LE CHEMIN DE FER
Mais l'on aura beau multiplier les routes, les résultats qu'en tirera la colonie ne seront jamais que peu de chose auprès des avantages que lui vaudra une voie ferrée.
Celle-ci, dont le tracé a été achevé il y a peu de mois, par M. le capitaine Houdaille, reliera la nouvelle capitale, Abidjan, à Kong, centre commercial de l'Hinterland et ville déjà soudanaise. Les travaux seront commencés à Alépé, à cause de la facilité offerte par le Comoé pour l'apport du matériel. On ne veut pas établir un Chemin de fer proprement dit, selon l'erreur commise en Algérie, mais plutôt un sentier de fer, comme cela se voit au Congo belge et dans l'Afrique australe, c'est-à-dire une voie étroite, posée à fleur de sol, sur des traverses de fer, à cause des termites.
La réussite de l'entreprise déterminera le développement de la colonie. L'exportation de l'acajou et du caoutchouc sera définitivement facilitée, et aussi beaucoup de produits du Soudan occidental seront acheminés vers Kong.
La notice sur le Chemin de fer et le Port de la Côte d'Ivoire, que M. le capitaine Houdaille vient de nous envoyer, complétera nos trop brèves informations sur ce sujet. Nous la citons ici in extenso :
Notice sur le Chemin de fer et le Port de la Côte d'Ivoire.
Les projets élaborés par le capitaine Houdaille à la suite de sa mission à la Côte d'Ivoire (1898-1899) ont reçu l'approbation du Comité des travaux publics des colonies et vont entrer incessamment dans la période d'exécution.
Port.
Un des projets est relatif à la création d'un port intérieur dans la baie d'Abidjan, située à mi-distance entre Grand-Bassam et Dabou, c'est-à-dire à environ 40 kilomètres à l'ouest de Grand-Bassam.
La baie qui s'avance à 12 kilomètres dans l'intérieur des terres, et qui a 4 kilomètres de longueur, 1 kilomètre de largeur et IG mètres de profondeur, constitue un port magnifique analogue à celui de Bizerte.
Pour accéder à cette baie, il faut creuser un canal de 800 mètres dans la langue de sable qui sépare la lagune de la mer, ce qui représente un cube de 550.000 mètres cubes environ.
Ce canal ouvert, il faudra rectifier les fonds de la lagune sur une longueur d'environ de 4 kilomètres pour porter à 7 mètres la profondeur actuelle qui est de 5 mètres environ. D'où un deuxième déblai de 400.000 mètres cubes. — A partir du quatrième kilomètre, on trouve les fonds de
7 mètres qui se poursuivent jusqu'à la baie. — Le travail se réduit, dans cette partie, à un simple balisage.
Les travaux de dragage ont été évalués au maximum ù 2.000.000 et en y ajoutant 1.200.000 pour les travaux accessoires, jetées, quais, feux de port, balisage, etc., on arrive à une dépense de 3.200.000 pour ouvrir aux navires de 2.000 et 3.000 tonneaux un port absolument sûr puisqu'il est en eau calme et complètement abrité par les collines qui entourent la baie d'Abidjan.
Aussi ce projet a-t-il reçu l'adhésion unanime des commerçants de la Côte d'Ivoire qui ont été convoqués par lo Ministre des Colonies pour leur donner communication des projets adoptés par le Comité des travaux publics. — L'exécution va d'ailleurs commencer en 1900. — Dès le 25 janvier, un détachement du génie, sous les ordres de M. l'adjoint du génie Borne, qui a fait partie de la mission Iloudaille, s'embarque pour la Côte d'Ivoire pour procéder aux premiers travaux de piquetage, de balisage et tout préparer pour que les travaux de dragage puissent commencer en juillet 1900.
Un emprunt de 600.000 fr. va être conclu par la colonie en vue de l'achat d'une puissante drague à succion, qui pourrait extraire 3.000 mètres cubes de déblai par jour.
Si aucun événement fâcheux ne survient, on peut espérer que le port sera ouvert à la fin de 1901 et complètement terminé en 1902.
Création de Bingerville.
La conséquence de l'ouverture du port, c'est la création d'une ville qui sera appelée Bingerville pour rendre hommage au premier explorateur de la colonie de la Côte d'Ivoire. Les projets de cette ville, située en bordure sur la baie d'Abidjan, ont été élaborés pour le capitaine Houdaille et ont été communiqués aux commerçants de la Côte d'Ivoire qui leur ont donné leur complète adhésion. Les dispositions générales sont les suivantes :
L'espace réservé aux Européens comprend 1.200 mètres de largeur en bordure sur la baie et 1.000 de profondeur.
Une ville basse, spécialement consacrée aux factoreries, aux services du chemin de fer et du port va être tracée en bordure sur la baie.
Douze lots d'environ 10.000 mètres carrés chacun sont réservés au commerce et vont être concédés prochainement.
Ces lots sont desservis par une voie ferrée de 1 mètre qui part de la gare terminus du chemin de fer de pénétration.
Un appontement en ciment armé permettra le chargement direct des wagons sur les navires de haute mer.
Des appontements de moindre importance construits par les factoreries répondront au besoin du commerce en lagune par chaloupes à vapeur.
Sur le plateau qui s'élève à 35 mètres au-dessus du niveau de l'eau, sera construite la ville administrative complètement séparée de la ville commerciale.
Trente-deux lots de 1.600 mètres carrés chacun sont réservés aux particuliers. Enfin par mesure de prudence, en cas de retour d'une épidémie, un sanatorium va être installé à 10 kilomètres de la ville sur le plateau d'Adjamé qui se trouve à 80 mètres au-dessus du niveau delà lagune.
L'hôpital et quelques bâtiments annexes constitueront le noyau de cette installation.
Quatre maisons démontables, dont l'hôpital, ont été expédiées le 11 janvier et les travaux vont être poussés très activement par le gouverneur de la colonie, M, Roberdeau, qui espère pouvoir s'installer au mois de juin 1900 dans la nouvelle résidence.
Chemin de fer.
Bingerville est destiné à devenir la tête d'une ligne de pénétration de 280 kilomètres qui, passant par Memni et Mopé, aboutira au Baoulé après avoir traversé complètement la forêt équatoriale, dont les ressources en huile de palme,
caoutchouc, bois d'ébénislerie et de construction sont incalculables.
La mission Houdaille a rapporté sur ce sujet de précieux documents qui vont être publiés par diverses revues coloniales.
Le prix de revient du kilomètre construit pour la voie d\in mètre d'écartement ne dépasse pas 65.000 fr. , les travaux d'art sont peu nombreux, le sol est très solide, car il est constitué par un gravier de quartz, mélangé à l'argile rouge. — Des échantillons prélevés kilomètre par kilomètre ont été rapportés par la mission Houdaille et figureront à l'exposition de la Côte d'Ivoire, en même temps que les échantillons de bois et les plans reliefs du chemin de fer et du port.
La voie ne sera commencée à Bingerville qu'après l'ouverture du port, mais dès 1901, les travaux seront amorcés par Allepé, situé sur la Comoé, au point terminus de la navigation à vapeur.
Grâce à cette disposition spéciale, à partir de 1903, la ligne pourra être attaquée par deux points distincts, ce qui permettra de doubler la vitesse d'avancement.
On peut prévoir la vitesse d'exécution ci-après :
1901 Préparation.
1902 35 kilomètres.
Total 280 kilomètres.
A partir de 1900, la région du Baoulé ainsi que la portion du Soudan qui limite au nord la Côte d'Ivoire, seront mises en communication directe avec la Cote, tandis qu'actuellement les produits doivent passer par le Sénégal et parcourir près de 3.000 kilomètres avant d'arriver à destination.
On peut se rendre compte des modifications profondes qu'apporteront au régime économique de la colonie les créations successives du port et du chemin de fer de pénétration.
Paris, le 20 janvier 1900.