propagande religieuse, au sein de l'Occident ; car nous n'avons et nous ne devons avoir pour le présent de rapports qu'avec l'Occident proprement dit, en remettant a plus tard toute tentative de propagande hors de ses limites. Eh bien, quels sont, en Occident, les adversaires que nous aurons à vaincre? Il importe que nous les appréciions avec calme, car nous ne trouverons dans une pareille estimation aucun motif de désespoir, quelles que soient les difficultés qu'elle nous fasse entrevoir.

Au fait, dans l'état actuel de l'Europe et de l'Amérique, l'obstacle qui nous offre le plus de résistance, c'est l'inertie de la société, force passive contre laquelle, de même que tous les rénovateurs, nous avons à lutter; c'est l'attachement opiniâtre qu'on a pour tout ce qui est; c'est l'objection instinctive qu'on a contre tout ce qui est nouveau. Cette attitude du public a bien son bon côté, qui réclame notre sympathie et notre respect; mais elle a aussi son côté fâcheux. En effet, il a fallu pour jeter les bases des organisations sociales et religieuses existantes , trop de temps, trop de dévouement, trop d'efforts , pour qu'il soit a désirer que ces bases soient ébranlées a la première apparition d'une nouvelle doctrine. Il faut bien que cette nouvelle doctrine établisse par un certain temps d'épreuve, sa prétention a remplacer ce qui existe déjà. Et notre doctrine ne fait pas exception; car elle a beau être conciliante et sympathique envers le passé, elle a beau reconnaître avec respect toute la valeur relative des anciennes croyances, et s'incorporer tout ce qu'elles renferment de vrai et de bon , elle a beau chercher a éviter toute rupture de continuité en rattachant partout les nouvelles idées aux anciennes , il n'en est pas moins évident qu'elle prétend remplacer les vieilles doctrines, en les subordonnant d'abord, en les éliminant ensuite. Voila pourquoi tout ce qui se rattache à l'ancien ordre de choses se remue , s'efforce de se faire valoir ; voilà pourquoi il nous voue une hostilité si acharnée , voila ce qui inspire ces tentatives désespérées pour ressusciter le passé , auxquelles nous assistons dans ce moment. Mais cette force passive dont je viens de parler, je ne veux

nullement l'estimer au-dessus de sa puissance effective; en fait, cette puissance est si considérable, qu'il faut bien de la foi pour l'envisager froidement, et n'en être pas moins persuadé que nous pourrons la vaincre. Mais nous devons prendre courage en nous rappelant que toutes les réformes antérieures, quelque partielles qu'elles aient été, ont eu a lutter contre ce même obstacle, qu'elles ont toutes , en y opposant une foi inébranlable , fini par le surmonter et le vaincre. Nous sommes assurés que nous en ferons autant ; passons donc a l'estimation des forces plus positives et plus actives qui s'opposent a la doctrine que nous prêchons. Il importe ici de ne pas nous faire d'illusion sur nos propres forces; ce serait là une erreur des plus fatales ; mais il ne faut pas non plus exagérer les influences qui nous sont contraires. C'est notre propre faiblesse, bien plus que les forces de nos adversaires, qui s'oppose a notre succès.

Plus j'examine les rangs confus et hétérogènes de nos opposants et plus je suis convaincu de leur intime faiblesse. D'abord leurs subdivisions sont infinies ; mais pour ne parler ici que des divisions principales, nos adversaires se partagent en ceux qui acceptent le christianisme et ceux qui ne l'acceptent pas. Sous ce point de vue , la société anglaise est divisée approximativement en deux parties égales. C'est la une vérité incommode, fâcheuse , que les églises chrétiennes voudraient bien déguiser autant que possible , et que les sceptiques eux-mêmes , surtout ceux des classes supérieures , ne veulent pas trop mettre en avant, craignant, par des motifs d'intérêt social, de perturber l'ordre de choses établi. Pour en venir a ceux qui acceptent le christianisme, ils sont divisés, et le partage n'est que trop inégal , il faut qu'ils le reconnaissent tout en le déplorant, ils sont divisés en ceux qui acceptent le christianisme comme principe et règle de leur conduite , et ceux qui ne font que le professer, chez lesquels ce n'est tout au plus qu'une croyance stérile, nullement ce que l'on peut appeler une véritable foi. Mettant de côté cette partie , de beaucoup la plus considérable , portons nos regards sur la partie plus formidable des fidèles serviteurs du Christ; écoutons les voix qui sortent de leur camp; lisons les écrits où les chefs des diverses sections du monde chrétien exposent leurs systèmes de doctrine , leurs modes d'action , leurs méthodes d'enseignement. Une pareille étude ne manquera pas de nous encourager, car elle ne manquera pas de nous convaincre de la faiblesse inévitable d'un corps si peu d'accord avec lui-même. Passons ensuite au monde scientifique et littéraire , dont les

protestations d'orthodoxie ne nous en imposent nullement; car tous les observateurs judicieux savent très-bien que ses prétendues croyances ne sont, au fond, que négation. Ici, point d'union ; au contraire , on est d'avis que l'union n'est pas à. désirer, et l'on a érigé la division en principe. Si maintenant nous regardons ceux qui s'occupent plus spécialement des questions sociales, soit au point de vue scientifique, soit au point de vue littéraire, ils ne nous offriront rien de mieux que les autres. Si l'on me demandait l'événement de l'année passée , qui , par rapport a cette section de nos opposants , me semble du meilleur augure pour la cause que nous soutenons, je choisirais la publication d'un ouvrage d'un de leurs écrivains les plus distingués, l'opuscule sur « La Liberté » , de M. John Stuart Mill : véritable apocalypse du désespoir social.

Telle est mon appréciation de notre propre organisation et de l'organisation, s'il y a quelque chose qui mérite ce nom , de nos adversaires. Nous avançons donc avec confiance, en cherchant à donner plus d'extension et plus d'efficacité a l'œuvre de la propagation. Nous cherchons d'abord a propager notre foi la où il n'y a rien qui nous résiste , chez ceux de nos opposants dont les convictions sont faibles, ou sur les grandes masses qui n'ont plus aucune croyance définie. Car nous laissons tranquille, autant que possible, toute foi sincère et profonde. Notre action doit être essentiellement constructrice et organique, sans jamais devenir purement destructive. 11 importe donc , qu'en traitant des questions qui se présentent , nous ne sacrifiions rien au désir d'un succès immédiat. Toute opinion que nous avançons doit s'accorder en tout avec les principes généraux de notre foi, quand même elle paraîtrait ainsi trop éloignée du besoin urgent du moment. Nous travaillons pour un avenir lointain , et il faut bien que nous négligions quelquefois l'occasion de nous assurer un succès immédiat.

Dans la propagation de toute religion, il y a toujours deux éléments. D'un côté, la propagation organisée et systématique, élément essentiel, indispensable. Mais il y a encore la propagation individuelle non systématique ; l'influence continue et silencieuse qui se répand des disciples d'une religion sur tous ceux avec qui ils sont en rapport. Pour le moment, ne pouvant pas encore disposer de tous nos moyens d'action , nous avons plus besoin de considérer ce mode de propagation individuelle que tout autre. C'est donc sur ce sujet que portera essentiellement ce qu'il me reste à dire,

L'année passée j'ai parlé surtout de L'attitude que nous devions prendre envers tous ceux qui sont en dehors de nous, qu'ils fussent hostiles ou bienveillants, qu'ils professassent une croyance déterminée ou non, enfin qu'ils fussent religieux dans leurs tendances et dans leurs sentiments, ou bien irréligieux. Cette année, je voudrais vous parler plutôt de notre propre action intrinsèque, en nous regardant comme étant chacun un agent de communication de l'impulsion que nous avons reçue nous-mêmes.

Notre religion a la prétention d'être complète et universelle ; complète, en tant qu'embrassant tous les éléments de la nature humaine, physiques, intellectuels, moraux; universelle, en tant que pouvant embrasser toute l'espèce humaine. Il est plus de notre compétence de démontrer le premier de ces caractères que le second, car le temps seul peut prononcer sur la catholicité ou l'universalité d'une religion. Mais il nous est possible de manifester dès à présent son autre caractère, et c'est la pour chacun de nous un idéal difficile a réaliser, mais que nous devons nous proposer comme but, et que nous devons poursuivre sans cesse, dans la mesure de nos forces, animés du dévouement social et non point seulement du désir d'un perfectionnement personnel ; car l'inspiration continue d'un but social est nécessaire a la fois pour stimuler et régler nos efforts d'amélioration intime , et pour empêcher qu'ils ne dégénèrent dans une sorte de culte de nous-mêmes.

Nous cherchons donc a perfectionner toute notre nature, physique, intellectuelle, et morale, en tant qu'étant des serviteurs de l'Humanité et dans le but de propager notre foi. Sous ce point de vue, aucun détail de notre vie n'est insignifiant. Nous adoptons toutes les pratiques qui tendent a assurer la santé, une propreté recherchée, une sobriété rigide, dans le but de nous rendre plus efficaces comme serviteurs de l'Humanité, aussi bien que pour d'autres motifs sociaux. Nous cultivons toutes les forces de notre intelligence, car nous reconnaissons toute la puissance de l'esprit quand il est convenablement réglé. Mais c'est a notre culture morale que nous donnons nos premiers soins, car c'est lii que nous trouvons le but unique de la vie pour l'individu et le seul moyen de propagation de notre religion qui soit a la portée de tous.

Nul doute que l'existence que nous nous prescrivons ainsi soit une existence laborieuse. Mais lequel de nos maîtres nous a fait croire que la vie fût une chose aisée? Sous ce rapport, comme

sous tant d'autres, la contemplation du passé peut nous donner du courage. Nous héritons des résultats de longues générations qui ont travaillé péniblement pour nous ; quel droit avons-nous de refuser de prendre nos places dans la marche vers l'avenir? Nos pères ont travaillé pour nous, nous travaillons à notre tour pour nos descendants.

Il est vrai que les phases primitives de l'existence humaine nous offrent un spectacle que nous pouvons regarder avec satisfaction. Car, sans nous en rapporter aux inventions des poètes, il n'est pas difficile de nous figurer qu'il y avait une période primitive de sympathies plus fraîches, de jouissances plus naïves, bien que peut-être aussi moins élevées, et peu faites pour satisfaire aux exigences orgueilleuses d'aujourd'hui. A la fin de cette période primitive, dont elles consolident les résultats en introduisant cependant des idées et des institutions qui compliquent et perturbent l'ordre intellectuel et social, surgissent les grandes théocraties, sous le régime desquelles l'existence de populations immenses était organisée sur des bases très-supportables. Mais, ces deux phases passées, il s'étend sur les trente sièeles qui succèdent, comme une ombre de tristesse. Ils réclament de nous, comme quelqu'un l'a exprimé, « une pitié infinie » pour tout ce qu'ils ont souffert en nous léguant les matériaux dont nous jouissons, et sur lesquels nous travaillons. Je ne sais si, dans l'avenir plus heureux que nous rêvons avec confiance pour notre espèce, le souvenir de ces souffrances passées sera entièrement perdu; je ne sais si l'homme, même dans cette saison de fête, ne portera pas des traces, effacées, mais toujours sensibles, de son ancienne peine, comme Prométhée au festin des Dieux :

Extenuata gerens veteris vcstigia pœnae.

Quoi qu'il en soit, une sympathie de plus en plus vive et profonde pour le passé sera l'un des sentiments les plus développés par la religion positive, enseignant la prépondérance continue des morts sur les vivants, ce qui est malheureusement aujourd'hui un des sentiments les moins cultivés.

Mais, pour nous-mêmes, dans notre sympathie pour le passé, nous ne sommes pas obligés de l'envisager toujours sous son plus triste aspect. Au contraire, ses efforts, ses espérances, ses succès, sont faits pour nous stimuler et nous encourager. On peut y voir bien d'autres choses que des efforts inutiles ou des souffrances, même dans la période de transition qui sépare les

organisations primitives, théocratiques, de l'organisation définitive sous le règne de l'Humanité.

On a toujours puisé de l'encouragement dans l'étude dupasse, bien que, faute de vues systématiques, des esprits différents aient choisi des périodes très-différentes pour leur étude de prédilection, en négligeant ensuite toutes les autres. Nous espérons remédier a ce défaut, et, en systématisant toute l'histoire du passé, nous prendrons dans chaque phase l'encouragement qu'elle nous offre, de manière a recevoir de l'ensemble de l'histoire un effet synthétique.

Voila comment nous nous servons du passé. L'avenir ne nous offre pas moins de motifs pour nous pousser a l'activité, a des efforts sur nous-mêmes, pour le service des autres. L'histoire de ce qui a été effectué dans le passé peut nous servir de garantie que ce que nous ferons de notre temps ne sera pas sans effet. Et si nous reconnaissons avec saint Paul la supériorité de l'amour sur la foi et l'espérance, nous n'excluons pas, non plus que lui, le couple inférieur, et nous acceptons les consolations, la confiance qu'elles peuvent nous inspirer.

Cependant, ce n'est pas une utopie que nous nous proposons. Nous reconnaissons l'impossibilité d'échapper aux lois rigoureuses de notre condition, aux sévères fatalités de la vie humaine; quelques efforts que nous fassions, quelques modifications que nous apportions a notre nature, notre vie n'en restera pas moins sujette a la douleur, nos efforts n'en seront pas moins empreints d'un caractère d'insuffisance et d'imperfection, et nous serons parfois tentés de douter si les résultats que nous obtenons valent les efforts qu'ils nous coûtent. Et je ne sais pas si dans les dispositions de l'avenir ce caractère d'infirmité sera entièrement perdu, imperfection dont le sentiment religieux d'aujourd'hui tire une grande partie de ses forces. Ayant la conscience de toute leur faiblesse actuelle, les hommes sont portés a imaginer un avenir soustrait aux lois sévères qui les gouvernent dans cette vie.

Nous qui n'admettons point de pareille considération et qui, sans nier l'existence d'un pareil avenir, ne saurions en tenir aucun compte , nous avons a chercher autre part l'équivalent du soutien que d'autres puisent, ou sont censés puiser, dans la contemplation de cet avenir. Il n'est pas, ce me semble, difficile de trouver cet équivalent; nous l'avons sous la main. Je ne vois pas que nous ayons besoin d'aucune illusion. Car, dans le grand principe d'action de tous les disciples de notre religion,

dans le sacrifice de soi-même pour le service de ses semblables, formulé par la règle essentielle de la morale positive : « Vivre pour autrui», dans ce grand principe , dis-je, je trouve la compensation unique et toute-puissante des maux inévitables de notre condition , comme de toutes les espérances chimériques auxquelles nous renonçons.

Il faut nous rappeler les paroles du poëte :

. » Que l'homme est peu de chose,

S'il ne sait s'élever au-dessus de lui-même!

Les difficultés mêmes dont nous sommes entourés devront nous fournir des matériaux pour nous aider a les surmonter. Si nous ne savons nous affranchir entièrement du sentiment de notre imperfection, nous pourrons toujours le faire assez pour avoir la conscience à la fois d'une digne résignation et d'une noble activité. Et nous devrions être assez forts pour nous contenter de cela. Nous le serions, si la doctrine monothéiste d'une vie à venir, avec sa doctrine complémentaire des peines et récompenses ne nous eût démoralisés pendant tant de générations, et n'eût ravalé nos aspirations religieuses, a un simple calcul d'intérêt.

Ayant fait largement la part de la résignation, de l'aspect le plus décourageant de l'existence humaine, je dois ajouter qu'il est en notre pouvoir de modifier très-profondément cette existence ; d'améliorer, d'un côté, ses conditions extérieures et de nous modifier surtout, nous-mêmes, de manière a faire que ces conditions extérieures, dans les cas mêmes où elles paraissent le plus dures, contribuent à notre perfectionnement. Jusqu'ici ce pouvoir de modification systématique n'a jamais été exercé; il serait donc difficile d'en calculer les résultats. Deux partis opposés sont d'accord pour soulever des objections contre toute tentative de modification systématique. Le parti religieux regarde comme sacrilège toute tentative pour soustraire la direction des affaires humaines a la Providence, a laquelle elle a été abandonnée jusqu'ici. Le parti scientifique allègue que, les hommes s'étant adaptés spontanément aux situations successives où ils se sont trouvés, il vaut mieux continuer ce procédé spontané, sans chercher à le développer par une méthode systématique. A la première objection nous répondons que nous n'admettons ni la vérité de la prémisse, ni la légitimité de la déduction que Ton veut en tirer. A la seconde nous opposerons que tout en admettant qu'il en a été ainsi dans le passé, nous ne voyons pas pourquoi il doit en être de même dans le présent; qu'au contraire, nous sommes bien

assurés que l'action systématique est aussi légitime en principe qu'elle est féconde en résultats.

Car nous sommes persuadés que dès que l'homme, absorbé aujourd'hui dans la fiévreuse recherche des progrès matériels dont il est si fier, concentrera ses efforts sur la tâche plus digne et plus noble de guider et de régler sa propre nature ; nous sommes persuadés que dès lors, l'avenir de notre espèce donnera raison a la foi que nous soutenons aujourd'hui en face de tant d'oppositions, et qui peut-être paraît a ce moment trop hardie, à savoir que l'homme pourra devenir une providence pour luimême dans un sens tout autrement réel et bienfaisant que ne ne l'ont été toutes les providences fictives qu'il s'est créées dans les phases antérieures de son existence ; que l'Humanité sera partout reconnue comme la vraie source de tous les bienfaits du passé comme de tous les progrès possibles dans l'avenir, bienfaits et progrès dont Dieu n'a été que la source imaginaire ; et qu'elle sera à ce titre universellement reconnue comme l'objet légitime de notre reconnaissance, de notre amour, de notre dévouement, en d'autres termes, de notre culte, dans le sens positif du mot, dégagé de tout souvenir théologique.

Page 1