Notice sur la chasse de Saint Viance
La petite église de Saint-Viance , située sur les bords de la Vézère, à deux ou trois lieues de Brive , remonte à une époque fort ancienne, ainsi qu'on peut s'en convaincre par quelques détails de son architecture ; et les reliques du Saint dont elle porte le nom sont , de temps immémorial , l'objet d'une grande vénération. La châsse qui les renferme est elle-même un objet d'une haute curiosité. L'abbé Texier, dans son Histoire des Emailleurs Limousins, la cite, non sans raison, comme un des plus beaux reliquaires de cette province, si féconde en grands ouvrages d'orfèvrerie religieuse. Mais, pendant longues anuées , les habitants du lieu se montrèrent si jaloux de ce précieux trésor, que M. Texier, ainsi qu'il le raconte lui-même, ne put, malgré le caractère sacré dont il était revêtu, examiner cette châsse que pour ainsi dire à la dérobée et très imparfaitement.
Il ne faut donc point s'étonner qu'elle n'ait jamais été décrite comme elle mérite de l'être.
Cependant d'intelligents travaux, exécutés à l'église par les soins du curé actuel , ont permis, depuis peu , de livrer la châsse de Saint Viance à l'admiration des antiquaires et à la vénération des fidèles, sans que sa conservation en soit aucunement compromise. Une niche pratiquée dans le mur du sanctuaire, et convenablement grillée , la laisse voir facilement. D'ailleurs, les susceptibilités locales , autrefois provoquées par un fâcheux incident, ont fait place aujourd'hui à une juste confiance, qui rend plus facile l'étude de ce curieux monument des arts du moyen-âge.
Le moment est donc venu d'en donner une description exacte et détaillée*.
La grande châsse de Saint Viance (en latin Vincentianus) se compose d'un coffre en bois de quatre-vingt-deux centimètres de longueur sur vingtcinq de largeur, surmonté d'un faîtage à deux versants, le tout recouvert de lames de cuivre jadis doré et de plaques émaillées. La partie carrée de la châsse mesure dix-huit centimètres de hauteur, et chaque versant du faîtage vingt-cinq. La hauteur verticale du tout est de trente-huit centimètres, en y comprenant la crête ou acrotère découpée à jours dont est garnie l'arrête supérieure du faîtage.
Les deux faces principales sont revêtues de lames de cuivre doré fort minces, sur lesquelles se trouve indiqué , par des traits en creux , une sorte de réseau lozangé dont chaque maille renferme un point également marqué en creux.
A la face antérieure, une décoration en relief se détache sur ce fond de métal doré. Elle se compose de deux rangées de figures en saillie, exécutées en cuivre , au repoussé. Chacune de ces figyres est fixée sur une plaque d'émail à taille d'épargne, appliquée elle-même aux parois de la châsse. Les deux figures centrales , celle de Notre - Seigneur et celle de la Sainte Vierge , sont inscrites dans des nimbes ou auréoles amandaires en relief, recouverts d'émail et entourés de quatre figures d'auges au repoussé , également sur fond d'émail. De chaque côté des figures centrales se groupent, deux par deux, d'autres figures debout , drapées à la romaine et portant chacune un livre. Bien qu'elles ne soient qu'au nombre de huit , il est difficile de ne pas y reconnaître des figures d'apôtres. Deux autres, toutes semblables, décorent les petits côtés de la châsse, et l'une d'elles porte des clés en sautoir qui caractérisent clairement Saint Pierre.
Quant aux huit figures de la face antérieure , elles sont placées sous des arcades à plein cintre , émaillées et en relief, soutenues par des colonnes de même nature qui supportent chacune une pe-
tite tourelle crénelée en cuivre. Deux bandes émaillées, et deux autres en cuivre doré incrusté de pierres cabochons, encadrent verticalement cette riche couverture. D'autres bandes horizontales devaient en compléter l'encadrement ; mais il ne reste plus que celle du haut. La bande inférieure, ainsi que le filet qui relie la partie carrée au faîtage, ont été refaits en bois.
La face postérieure est, sous le rapport de la décoration, absolument différente de celle que nous venons de décrire. La seule chose semblable qui s'y trouve est le revêtement en lames de cuivre doré à dessin lozangé , qui , de ce côté comme de l'autre, recouvre toute la châsse et sert de fond à la décoration. Quant à celle-ci , elle est exclusivement composée de plaques d'émail sans aucun relief, affectant la forme de quatrefeuilles entiers ou coupés par moitiés ou par quarts. Les trois quatrefeuilles entiers placés sur le faîtage représentent des sujets empruntés aux mystères de la Passion ; les trois autres, placés à la partie inférieure , contiennent des sujets tirés de la légende de Saint Viance. Les quarts de quatrefeuilles inscrits dans les angles de chaque côté, et les moitiés destinées à remplir le vide qui existe entre les grands sujets, ne contiennent que des figures d'anges.
Quant aux sujets principaux , voici comment ils sont répartis :
A la partie supérieure, le médaillon central nous montre d'abord Notre-Seigneur sur la Croix, entre sa Sainte Mère et Saint Jean, le disciple bienaimé. Deux figures, placées sur les côtés, représentent, sous forme allégorique, l'ancienne et la nouvelle Loi, la Synagogue et l'Église: la première, une lance brisée à la main et les yeux bandés, par allusion à son aveuglement; la seconde, tenant en main un calice , emblème du divin mystère sur lequel repose la Foi nouvelle. Au pied même de la Croix, un homme aux trois quarts enfoui, soulève le couvercle de son tombeau. C'est Adam, le premier pécheur, qui personnifie ici le mystère de la Résurrection.
A gauche, dans un autre médaillon , fémailleur a représenté le Christ au pilier, souffrant, pour l'amour de l'humanité, l'humiliante torture de la Flagellation.
Dans le médaillon de droite, on voit les saintes femmes arrivant au tombeau. Elles le trouvent vide; un ange, assis sur le bord de la pierre, leur dit : « Celui que vous venez chercher n'est plus ici. » Cependant les soldats appostés près du Sépulcre, paraissent dormir d'un sommeil pesant.
La taille infiniment réduile et le costume de ces derniers personnages attestent que les artistes du
moyen-âge ne prenaient guère plus de souci de la vérité historique que de la règle des proportions.
Les médaillons du bas sont consacrés, nous lavons dit, à la légende de Saint Viance. L'explication en serait difficile , si Ton n'avait pour guide une Vie Miraculeuse de ce saint, écrite par un de ses contemporains et réimprimée tout récemment d'après une traduction fort rare du XVIlme siècle (1).
Les trois sujets représentés sur la châsse sont relatifs, tous trois, à la mort de Saint Viance. Dans le médaillon de gauche , on voit un ange apparaissant à un personnage que rien ne caractérise ; on pourrait croire qu'il s'agit ici de Saint Rustique, évêque de Limoges, à qui, selon la légende, un ange apparut effectivement peu avant le décès de de notre saint, pour l'engagera se rendre auprès de celui-ci et à l'assister dans ses derniers moments (2). Mais le personnage représenté ne porte aucun des insignes de l'Episcopat, et, d'ailleurs, s'il s'agissait de Rustique, l'artiste n'eût pas manqué de lui donner l'auréole, emblème ordinaire de la canonisation. Celui qu'il faut reconnaître ici est un nommé Savinien , « dévot prêtre , »
(1) La vie Miraculeuse de S. Vincentian, confesseur, appelé vulgairement S. Viance, soigneusement recherchée et fidèlement traduite d'un ancien livre de l'abbaye de Menet, en Auvergne, lequel a été composé par un dévot Diacre nommé Hérimbertus, contemporain du même saint; nouvelle édition réimprimée sur celle de 1669, in-8°, Saint-Flour, 1859.
(2) Voyez chapitre XHI de la Vie Miraculeuse.
nons dit la légende , mais qui ne fut jamais canonisé. Savinien avait bâti une église sur les bords de la Vénère en un lieu dit Avelque-Courte. « Un ange de lumière lui apparaissant à l'aube » du dimanche, vint lui annoncer que Vincentian » (Saint Viance), avait changé cette vie mortelle
» contre une qui ne devait jamais finir et lui
> commanda de faire creuser un sépulcre en son » église, puis d'aller incontinent chercher le corps » dursaint, pour l'ensevelir honorablement. » (1)
Tel est le premier sujet représenté sur la châsse.
Le second médaillon nous montre un singulier miracle survenu pendant les funérailles :
Saint Viance était mort à Rouffiac(2), lieu assez éloigné d' Avelque-Courte. Le corps du saint, accompagné par l'évêque Rustique , par Savinien , par tout le clergé et une grande multitude de fidèles, s'avançait lentement, sur un char traîné par des bœufs, à travers les épaisses forêts dont le Limousin était alors couvert. Vers le milieu du jour, le convoi fut obligé de s'arrêter pour prendre quelque repos. Les bœufs avaient été dételés; les pauvres bêtes paissaient en paix , lorsqu'un ours, sorti du fond de la forêt prochaine, fondit sur l'un d'eux et se mit immédiatement à le dévorer. L'alarme fut grande , on le comprend. L'embarras ne fut pas moindre. Chacun se demandait
(1) Vie Miraculeuse, chapitre XIV, page 38.
(2) Ibid. chapitre XIII, page 35.
comment on pourrait continuer la route avec un attelage incomplet. Cependant, l'évêque Rustique,, sans se laisser troubler par cet accident imprévu , ordonne à Savinien d'aller hardiment chercher l'ours dans sa tannière et de l'atteler à la place de celui-là même qu'il venait de dévorer; lequel ordre ayant été ponctuellement exécuté, chacun vit avec admiration la bête féroce courber docilement sa tête sous le joug (1).
Or, c'est précisément ce singulier et miraculeux attelage que représente la plaque émaillée du milieu de la châsse.
Le dernier médaillon , celui de droite , représente Savinien, déposant le corps de Saint Viance dans le tombeau qu'il lui avait préparé à Avelque- Gourte (2). L'évêque Rustique semble présider aux funérailles.
Celte plaque est la seule qui porte une inscription. Les caractères en sont bien formés et très distincts; mais malheureusement elle ne présente aucun sens que nous ayons pu saisir. On y lit : SÀINSMACNSÀ , ce qui forme évidemment plus d'un mot, quoique toutes les lettres soient également espacées entre elles et sans ponctuation. La réunion de plusieurs consonnes à peu près impossibles à prononcer à la suite l'une de l'autre , démontre aussi qu'il doit s'y rencontrer une ou
(1) Vie Miraculeuse, chapitre XV, page 41.
(2) Ibid, chapitre XV, page 42.
plusieurs abrévaiions. Quoi qu'il en soit, et quelques recherches que nous ayons faites , nous n'avons pu y trouver les élémens d'aucun des noms propres contenus dans la légende , ni à plus forte raison, rien qui ressemblât à une phrase. D'autres plus habiles ou plus heureux découvriront peutêtre le sens de cette inscription. Nous la livrons telle quelle^à leur sagacité.
L'absence de toute autre inscription rend difficile de fixer d'une manière absolue la date de notre châsse. Mais , d'après ses caractères archéologiques, on peut reconnaître très approximativement l'époque où fut fabriqué ce beau monument de l'art de nos pères.
La forme des quatrefeuilles dont est ornée la face postérieure du reliquaire appartient au XIIIe siècle,, attribution que viennent corroborer différents détails des costumes. Ainsi , l'armure de mailles des soldats qui gardent le Sépulcre, leurs casques cylindriques, leurs larges épées, et jusqu'à la forme du bouclier blasonné que porte l'un deux, sont absolument identiques aux costumes des guerriers du temps de Saint Louis. La figure de la nouvelle Loi, représentée dans le médaillon voisin , porte la coiffure de toile empesée si commune dans les miniatures ou sur les vitraux de cette époque. En outre, certains détails techniques de la fabrication, les figures en cuivre doré gravées au trait, se détachant sur fond d'émail, sont
tout à fait caractéristiques de l'art du XIII,nc siècle. Pour nous, il n'y a pas de doute que tous les émaux dont il s'agit ont dû être fabriqués vers le milieu de ce siècle.
Nous serions disposés à croire que l'autre face est un peu plus ancienne, et voici nos motifs :
D'abord la forme amandaire du nimbe dont sont entourées les deux figures du Sauveur et de sa Sainte Mère. Cette forme, très usitée au XIIme siècle, est au contraire assez rare dans les monuments du siècle suivant ;
Ensuite les arcades émaillées à plein cintre et en forme de boudins, sous lesquelles l'artiste a placé les figures d'apôtres, arcades solides et un peu massives, qui semblent appartenir à l'époque romane plutôt qu'au siècle où l'art ogival se développait déjà dans toute sa grâce et sa légèreté ;
Enfin cette ornementation toute en relief, encadrant des figures étroitement drapées, exécutées au repoussé et formant elle-même une forte saillie,
Tout cela semble plutôt appartenir aux dernières années du Xlln,e siècle qu'au milieu du siècle suivant.
Il est vrai que les tours adaptées à la jonction des arcades ne se rencontrent habituellement qu'à la seconde de ces deux époques. Il est vrai que les plaques de cuivre doré à petit dessin lozangé qui servent de fond à l'ornementation se retrouvent absolument identiques des deux côtés de la
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chasse. Mais qu'est-ce que cela prouve? Soit que le premier travail fut resté imcomplet, soit qu'un accident quelconque en eût promptcmeiu dégradé une partie , rien m'empêche de supposer que la seconde face restaurée ou complétée dès avant la fin du Xlllme siècle, ait reçu alors, selon le goût du jour, une décoration d'un tout autre style que celui de la face antérieure. Ainsi s'expliquerait la disposition de celle-ci. Le nombre insuffisant des ligures d'apôtres qui s'y trouvent réunis (huit, ou même dix , si l'on y veut comprendre les deux personnages appliqués aux parois latérales de la châsse), ne semble-t-il pas, en effet, indiquer une décoration restée ou devenue incomplète ?
Il serait dont possible, selon nous, que la décoration de la face antérieure, mais de cette face seulement , remontât aux dernières années du XIIme siècle. Quant à la lace postérieure 3 le doute ne nous semble pas permis. Elle doit avoir été fabriquée vers le temps de Saint Louis. L'une et l'autre, du reste, appartiennent évidemment à cet art Limousin si florissant aux Xllma et XIlIme siècles.
Pour un monument de cette date, la châsse de Saint Viance est très bien conservée. A la face antérieure, toutes les figures, tous les émaux sont entiers, et l'on n'a guère à regretter que la perte de quelques unes des tourelles adossées aux arcades. A la face postérieure, il ne manque qu'une des
petites plaques d'émail en forme de demi-quatrefeuilles qui contiennent des figures d'anges.
Cependant , ce beau reliquaire avait eu beaucoup à souffrir du temps et de l'incurie des hommes. Les plaques émaillées se détachaient çà et là du bois vermoulu, ce à quoi voulant remédier, on n'avait pas craint d'emprunter quelques gros clous au maréchal-ferrant du village pour raffermir les plaques. Plus récemment , cependant , on a fait justice de ce grossier raccommodage. La châsse de Saint Viance a été l'objet d'une restauration exécutée avec soin, qui ne laisserait rien à désirer, si l'emploi malencontreux du bois d'acajou ne constituait un anachronisme choquant aux yeux de l'archéologue.
Saint-Viance possédait aussi un beau reliquaire d'argent destiné à contenir la tête du saint. Ainsi que le constate l'acte de donation conservé dans les archives de l'Eglise, c'était un don du marquis du Saillant , alors seigneur de la localité. Mais le malheur des temps a fait substituer à ce meuble précieux un simple reliquaire de bois doré qui n'offre aucun intérêt artistique , aucune valeur autre que celle de la relique qu'il renferme.