L OU CURATION. — LA PACIFICATION
L'année 1891. — Au début de l’année, M, Ballot dut rentrer en France pour y rétablir sa santé. Il s’embarqua le 11 janvier, laissant l'intérim à M. Ehrmann, administrateur des colonies, arrivé depuis quelque temps au Bénin, et qui, après avoir rempli les fonctions de Vice-Résident de Grand-Popo el Agoué, avait été, en dernier lieu, détaché dans les fonctions d' Administrateur adjoint au Résident.
D'autre part, le lieutenant-colonel Ivlipfel était retourné au Sénégal le 12 décembre el avait été remplacé comme commandant des troupes par le chef de bataillon Schneider et ensuite par le capitaine Decoeur, en attendant l’arrivée du commandant Audéoud.
A ce moment le pays était fort calme et la situation générale satisfaisante. « Si le roi du Dahomey, écrivait M. Ehrmann, est « tidèle aux engagements que ses représentants ont signé pour <( lui à ( )uidah, les traces de la dernière guerre seront vite effa- « cées. Malheureusement la confiance ne règne pas; l’indigène
« est toujours craintif, s’attendant à être attaqué de jour en « jour. » 11 est bon d'ajouter que l'inquiétude manifestée par la population de Porto-Novo ne reposait, à ce moment du moins, sur aucun fondement réellement sérieux.
Le 31 janvier 1891, M. le gouverneur Ballay, en mission spéciale dans les Rivières du sud et dépendances, arriva dans la colonie en môme temps que le commandant Audéoud. Il s’occupa de régler certaines questions d’ordre administratif et en môme temps de met tre en route la mission chargée, comme suite à l'arrangement du 3 octobre 1899, de porter à Béhanzin les cadeaux du Président de la République; puis il s’embarqua à Cotonou au mois d'avril pour retourner à Conakry.
Réhanzin avait envoyé, dès le mois de janvier, des messagers chargés de prévenir M. Ballot, à qui l'amiral de Guverville avait conlié tout d'abord la mission d’aller à Abomey, que les routes étaient ouvertes et que tout était préparé pour recevoir solennellement la mission. M. Ehrmann ne put répondre qu'une chose : c'est que M. Ballot, malade, venait de rentrer en France et que lui-mème s’empresserait de régler cette question dès que M. Ballay, attendu sous quelques jours, serait arrivé. Les envoyés porteurs du bâton du roi repartirent pour Ouidah en promettant d’attendre la réponse pendant un mois.
La mission fut prête dès les premiers jours de février ; le 4, M. Ehrmann prévenait le Coussougan de Ouidah qu’elle serait le 9 au soir à Cotonou et partirait le 10 pour Ouidah. 11 l'invitait à envoyer dès le 8, ainsi qu’il était convenu, les hamacaires et porteurs nécessaires pour effectuer le voyage.
La mission était composée comme suit :
Le commandant Audéoud, chef de mission ;
Le capitaine Decœur ;
Le sous-lieutenant Chasles ;
L'aspirant d’Ambrières ;
L’interprète Alexandre da Silva.
Le Père Dorgère les accompagnait selon le désir exprimé, paraît-il, par le roi lui-même.
La mission fut très bien reçue à Abomey, où elle resta pendant environ un mois, et où elle assista à des fêtes et à des réjouissances de toute sorte.
Du mois de février au mois de mai, il ne se passa rien de particulier, si ce n'est quelques vexations et quelques abus d'autorité tels que : arrestations de courriers, entraves apportées aux transactions commerciales, assez habituels aux gen-° de Ouidah. Le Résident, ne voulant pas envenimer les choses, se contentait, chaque fois qu'un de ces faits se produisait, de protester. Il écrivait d’ailleurs à M. Ballay que la situation n'avait pas changé depuis son départ. Le Coussougan chargé, paraît-il, par Béhanzin d’une commission très importante, demandait qu'on lui envoyât un officier ; M. Ehrmann refusa et se contenta de lui expédier l’interprète Bernardin qui revint, quelques jours après, lui dire qu'il ne s’agissait, comme il l'avait bien pensé, que d'une fantaisie vaniteuse du Coussougan. Il signalait en même temps à M. Ballay l'importation de plus en plus fréquente d’armes et de munitions effectuées par les maisons allemandes de Ouidah. « Les armes introduites « par Ouidah sont déjà entre les mains des Dahoméens, qui « sont en train d’en expérimenter les effets au détriment des « Egbas. 11 est évident en tous les cas que le Dahomey arme « avec activité: en ajoutant aux 800 fusils Snider et aux 15.000 « cartouches livrées par la maison Yohlber et Brohm 400 fusils « livrés par MM. Trangott, Sollner et C;°, 3.000 fusils avec « munitions et quatre canons (marché Barth), et 600 fusils « Goedelt, on arrive au chiffre de 5.000 fusils à tir rapide. »
Les Dahoméens dirigèrent, vers la fin d'avril, une expédition contre Abéokoutah. « Il parait, dit à ce propos notre « Résident, que jamais le Dahomey n’a mis sur pied une ar-
« niée aussi considérable que celle qui est actuellement en « campagne ; le bai et l’arrière Lan de ta population ont été « mobilisés et l'on estime (pie l’effectif actuel doit dépasser « 20,000 soldais des deux sexes. » Celle expédition dura jusqu'à la fin de juin, mais son issue ne parait pas avoir été très favorable aux dahoméens : les Egbas auraient résisté et les soldats de Béhanzin auraient été obligés de se retirer après avoir éprouvé des pertes assez sérieuses, ce qui n’empêcha pas le roi d'envoyer un de ses cabécères au Résident, chargé de cet insolent message : « Béhanzin fait saluer tout le monde, la « Résidence, officiers, soldats, tous les français en général. 11 « est revenu de la guerre et jamais, depuis qu'il est au monde, « il n’a en une guerre aussi heureuse. 160 villages sont tombés « en son pouvoir, et s’il n'a pas tué beaucoup de monde il a, « par contre, fait des prisonniers en très grande quantité. 11 « attribue ce succès à la visite des officiers à Abomey qui lui « a porté bonheur, c’est pourquoi il croit nécessaire d’envoyer « ses remerciements au Gouvernement français. »
En dépit de ce chant de triomphe destiné à dissimuler une réelle déception, Béhanzin, qui venait d’éprouver également un échec du côté des Baribas, ne donna plus signe de vie pendant quelque temps, mais il continua d’acheter secrètement une très grande quantité de fusils à tir rapide, des munitions et même de l’arlillerie.
Il engagea en outre comme instructeurs plusieurs anciens sous-officiers allemands.
De notre côté, pour parer à tout événement, le corps des tirailleurs haoussas avait été créé par décret du 23 juin 1891, pour concourir à la défense et à la sécurité intérieure des Etablissements du Bénin. Cette troupe, qui a rendu depuis de si bons services, aussi bien pendant la campagne qui a amené la chute de Béhanzin qu’à la Côte d’ivoire et plus récemment à Madagascar, comprenait au début deux compagnies portées un
peu plus tard à l’effectif d’un bataillon. Le capitaine de Lupé, chargé de l'organisation première de ce corps, en poursuivait le recrutement avec autant d'activité que de succès.
Au mois d’août, le bruit courut que le roi Béhaazin avait décidé de s’opposer par la force à la construction du blockhaus et du whart de Cotonou. Il semble peu probable que Béhanzin ait eu 1 intention de pousser les choses jusque là, mais, quoi
Fort de Cotonou
qu'il en soit, dès que l'un et l'autre de ces travaux furent commencés, les autorités de Ouidah ne cessèrent de faire tous leurs efforts pour soulever à chaque instant des incidents désagréables; tantôt, à Ouidah, on interdisait la vente des vivres aux kroumen (manœuvres) des factoreries Fabre et Régis, tantôt à Cotonou, le Yévoghan déclarait que le tir du canon sur la plage effrayait les habitants et offensait le fétiche. Le mieux était de ne pas tenir compte de ces querelles absurdes et d'en atténuer les effets par une attitude pleine de sang-froid et de patience. C’est ce que lit très sagement le Ré-
sidenl. « .le ne crois pas, disait-il, qu’il y ait danger immédiat,
« mais seulement des symptômes très sérieux qu’il serait im- « prudent de ne pas prendre en considération, car qui peut « dire à quelles extrémités: est capable de se porter un peuple « orgueilleux et guerrier sous des influences étrangères hostiles « à notre domination. Cêi agissements n’ont en effet jamais,
« depuis que je suis au Bénin, présenté un caractère aussi ac- « cusé d’intensité.
« .le ne crois pas qu’il y ait actuellement lieu de s’attendre (( à une attaque du Dahomey, mais il est évident que l’arrivée « du matériel du warf est présenté sous un jour très sombre « au roi Béhanzin par les commerçants étrangers, intéressés à « en empêcher la construction : les uns parcequ’ils craignent « qu'une fois l'a ppontement terminé nous n'envahissions le « Dahomey et en fassions la conquête ; les autres, parce que « le warf portera un préjudice considérable au port de Lagos. « On fait croire au roi que nous allons nous en servir pour « débarquer immédiatement des troupes et lui déclarer la « guerre. Il doit en résulter chez lui une certaine inquiétude « qui contribue certainement à lui faire hâter l'instruction de « ses troupes. Il serait prématuré à coup sûr de fonder des « projets d’avenir sur la construction de notre appontement, « mais, dans les circonstances actuelles, il est impossible de se « dissimuler que nous serons contraints, dans un avenir peut- <( être peu éloigné, d’en arriver à l’affirmation de nos droits « pourtant, indiscutables, par un acte de vigueur qui mettra « pour toujours un terme aune situation équivoque dont savent « si bien tirer parti nos adversaires. »
Tout à coup le bruit se répand dans le pays que Béhanzin a réuni tous ses guerriers à Abomey et qu’il se prépare à entreprendre une nouvelle expédition, dont le but est encore inconnu. Béhanzin se trouvait en effet dans une situation assez fausse : il s’ètait fait livrer, ainsi que nous l’avons dit, d’impor-
tantes commandes d’armes et de munitions qu'il comptait payer non pas en esclaves, « mais en travailleurs libres », pour le Cameroun allemand, la Colonie portugaise de San-Tomé et le Congo belge, et il se trouvait sur le point, ayant épuisé presque toutes ses ressources, de manquer à ses engagements et de ne plus pouvoir payer ses fournisseurs. Pour comble de malechance, il était dans l'impossibilité, faute de captifs, de célébrer les funérailles de son père. « Somme toute, disait notre Rési- « dent, la situation du Dahomey est Irès précaire: les déser- « lions continuent et le pays se dépeuple de jour en jour. Coince ment tout cela se terminera-t-il. je ne puis le dire, mais il 4 est à craindre que le roi Béhanzin ue cherche à sortir de sa « mauvaise situation par un coup de tête qui rétablira son « prestige tant soit peu compromis. »
Cette prédiction ne tarda pas à se réaliser : battu par les Egbas, repoussé par les Baribas, n’osant rien entreprendre contre Porto-Novo ou Cotonou, Béhanzin se décida tout d'un coup à jeter ses troupes dans la région située au nord de Grand Popo. Le 29 novembre, M. Ehrmann et M. Cornilleau, vicerésident de Grand Popo, reçurent chacun une lettre du roi et des autorités de Ouidah disant que les indigènes du village de Ouatchicomé et de Aglazoumé s’étaient emparés de trentedoux femmes du palais du roi venues chez eux faire des provisions, en avaient tué quatorze et se préparaient à vendre le reste. Le Résident de Porto-Novo et celui de Grand Popo étaient amicalement priés, dans le cas où cos femmes seraient vendues sur leur territoire, de les racheter à n’importe quel prix. 11 est bon d’ajouter qu’au moment ou ces lettres étaient expédiées, le pays des Ouatchis était déjà envahi par les dahoméens ce qui prouve amplement, à défaut d’autres preuves, la fausseté du prétexte invoqué par le roi. 11 voulait mettre le représentant du Gouvernement français en face du fait accompli dont il se' réservait ensuite de discuter les causes et les
conséquences. Pin même temps, pour laisser aux soldats du roi le temps d'agir en toute liberté, les courriers étaient inter copiés entre Grand Popo et Ouidali. Quant aux malheureux Ouatchis. ils essayaient vainement de résister comme ils l’avaient déjà fait autrefois, mais pris au dépourvu par la soudaineté de l'attaque et déconcertés par l’effet des armes nouvelles ils étaient bientôt accablés. Tout ce qui ne fut pas tué sur place lui emmené en captivité pour être vendu ou sacrifié aux mânes de Glé Glé. Le nombre de ces malheureux atteignait dit-on près de deux mille !
Cette expédition avait naturellement produit une impression pénible sur les populations placées sous notre protectorat. D'autre part le détachement de Grand Popo était trop faible pour pouvoir prendre l’offensive en cas de besoin. Il fallut même retirer un petit poste de six hommes que nous entretenions à Alhiémé. Le Résident qui s’était fait transporter par mer à Grand Popo dès la première nouvelle se rendit compte de notre fâcheuse posture, mais il dut se borner à protester auprès du roi, ce qu’il fit en termes très énergiques. Béhanzin se contenta de répondre qu'il n’avait aucune mauvaise intention contre Grand Popo, mais qu’il avait simplement voulu en détruisant le village de Oülçtchicomé venger une injure personnelle. La présence du Héron et celle du Talisman ramena heureusement un peu de calme parmi la population de Grand Popo dont une partie avait déjà pris la fuite et s'était réfugiée à Agoué. A ce moment l'opinion personnelle de M. Ehrmann était que les dahoméens n’oseraient pas nous attaquer franchement, du moins tant que nos deux navires de guerre seraient sur la côte, mais il déclarait « que la situation des européens aux Popos, sous le coup d'une menace perpétuelle, était devenue intolérable ».
Telle était la situation à la fin du mois de décembre de l’année 1891.
Le retour de M. Ballot. — Le 15 février 1893, M. Ballot, nommé lieutenant gouverneur par décret du 23 décembre 1891 , débarquai! à Cotonou et reprenait la direction de la colonie, dont l'organisation politique et administrative venait de subir, en exécution d'un décret du 17 décembre, d’importantes modifications. Voici le texte de ce document.
Rapport au Président de la République française
Paris, le 17 décembre 1891.
Monsieur le Président,
L’organisation actuelle des Rivières du Sud et de nos établissements de la Côte-d’Or et du golfe de Bénin, telle qu’elle a été réglée par le décret du 1" août 1889, prévoyait trois groupes de colonies ayant leur administration et leurs budgets propres.
L'autonomie administrative et financière que le rapport précédant le décret précité signalait avec raison comme la condition indispensable de la prospérité de ces possessions a produit en peu de temps les heureux résultats que l’administration des colonies attendait.
Après deux ans à peine de fonctionnement, les effets du nouveau régime se sont fait sentir à la fois dans l'ordre politique, commercial et financier. 11 est certain que la tranquillité la plus complète a régné en particulier dans les Rivières du Sud, ou trop souvent des colonnes militaires venaient autrefois rétablir l’ordre. Les relations avec le Routa Djallon, rompues pour ainsi dire depuis 1888, ont repris leur ancienne cordialité depuis que les almamys savent être de ce côté à l’abri d'une occupation militaire.
Quant au développement commercial il se manifeste d'une manière évidente par l’augmentation croissante des importations dont la valeur s’est élevée en 1890 à plus do 9 millions alors que les chiffres des années précédentes ne dépassaient pas 0 millions. Pour l’année courante les résultats déjà obtenus font prévoir un accroissement analogue qui portera le mouvement commercial des Rivières du Sud à environ 12 millions. Il en est de même dans nos établissements de la Côte-d’Or et du golfe de Bénin dont le développement économique s’affirme de jour en jour.
Enfin l’augmentation des recettes locales constitue l’indice le plus irrécusable d'une situation politique et commerciale prospère. A ce point de vue les renseignements que les inspecteurs en ce moment en mission dans la colonie ont transmis au département sont des plus satisfaisants et permettent de prévoir qu’à la tin du présent exercice, aussi bien dans les Rivières du Sud que dans les établissements de la Côte-d’Or et du golfe de Bénin, d'importantes réserves seront cons tituéesdans les caisses locales.
On peut donc affirmer hautement aujourd’hui que l’expérience qui vient d'être faite dans nos possessions de la Côte de Guinée est concluante et qu'il convient d'assurer l'existence du nouveau régime en l'établissant sur des bases définitives.
Tel est le but du projet de décret que j’ai l'honneur de vous soumettre et qui constitue, sous une dénomination plus conforme à la réalité des choses, la colonie de la Guinée française et dépendances, en plaçant à sa tête un gouverneur complètement indépendant et jouissant des pouvoirs dévolus à ses collègues des autres colonies. Il a paru nécessaire de consacrer la nouvelle organisation par une nouvelle appellation qui fasse disparaître la dénomination de Rivières du Sud usitée jusqu’à ce jour et qui se comprenait lorsque cette région était rattachée au Sénégal, dont elle constituait la partie méridionale. Aujourd'hui que la colonie est autonome, cette appellation n’a plus de sens propre : il est à remarquer d’ailleurs que les anglais la désignent par rapport à Sierra-Léone, sous le nom de Rivières du nord, ce qui peut tout au moins prêter à la confusion.
Pour une raison de même nature, il importait que nos établissements de Grand Rassam, d’Assinie, de Dabou, de Lahou, de Fresco, etc., tirassent leur nom de la Côte d'ivoire sur laquelle ils sont situés et non plus, comme par le passé, de la Côte d’Or qui est presque complètement occupée par la colonie anglaise voisine.
L’ensemble de la colonie de la Guinée française comprendra donc comme aujourd’hui trois groupes distincts au point de vue administratif et financier : le maintien de cette autonomie leur permettra de se développer, comme ils l’ont fait sous l’empire du décret du rr août 1889, tout en leur assurant le bénéfice d’une direction supérieure unique confiée à un gouverneur chargé de concilier les intérêts des trois fractions différentes qui constituent la colonie.
Vous remarquerez une innovation dans la désignation d’un lieutenant-gouverneur placé à la tête des Etablissements du golfe de Bénin. 11 a paru nécessaire de donner au chef de ce groupe un titre et une autorité en rapport avec l’importance des services militaires et civils qui y sont installés.
Il convient de signaler, du reste, que pour les établissements du golfe de Bénin, aussi bien que pour les deux autres groupes, l’organisation proposée n’entraînera aucune dépense nouvelle; c’est le cas d’ajouter que nos possessions de la Guinée française, de la Côte d’ivoire et du golfe de Bénin ne suffisent à elles-même sauf en ce qui concerne bien entendu les dépenses militaires qu’entraîne notre situation vis-à-vis du Dahomey, réalisant ainsi l’idéal d’une colonie prospère qui est de n’imposer absolument aucune charge à la Métropole.
Dans ces conditions vous n’hésiterez pas, Monsieur le Président, à donner votre haute sanction au projet de décret que j’ai l’honneur de vous soumettre et qui est, dénaturé à favoriser le développement progressif des intérêts français sur la côte occidentale d’Afrique.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’hommage de mon profond respect.
Le ministre clu, commerce, de l'industrie et des colonies,
Signé : Jules Roche.
Décret du 17 décembre 1891
Le Président de la République française :
Sur le rapport du ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies ;
Vu l’article 18 du Sénatus-consulte du 3 mai 1854;
Vu le décret du 1er août 188'J, réglant l’organisation politique et administrative des Rivières du Sud, des établissements de la Côte-d’Or et du golfe de Bénin ;
Vu le décret du 2 février 1890 ;
Décrète :
Article premier. — L’ensemble des possessions françaises de la Côte occidentale d’Afrique situées entre la Guinée portugaise et la colonie anglaise de Lagos, constitue une colonie qui prendra la dénomination de Guinée française et dépendances et qui sera classée parmi les colonies du premier groupe énumérées par l’article 4 du décret du 2 février 1890.
L’administration supérieure de cette colonie est confiée à un gouverneur qui est en outre chargé de l’exercice du protectorat de la République française sur le Fouta Djallon.
Art. 2. — Le gouverneur exerce dans toute l'étendue de la colonie de la Guinée française et dépendances les pouvoirs déterminés par les décrets et règlements en vigue ir et notamment par l’ordonnance organique du 7 septembre 1840.
Art. 3. — La colonie de la Guinée française et dépendances comprend trois groupes distincts qui sont administrés,
savoir :
1° La Guinée française proprement dite (actuellement dénommée Riières du Sud) par un secrétaire général;
2° Les établissements de la Côte d’ivoire (actuellement dénommés établissements de la Côte d'Or) par un résident;
3" Les établissements du golfe de Bénin par un lieutenant-gouverneur.
Art. 4. — Ces fonctionnaires représentent l’autorité métropolitaine dans leurs établissements respectifs. Ils sont placés sous les ordres directs du gouverneur qui peut leur déléguer tout où partie de ses pouvoirs.
Art. 5. — Chacun des trois groupes constituant la colonie de la Guinée française et dépendances conserve son administration propre et son budget local spécial.
Le gouverneur est ordonnateur de toutes les dépenses mais il peut déléguer ses pouvoirs au secrétaire général de la Guinée française, au résident des établissements de la Côte d’ivoire et au lieutenant-gouverneur des établissements du golfe de Bénin.
Les dépenses communes aux trois groupes sont fixées, chaque année, par le ministre chargé des colonies sur la proposition du gouverneur et nscrites au budget de la Guinée française qui reçoit en compensation un contingent d’égale somme des deux autres budgets.
Les services locaux de la colonie pourront se faire mutuellement sur leur caisse de réserve des avances remboursables sans intérêt. Le ministre chargé des colonies fixera le montant de ces avances.
Art. G. — Le serv ice du trésordans la colonie est centralisé par un Trésorier paveur en résidence à Conakry, assisté par un trésorier particulier à Porto-Novo et un préposé à Grand Bassani.
Art. 7. — Un conseil d'administration est constitué dans la Guinée française et dans les Etablissements du golfe de Bénin.
Art. 8. — Le Conseil d’administration de la Guinée française comprend :
Le secrétaire général, président.
Un administrateur désigné par le gouverneur,
Le trésorier payeur et deux habitants notables désignés par le gouverneur pour une période d’un an.
Deux membres suppléants sont désignés pour remplacer les deux habitants notables en cas d’absence.
Art. 9. — Le Conseil d’administration des établissements du golfe de Bénin comprend :
Le lieutenant gouverneur, président,
Le commandant des troupes,
Le chef du service administratif,
Un administrateur désigné parle gouverneur.
Deux membres suppléants ayant la même origine sont désignés pour remplacer les deux habitants notables en cas d’absence.
Art. 10. — Le Gouverneur préside le conseil d’administration dans l’établisement où il se trouve
Dans les établissements de la Côte d’ivoire le gouverneur peut réunir en comité consultatif les fonctionnaires de la colonie et les habitants notables.
Art. 11. — Le conseil d’administration de la Guinée française pput se constituer en conseil de contentieux administratif pour juger les affaires des trois groupes. Dans ce cas il fonctionne conformément aux dispositions des décrets des ô août et 7 septembre 1881 qui sont rendus applicables dans toute l’étendue delà colonie de la Guinée française et Dépendances.
Les deux membres qui seront adjoints au Conseil d’administration siégeant au contentieux devront être choisis, à défaut des magistrats prévus par l’article premier du décret du 5 août 1881, parmi les fonclionnaires de la colonie pourvus autant que possible du diplôme de licencié en droit.
Les fonctions de ministère public sont remplies par un fonctionnaire désigné par le Gouverneur.
Art 12. — Sont abrogées toutes les dispositions contraires au présent décret.
Fait a Paris, le 17 décembre 1891.
Oarxot.
Par le Président de la République :
Le Ministre du Commerce, de V Industrie et des Colonies,
Jules Boche.
Quelques jours après son arrivée M. Ballot se rendait à Ouidah dans le Lut d’examiner la situation, de concert avec
les autorités dahoméennes, et de voir quelles mesures il convenait de prendre pour mettre un lerme aux graves incidents qui venaient de se produire dans la région des Popos. Il avait à peine commencé à négocier qu’il devait revenir précipitamment à Cotonou pour assister aux obsèques de M. Elirmann décédé le 28 février des suites d'une insolation; il retournait ensuite à Ouidali. Il y fut reçu solennellement. Le Coussougan, après lui avoir fait de grandes protestations d’amilié et souhaité la bienvenue au nom du Roi, lui déclara publiquement que son maître l’avait chargé de l'assurer de ses bons sentiments à l’égard du président de la République et de son amitié pour les français. « Réhanzin, disait M. Ballot, me laissait informer que les villages qu’il avait châtiés : Ouatchi- (c corné, Aglazoumé et Abopa étaient depuis des siècles sous la « suzeraineté du Dahomey et qu'il était fort étonné de recevoir s une lettre de M. Elirmann lui déclarant que la région s'éten- « dant au nord de Grand Popo avait été placé© sous notre pro- « tectorat; il ajoutait qu'il se faisait fort de prouver que les « chefs signataires du traité du 10 juin 1885 n'avaienl aucune « autorité sur les villages précités mais qu’il regrettait cependant de les avoir attaqués puisqu’il s’était ainsi exposé à « mécontenter le Gouvernement français avec lequel il tenait « à vivre en paix. Il promettait enfin de ne plus intervenir « dans la région des Popos avant que les villages français et « dahoméens eussent été nettement délimités. »
Le lieutenant-gouverneur répondit que. de son côté, le Gouvernement français était disposé à vivre en bonne intelligence avec lui, mais qu'il avait été très mécontent de l'affaire des Ouatchis.
Cependant ces excellentes dispositions apparentes n'avaient pas d'autre objet que de dissimuler une intention 1res arrêtée de la part du roi de saisir la première occasion de nous surprendre, d'enlever Porto-Novo et Cotonou et de nous rejeter
à la mer. On en trouve la preuve dans ce qui se passa quelques jours à peine après l’amicale réception de Ouidah.
L'aticique de la « Topaze ». — Le 26 mars, M. Ballot, informé par un chef du Bas Ouémé que des guerriers dahoméens avaient attaqué et détruit trois villages des bords du tleuve, résolut de se rendre sur les lieux pour constater par lui-même l’exactitude de ces faits. Le 27 mars au matin, il appareillait de Porte Novo à bord de la canonnière Topaze , accompagné du chef de bataillon Biou, commandant des troupes, du lieutenant Gaillaux et de 25 tirailleurs sénégalais. Arrivés sans incident au village de Danko, ils descendirent à terre et constatèrent que le village avait été pillé, mais que les habitants avaient dû s’enfuir à l’approche des Dahoméens sans faire aucune résistance. Ils remontèrent à bord. Vers midi, ils étaient en train de déjeuner lorsqu'un groupe de Dahoméens en armes parut à une certaine distance semblant se diriger vers la canonnière. Le lieutenant gouverneur se préparait à aller à terre avec le commandant Riou pour parlementer quand une halle vint frapper le bord de l'embarcation dans laquelle ils se disposaient à prendre place. En présence de cette manifestation hostile, le lieutenant gouverneur donna l’ordre au patron de la Topaze de monter sur la plateforme du navire où se trouvaient deux canons revolver Hotchkiss et de se tenir prêt à toute éventualité, mais de ne commencer le feu que sur une attaque véritable des Dahoméens. On leva l'ancre et la canonnière s'éloigna lentement de la rive droite où avait eu lieu l'agression et où se trouvaient groupés environ 600 soldats dahoméens. Pendant ce temps, le commandant Riou était monté avec le lieutenant Caillaux et les tirailleurs sénégalais sur la plate-forme et M. Ballot lui-même avait pris la barre du navire à la place du pilote indigène à moitié mort de peur. Le feu, très énergique, commença du côté des Dahoméens, il y fut répondu très vigoureusement et après
deux heures de combat l’ennemi se retira, trois tirailleurs, deux laptots et un domestique indigène seulement avaient été atteints malgré la courte distance et la vivacité de la fusillade.
Dès son retour à Porto-Novo, le gouverneur prévint le Gouvernement de ce qui venait de se passer. Il demandait en même temps des explications au Yévoghan de Cotonou. Celui-ci répondit d'abord par des défaites, puis il finit par déclarer que tout l’Ouémé appartenait au roi du Dahomey et que les Français n’avaient aucun droit sur ces régions, si ce n’est sur la ville même de Porto-Novo.
Le lendemain, 28 mars, le lieutenant-gouverneur réunit le conseil d’administration de la colonie et lui fit part de la situation. Il fit remarquer que l’attaque des Dahoméens revêtait un caractère d’autant plus grave qu’à son passage à Ouidali les ministres de Béhanzin lui avaient fait, de la part du roi, les plus grandes promesses d’amitié. Il soumit ensuite au Conseil la protestation ci-après :
Porto-Novo, le 28 mars 1892.
Le lieutenant gouverneur des établissements français du golfe de Bénin au roi du Dahomey.
A mon passage à Ouidah, le 2 de ce mois, vous avez envoyé le Coussougan porteur de votre bâton me saluer et me déclarer publiquement et solennellement votre intention formelle d’observer lidèlement les clauses du traité du 3 octobre 1890 afin de toujours vivre en paix avec le gouvernement français.
Aussi ai-je été fort étonné d’apprendre que le 20 de ce mois vos troupes avaient pénétré en armes sur le territoire du protectorat français de Porto-Novo, attaqué, pillé et détruit les villages de Alianta, Biko et Danko.
Afin de m’assurer de l’exactitude des faits qui m’étaient rapportés, j’ai remonté le Ouémé jusqu’à Danou à bord d’un navire français. Après avoir reconnu que les villages précités avaient en effet été saccagés, je me disposais à retourner à Porto Novo quand le navire qui me portait a été lâchement attaqué par plus de 0(JÜ de vos soldats et nous n’avons dû notre salut qu’à la bravoure de nos soldats et à la maladresse de vos guerriers.
L’article 1" du traité du 3 octobre 1890 auquel vous avez donné
votre entière adhésion, puisque vous avez envoyé toucher le 9 octobre ISO 1 votre rente de 20.000 francs, est ainsi conçu :
« Le roi du Dahomey s’engage à respecter le protectorat français du royaume de Porto-Novo et à s’abstenir de toute incursion sur les territoires faisant partie de ce protectorat. »
En consécpience, j’ai l'honneur de vous informer que je rends compte à mon gouvernement de la violation des engagements que vous avez contractés et de l’offense grave que vous avez faite au drapeau français arboré sur le navire et les villages que vos soldats ont attaqués.
Victor Ballot.
Eu attendant les ordres de Paris, M. Ballot exprima l’avis qu'il y avait lieu, par prudence et dans l’intérêt de nos compatriotes restés à Godomey, Abomey-Galavi et Ouidah, d'attendre la réponse à cette lettre, tout en prenant des dispositions de défense dont le plan élaboré par le commandant des troupes fut adopté le lendemain.
L'affaire de la Topaze , disait M. Ballot, n'était que le prélude des graves événements qui allaient se précipiter. En effet, dans les jours qui suivirent, non seulement l'attaque des villages de l’Ouémé se confirma, mais le 30 mars le gouverneur apprenait que les routes étaient fermées, que le roi concentrait ses troupes à Allada, que la population du Bas- Ouénié abandonnait les villages, et qu-’ enfin les commerçants français de Ouidah étaient consignés dans leurs factoreries, où ils étaient étroitement surveillés. 11 recevait, le lendemain, des autorités de Ouidah une lettre dont voici la teneur :
Ouidah, le 30 mars.
A Monsieur Ballot, gouverneur de Porto-Novo.
Le message que vous avez fait porter au chef de Cotonou a été reçu par nous chefs de Whydah, appartenant à S. M. le roi Béhanzin du Dahomey. Nous pouvons vous dire peu de choses maintenant au sujet de votre message.
L’amiràl Gavelier de Cuverville a envoyé le Père Dorgère à S. M. le roi du Dahomey pour régler les affaires du temps du blocus. Le roi du Dahomey a ordonné au Père Dorgère d'écrire à l’amiral,
et celui-ci a répondu le 18 août 1890. Nous avons cette lettre. 11 est écrit dans cette lettre que le Dahomey ne cessera jamais de se battre contre le pays de Ouémé; la raison en est que, du temps des anciens rois, le Ouémé a fait une guerre contre le Dahomey ! C’était au temps du roi Akaban ! Leroi du Ouémé qui a fait cette guerre se nommait Yazahé. C’est lui qui a brûlé et complètement détruit le palais du roi à Abomey.
Le Ouémé dont je parle n’a jamais fait partie de votre royaume et n’appartient pas à Porto-Novo, mais est bien au Dahomey. Si l’amiral ne vous a jamais montré cette lettre, vous pouvez envoyer un messager à Ouidah pour en prendre copie.
Maintenant, nous vous disons, nous les chefs, au sujet du message que vous avez envoyé au roi par le chef Zohoncou, que si les Français ont l’intention de faire la guerre au Dahomey, vous serez cause que Porto-Novo sera détruit ainsi que toutes les villes de l’intérieur. Nous vous faisons savoir encore une fois que Porto-Novo n’étant pas dans la mer mais bien sur terre, est au roi du Dahomey; car tout ce qui est sur terre appartient au roi du Dahomey. Ce que nous pouvons vous conseiller, nous, chefs de Ouidah, c’est de monter voir S. M. le roi Béhanzin du Dahomey, vous-même si vous voulez arranger votre affaire.
Yevoghan, Coussougan et les autres chefs de l'Agora.
Le 2 avril, le lieutenant-gouverneur est prévenu que les troupes dahoméennes descendent l'Ouémé, se rapprochant de Décamé. Le 3 avril, elles n'étaient plus qu’à quatre heures de marche de Porto-Novo, et une attaqué de la ville paraissait imminente. Toutes les précautions étaient prises dès lors par le commandant des troupes pour mettre la ville à l’abri d’un coup de main.
Le 4, M. Ballot recevait du roi du Dahomey une lettre insolente dont voici la traduction :
Dahomey, le 29 mars.
A Monsieur Ballot, gouverneur de Porto-Novo.
Je vous adresse ces deux lignes pour savoir des nouvelles de votre santé et en même temps vous dire que je suis bien étonné du récade que Bernardin a apporté au cabécère Zohocon pour m'être communiqué au sujet des six villages que j’avais détruits il y a trois ou quatre jours.
Je vous garantis que vous vous êtes bien trompé. Est-ce que j’ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Moi, je reste dans mon pays, et toutes les fois qu'une nation africaine me fait
mal, je suis bien en droit de la punir. Cela ne vous regarde pas du tout. Vous avez eu bien tort de m’envoyer ce récade, c’est une moquerie ; mais je ne veux pas qu'on se moque de moi, je vous répète que cela ne me fait pas plaisir du tout. Le récade que vous m’avez envoyé est une plaisanterie et je la trouve extraordinaire. Je vous défends encore et ne veux pas avoir de ces histoires.
hi vous n'ètes pas content de ce que je vous dis, vous n’avez qu’à faire tout ce que vous voudrez, quant à moi, je suis prêt. Vous pouvez venir avec vos troupes ou bien descendre à terre pour me faire une guerre acharnée.
Rien autre.
Agréez, monsieur le gouverneur, mes salutations sincères.
Behanzin,
Roi de Dahomey.
Le 5 avril, toute l’armée se retirait subitement sur Allada. La rive droite de l’Ouémé était complètement évacuée; un millier d’hommes était resté entre Abomey-Calavi et Godomey. Le bruit courut à ce moment que ce mouvement en arrière était causé par la préparation d’une expédition contre les Egbas d'accord avec les Anglais, avec lesquels les Egbas se trouvaient en état d’hostilité. Pendant quelque temps, en effet, il ne se produisit rien de nouveau. Dans la région des Popos tout était calme.
Le 22 avril, M. Ballay, gouverneur de la Guinée française, arrivé à Porto-Novo, écrivait au sous-secrétaire d’Etat des Colonies pour lui expliquer la situation à cette date : il lui confirmait les derniers télégrammes de M. Ballot et lui envoyait le texte d’une nouvelle lettre du roi Behanzin ainsi conçu :
Dahomey, 10 avril 1892.
S. M. le roi Béhanzin Ahidjéré à M. Ballot, à Porto-Novo
Je viens d’être informé que le gouvernement français a déclaré la guerre au Dahomey et que la chose a été décidée par la Chambre de France. .Je vous préviens que vous pouvez commencer sur tous les points que. vous voulez et que moi-même je ferai de même, mais je vous avise que si un de nos villages est touché par le feu de vos canons tels que : Cotonou, Godomey, Abomey Galavi, Avrékété,
( hiidah et Agony, je marcherai directement pour briser Porto-Novo et tous les villages appartenant au Porto-Novo.
Pour ce qui s’est passé dans la rivière Ouémé, c’est vous qui en êtes cause car lorsque les 1 dahoméens sont en campagne il faut que personne ne puisse les voir ou les déranger. Si vous n’étiez pas venu me faire la guerre sur le chemin d’Atchoupa, je ne vous aurais rien fait le premier. Lorsqu’un étranger vient chez moi, il faut m'en aviser et comme vous êtes venu chez moi avec un canot à vapeur, mes troupes ont cru que vous veniez leur faire encore la guerre; c’est pourquoi elles ont commencé à tirer des coups de fusil sur le vapeur.
Au sujet de la rivière Ouémé, je vous ai dit plusieurs fois et prévenu par lettre qu’il ne faut pas y aller parce que j’avais toujours des troupes de ce côté et c’est par là que les Dahoméens passent pour aller combattre leurs ennemis. Je vous ai dit plusieurs fois que ce fleuve m’appartenait et non à Porto-Novo ni à personne autre que moi.
Maintenant je viens vous dire : si vous restez tranquille moi aussi je resterai tranquille et nous resterons en paix. Si par exemple vous faites quelque chose, je ruinerai tout en général et le commerce aussi et je ferai commerce avec d’autres nations.
La première fois je ne savais pas faire la guerre, mais maintenant je sais. J’ai tant d’hommes qu’on dirait des vers qui sortent des trous. Je suis le roi des noirs et les blancs n’ont rien à voir à ce que je fais. Les villages dont vous parlez sont bien à moi, ils m’appartiennent et voulaient être indépendants alors j’ai envoyé les détruire et vous venez toujours vous plaindre.
Je désirerais savoir combien de villages français indépendants qui ont été brisés par moi, roi du Dahomey? Veuillez rester tranquille, faire votre commerce à Porto-Novo, comme cela nous resterons toujours en paix comme auparavant. Si vous voulez la guerre, je suis prêt. Je ne la finirai pas quand même elle durerait cent ans et me tuerait 20.000 hommes.
Personne ne saura jamais rien de ce que je viens de a-ous écrire. .T'attends votre réponse ; mais si la France veut me faire la guerre, je ne veux pas que vous m’avertissiez car je suis toujours prêt sur tous les points.
Je suis informé de tout; je connais le nombre des millions que la France veut dépenser pour commencer la guerre. Je suis très bien informé. J’ai reçu la lettre que vous m’avez envoyée par Zodohocon, de Cotonou, à Ouidah, ainsi que celle que vous aviez confiée au chel de Décamé. Je les ai reçues toutes les deux et j’ai pris note.
Behanzin Ahidjere, Roi du Dahomey.
A ce moment les troupes dahoméennes avaient repassé l’Ouémé le 17 avril et campaient à environ trois jours de marche de Porto-Novo pendant qu’un groupe évalué à 4.000 hom-
mes conlinuail à stationner entre Abomey-Calavi etGodomey. D'une manière générale, les troupes du Dahomey étaient réparties comme suit : 4.000 hommes devant Cotonou; 4.000 sur la rive gauche de l’Ouémé; 2.000 entre Ouidah et Savi ; 2.000 à Allaita, et 4.000 à Abomey. il y avait en outre huit canons à Godomey et quatre à Ouidah. Béhanzin, d’après les rapports de nos espions avait eu l'intention de profiter des nuits noires de la fin de mars pour enlever Porlo-Novo par surprise, mais l'affaire de la Topaze avait fait échouer ce projet. Le lieutenant-gouverneur écrivait à Paris : « La situation s’aggrave de jour en jour. Dans ces conditions l'envoi d’importants renforts devient d’une nécessité absolue et je vous prie instamment, Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, de bien vouloir prendre les mesures nécessaires pour qu’ils arrivent au Bénin dans le plus court espace de temps possible. »
Ces craintes ne se réalisèrent heureusement pas tout de suite. Pendant les premiers jours du mois de mai l’armée dahoméenne conserva les mêmes positions ; elle paraissait vouloir se tenir strictement sur la défensive. Le roi, conseillé paraît-il par des négociants étrangers, cherchait à gagner le plus de temps possible en attendant l’arrivée d’Europe d’une importante fourniture d’armes et de munitions. Il forçait même M. Hoquetis, agent de la maison Fabre à Ouidah, à écrire au Gouverneur que les intentions du roi étaient très pacifiques. Singulière prétention après les lettres arrogantes dont nous avons donné le texte.
Pendant ce temps M. le Gouverneur constituait par arrêté du 12 avril le conseil de défense et faisait arrêter deux espions venus à Porto-Novo pour faire soi-disant des achats à la maison Régis, ainsi que l'ancien chef de Kéténou convaincu d’entretenir des intelligences avec les autorités d'Abomey-Galavi. Il insistait également auprès du sous-secrétaire d’Etat des colonies pour la mise en état de blocus du littoral dahoméen, les
navires allemands y débarquant librement des approvisionnements d’armes et de munitions.
Le 2 mai, le croiseur le Su, né arrivait sur rade de Cotonou et le lendemain le Ville de Cêara débarquait sur ce point une compagnie de tirailleurs sénégalais. La garnison totale du Bénin se composait alors de 915 hommes et 27 officiers ainsi répartis : à Cotonou, G officiers] et 1.66 hommes ; à Porto- Novo 21 officiers et 729 hommes. La région des Popos était tranquille.
Le général Dodds. — Le 30 avril 1892, le ministre de la marine, après avoir pris l’avis du Conseil des ministres, dont le Président était M. Loubet, adressait au Président de la République le rapport suivant :
Monsieur le Président,
Les événements qui viennent de se produire au Dahomey ont conduit le Gouvernement à décider qu’un officier supérieur du grade de colonel soit envoyé au Bénin. J’ai en conséquence l’honneur de vous prier de vouloir bien désigner pour ce poste M. Dodds, colonel du 4' régiment d’infanterie de marine, et de décider que cet officier exercera les pouvoirs civils et militaires avec le titre de commandant supérieur des Etablissements français du Bénin.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’hommage de mon respectueux dévouement.
Le ministre de la marine,
G. Ca.vaigna.c-
M. Carnot ayant approuvé cette proposition, le colonel Dodds partit pour Dakar et Cotonou, où il arriva le 28 mai 1892. Le lendemain le Gouverneur de la Guinée française et dépendances, lui faisait remise de ses attributions et reparlait pour Conakry.
Le nom du commandant supérieur était connu avantageusement depuis longtemps à la. Côte, d’Afrique et dans les troupes de la marine. Né au Sénégal, en 1842, sorti de Saint-Cyr en 1864, chef de bataillon à 3G ans, colonel à 45, 51. I )odds était a
peine âgé de 50 ans. Chef énergique, intelligent et tenace, homme loyal el bienveillant, il justifiait pleinement par ses remarquables services antérieurs et ses brillantes qualités militaires le choix du Gouvernement. Le colonel Dodds devait réussir dans sa mission, non seulement à cause de ses aptitudes personnelles et du mérite des officiers d élile qu il avait su choisir et grouper autour de lui, mais aussi grâce à la collaboration franche, loyale et désintéressée du lieutenant-gouverneur, M. Ballot. De l'union de ces deux bons français : Dodds et Ballot, devait naitre forcément un résultat heureux. M. Ballot fui en effet, pour le plus grand bien de la colonne expéditionnaire, l'auxiliaire dévoué du colonel Dodds comme il l’avait été du lieutennant-colonel Terrillon et de l’amiral de Cuverville. Depuis cette époque, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, l’entente parfaite entre l’autorité civile et l'autorité militaire n'a jamais cessé d’exister au Dahomey où elle constitue en quelque sorte une tradition.
Le 29 mai, le commandant supérieur, rendit l’ordre ci-après :
<t En prenant à compter d’aujourd’hui 29 mai, el conformément à la décision du Président de la République en date du 30 avril dernier, les fonctions de commandant supérieur des Etablissements français du Bénin, je tiens tout d’abord à adresser mes félicitations aux différents, corps et services pour l’énergie et l’activité dont ils ont fait preuve pendant la période critique que vient de traverser la Colonie.
« Je félicite en particulier le lieutenant-gouverneur Ballot et le chef de bataillon Riou, commandant des troupes, pour la bonne impulsion qu’ils ont su donner aux efforts communs, sous la haute direction de M. le gouverneur Ballay.
« La tâche que nous avons à accomplir dans ce pays n’est qu’amorcée. Je sais que je peux compter sur le dévouement et l’ardeur de tous pour la mener à bonne fin.
« A Porto-Novo, le 29 mai 1892.
« Le colonel commandant supérieur des Etablissements français du Bénin ,
« A. Dodds. »
l e général DODDS
Le colonel écrivait en même temps à Béhanzin la lettre suivante :
Porto-Novo, le 2 juin 1892.
« Nommé par M. le président de la République au commandement supérieur des Etablissements français situés sur la côte des Esclaves, je suis arrivé à Cotonou le 28 mai.
« Mon étonnement a été grand d’apprendre en débarquant qu’au mépris du droit des gens vous déteniez illégalement trois commerçants français à Ouidah et que vous aviez de nouveau violé les engagements librement consentis par vos représentants le 3 octobre 1890, en envahissant le territoire du protectorat français que vos troupes occupent encore aujourd’hui à Cotonou, à Zobbo et dans le Décamé.
« Je crois devoir vous rappeler les termes de l’article premier de l’arrangement du 3 octobre 1890 :
« Le roi du Dahomey s’engage à respecter le protectorat du royaume de Porto-Novo et à s’abstenir de toute incursion sur les territoires faisant partie de ces protectorats.
« Il reconnaît à la France le droit d’occuper indéfiniment le territoire de Cotonou.
« En conséquence des stipulations delà convention précitée je vous prie, dans votre intérêt :
«1" De mettre en liberté et de renvoyer soit à Cotonou, soit à Grand-Popo, les trois Français actuellement détenus à Ouidah.
« 2“ De retirer de Cotonou, de Zobbo et des rivages de la rive gauche de l’Ouémé, de Dogla à Dogba, les postes et détachements qui s’y trouvent.
« J’espère que vous voudrez bien faire droit le plus tôt possible à mes justes revendications.
« Salut.
t Dodds. »
Béhanzin évita de répondre immédiatement à cette mise en demeure et expédia tout d’abord au commandant supérieur, des émissaires chargés de l’entretenir de questions insignifiantes de manière à gagner du temps; le colonel reçut fort bien ses envoyés et eut l’habileté, en flattant leur vanité et aussi un peu leur penchant pour l’alcool, d’en obtenir de bons renseignements. 11 se confirma notammen t dans l’idée que Béhanzin était fort mal conseillé par certains commerçants étrangers intéressés politiquement ou commercialement à lui persuader que, depuis la guerre de 1870, nous étions un peuple incapable d’oserseulemen t résister à un aussi grand roi que lui. Le colonel,
par la même occasion, put se rendre un compte à peu près exact de l’importance et de la situation des troupes dahoméennes: le roi avait environ 15,000 hommes de troupes régulières ainsi réparties : 000 hommes dans le Dékamé; 2.000 dans le Zoumbomé; 3.000 à Zagnanado ; 4.000 sur la route de Garni à Poguessa ; 2,000 entre Cotonou et Bodomey ; 3.000 à Allada, le tout armé d'environ 8.000 fusils à tir rapide et de 15 canons. ■Elles semblaient ainsi disposées pour couvrir Guida h el Allada et en même temps garder les points par lesquels les Français pourraient se diriger sur Abomey. A ce moment la famine et la misère étaient extrêmes au Dahomey ; c’est pour ce motif que le roi n’avait pu mettre en ligne un nombre plus considérable de guerriers. En outre, il attendait de jour en jour de Hambourg de nouvelles armes qu’il espérait pouvoir faire débarquer secrètement à Ouidali. L’établissement du blocus l’empêcha fort heureusement de mettre ce dernier projet à exécution.
Le 17 juin, le commandant supérieur écrivait au Yévoghan et au Coussougan de Ouidah :
« .T’ai reçu votre lettre du 14 juin adressée à M. Ballot à Porto- Novo et qui m’était probablement destinée.
« Je suis surpris de l’assurance avec laquelle vous affirmez que le roi du 1 )ahomey est l’ami de tous les Européens.
« H faut croire que dans votre pensée il est fait exception des Français, car je ne m’expliquerais pas sans cela l’attitude du roi Béhanzin depuis quelques mois ; je suis étonné qu’il n’ait pas encore répondu à la lettre que je lui ai- adressée dans laquelle je l’informais de mon arrivée au Bénin comme représentant du Gouvernement français.
« Je ne vois aucune raison pour cesser d’interdire l’accès de nos possessions aux Dahoméens lorsque ceux-ci ont ouvert les hostilités en attaquant sans motif et dans des eaux françaises une canonnière que montaient le lieutenant-gouverneur et le commandant des troupes ; lorsqu’ils continuent encore à soutenir des princes de Porto-Novo ennemis de la France, et surtout lorsqu’ils entretiennent des guerriers sur les territoires dépendant de notre protectorat.
« Salut.
« A. ÜODDS. »
L<- premier message du général Dodds au roi eut au moins ce r<* ultat que les prisonniers de Ouidah furent relâchés, mais il n'était nullement l'ait droit à ses justes revendications i n a- qui concernait le retrait des troupes des territoires de Cotonou et de Porto-Xovo. Le colonel écrivit à ce projios au roi, 'le 20 juin, la lettre suivante :
• i' ttre du 10 juin m’est parvenue à Porto-Novo, le 18 du courant. V« i a\ •■/. bien voulu me î’adrc or en réponse à ma lettre du 2 du in ■ no ni ds par laquelle je vous invitais de la façon la plus conciliante :
1 A mettre cri liberté Je.; trois Français détenus illégalement par votre ordre à Oriidali.
2' \ retirer de Cotonou, Kobbo et des villages de la rive gauche de l’Ouémé, de boy hi à Jjogba, Je postes et détachements de votre armée qui s’v trouvent encore aujourd’hui.
.Je von remercie d’avoir fait droit immédiatement à mon premier diritleraluin , mai permette/.-moi de m’étonner de la réponse étrange, puérile et même ironique que vou ave/ cru devoir faire à ma seconde demande,
!.’:irr:inp/-menl du '} octobre 1820, dont vous assurez avoir toujours e ru p u le i j ernenl ob: ervé Je , engagements, stipule « que les traités ou convention antériourn/ncnl conclus entre la France et le Dahomey re; * en i inlucl:; ». Dr lu convention du 19 avril 1878 concède en toute propriété au Gouvernement français un territoire de six kilomètres de ci, ur lequel :.e trouvent b' , villages, de Cotonou et de Xobbo. Vou me permetlj'ez donc, en conséquence, de considérer comme peu érieu e vos prétention:; sur ces deux villages français.
D'autre part, nous /.ouïmes en droit de ne pas attacher plus d’importance à vo prétendus droits; de propriété sur la province du Bas- Ouémé car |e dernier de vos sujets sait fort bien que la limite de vos po < ion du côté de l'esl, e I lu rivière de So ou Zouiiou jusqu’à la lagune du Tjibé-Akpomé et lu, lagune de < Juovimé jusqu’à I togba.
Diiiuto, Zougojné, DonkoJi, Alientu, Denko, Biko, Agloloué, Agongué, Dawé/né et Kétin-Sola que vou: avez pillés et incendiés au moi de mur dernier sont bien sur le territoire français et vos troupes ne pou valent l’ignorer puisqu'elles ont enlevé, lacéré et détruit les drapeau:- Ira rirai qu'arboraient ces. villages du roi ’J’ofa. Il en est de na ine de la rive gauche de l’Diiéiné, de DogJa à. Dogba, que vos solda I . oci-ii peu I iJJégalemenl encore aujourd’hui; le chef du Dékamé que vous avez poussé u la rébellion et que vous soutenez encore n I -i J pa; un sujel révolté du roi de J'orto-Novo?
•b' n’insisterai pas davantage sur l’importance qu’il faut attacher à v° affirmations ni sur la valeur des sentiments dont vous dites être
animé à l'égard des Français, sentiments qui sont peu d’accord, vous l’avouerez :
1“ Avec l'attaque inqualifiable dont le lieutenant-gouverneur Ballot et le commandant des troupes ont été l'objet lorsqu’ils naviguaient paisiblement à bord d’une canonnière française dans des eaux appartenant sans contestation à la France ;
2" Avec les lettres antérieures que vous ou vos chefs avez adressées, du 20 mars au l" mai au représentant de la République à l’orto- Novo.
Quoi qu’il en soit, et malgré le peu de crédit qu’il convient d’accorder à vos revendications j’ai cru devoir les transmettre à mon gouvernement qui les appréciera et me fera connaître sa décision à leur égard, décision que je m’empresserai de vous communiquer dès qu’elle me parviendra. En attendant, non seulement je maintiens la défense formelle faite aux Dahoméens de circuler sur les roules et lagunes de l’orto-Novo, mais encore je vous lais connaître que cette mesure est complétée par l’interdiction de toute communication avec les ports du Dahomey, lo gouvernement français ayant décidé et notifié aux puissances étrangères qu’à partir du 18 de ce mois le blocus serait établi sur les côtes de nos possessions du golfe de Bénin.
Salut.
À. Dodos.
En réponse àeelte communication, lecommandanl supérieur en recevait une du roi le 29 juin tout à fail évasive et contenant des plaintes vagues contre des sujets du roi Toi a qui auraient fait arrêter des Dahoméens.
Pendant ce temps l’échange dos négociants français à Ouidali contre des prisonniers dahoméens s'était accompli par l'intermédiaire du capitaine Vicente du Rusa Uolitn, gouverneur du fort l 'orlugais. Nos compatriotes s’élaienl sans I rop de difficulté embarqués à Ouidali sur le 7 iranrton qui les avail ramenés à Cotonou.
Ce point important étant acquis, le colonel Dodds conlinua activement ses préparatifs. 11 réunit les principaux chefs du pays, constata que Tofa possédai! sur eux une réelle inllucnce cl profita de leur présence pour déterminer les limiles véritables du royaume de Porto-Novo. L'autorité de Tofa s'étendait bien, en dépit des prétentions du Dahomey, à l’ouest de la rivière de So qui réunit la lagune de Djigbé-Akpomé au lac
Xokoué ou Denliam, au nord jusqu’au village d’ Affamé sur l'Ouéiué cl jusqu'à Sakétê dans l'intérieur. Seuls les chefs du Dékamé avaient lait défection et, bien que le roi de ce pays eu! été nommé en 1883 par Tofa, il s’était depuis brouillé avec lui cl. ainsi qu'on l’a vu en 1890, avait fait cause commune avec le Dahomey.
Les opérations. — Le colonel Doclds résolut de régler tout d'abord la question du Dékamé. Les Dahoméens en effet venaient d’allaquer et de piller le village de Gomé aussitôt après le départ d'une reconnaissance dirigée parle commandant Riou. Les canonnières le Corail , Y Emeraude et la Topaze partirent de Porto-Xovo le 3 juillet sous les ordres du lieutenant de vaisseau de Fésigny et allèrent bombarder Azaouissé, capitale du Dékamé. Ce village fut détruit ainsi que plusieurs autres, mais les eaux étant très basses il ne fut pas possible de faire davantage. Cette première affaire n’était, d'ailleurs, que le prélude d'une action plus efficace.
Les préparatifs de l’expédition étaient en effet poussés très activement à Porto-Xovo. Plus de 5,000 porteurs et 200 grandes embarcations du pays avaient été reunis dès le début des hostilités. Comme l'écrivait fort bien lecommandantsupérieur au sous-secrétaire d'Etat des Colonies, en faisant allusion aux lettres qu'il recevait de Béhanzin, il n’avait, en effet, obtenu aucun résultat vraiment appréciable en dehors de l’échange des prisonniers de Ouidah: la correspondance de Béhanzin, si insolente au début était peu à peu devenue de plus en plus humble au fur et à mesure que nos troupes débarquaient à Cotonou. Cependant il refusait de retirer ses troupes et n’abandonnait aucune de ses prétentions sur Cotonou et certains villages du protectorat français. On savait d’ailleurs qu'il recrutait. des auxiliaires en très grand nombre et qu'il se tenait prêt à toute éventualité.
Dès son arrivée au Bénin le colonel Dodds avait fortement
constitué les divers services de la colonie en vue d’une action prochaine et inévitable.
Le lieutenant-gouverneur restait chargé de la direction des services civils.
Les chefs des différents services militaires étaient :
1° Chef d'Etat-major du commandant supérieur, le chef de bataillon Gonard ;
2° Commandant des troupes d’infanterie et major de garnison à Porto-Xovo, le chef de bataillon Riou ;
3° Chef du service de l'artillerie, à titre provisoire, le capitaine Hazotte ;
•4° Commandant de la flottille du Bénin : le lieutenant de vaisseau de Fésigny ;
5° Chef du service administratif, le commissaire-adjoint Crayssac ;
6" Chef du service de santé, le médecin principal Rangé.
Le service des transports était organisé, ainsi que le service hospitalier; des tribunaux militaires étaient constitués; (Pimportants approvisionnements de vivres et de matériel étaient Concentrés à Porto-Xovo. Le 17 juillet la garnison de Grand- Popo était renforcée ; le 27 du même mois les navires affectés au blocus de la Côte des Esclaves étaient placés sous l’autorité directe du commandant supérieur. Ces forces navales, dirigées par le capitaine de vaisseau Reynier, comprenaient : le Sanc , le Talisman , le Héron , Y Ardent et, un peu plus tard, la Mésange. Enfin les paquebots des Compagnies des Cliargeurs- Réuniset Fraissinet ainsi que le transport le M gtho et le vapeur affrété le Saint-Nicolas débarquaient les dernières troupes. Une troisième compagnie de tirailleurs haoussas était créée.
Au commencement du mois de septembre, l’état-major se trouvait ainsi constitué :
Chef de bataillon Gonard, chef d’état-major ;
Capitaines Lombard, Roget, Schillemans, Marmet, lieutenanis Yuillcmot et Ferraclini.
Abbé Valhelet, aumônier de la marine.
Les chefs des différents services militaires étaient, en dehors du lieutenant-colonel Grégoire nommé commandant en second de la colonne expéditionnaire pour la durée des opérations :
Le commandant Faurax (Légion étrangère).
Le commandant Lasserre (Artillerie).
Le commandant Villiers (Cavalerie).
Le capitaine: Roques (Génie).
Le sous-commissaire Noguès (service administratif).
Le 16 août, le commandant supérieur rendait l’ordre du jour suivant :
Le roi du Dahomey, par son langage, son attitude et ses actes hostiles, a lassé la patience du Gouvernement français. Sur son relus de .remettre en liberté les habitants du village de Gomé, capturés par ses guerriers le 30 juin dernier, une première leçon vient de lui être donnée.
In1 9 août à 6 heures du matin, la place de Cotonou, les avisos le Héron et V Ardent, les canonnières Opale, Topaze et Emeraude, ont ouvert le feu simultanément sur les villages de Cotonou indigène et Zobbo ; les villages de Godomey et d’Abomey-Calavi ont ensuite été successivement bombardés. En môme temps, le Talisman couvrait de ses projectiles la ville de Ouidah.
A 7 heures du matin, un détachement, placé sous les ordres du commandant Stéfani et composé d’un peloton de la lre compagnie de tirailleurs sénégalais, de la 9° compagnie de tirailleurs sénégalais et de la I" compagnie de tirailleurs haoussas, partait de Cotonou et se portait dans la direction de Zobbe.
A trois kilomètres au sud-est de ce dernier village, nos troupes ont rencontré l’ennemi, qu’elles ont chassé de ses positions après un engagement très vigoureux.
Les Dahoméens ont tenté de nombreuses contre-attaques que nos soldats ont repoussées vigoureusement, en infligeant à l’ennemi des pertes très sérieuses.
Tout étant prêt, le Commandant supérieur quitta Porto- Novo le 19 août, accompagné du Gouverneur Ballot, et établit son quartier général à Kouti. Il le transporta ensuite à
Incinération des cadavres après la bataille de Dogba
Takon le2'i août, à Catagon le 20, à Sakété le 28, de manière à bien dégager les abords de Porto-Novo. 11 revint ensuite au cher-lieu qu’il quilla définitivement le 10 septembre. Quelques jours après, il se heurtait, à Dogba, aux troupes dahoméennes. Voici la relation officielle de ce combat :
Le 19 septembre 1892, à 5 heures du matin, les troupes bivouaquées à Dogba et comprenant le deuxième et troisième groupes, l’infanterie de marine, l’arllllerie du premier groupe, la section du génie, ont été attaquées par un parti nombreux de Dahoméens armés de fusils tir rapide et fort de plus de quatre mille hommes. L’ennemi est arrivé au contact de nos lignes qu’il n’a pu entamer, malgré plusieurs retours offensifs conduits avec la plus grande bravoure.
Après quatre heures de combat, il a abondonné définitivement la lutte, poursuivi par nos feux de salve et laissant le terrain jonché de morts. De notre côté, nous avons eu quatre tués, dont M. le souslieutenant Badaire, de l’infanterie de marine, et onze blessés, dont M. le commandant Laurax.
Le colonel commandant le corps expéditionnaire du Dahomey a constaté avec une légitime fierté que toutes les troupes présentes à Dogba, sous ses ordres, ont résisté à cette attaque inopinée avec un calme et un sang-froid remarquables ; il leur adresse, au nom de la France, toutes ses félicitations.
Les Dahoméens viennent d’éprouver une défaite inoubliable et qui pèsera certainement d’un grand poids sur l’issue de la campagne.
L’affaire avait été chaude en effet et prouvait que nos troupes allaient avoir désormais affaire à un ennemi très brave et très résistant. Le Commandant Laurax succomba deux jours après à Porto-Novo où il avait été transporté; le nom de ce brave officier, regretté de tous, fut donné au fort établi à Dogba, pour couvrir les derrières de la colonne et assurer ses communications aveele chef-lieu. Le Commandant supérieur reprit ensuite sa marche vers le Nord.
Le 28 septembre, le Corail et X Opale envoyés en reconnaissance sur l’Ouéiné furent attaqués par une partie de l'année dahoméenne très bien retranchée sur les berges du lleuve. Le combat, qui dura une heure et demie, se termina par la défaite des soldats de Béhanzin et valut au lieutenant de
vaisseau de Fésigny, commandant de la flottille, ainsi qu’à l’enseigne de vaisseau Latourette, commandant de l 'Opale, les vives félicitations du Colonel. Celte nouvelle affaire permit de se rendre un compte exact de la force de l'ennemi et de ses intentions.
A partir de ce moment, le contact avec les soldats de Bélianzin devait devenir presque journalier et l’on peut dire que la marche du corps expéditionnaire, de l’Ouémé à Cana, c’està-dire pendant près d’un mois et demi, ne fut en quelque sorte qu’un combat ininterrompu au cours duquel nos troupes tirent preuve d’un courage admirable et d'une endurance à toute épreuve. De leur côté, les Dahoméens défendirent le terrain pied à pied, luttant avec acharnement contré nos soldats et ne se retirant qu’après avoir éprouvé d'énormes pertes. La liste, hélas ! trop longue de nos officiers et de nos hommes tués à cette époque prouve d’une manière très éloquente que des deux côtés on avait combattu avec acharnement.
Les orpres généraux ci-après dont nous citons le texte intégral, pour ne rien enlever à leur intérêt, donnent, en dépit de leur concision toute militaire, une idée complète el très nette de ces nombreux engagements. Ce sont autant de bulletins de victoire, et chaque journée marque un progrès dans la marche en avant de nos troupes vers Abomey.
Le 4 octobre, à neuf heures du matin, le corps expéditionnaire, en marche sur Poguessa, a été attaqué par le gros de l’armée dahoméenne dans un terrain des plus difficiles.
Après deux heures d’un combat acharné, l’ennemi a battu en retraite, laissant devant notre ligne de nombreux cadavres parmi lesquels on a relevé une quantité notable d’amazones formant la garde particulière du roi Béhanzin.
Le colonel félicite toutes les troupes du corps expéditionnaire, et, notamment le groupe du commandant Lasserre et, la compagnie Bellamy, qui ont eu à supporter l’effort principal .de. l’action, des qualités militaires dont elles ont fait preuve dans cette circonstance;
il exprime également sa satisfaction à MM. les commandants du Corail et de l'Opale, qui ont flanqué la ligne de leux de la façon la plus efücace.
Au bivouac de Poguessa, le 6 octobi'e 1892.
A. Dodds.
Le G octobre 1892, à trois heures quinze du soir, une reconnaissance commandée par M. le commandant Gonard a été attaquée par un très fort parti de Dahoméens.
Cette reconnaissance, qui a reçu le choc de l’ennemi avec une très grande vigueur, a promptement enrayé son mouvement offensif et s'est portée ensuite, après avoir été renforcée, contre des positions dahoméennes fortement organisées en arrière de la rivière de Poguessa, position défendant le passage du pont jeté sur ce cours d’eau.
Grâce à une action méthodiquement conduite et à une charge à la baïonnette des plus brillantes, le pont a été enlevé à la nuit tombante et tout le corps expéditionnaire a franchi la rivière de Poguessa.
Le colonel commandant le corps expéditionnaire félicite vivement toutes les troupes qui ont pris part à cette action et surtout M. le commandant Gonard qui a, dans la conduite de cette opération, fait preuve d’une grande bravoure et de qualités militaires remarquables.
Bivouac de Poguessa, le 7 octobre 1892.
Dodds.
Officiers, sous-officiers et soldats du corps expéditionnaire.
Chacun de vous se souviendra avec orgueil de la semaine du 10 au 17 octobre 1892.
Partis de Poguessa le 10, nous sommes venus camper à Koussoupa, après avoir trouvé évacué le camp de Sabovi encore occupé quelques heures auparavant par le roi Béhanzin.
Le 12 au matin, nous avons repris le contact de l’ennemi et presque toute la journée n’a été qu’un combat au cours duquel nous avons emporté trois lignes de retranchements.
Le 13, vous avez brillamment enlevé le camp qui couvrait Akpa, où l’ennemi, dans sa fuite précipitée, a laissé de nombreux vivres et munitions.
Venus le 14 à la lagune de Ivoto, pour nous ravitailler en eau, vous avez repoussé victorieusement trois attaques pendant les journées du 14 et du 15.
Le IG, nous avons repris notre bivouac d'Akpa, afin de faciliter notre ravitaillement en vivres et munitions et prendre quelque repos à la suite des fatigues résultant de quatre jours de combats. C’est aussi dans cette journée que les légionnaires, en s’offrant spontanément pendant la marche au transport des blessés indigènes aussi bien qu’européens, ont montré que, chez le soldat, l'esprit de sacrifice et de fraternité militaire est inséparable du vrai courage. Ce fait a encore augmenté l’admiration que leur conduite au feu a provoquée depuis la journée de Dogba.
Bientôt nous repartirons à l’attaque des dernières positions ennemies.
Sûr qu’il peut tout demander à chacun des éléments du corps expéditionnaire, le colonel est convaincu que le succès définitif, qui n’est dû qu’aux tenaces, ne tardera pas à couronner tant de généreux efforts.
Akpa, 18 octobre 1892.
A. Dodus.
Le commandant supérieur profita de ces quelques jours de repos bien nécessaires pour se ravitailler et donner aux quatre groupes de la colonne expéditionnaire, en vue d'une action décisive, une nouvelle organisation.
Voici la liste des officiers placés à la tète des diverses unités nouvellement constituées :
Premier groupe : commandant Riou
lre compagnie de légion, capitaine Démartinécourt ;
lre compagnie haoussa, capitaine Sauvage;
12e compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Bérard;
lr® section d'artillerie, capitaine Delestre.
Deuxième groupe : capitaine Drude
3e compagnie de légion, capitaine Drude;
5° compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Gallenon
1 P compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Gombettes
2° section d'artillerie, lieutenant Valabrègue.
Troisième groupe : capitaine Poivre
lre compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Robard ;
4e compagnie de légion, capitaine Poivre;
9e compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Dessert;
3e section d’artillerie, lieutenant Jacquin.
Quatrième groupe : commandant Audéoud
2° compagnie de légion, capitaine Jouvelet;
3° compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Rilba;
10e compagnie de tirailleurs sénégalais, capitaine Collinet.
Quelques modifications avaient eu lieu en même temps : le capitaine Schillmans remplaçait, comme officier d'ordonnance, le commandant Marmet, tué à l’ennemi; le capitaine d’artillerie Montané-Capdebosc était placé à l’état-major, dont le capitaine Lombard était nommé sous-chef.
Demain, la ^colonne expéditionnaire se portera en avant pour refouler les dernières bandes dahoméennes déjà fortement ébranlées par les échecs nombreux et les pertes énormes que nous leur avons infligées précédemment et surtout dans les journées des 20 et 21 octobre. La ligne de la rivière de Koto, occupée par l’ennemi, constitue le dernier des remparts élevés par Béhanzin sur notre route pour défendre sa capitale. Ce roi, sentant sa ruine prochaine, essaie vainement de retarder notre marche par des pourparlers qui prouvent seulement qu’il a acquis le sentiment de sa faiblesse et celui de notre force.
Ces manœuvres astucieuses ne sauraient retarder notre marche victorieuse, pas plus que n’on1 pu le faire les efforts de ses guerriers.
Le colonel sait qu’il peut compter sur le courage et la ténacité de tous pour porter le dernier coup à la puissance dahoméenne et, par une vigoureuse marche en avant, terminer rapidement cette campagne du Dahomey si brillament commencée.
Bivouac d’Akpa, le 25 octobre 1892.
A. Dodds
Officiers, sous officiers et soldats du corps expéditionnaire.
Après avoir, dans les journées des 20 et 27 octobre, enlevé les lignes de Koto, vous venez, dans les trois journées des 2, 3 et 4 novembre, de porter un coup décisif à la puissance dahoméenne.
Partis le 2 novembre du bivouac de Kotopa, vous avez tourné la forte position de Wacon et le soir, après une lutte où l'infanterie et l'artillerie ont montré une fois de plus ce qu’on pouvait attendre d’elles, vous avez forcé l’ennemi à évacuer et le palais de Wacon et les lignes qu'il croyait imprenables.
Le 3 au matin, le roi en personne venait lancer à l’attaque de notre bivouac les dernières troupes qu'il avait pu réunir. Ces hommes avec la folle audace que donnent le désespoir et l’ivresse se sont précipités sur nos lignes et, après une lutte de plus de quatre heures, ont dû se retirer en désordre, laissant le terrain jonché de cadavres et poursuivis la baïonnette dans les reins jusqu’au réduit de Wacon qui a été brillamment enlevé d’assaut par les troupes du 4e groupe.
Le 4 enfin, après une marche aussi hardie que pénible vous avez refoulé l’ennemi sur la forte position de Dioukoué dont vous l’avez ensuite chassé malgré une résistance opiniâtre.
Vous savez tous le résultat de ces trois mémorables journées.
Le roi, dont l’armée est anéantie, a demandé la paix, nous la voulons durable ; il faut donc qu’elle soit honorable et profitable pour la France. S'il devait en être autrement je sais que je pourrais compter sur la vigueur et l'énergie dont vous avez donné tant de preuves pour aller porter jusque. dans Abomey le coup suprême qui anéantirait à jamais la puissance de Béhanzin.
Je tiens à exprimer encore à toutes les troupes du corps expéditionnaire la fierté que j’éprouve à commander à des hommes dont la valeur et le dévouement ont, seuls, permis de venir porter nos armes jusqu’au pied des murs d’Abomey, pour dicter la paix à notre ennemi.
Cana, le 12 novembre 1892.
A. Dodds
Après ces rudes journées, le colonel Dodds jugea nécessaire de laisser un peu reposer ses troupes. 11 tenait aussi naturellement à attendre de nouvelles instructions qu’il avait demandées à Paris au sujet des négociations que Béhanzin avait entamées avec lui. Le 13 novembre, il recevait communication du câblogramme du 9 novembre par lequel le Gouvernement, en lui notifiant sa nomination au grade de général de brigade, le félicitait de nouveau des brillants résultats obtenus. Une touchante manifestation dc.respectueuse sympathie des officiers de la colonne expéditionnaire, à laquelle assistaient le gouverneur Ballot et l’administrateur Fonssagrives, eut lieu à cette occasion au camp de Garni.
Pendant ce temps les pourparlersconlinuaient avecBéhanzin qui se rendait parfaitement compte que s’il pouvait arrêter nos I coupes à Gana il lui serait facile de dire ensuite que le général avait reculé devant lui. Il multipliait donc ses offres : otages, armes, canons, énorme indemnité en argent; il se disait prêt à tout donner, même ce qu'il ne possédait pas, car il a été prouvé depuis que les fameux trésors d'Abomey n’existaient que dans l'imagination des indigènes. Ces offres qui ne cachaient de la part du roi que la volonté impuissante et désespérée de rétablir son prestige, furent enfin repoussées par le général Doddsauquel M. Ballot n’avait pas eu de peine à persuader qu’il était indispensable de s’emparer d'Abomey. La marche en avant fut reprise et la capitale du Dahomey tombait en notre pouvoir le 17 novembre.
Officiers, sous-officiers et soldats de la colonne expéditionnaire.
Le roi Bélianzin, après avoir demandé lapaix, n’a pas voulu accepter nos justes conditions ; nous avons donc repris notre marche en avant et le 17 novembre le drapeau français a flotté sur les murs d’Abomey.
Afin de forcer les princes de sa famille et ses chefs à le suivre, le roi n’a pas hésité à brûler leurs demeures et ses propres palais : il a ainsi porté lui-même le dernier coup à sa puissance et à son prestige.
La pointe poussée sur Yindouté, dans la nuit du 18, a montré qu’il a complètement renoncé à la lutte et fui hors de la portée de vos armes victorieuses.
Depuis plus de deux mois vous avez presque journellement combattu, vous avez supporté fatigues et privations, sans que jamais votre admirable entrain se soit ralenti un instant ; aujourd’hui l’occupation d’Abomey est le couronnement de vos succès; l’armée dahoméenne est anéantie et il ne reste que quelques hommes suffisant à peine à former une escorte pouvant servir à protéger la fuite du roi.
Aussi suis-je heureux de porter à votre connaissance le câblogramme que je reçois du ministre de la marine:
c J’admire avec vous la valeur et le superbe entrain de vostroupes ; l’éloge quevous en faites est pour elles la première et reste la plus précieuse des récompenses.
Campement des tirailleurs haoussas
« Le ministre de la guerre, le sous-secrétaire d’Etat des colonies et moi adressons de nouveau à vos soldats et à vous nos plus vives félicitations. »
Abomey, le 20 Novembre 1892.
A. Dodds
Le jour même de l'entrée des troupes françaises à Abomey, le commandant supérieur avait adressé aux habitants du Dahomey la proclamation suivante :
Le général Dodds , commandant en chef le corps expéditionnaire du Dahomey aux Cabécères, aux chefs et habitants du Dahomey.
Après de nombreux combats l’expédition française s’est emparée de votre capitale et en a chassé le roi Béhanzin, détruit son armée et brisé à tout jamais sa puissance.
Les intérêts du peuple dahoméen sont désormais entre les mains de la France et il m’appartient de donner une nouvelle constitution au pays abandonné par son roi.
Ceux de vous qui, confiants dans la clémence du gouvernement français et dans ma parole, viendront franchement à moi, seront protégés dans leur famille et dans leurs biens. Ils pourront en toute sécurité se livrer au commerce et aux travaux de culture et vivre en paix sans aucune inquiétude sous la protection de la France.
Rien ne sera changé dans les coutumes et les institutions du pays dont les moeurs seront respectées.
Les chefs qui se soumettront de bonne foi à notre protectorat resteront en fonctions, ils conserveront les dignités qui en sont la conséquence. En revanche, ceux qui ne répondront pas à mon appel et qui essayeraient de fomenter des troubles dans un pays qui doit désormais être heureux et pacifié, seront impitoyablement châtiés.
Au palais d’Abomey, le 18 novembre 1892.
Le général commandant la colonne expéditionnaire du Dahomey est heureux de porter a la connaissance des troupes le télégramme suivant qu'il a reçu de M. le Ministre de la marine :
« Marine à Général Dodds. Le gouvernement a donné connaissance aujourd’hui aux deux Chambres de la dépêche par laquelle vous lui avez annoncé l’entrée des troupes françaises dans Abomey.
« Le Parlement applaudissant à vos efforts et à vos succès a ratifié par un vote unanime la proposition du gouvernement d’instituer une
médaille commémorative de la brillante campagne du Dahomey, et il a mis à sa disposition un certain nombre de décorations pour lui permettre de récompenser les hauts mérites que vous auriez à lui signaler. »
Porto-Novo, le 30 novembre 1892.
A. Dodds
Liste des officiers tués ou morts de leurs blessures
Dogba, 19 Septembre. — Sous-lieutenant Badaire, infanterie de marine ; commandant Faurax, légion.
Poguessa, 4 Octobre (Première affaire). — Capitaine Bellamy, infanterie de marine ; sous-lieutenant Amelot, légion étrangère ; sous-lieutenant Bosano. infanterie de marine.
Poguessa, G Octobre (Deuxième affaire). — Lieutenant Doué, infanterie de marine.
Akpa, 15 Octobre, — Commandant Mariîiet, infanterie de marine, officier d’ordonnance du commandant supérieur.
Le 20 Octobre, devant Kotopa. — Lieutenant Toulouse, infanterie de marine ; lieutenant Michel, artillerie,
Le 2 Novembre, affaire Vakon. — Lieutenant Mercier, infanterie de marine ; médecin de première classe, Rouch.
Le 4 Novembre, affaire Djokoué. — Lieutenant d’artillerie Menou.
Lieutenant d’artillerie Yalabrègue et lieutenant d'infanterie de marine Gélas.