Notice sur la vie et les travaux de M. Achille Leclére
Achille-Fiançois-René Leclère naijuit à Paris , le 29 octobre 1785. Destiné de bonne heure à suivre la même carrière que son père qui était architecte , il fut placé par celui-ci auprès de Durand qui remplissait alors les fonctions de professeur d'architecture à l'École polytec+inique. Mais Durand , si l'on en juge par les travaux graphiques qu'il a laissés, était trop peu inspiré lui-même pour être capable de faire naître l'inspiration chez les autres. Le jeune Leclère reconnut bientôt ou, si l'on veut, devina cette insuffisance. Ne trouvant pas dans les leçons du professeur ce que ses inclinations le portaient à rechercher, il abandonna son école et, sans en rien dire à son père, se
1 Extrait de l'Encyclopédie d'ArchUfcture, iouined mensuel, paraissant chaque mois par livraison de 10 planches gravées publiées sous la direction de M.Victor Caluat, avec texte dé 16 colonnes in-4" rédigé par M. Adolphe Lanck.
présenta seul à Fâge de seize ans chez M. Percier^ pour lui demander à être admis au nombre de ses élèves. C'était frapper à la bonne porte. Le grand artiste^ si bienveillant en général pour la jeunesse^ accueillit avec une sympathie particulière ce jeune homme, cet enfant à la mine intelligente, qui venait si résolument et si simplement se confier à sa direction. Il lui ouvrit son atelier déjà célèbre , et lui promit ses conseils et ses leçons. L'influence du maître ne tarda pas à se faire sentir; les études d'Achille Leclère furent marquées par une suite de succès ; il obtint dans les concours de l'école d'architecture un grand nombre de médailles ; il fut reçu en loges dès 1806, et mérita la seconde couronne en 1807 (l'année d'Huyot) sur un projet de palais pour l'éducation de jeunes princes. Enfin, en 1808, à l'âge de vingt-trois ans , Leclère remporta le premier grand prix sur un projet de bains publics pour une grande capitale; succès d'autant plus éclatant que le concours de 1808 fut très-fort, et que le vainqueur dut être considéré comme bien jeune à une époque où , en général, les élèves ne pouvaient guère parvenir à ce but si désiré , quand ils y parvenaient , qu'au moment d'atteindre la limite d'âge fixé par les règlements de l'École. En effet, le projet couronné, conçu et rendu d'une manière remarquable, eut l'approbation unanime, nonseulement des professeurs , juges du concours , mais ce qui peut-être était plus significatif encore, des concurrents eux-mêmes. Aussi le succès de Leclère
ii'cxcil.i-t-il d^aulic envie (jue celle bien légitime d'imiter, autant que chacun en était capable, l'cxem- [»le <lonné par un camarade, i)ar un ami au mérite duquel tous aimaient à rendre justice, et qui était devenu un sujet d'orgueil pour son atelier et, on peut le dire, pour l'école tout entière.
Achille Leclère partit pour Rome dans le mois de novembre 1808, en compagnie de Mazois, qui devait plus tard se faire connaître si avantageusement par ses travaux et ses publications sur les ruines de Pompéï, et les deux amis arrivèrent à la villa Médicis le 12 décembre suivant.
Ainsi se réalisait pour Achille Leclère le rêve de toute sa jeunesse. 11 voyait enfin de ses yeux cette belle Italie, qu'il avait tant de fois aperçue à travers le prisme de sa jeune imagination, qu'il aimait passionnément avant de la connaître et dont la possession , si l'on peut dire ainsi , lui était assurée pour cinq des plus belles années de sa vie, c'est-à-dire pour cinq siècles ! Quelle fête pour un artiste amoureux de son art jusqu'à l'enthousiasme ! Quelle heureuse fortune pour un jeune architecte de 1808 , élevé à l'école de Charles Percier! Leclère sut mettre à profit le temps à la fois si court et si long de la pension académique. Il employa toute l'année 1809 à explorer les grandes ruines de la ville éternelle ; à mesurer, a relever, à dessiner les plus beaux exemples de l'architecture des Romains, pour en étudier les princi[>es et lâcher de s'en api)roprier le style. En 1810,
il lit un Yoyage à Naples; en 1811 , il parcourut la Toscane; enfin de retour à Rome, en 1812 et 1813, il s'occupa de son projet de restauration du Panthéon d'Agrippa, cette chose à la fois si simple et si grande, a dit Dupaty, «qu'on la saisit et on la retient comme un beau vers de Corneille. »
Toutes les études faites en Italie par Leclère se sont traduites par une série de beaux travaux que ses contemporains se rappellent encore, etqu'ilsne craignent pas de placer au premier rang parmi les plus intéressants qu'aient produits l'école de Rome ; mais l'envoi de cinquième année d'Achille Leclère , son essai de restauration du Panthéon, fit une véritable sensation alors parmi les artistes , et il est encore cité aujourd'hui comme une des plus remarquables études de ce genre. Ce travail devint le modèle des belles restaurations envoyées depuis par les plus habiles pensionnaires, successeurs de Leclère.
De retour dans son pays, Leclère visita le midi de la France, où il savait retrouver encore quelquesuns de ces bien-aimés monuments de l'antiquité romaine, objets de sa vive et constante admiration ; puis, après avoir dit adieu à ces belles provinces, dont le ciel et les précieuses ruines purent si bien lui rappeler sa chère Italie, il se mit en route pour Paris, sa ville natale, où il arriva pendant les jours néfastes de la première invasion, le 7 mars 1814. Pour un jeune architecte, désireux de mettre au plus tôt à profit son activité et ses talents, c'était bien mal choisir son
heure que de débuter ainsi au milieu des discordes civiles et des graves préoccupations de cette époque; Leclère le comprit aussitôt , et son parti fut bientôt pris. Au lieu d'appliquer son esprit à des conceptions dont la réalisation matérielle eût été si loin des idées d'alors, il songea à faire profiter les autres du talent et de l'expérience qu'il avait su acquérir; il se voua à l'enseignement de l'art dont il avait si consciencieusement étudié les grands principes. Ouvert dès 1815, l'atelier de Leclère compta bientôt un assez grand nombre d'élèves Soit qu'on considérât l'habile pensionnaire de Rome, soit qu'on vît en lui le disciple préféré de l'illustre Percier, on accourait avec empressement aux leçons d'un professeur qui avaitdù rester fidèle aux traditions de la grande école, et qui pouvait être considéré à bon droit non encore comme le continuateur du maître, mais déjà comme un de ses meilleurs lieutenants.
Cependant la paix de l'Europe ayant ramené la confiance et le calme dans les esprits, les affaires reprirent bientôt quelque activité, et Leclère ne tarda pas à s'en ressentir. Pendant les premières années de la Restauration il construisit ou restaura en province plusieurs châteaux, et éleva à Paris même un certain nombre d'habitations particulières. On peut citer parmi les plus importantes de ces opérations les travaux qu'il fit exécuter dans les châteaux de Mouthuchel, de Randeville et de Verneuil, et la restauration fie l'hôtel de M. le comte Pourtalès, à Paris. En 1820,
Leclère fut chargé de la partie architecturale du monument élevé à Saint-Florent;, à la mémoire du général Bonchamps. En 1821, il restaura le château de M. le comte de Chastellus. En 1822, ayant eu à constj'uire une chapelle pour le couvent du Sacré-Cœur, à Paris, il décora ce petit édifice en imitation des églises d'Italie , au moyen de marbres précieux dont il fit un judicieux emploi, et de peintures murales dont l'exécution fut confiée à son vieux camarade Abel de Pujol. C'est aussi à Leclère qu'on doit la seconde chapelle, élevée dans le jardin de ce couvent et le cloître qui fut construit à la même époque. La construction d'une partie du château de M. d'Harcourt, à Metz, et l'importante restauration du château de M. de Montesquiou, à Villebois, datent aussi de ce temps-là.
En 1823, Leclère fut appelé par le préfet de la Seine à présenter un projet pour l'église Notre-Damede-Lorette, dont la construction était alors projetée. Toutefois il ne s'agissait pour lui que de prendre part à un concours ouvert par l'administration municipale. Parmi les projets présentés, le sien fut considéré comme un des meilleurs ; mais plus habile ou plus heureux , M. Lebas l'emporta sur ses compétiteurs, et Leclère ne réussit dans cette circonstance qu'à donner à ses confrères une nouvelle preuve de son talent.
Les années 1824 et 1825 furent remplies, pour l'honorable artiste qui fait l'objet de cette notice, i)ar les
soins qu'il donna an tracé du nouveau quartier Poissonnière et aux percements des rues nouvelles qui devaient le composer. C'est à cette époque qu'il donna les plans de la plupart des maisons de la place Lafayette et qu'il construisit celle qui forme l'angle de cette place et de la rue du même nom. Ces travaux furent exécutés simultanément avec la construction des maisons d'habitation de MM. Blondel et Abel de Pujol, rue Albouy, et celle du château de M. le comte de Nicolaï, à Montfort, lequel édifié tout en pierre et avec le plus grand soin, est une des meilleures productions de Leclère. Il faut encore citer, avant de clore cette liste déjà longue, les f)rincipaux travaux exécutés de 1828 à 1845 par cet architecte, tels que la construction du château de Mareuil , plusieurs maisons d'habitation à Paris; enfin de vastes magasins construits rue du Sentier, pour MM. Boissaye et Francœur, et destinés au.commerce de ce quartier.
Il n'a été doruné à Leclère d'attacher son nom qu'à un seul monument, celui élevé dans le cimetière du Père-Lachaise, pour servir de tombeau à l'illustre Casimir Périer. L'ordonnance et les heureuses proportions de cet édifice jointes au soin extrême apporté jusque dans les moindres détails de l'exécution, doivent faire regretter que l'artiste n'ait pas eu plus souvent l'occasion de mettre ainsi publiquement en lumière les heureuses qualités de son talent.
Toutefois, Leclère ne donna pas tout son temps, il s'en faut, aux soins de sa clientèle ; les affaires pro-
prernent dites furent toujours subordonnées chez lui et aux intérêts plus élevés de son art et aux devoirs que le |)rofesfeur s'était imposés.
Nous avons laissé Tartiste au milieu des nombreux élèves qui s'étaient groupés autour de lui peu de lemps après son retour de Rome ; retournons auprès du jeune maître pour le suivre encore, mais cette fois, dans l'autre voie plus brillante et non moins utile de la carrière (|u'il a parcourue.
L'atelier de I.eclère s'étant bien vite distingué par ses succès académiques, dès le 5 novembre J818, son professeur était appelé à faire partie du jury de l'École d'architecture, en remplacement de M. Bonnard. Leclère fut nommé membre de l'Institut en 1831, chevalier de la Légion d'honneur en 1832, membre honoraire du conseil des bâtiments civils en 1833, et membre titulaire et inspecteur général en 1840. Au conseil des bâtiments civils, Leclère, qui apportait toujours dans l'exercice des fonctions qui lui étaient confiées le zèle d'un homme consciencieux, en même temps que les lumières d'un homme de goût et expérimenté, rendit de grands services aux intérêts généraux de l'art, et l'on peut dire que sa mort serait une véritable perte pour l'administration, si sa place n'était si bien occupée aujourd'hui par l'éminent artiste qu'on vient de lui donner pour successeur.
Enfin, en 1847, Leclère fut nommé secrétaire archiviste de la section d'architecture. En cette qua-
lité, son preini(!i" soin lut de s'occuper acUveineiil i\f\ classement des projets couronnés, enfouis en si grand nombre dans les portefeuilles de l'École , et c'est ii lui que les élèves doivent de pouvoir consulter facilement aujourd'hui cette volumineuse et intéressante colleclion.
Pendant les dernières années de sa vie, Leclèrc tout entier à ses fonctions d'insp(!cteur général et a ses devoirs d'académicien, avait à peu près renoncé a sa clientèle. Semblable à ces vieux docteurs qui ne font plus de médecine que pour leurs vieux amis, il n'était resté l'architecte que des seules personnes auxquelles rattachaient depuis longtemps des liens d'amitié ou de camaraderie. Bien différent de ces hommes insatiables chez qui l'amour du gain résiste à la fortune même et ne s'éteint qu'avec la vie, Leelère sut se contenter de bonne heure d'une honnête aisance, fruit de son travail. Plus sage et plus digne il laissa s'écouler tranquillement loin du tracas des affaires une trop courte vieillesse qu'il put ainsi consacrer encore à la culture d'un art (ju'il n'avait pas cessé d'aimer par-dessus tout
Comme architecte, Leclère imbu des idées de l'école célèbre dont il était sorti, avait des princi|jes très nettemeflt arrêtés. U fut un des plus zélés partisans des doctrines classiques du commencement de notre siècle. A ses yeux en effet l'antiquité n'était pas seulement une des sources précieuses auxquelles on doit demander des enseignements et des leçons, elle de-
vàit être pour l'artiste Tunique objet de ses méditations et de ses études. Les monuments de la Grèce et de Rome^ admirables expressions, il est vrai, du beau en architecture, étaient tout simplement pour lui le triomphe et le dernier mot de Fart monumental, et à ce titre autant demodèles non-seulement à consulter, mais à suivre.
Par bonheur, ces idées exclusives n'étaient pas toujours dominantes chez Leclère ou, pour mieux dire, il y avait en lui deux hommes très distincts : d'une part l'artiste aux convictions profondes resté fidèle quand même au drapeau du vieux Percier, de l'autre le professeur inteUigent qui tout en exerçant sur ses élèves une influence bien légitime, savait laisser à tous leur indépendance et provoquer même au besoin chez chacun la libre manifestation de son sentiment particulier '.
1 Pendant 38 ans qu'il a été ouvert à la jeunesse, l'atelier Leclère a dû produire un nombre assez considérable d'hommes distingués dont la liste exacte placée en regard de celte courte notice, serait pour la mémoire du professeur un hommage très-signifi'^atif; malheureusement nous manquons à cet égard de renseignements détaillés. Toutefois comme nos souvenirs personnels nous fournissent quelques noms bien connus du public artiste, nous allons les donner ici, non dans l'ordre chronologique que nous ne connaissons pas, mais dans l'ordre alphabétique. Ces noms sont les suivants: M. Abadie, aujourd'hui architecte des monuments historiques et des édifices diocésains — M. Desbuisson, grand prix de 1844. — M. Godebœuf ( élève aussi de M. Blouet ) , second grand prix de 1836 et actuellement architecte du ministère de l'intérieur. — Jules Goury , mort du choléra à Grenade , en 1834 , tandis qu'il était occupé à préparer les dessins originaux du bel ouvrage
Nous n'avons plus (|ii'iiiie tiafc a iiisciiii! ici, c'csl la i\i\U' luncbrc. Lcclcrc dont la vie avail été si Idcii rom[)lic, inoinMil à Paris 1(3 ;23 décembre isr>;{, à peine entré dans la ()*.)'• année de son âge, entouré des soins affectueux de sa famille et de ses amis , laissant après lui dans le monde une sœur qui ne l'avait jamais quitté et sa vieille mère qui a la douleur de lui survivre.
Nous avons rapporté tous les faits importants de la vie d'Achille Leclère ; il nous reste à dire, —ce que tout le monde sait d'ailleurs, — que l'artiste distingué dont nous avons raconté les travaux, le professeur habile qui se dévoua pendant près de quarante années à l'enseignement de son art, était avant tout un homme honnête, modeste, bienveillant; un cœur dévoué que ses amis pleurent encore et regretteront toujours; un noble caractère enfin auquel nous sommes heureux de pouvoir rendre humblement hommage, et pour notre propre compte et au nom de la profession qu'il a si longtemps honorée.
sur l'Alhambra, publié par son ami et collaborateur M. Oven Jones. — M. Isabelle, auteur de la belle publication intitulée les Édifices circulaires et les Dômes de Vltalie , un des premiers et des meilleurs élèves de l'atelier Leclère ei qui fut jusqu'au dernier jour l'ami intim" de son professeur. — M Morey , ^rand prix de 1851, aujourd'hui architecte de la ville de Nancy. — Enfin ( qui le croirait? ) , M. Viollel-le-Duc que, par une singulière anomalie , la lettre initiale de son nom condamne à figurer le dernier sur cette liste.
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