ARTICLE PREMIER
Eglise. — Chapelles. — Sacristie.
L'Eglise d'Hautecombe fut destinée spécialement à servir de sépulture à nos Princes. Ils y avaient fait bâtir de magnifiques chapelles dans le genre gothique, ornées de peintures et de bas-reliefs , savoir :
La Chapelle des Princes , érigée avec le plus grand luxe en 1340 , parle Comte Aimon. Il y avait fait établir vers le centre un vaste caveau , rendu à sa destination primitive , et dont la majeure partie subsistait en 1825. Cette chapelle , protégée par un grillage en fer , s'est maintenue dans toute sa splendeur jusqu'au moment de la révolution.
La Chapelle des Barons de Vaud , sous le vocable de St-Michel.
Nous ne faisons que rappeler sommairement le nom de ces deux chapelles , parce qu'elles ont été repro-
«luîtes , ainsi que les mausolées, avec une vérité et un talent admirables sous le ciseau des sculpteurs Louis et Benoît Cacciatori (1), appelés à grands frais par S. M. pour le rétablissement d'Hautecombe. Gomme S. M. a daigné tracer préliminairement de sa propre main les bases de ce rétablissement, il est avéré que c est Elle-même qui a conçu l'heureuse idée de conserver scrupuleusement à l'Abbaye la forme et les ornemens antiques qui la caractérisaient ; Elle a été merveilleusement secondée dans ses vues par M. Melano, capitaine-ingénieur , unique architecte d'Hautecombe , qui , sans autre guide qu'une partie de l'église encore debout , quelques fragmens épars , et l'Histoire de Guichenon à la main , est parvenu à les réaliser.
La Chapelle que le Comte Romond fit ériger par addition dans un angle au sud du Monastère. La statue du fondateur , parsemée de croissans , rappelait l'infortune et le courage de ce Prince (2).
Les auteurs font encore mention de la Chapelle dédiée aux Abbés S. Bernard et S. Benoît par Bonne de Bourbon, épouse d' Amédée VI ; elle existait en 1700,
(1) Ces sculpteurs avaient déjà donné des preuves de leur talent dans l'achèvement du Dôme de Milan ; deux ans leur ont suffi pour parachever 90 statues , 6 mausolées et plusieurs bas-reliefs , en y comprenant les chefs-d'œuvre qu'ils ont sculptes pour la Cathédrale de S.-Jean-de-Maurienne. Nous tenons d'eux-mêmes la plupart des renseignemens consignés ci-après Tit. in.
(2) Voir Tit. I er , art. m , page 22.
et est dépeinte en ces termes : Aliud intrà ecclesiam divù Benedicto et Bernardo Àbbalibus saceilum eleganti structura posuit Bona de Borbonio ( Th. Sab. ) ; mais dès long-temps il n'en reste aucun vestige.
Indépendamment de ces chapelles , créées par la Maison de Savoie et à son usage unique , il existe au couchant de l'église d'Hautecombe, et hors de son enceinte , la Chapelle dite de Belley ; elle fut fondée par Claude d'Estavayé, du pays de Vaud, en 1318. Cet illustre personnage fit bâtir cette chapelle pour servir de sépulture aux Evêques de Belley , dont le diocèse s'étendait alors jusqu'au second pont du Tillet, entre le Vivier et Aix-les-Bains.
Ce serait ici le cas de parler de la sacristie : on y voyait, dit l'auteur que nous venons de citer, plusieurs anciennes peintures, des reliques précieuses dans des châsses d'or et d'argent (1) , des vases sacrés et des ornemens de grand prix , deux colliers de l'Ordre de l'Annonciade donnés par le Comte vert ; enfin , une infinité de monumens et de documens à consulter par quiconque voulait approfondir notre ancienne chronique. Nous ne nous arrêterons pas à décrire ces objets , parce qu'ils n'ont qu'un rapport trèssecondaire au Monument royal, d'après le point de
(1) Il résulte de la sommaire-apprise , que le crâne de Ste Hérisne , veuve de l'empereur Constantin , sauvé par M. Gabriel Dupuy , et un bras de S. Célestin se trouvaient parmi les reliques d'Hautecombe.
vue sous lequel nous l'envisageons r et que leur perte est irréparable.
ARTICLE II
Chapelle isolée dite de S.-Bernard.
Nous ne nous arrêtons pas non plus , par les mêmes motifs , à parler de la chapelle de S. -Bernard , isolée à l'extrémité du roc qui s'élève à pic sur le lac , et qu'on dit avoir été fondée avant le Monastère. Entourée de débris , cette chapelle représente une de ces ruines conservées soigneusement près des anciennes habitations féodales , pour constater leur antiquité ; elle est encore , pour l'observateur , un point de comparaison qui lui rapelle les vicissitudes humaines , et ce qu'était Hautecombe avant que la piété filiale l'eût rendue à sa destination (1).
ARTICLE m.
Inscription romaine.
Au surplus, quoi qu'on ait dit de cette chapelle , les antiquaires , qui font naître l'Abbaye d'Hautecombe sur les ruines d'un temple romain , lui attribuent une existence bien antérieure à toute autre construction : suivant M. Abauzit , «avant bibliothécaire de Genève , on voyait dans le cloître l'inscription suivante :
AVG SACRVM C FL. VOLTIN-SARINVS.
(I) Ces ruines , depuis 1826, ont fait place à un nouveau bâtimenl.
Mais comme tout ce qui nous reste d'Hautecombe éloigne formellement l'idée qu'il y ait eu sur ce local aucun temple romain , et qu'il serait possible qu'on eût transporté cette inscription en-deçadu lac , on ne peut rien induire de positif de la remarque du savant Genevois.
ARTICLE IV
Mausolée» (1). — Epitaphes. — Vicissitudes du Monastère.
Nous nous hâtons , en conséquence , d'arriver à la narrative historique des mausolées et épitaphes dont l'histoire nous a conservé le souvenir. Les auteurs des 16 me et 17 me siècles rapportent qu'il existait à Hautecombe, de leur temps :
lo Dans le cloître à l'entrée de l'église, le mausolée en marbre blanc, sans aucune inscription, d'Humbert III;
2° Entre l'église et le grand autel, le superbe mausolée en bronze de Boniface de Savoie , Archevêque de Cantorbéry, avec sa statue du même métail. L'inscription portait ces mots : Hic jacet Bonifacius de SabaudicBy Cantuoriensis Archiepiscopus , operibus bonis et virtutibus plenus. Obiit autem apud Sanctam Helenam anno Domini mcclxx, 14 diejulii ;
(1) Goichenoo, dans son Histoire généalogique de la Maison de Savoie, 2 vol. in fol. 1660, a donné les dessins de tous les mausolées.
3° Dans laChapelle des Princes, les statues d'Aimon et d'Yolande son épouse ;
4<> Attenant à la Chapelle de S. -Michel , les statues en marbre blanc de Louis de Savoie, Baron de Vaud , et de Jeanne de Monfort son épouse ;
5<> Dans la Chapelle dite de Romond, la statue de marbre blanc d'Humbert de Savoie , Comte de Romond.
Toutes ces statues étaient de grandeur naturelle. D'après l'usage des temps antiques , les personnages étaient couchés sur leur cercueil ; la plupart avaient les mains jointes et les yeux fermés. Ils ont tous été reproduits dans le nouvel Haulecombe.
Guichenon fait encore mention de l'épitaphe qu'on voyait sur la pierre tumulaire qui parait les cendres d'Amédée IV, et qui est conçue en ces termes : Ânno MCCLiii, 3 idus julii, sepultus hic fuit , inclita recordationis ac famosissimus vtr Dominus D. G. Cornes Sabaudiœ.
Il dit aussi avoir lu cette autre épitaphe sur un fragment de la pierre qui était sur le sépulcre de Guillaume de Savoie : Ânno mccxxxix , 3 noms maii* delalus fuit de Curia romana illustrissimus vir Dominus
Wilelmus de Sabaudtœ, electus Valenciœ Il paraît
que ce fragment ne fut pas conservé long-temps, puisque, 34 ans plus tard, l'auteur qui nous sert d'autorité
s'exprime ainsi : periit non itapridem iUud quod
ejus fratri Wilelmo positum legebantur*
Tout autre tombeau avait disparu déjà avant 1700.
D'après les usages des 12 rae et 13 me siècles, où il semblait que la grandeur des Princes se mesurait sur celle de leur mausolée, nous avons lieu de croire que la dépouille mortelle de tous nos anciens Comtes et • Ducs avait été également parée et relevée par des tombeaux, au moins jusqu'au moment de rétablissement du souterrain de la chapelle des Princes. U n'est pas besoin d'avoir vu le cimetière du Père de la Chaise, et les distinctions que le moindre parvenu y mesure, pour être persuadé que le grand Amédée n'a pas été transporté d'Avignon à Hautecombe , pour être placé ou plutôt perdu sous une simple pierre tumulaire. Assurons-nous plutôt que le ravage des siècles qui avaient plané sur la Royale Abbaye, et peut-être les invasions de l'ennemi l'avaient privée en partie et de ses mausolées et de ses plus riches orne mens. Il ne peut même rester le moindre doute à cet égard, si l'on consulte nos anciens historiens et surtout l'auteur que nous ne cessons d'invoquer. Tantôt il énumère les pertes d'Hautecombe : Decoràbatur olim picturis, signis, columnis, œreisque ac marmorets ornamenlis, ibidem Sabaudorum Principum liberalitate collalis ; at potissimam eorum partent temporum vicissiludo, ac ex quo Âbbalia regulari Âbbate destituta est, hominum incuria labefactavit. Tantôt il s'écrie : Facile arguel ex eat quœ nunc est qualis quantaque fuerit AUacumba. Autre part il rappelle ces vers d'Ausonne :
Miseremur periisse homines! monumenta fatiscunt*, Mors etiam Saxis, nominibusque venit.
Nous apprenons , de plus , qu'après l'occupation de la Savoie par les Espagnols, en 1742 et 1743, les religieux d'Hautecombe furent obligés de faire des réparations et reconstructions considérables à leur monastère , auxquelles ils employèrent les revenus des commanderies des Ss. Maurice et Lazare, qui leur avaient été abandonnés pendant la guerre. C'est par suite de ces reconstructions et des constructions terminées en 1783 (1) que les bâtimens composant le corps de logis ont pris la forme moderne qu'ils ont en ce jour ; c'est aussi dès lors que l'église ayant été agrandie, le tombeau d'Humbert III se trouva placé dans l'église, et non dans le cloître à l'entrée de l'église.
A en juger par la vue perspective qui nous reste d'Hautecombe , cette Abbaye aurait , à la même époque, subi quelque réduction ; car, au levant , il paraît qu'elle était attenante à la Chapelle de S.-Bernard, et au couchant il y avait la porte dite de V aumône, qu'on
(1) Après le traité d'Aix-la-Chapelle (1752), l'Abbaye fat réunie au Chapitre de Chanabéry , dont le Doyen eut le titre d'Abbé d'Hautecombe, à charge de payer une prébende congrue pour huit religieux. Par transaction Genin notaire ( 1767) , les religieux furent mis en possession de propriétés et servis auffisans pour l'entretien de dix religieux, avec condition de terminer l'aile au levant du bâtiment commencé, au moyen du correspectif de 10,000 liv. que le Chapitre devait fournir. Fort de ces secours , les moines d'Hautecombe commencèrent et termiuérent en 1 788 cette construction.
ne retrouve plus. Dans tous les cas, ii fallait bien que cette Abbaye fût, dès son origine, plus considérable qu'elle ne Test maintenant, puisque S. -Bernard, dans ses épîtres 48 et 142, où il parle de la visite qu'il fit à Hautecombe, porte à 200 le nombre des personnes qui s'y trouvaient.
Ainsi le temps seul, indépendamment des vicissitudes du monastère , avait considérablement détérioré l'église d'Hautecombe et ses funèbres monumens , lorsque la révolution vint leur porter les derniers coups : deux commissaires s'y transportèrent de Chambéry le 4 novembre 1792, pour s'emparer des richesses qu'elle contenait. D'autres y vinrent en 1793; mais tous ces commissaires opérèrent rapidement leurs actes de vandalisme ; et il est bien constant que si la cupidité leur fit remuer les cendres de quelques sépulcres , ce ne fut pas dans l'intention de les outrager.
Un peu plus tard ( 1800 ) cette église fut transformée en ateliers et en magasins de faïencerie. Les travaux qui s'exécutèrent à ce sujet accumulèrent une grande quantité de décombres vers le chœur ; et comme c'était sur ce dernier emplacement que se trouvaient les sépultures , elles furent dès lors à l'abri des profanations.
L'église était en cet état , ses combles étaient entrouverts et une partie des murs renversés , lorsqu'en 1824 S. M. vint en Savoie. La présence de Charles- Félix y fit oublier bien des maux. Dans le nombre de
ceux qu'il sut réparer, celui-ci n'échappa pas à son attention : il racheta aussitôt Hautecombe sur ses revenus privés ; dans moins de deux ans cette célèbre Abbaye fut rendue à sa destination primitive; le sanctuaire et ses monumens furent restaurés jusque dans leurs moindres détails.