DÉPOUILLES MORTELLES DES PRINCES
ARTICLE I e »*
Découvertes de ces dépouilles.
Au reste , ni les bâtimens , ni les marbres , ni les peintures , ni les brillans arceaux d'Hautecombe ne font pas le principal objet des sollicitudes de la Savoie; elle demande ce que sont devenus dès avant la révolution les débris sacrés des Amédée , des Aimon , et de tant d'autres héros qui l'ont illustrée , et ce que ces mêmes débris sont devenus depuis la révolution. La découverte des caveaux d'Hautecombe , qui a eu lieu ensuite des fouilles ordonnées par S. M., et làsommaireapprise qui s'en est ensuivie (1) ayant heureusement satisfait à cette question , nous allons les analyser succinctement, et donner sur chaque tombeau les faits quf s'y rattachent.
(!) Ce document, que nous avons écrit à triple original, rattache réellement l'ancien Haulecombe au nouveau par l'étendue, la force et l'authenticité des dépositions qu'il contient. Il est le vrai fondement de la restauration du Monastère.
Section 1". — Caveau de la Chapelle des Princes
Nous avons insisté à démontrer que de grandes vicissitudes avaient été éprouvées par la royale Abbaye avant et depuis le 16 e siècle , parce que , dans le vague où nous ont laissé les anciennes chroniques sur remplacement d'une infinité de tombes , nous avions besoin de cette donnée pour nous orienter dans leur recherche. Elle constate en effet les motifs qui portèrent le prince Aimon à établir dans la chapelle qu'il fit construire un vaste caveau , dont ni lui ni sa femme ne devaient profiter , en démontrant que ce fut dans l'intention d'y recueillir les précieux restes de ses prédécesseurs , disséminés dans des tombes dont les insignes avaient disparu. Dès-lors, nous comprenons pourquoi il n'est resté aucun vestige de ces tombes , pourquoi le caveau établi par Aimon prit immédiatement le nom de Chapelle des Princes , au lieu de s'appeler Chapelle d* Aimon, du nom de son fondateur, qui y avait son mausolée. Cette opinion, déjà émise par Guichenon et Paradin, fut définitivement confirmée par les fouilles qui furent faites dans les souterrains du Monastère.
Il est aussi avéré que le souterrain de la Chapelle des Princes devint pour les successeurs d' Aimon, à l'instar de St-Denis , l'antre royal où , comme dans un vaste reliquaire , on jetait les restes du temps et la
surabondance des grandeurs du Duché de Savoie ; que là venaient tour-à-tour s'engloutir nos Princes. Un d'entre eux ( et toujours le dernier descendu dans les abîmes ) restait au bas des degrés du souterrain « comme pour inviter sa postérité à descendre. » En effet , il a été constaté par la sommaire-apprise que le premier objet qui frappa les dévastateurs , en entrant dans ce caveau , fut une couronne ducale en cuivre doré. Or, cette couronne n'a pu être placée que sur les cendres de Philippe oa de Philibert , les seuls et derniers Ducs déposés à Hautecombe. Celte couronne et un cercueil en plomb furent emportes par eux , mais ils allégèrent le poids du cercueil , en vidant les ossemens sur la place où ils se trouvaient.
Ensuite des ordres de S. M. , MM. d'Oncieu de Chaffardon et Melano ayant fait procéder , dans les premiers jours de 1825, à la fouille des souterrains d'Hautecombe , cette opération, conduite avec des soins , des précautions et une intelligence rares , obtint les plus heureux résultats. Des ossemens et des fragmens d'ossemens en assez grande quantité furent extraits des quatre compartimens qui composaient le caveau de la Chapelle des Princes ( 2 e , 3 e et 4 e journées) , et seulement ceux de deux squelettes du caveau aussi dit des Princes, situé sous le Dôme. Tous ces ossemens furent déposés dans des cercueils provisoires , ceux-ci sous N<> 5, et les autres sousN 05 2 , 3 et G.
Le savant anatomiste ( le docteur Rey ) , qui a été
appelé à rapporter sur tous ces ossemens, a déclaré qu'ils appartenaient à plusieurs individus d'âge et de sexe différens.
Section 2. — Tombeau de Boniface.
Sur la fin de la seconde journée des fouilles , on trouva de plus , dans le caveau placé contre le mur , derrière le maître-autel, le squelette de Boniface, Archevêque de Cantorbéry (1) . La tête et les membres principaux étaient extraordinairement bien conservés, et nous avons long-temps admiré nous-même , lors de la sommaire-apprise , l'espèce de pétrification qui s'en était opérée. Ce squelette fut isolé dans la caisse No 4.
Nous ferons ici , nne fois pour toutes , la remarque que les sépulcres d'Hautecombe gisent sur un sable fin de grès desséché , et qu'ils ont dû absorber tout l'humide des dépouilles mortelles qui leur étaient confiées , et les conserver par un effet semblable à celui des sables égyptiens.
Section 3. — Tombeau tTHumbert 111.
La première journée des recherches faites dans les souterrains d'Hautecombe fut employée à déblayer ce
(!) Le mausolée de bronze qui décorait celle tombe fit croire qu'elle contenait des richesses, et elle souffrit quelques profanations.
tombeau. Il y fut découvert des ossemens de quatre individus , dont un en bas âge. Ayant été avéré par la déposition de témoins savans de ces faits , que les dépouilles mortelles d'Humbert III , de Germaine de Zxringen sa femme , et d'Agnès leur fille , déposées sous le mausolée d'Humbert III , n'avaient souffert aucune atteinte, elles ont été mises dans la caisse N° 1 , pour y être restituées.
Section 4. — Tombeau cVAimon et cC Yolande.
L'identité de leurs dépouilles reste à constater , et comme elles ne peuvent que faire partie du compartiment de la Chapelle des Princes le plus rapproché de leur mausolée , et que les recherches faites dans ce compartiment ont été fructueuses , on a l'espoir , pour ne pas dire la certitude , de les posséder dans la caisse sous No 2 déjà mentionnée.
Section 5. — Tombeaux des Barons de Vaud.
Dans un petit caveau , sous leur chapelle , il a été d'abord découvert en 1825 les ossemens d'un seul individu , qui ont été déposés dans une caisse particulière , sous No 8. Successivement de nouvelles perquisitions ayant été faites , on a découvert , une année plus tard, les restes de Louis II , Baron de Vaud.
Section 6. — Caveau de la Chapelle de Romond.
Enfin , le quatrième jour des recherches , on trouva dans un caveau des squelettes plus ou moins incom-
plets de l'un et de l'autre sexe , de personnes avancées en âge et d'enfans ( Rapport du docteur Rey ) . Un témoin a rapporté qu'en 1793 ces ossemens se trouvaient dans un sarcophage de bois dur , et que ce caveau , qui n'avait jamais changé de destination , était celui-là même qui se trouve indiqué dans le Théâtre de Savoie , page 70 , en ces termes : Ac demum Humberti Sabaudiœ nothù
ARTICLE II
Identité «les dépouilles retrouvées.
Rien n'a pu induire en erreur sur l'identité de toutes ces dépouilles mortelles. Il est absolument avéré qu'aucun individu étranger à la Maison de Savoie n'a été enterré dans l'enceinte du Monastère. La Chapelle deBelley, bâtie extérieurement au cloître pour recevoir les restes de Claude d'Estavay er , qui n'appartient pas à la Maison de Savoie , en serait seule une preuve irrécusable, si la déposition des témoins, l'état dans lequel se trouvaient les caveaux au moment où la découverte en fut faite , avaient pu laisser quelques doutes.
Tous ces précieux restes , recueillis soigneusement dans des caisses fermant à clef, étaient accompagnés des procès-verbaux constatant leur identité et l'indication du local d'où on les avait extraits. Immédiatement après la déclaratoire de Mgr l'Archevêque , donnée
en grande pompe en 1825, ils ont été transférés dans des sarcophages revêtus dans l'intérieur de lames en plomb et recouverts de velours cramoisi ; successivement ils ont été déposés, sous scellés, dans une armoire , à la sacristie , en attendant que les tombeaux qu'on leur préparait fussent achevés.
article m.
Inauguration (I).
Les choses étaient en cet état; les chapelles, les mausolées , le Monastère en entier relevés dans tous
(1) Pour ne pas rompre en visière aux personne* pour qui la poésie a dos attraits, nous donnons ici quelques fragmens des vers publiés dans ia l re édition de cette Notice ; nous demandons pardon d'avoir eu le courage de les reproduire.
Le temps qui toujours vient, qui nous fuît, qui nous presse, Et dont la double main d'une égale vitesse,
Détruit et reproduit; Qui, trente ans sous nos pas, fit naître les prestiges Par de cruels elforts enfanta tes prodiges Du soleil qui nous luit ;
Disperse chaque jour, sur le torrent des agi s, De nos troubles passés les derniers héritages,
Les haines des mortels , Et, propice surtout à celte aimable rive, Son souffle do la paix y fait Ueurir l'olive,
Raffermit les autels.
Partout un calme heureux pénétre , viviGe Le germe des vertus, des arts, de l'industrie .
Trop long-temps fourvoyé.
leurs détails, lorsque S. M. Charles-Félix, mettant la dernière main au mémorable exemple de piété filiale et de vénération pour les tombeaux qu'il lui appartenait de donner au monde , se rendit en personne
O temps ! du grand moteur agent lent et sublime, Couvant ses hauts desseins, en déroulant l'abîme
Aux peuples stupéfaits; Dont le terrible vol, souffle, apporte et féconde Tant de funestes maux qui désolent le monde
Tant de biens imparfaits ;
Tu pus à ce pays substituer la vie,
Nous rendre nos cités, nos Rois, une patrie,
Des temples, des pasteurs; Démasquer des partis les sanglans artifices, Sauver jusqu'à nos mœurs des modernes caprices,
Et tu laisses des pleurs !
0 profonds souvenirs d'une nation fidèle
Saints aïeux de nos Rois, des Rois le vrai modèle,
Père des vos sujets !
Demi-dieux immortels, dont la douce puissance Nous léguait vos vertus, vos lois, une existence ,
Vos cendres vos souhaits !
Où sont-ils vos tombeaux qu'un peuple entier révère, D'Hautecombe, en long deuil, l'antique Monastère,
El tous ses monumens?
Ne reverrons-nous plus de pieux cénobites Offrant à l'Éternel, sur vos urnes bénites,
Des hymnes, de l'encens?
0 temps ! rends ces cercueils , dont les triples rangées Se pressaient, s'emplissaient, n'étaient jamais comblées,
Intarissaient nos pleurs; Sur lesquels de vingt Rois reposait l'ombre immense; Où gisait des De Vaud l'entière descendance,
Le néant ! les grandeurs !
à Hautecombe ( 3 août 1826 ) pour inaugurer les cendres de ses pères.
Le lendemain et le surlendemain , Mgr l'Archevêque de Chambéry fit la consécration de la nouvelle église, des chapelles et des ornemens ; il fut procédé
Faut-il que la révolte, eu sa marche homicide, Sur cet asile saint portant sa main perfide,
Ait souillé ses degrés !
Couverts de noirs fourneaux , de ronces et d'épines , Les tombeaux de nos Rois, sous cet amas de ruines ,
Seront-ils restaurés?
Oh ! s'il restait encor de cette Dynastie Que Bérold révéla, que Félix vivifie,
De funèbres débris !
Si ce marbre éloquent , ces pompes, ces insignes Reprenaient leur éclat, en tout renaissaient dignes
De notre Saint-Denis!
Être immense, éternel, dont la seule pensée Entrelient l'harmonie et fait la destinée
Des mondes et des cieux; Qui reproduis tes soins sur toute la nature, Dans le don de ces Rois en comblas la mesure
Pour nous, pour nos aïeux.
Ah ! ces Princes chéris, ta plus sensible image, Réuis de leurs sujets, conquérant leur hommage
En sachant t' honorer, Auront-ils vainement consacré cette enceinte, Compté sur notre amour, sur la piété sainte
Qu'ils surent inspirer ?
Entends, Dieu bienfaiteur, notre prière instante; Ranime le désert d'Hautecombe expirante;
Révèle ses trésors ....
Je me trompe, ou le jour que la Savoie implore A dardé ses rayons..*..
le 6 du même mois d'août à l'inauguration des tombeaux , avec les formalités requises , et une pompe telle que la circonstance le comportait. Les cercueils , dans lesquels avaient été déposées les dépouilles mortelles découvertes dans les souterrains d'Hautecombe, furent processionnellement transportés de la sacristie dans l'église d'Hautecombe , et déposés , savoir : ceux sous N os 1 , 4 , 5 , 7 et 8 , de même que celui sous N° 9 , contenant les restes de Louis II , Baron de Vaud , dans les tombeaux auxquels ils appartenaient ( V. j>.44 et suiv. ) ; et ceux sous N 08 2 , 3 et 6 , sous le monument du Prince Aimon. La tête de la princesse Béatrix , qui avait été conservée dans la sacristie de l'église des Echelles ( elle avait été inhumée au Château des Echelles ) , fut mise dans le cercueil de Boniface, Archevêque de Cantorbéry.
Le jour qui suivit cette touchante cérémonie , Mgr l'Archevêque célébra un service solennel pour le repos des Princes et Princesses qui avaient élu leur tombeau à Hautecombe , et S. M. signa ( 7 août 1826 ) la charte par laquelle Elle fit donation aux Religieux Bernardins de la Consola ( ils ont été remplacés par ceux de Citeaux ) du Monastère et de tous les biens meubles et immeubles en dépendans , plus d'un revenu annuel de 10,000 livres. S. M. s'en réserva le patronage pour Elle et ses successeurs.
Ainsi s'est consommée la restauration d'Hautecombe. Admirons comment, à travers les âges et les
vicissitudes, se sont conservées les précieuses dépouilles de nos Princes , et comment , dans les mains de la Providence , ces mêmes vicissitudes sont devenues une grande leçon pour les peuples , et un nouveau lien pour unir la Savoie à un Monarque qui est venu lui-même rendre plus brillante et plus belle cette Abbaye historique dont elle s'énorgueillit.