‹ Notice sur le DahómeyChapitre 17 sur 61 · DÉCLARATION · texte numérisé non relu

DÉCLARATION

Au nom de la République française :

Nous, général de brigade, commandant supérieur des Établissements français du Bénin, commandeur de la Légion d’honneur.

En vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés,

Déclarons :

Le roi Béhanzin Ahydjéré est déchu du trône du Dahomey et banni à jamais de ce pays.

Le royaume du Dahomey est et demeure placé sous le protectorat exclusif de la France à l’exception des territoires de Ouidah, Savi, Avrékété, Godomey et Abomey Galavi, qui constituaient les anciens royaumes de Ajuda et de Jacquin lesquels sont annexés aux possessions de la République française. Les limites des territoires annexés sont : à l’Ouest, la rivière Ahémé; au Nord et à l’Est, la rivière de Savi

et les frontières Nord-Est du territoire d’Abomey-Calavi, au Sud de l’océan Atlantique.

Fait à Porto-Novo, le 3 décembre L892.

A. Dodds.

Dès son retour à Porto-Novo, le commandant supérieur prit, de concert avec le lieutenant-gouverneur, les mesures de détail nécessaires pour assurer en même temps que la sécurité du pays, la mise en application du nouvel ordre de choses.

Le roi Béhanzin, d’après des renseignements puisés à diverses sources, se trouvait chez les Maliis, où il s'était réfugié après la prise d’Abomey, à deux jours de marche environ au nord de cette ville. Il essayait de rassembler les débris de son armée et de reconstituer de nouvelles troupes, mais il ne pouvait, en attendant, que garder la défensive. Petit à petit, le calme rentrait dans les esprits ; aux PopoS, tout était tranquille ; nos troupes étaient entrées à Ouidah sans coup férir, Elles s'étendaient peu à peu dans la direction d'Allada et vers Abomey, de manière à établir par une suite ininterrompue de postes les communications entre la côte et l'intérieur et à assurer le ravitaillement de la garnison laissée à Abomey, sous le commandement du lieutenant-colonel Grégoire, chargé de la région d'Abomey. Quant aux territoires annexés, ils étaient divisés en deux cercles : Ouidah et Cotonou, comprenant : le premier, les cantons d’Aroli, Savi, Ouidah et Avrékété ; le second, les cantons d'Abomey-Calavi, Godomey et Cotonou. A la tête «le chacun de ces cercles se trouvait un commandant de région ayant sous ses ordres un administrateur colonial chargé des services publics. Le lieutenantcolonel Gonard fut chargé de la région de Ouidah, avec M. D'Albéca comme administrateur ; le colonel Lambinet fut chargé cumulativement des deux régions de Porto-Novo et Cotonou, avec le capitaine Roget comme second.

En même temps, il était constitué une 4e compagnie de tirailleurs liaoussas, avec les éléments recrutés sur place, de manière à combler les vides causés par le rapatriement, soit en France soit au Sénégal, d'une partie des troupes ayant pris part aux opérations qui avaient précédé la prise d’Abomey. Une décision du 1 4 février constituait également deux compagnies franches, à l'effectif de cent dix hommes chacune, ayant leurs dépôts à Abomey et à Porto-Novo, et chargées de parcourir incessamment le payspour rassurer lapopulation en détruisant les bandes de rôdeurs qui pourraient y pénétrer ou s'y former.

D'autre part le blocus était levé à compter du 19 décembre, ce qui permit au général de remettre à la disposition du Département de la Marine les bâtiments réunis dans le golfe du Bénin sous l 'autorité du capitaine de frégate Marquer. Le général garda seulement la Mésange , le Héron , et pendant quelques semaines encore, le transport-hôpital le Mymp. Cependant, par précaution, l'arrêté du 14 avril 1892, interdisant l’introduction et la vente de la poudre et des armes, fut confirmé et étendu à l’ensemble des possessions françaises.

Le commandant supérieur crut devoir également prendre des mesures de rigueur contre un certain nombre de maisons allemandes convaincues d’avoir à différentes reprises et, au mépris de l’acte général de Bruxelles, vendu au roi de Dahomey des armes à tir rapide, des munitions et même de l’artillerie. Une enquête rapidement menée prouva ces faits. En conséquence les comptoirs de la maison Wohlber et Brohm, de Hambourg, furent fermés à titre définitif, et ses deux agents, MM. Richter et Buss, expulsés du territoire français ainsi que MM. Barth, de la maison Joss et Witt, de ta maison Goedelt. On mit également sous séquestre les biens de quelques-uns des habitants de Ouidah, Candido Bodriguez, Cyrille et Georges de Souza et certains autres qui s’étalent distingués parieur haine contre nous et avaient accom-

Appontement de Cotonou

pagné le roi dans sa fuite. Un peu plus tard, après la reddition de Bélianzin, quelques-uns d’entre eux furent remis en possession de leurs biens; d’autres, plus coupables, envoyés au Gabon où ils purent méditer pendant plusieurs années sur les vicissitudes de la politique dahoméenne.

Simultanément avec ces mesures de défense ou de sécurité, diverses dispositions d’ordre économique avaient été prises par le général.

Le régime douanier fut surtout l’objet d’une attention spéciale. Dès le 5 décembre, des postes de douane avaient été créés à Ouidah plage, Avrékété et Godomey plage. Par arrêté du 10 décembre les divers territoires des établissements du Bénin furent divisés au point de vue fiscal en deux zones distinctes: la première s’étendant de l'ile Bayol à l’Ahémé, de manière à ne pas porter atteinte aux prescriptions de l’arrangement franco-allemand approuvé par le décret du 6 février 1890 pour la région des Popos ; la seconde s’étendant de l’Ahmé à la rivière d’Adjarra, comprenant par conséquent le protectorat de PortogNovo, Cotonou et les territoires nouvellement annexés. Un arrêté du 23 décembre établit dans cette deuxième zone un nouveau tarif de droits sur les alcools.

Ces dispositions, que nous ne citons ici qu’à titre rétrospectif, furent abrogées le 15 mars 1893, le gouvernement allemand ayant lui-même demandé la dénonciation de la convention. A partir de cette date, les droits sur l’alcool en vigueur à l’est de Porto-Novo furent également appliqués à la région des Popos en vertu d’un arrêté du 15 mars 1893 qui a servi de point de départ aux divers actes qui ont depuis régi la matière. Pour les articles autres que l’alcool (tabac, poudre, fusils, etc.), les droits furent maintenus provisoirement et modifiés le 19 avril suivant.

En même temps les lois, ordonnances et règlements de la Métropole ainsi que tous les arrêtés locaux réglant les matières

(l'administration et de police en vigueur à cette époque dans les Etablissements du Bénin furent rendus applicables aux territoires annexés à compter du 1er janvier 1893. U n'arrêté du du 23 décembre institua une commission chargée d'examiner les titres ou revendications de propriété immobilière présentés par les Européens et les indigènes. Il était de plus procédé à des travaux préliminaires de délimitation sur la frontière du Togo.

Enfin le wharf de Cotonou était ouvert au commerce le 7 Mars 1893. Cet appontement, qui a rendu de si grands services à la Colonie, et sans lequel la campagne du Dahomey eut été impossible, a été construit par MM. Daydé et Pillé, ingénieurs constructeurs à Paris. 11 mesure 300 mètres de longueur sur 6 mètres de largeur.

A cette époque, les services du Gouvernement, placés sous l'autorité directe du commandant supérieur, comprenaient :

1° L'Etat-Major (commandant Lombard).

2° Le Secrétariat et la justice (administrateur Fonssa grives).

3° Les affaires politiques et indigènes (capitaine Trinité- Schillemans).

4° Le service de l’intérieur (administrateur Cornilleau).

Le 21 février, le Général avait quitté Porto Novo pour aller établir son quartier général à Ouidah. 11 pensait, avec juste raison, que sa présence dans cette ville non seulement lui permettrait de surveiller de plus près l’organisation des territoires annexés, mais serait une preuve manifeste de la prise de possession définitive du royaume du Dahomey. 11 se proposait eu même temps d'établir dans cette ville même, cenlre des intrigues dahoméennes, un service de renseignements lui permettant de se tenir au courant des faits et gestes de Béhanzin et de terminer définitivement la campagne, s'il était possible, à l’aide de négociations pacifiques.

« Béhanzin, écrivait-il au mois d’avril au Ministre de la Ma-

rine' et au sous-secrétaire d’Etat des Colonies, est toujours à Atchéribé, point situé à deux journées de marche au nord d'Abomey.

«Il habite à peu de distance du Zou, dans une clairière située au centre d’une épaisse forêt et là, gardé par ses amazones, il est entouré de quelques fidèles seulement parmi lesquels les princes Fiobé, Ymavo et Alladoué.

« Il prend les plus grandes précautions pour se protéger, surtout contre les tentatives d’empoisonnement auxquelles l’exposent de la part de ses partisans ses récentes défaites- L’amazone qui prépare ses repas est tenue de manger ellemême en sa présence de tous les mets avant qu’il se décide à y toucher.

« Près d’ Atchéribé se trouve un camp militaire qui ne contiendrait plus, d’après les derniers renseignements, qu’environ deux cents guerriers bien armés; les femmes, vieillards et enfants en portent la population à un millier d’individus parmi lesquels la variole fait de grands ravages.

« Le reste des forces dahoméennes est ainsi réparti :

« Dans le pays d’Agony existe un groupement de défenses territoriales comprenant une cinquantaine de villages dont tous les habitants mâles ont été armés de fusils, de peu de valeur il est vrai, mais que l’aspect du pays couvert d’une brousse épaisse ne permet pas de considérer comme une quantité négligeable. C’est d’Agony qu’ Atchéribé tire sa subsistance en légumes, fruits, etc. Une route a été construite entre ces deux points pour. assurer les communications et échapper à notre surveillance.

« La reddition d’Agony mettrait certainement Bélianzin dans une situation très précaire au point de vue de l’alimentation car avec l’imprévoyance qui caractérise la politique des Rois du Dahomey il a, dans .ces dernières années, razzié et détruit d’une façon presque complète le vaste pays des Mahis

auquel il se trouve actuellement adossé et qui aurait pu être sa sauvegarde s’il n’en avait pas tari les ressources et s'il ne s’était pas aliéné l'esprit des populations en semant partout la dévastation et la terreur.

« A une journée de marche au nord de Zumé, sur la route qui mène de ce point à S'avalou,* se trouvent dans la plaine d’Agony les troupeaux de l’ennemi; une route nouvellement Créée réunit ce point, de même qu'Agony au centre occupé par l’ancien roi.

« Vis-à-vis de nous, à quelques kilomètres au nord d’Abomey, s'étendent les avant-postes du camp d'Atchéribé fortement constitués et la gauche appuyée au camp d’Agony.

« Béhanzin n’a plus aucune communication avec le royaume de Porto-No vo ni avec la région située entre la grande route de Ouidah à Abomey et l'Ouémé ; toutes les populations occupant ces territoires sont maintenant ralliées à nous d’une façon trop franche pour qu'il j misse trouver au milieu d’elles un appui efficace. Néanmoins les relations de Béhanzin avec les régions voisines de la côte ne sont pas à l’heure actuelle entièrement interrompues.

« Nous sommes parvenus à fermer récemment par des postes permanents les communications traversant la Lama, terrain marécageux formant; une barrière naturelle entre l’Ouémé et le Coulfo. 11 est probable que cette mesure coupera court aux agissements de l’ancien roi du Dahomey dans les régions que nous nous occupons actuellement de réorganiser et d'administrer. 11 lui restera sans doute des moyens de communiquer avec les territoires allemands dépendant de Petil- Popo, mais des négociations entamées dernièrement avec l'Adja Pohinzon et l'installation prochaine de postes de douane sur la frontière occidentale vont nous aider puissamment à la surveillance des relations de Béhanzin avec nos voisins.

« J’ai envoyé le 18 janvier une mission au nord de Sakété,

mission destinée à rallier à nous tous les chefs de la frontière qui nous sépare de la colonie de Lagos.

« Celle mission est revenue il y a peu de jours ayant rempli son programme d'une manière satisfaisante. Elle a ramené à notre influence le pays des Ouéré, des Hori-Ghés, 18 villages de Kétou et soumis ainsi à notre contrôle les routes allant d'Abéokoutah et de Lagos au pays des Malus,

« Les résultats de ces deux missions n'ontpas tardé à se faire sentir d’une façon appréciable à Atchéribé. Les difficultés de ravitaillement des troupes de Béhanzin ont notablement augmentées et le découragement, cortège obligé des privations et de la maladie, s’accuse par des désertions journalières que le système de surveillance, cependant incomparable de l’autorité dahoméenne, est impuissant à enrayer,

« Aussi, certains renseignements, la capture des prisonniers semblant être des ambassadeurs bien plutôt que des soldats quelconques, m’ont amené à penser que le moment pouvait être favorable pour arriver, par la voie des négociations, à la reddition de Béhanzin. J’ai dû, dans ce but, chercher à me créer des intelligences dans son entourage et les premiers envoyés destinés à entamer les pourparlers sont partis le 23 mars pour Atchéribé chargés par Féliciano, habitant très influent de Ouidah, d'une lettre à l’adresse de Candido, un des conseillers de Béhanzin.

« Le sieur Candido et tous les métis brésiliens ont suivi, plus ou moins de gré ou de force, la fortune de Béhanzin. Ils appuieront de tout leur pouvoir pour arriver à une solution pacifique. Tous ont des intérêts sur la côte et ne peuvent qu’envier la situation de ceux des leurs assez heureux pour avoir obtenu notre pardon et profiter de tous les avantages d'une administration incomparablement plus juste et plus douce que celle sous laquelle ils ont vécu jusqu’à ce jour.

« La réponse à la lettre de Candido ne nous parviendra pas

avant le 15 avril au grand minimum, la durée du trajet entre Ouidali et Atchéribé ne pouvant être inférieure à huit jours ; ce n’est que vers le 15 ou le 20 avril que nous pourrons savoir à. quoi nous en tenir sur les intentions de Béhanzin. (Général Dodds). »

En même temps qu'il amorçait ces négociations, le commandant supérieur déterminait leg limites respectives des cercles de Ouidali et Cotonou (arrêté du 3 avril 1893), nommait les chefs de canton et de village, dans ces deux circonscriptions, et divisait le haut Dahomey en trois provinces : 1° la province d’Abomey, ayant pour limites au nord la frontière du pays des Mahis, à l'est l’Omémé, au sud la Lama, à l'ouest de Couffo; 2“ la province d’Allada, ayant pour limites au nord la Lama et la province d’Abomey, à l’est la rivière de So et la frontière ouest du royaume de Portu-Xovo, au sud les terrains de culture ressortissant aux territoires annexés, à l’ouest l’Ahémé e le Couffo ; 3" la province de l’Ouémé, limitée au mord par la frontière du pays de Kétou , à l’est par la frontière franco-anglaise, au sud parle marigot de Badaoet la frontière du royaume de Porto-Xovo. 11 rattachait à chacune de ces provinces les divisions administratives existant avec l’occupation française, savoir:

PROVINCE D’ABOMEY

Cantons d’Abomey, d’Agony, de Poguessa, de Setto, de Cana, d’Agrimé, de Zobodomé, de Honansouko, d’Ahivedji, de Cotopa.

PROVINCE DALLADA

Cantons d’Agomey, de Coffo, de Décamé, de Tori, d’Allada, de Henvi, de Ouésomé, d’Azoué, de Kodgi, de Golo, de Do.lgi, d’Awanozoun.

PROVINCE DE L'OUÉMÉ

Cantons de Zounou, de Dasso, de Ouécé, de Dogba- Aehonsa.

Le 22 avril, le général Dodds rentrait en France en mission, laissant l’intérim du commandement supérieur au colonel Lambinet, chargé depuis le 3 avril de la région de Ouidah. Le lieutenant-colonel Gonard reprenait pour quelques jours, en attendant d’être remplacé par le capitaine Privé, les fonctions de chef cl’Etat-major.

Ajoutons pour terminer l’histoire de cette période que le général Dodds avait été élevé, le 14 décembre 1892, à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur, et M. Ballot, le 7 janvier 1893, promu au grade de commandeur.

Vers cette époque, un changement important se produisit dans l’organisation politique et administrative de nos établissements. Ils furent en effet séparés de la Guinée française, par un décret du 10 mars 1893, dont nous donnons ci-après le texte, promulgué par arrêté du 8 juin.

Rapport au Président de la République suivi d'un décret portant organisation des colonies de la Guinée française, de la Côte d'ivoire et du Bénin.

Paris, le 10 mars 1893.

Monsieur le Président,

Les possessions situées sur la côte occidentale d’Afrique, entre la Guinée portugaise et la colonie anglaise de Lagos, comprennent trois groupes d’établissements distincts, ceux de la Guinée française, de la Côte d’ivoire et du golfe du Bénin.

Ges trois colonies ont été constituées par le décret du 1er août 1889, qui les a séparées du Sénégal, auquel elles étaient attachées; aujourd’hui, elles sont régies par le décret du 17 décembre 1891, qui, tout en maintenant l’autonomie de ces trois établissements, avait placé à leur tête un gouverneur chargé de leur direction supérieure nique.

Ce régime d’autonomie a produit en peu de temps les heureux résultats qu’en attendait l’administration des colonies et qui ont été mis particulièrement en lumière pendant la dernière discussion du budget : au point de vue politique, administratif et financier, les établissements de la Guinée française, de la Côte d’ivoire et du Bénin ont suivi en effet une marche ascendante qui prouve que, comme l’avait signalé avec raison un de mes prédécesseurs, l’autonomie de ces possessions est dans l’état actuel des choses la condition essentielle de leur prospérité.

Le moment paraît donc venu de faire un pas de plus dans cette voie et de compléter l’organisation actuelle en plaçant à la tète de chacun des trois services un gouverneur indépendant et jouissant des pouvoirs dévolus à ses collègues des autres colonies. Cette mesure, qui n’entraînera aucune charge nouvelle pour la Métropole, affirmera définitivement l’existence et consacrera l’autonomie de nos possessions de la Guinée française, de la Côte d’ivoire et du Bénin, et aura pour résultat de favoriser le développement progressif des intérêts français sur cette partie de la côte occidentale d’Afrique.

Tel est l’objet du projet de décret que j’ai l’honneur de soumettre à votre haute sanction,

Le ministre du commerce, de V industrie et des colonies,

Siegfried.

Décret portant organisation des colonies de ta Guinée française , de la Côte d'ivoire et du Bénin (10 mars 1803)

Le Président de la République française :

Sur le rapport du ministre du commerce, de l’industrie et des colonies;

Vu les décrets du lei août 1839 et du 17 décembre 1891 relatifs à l'organisation des possessions françaises de la Guinée, de la Côte d’ivoire et du golfe du Bénin :

Vu l'article 18 du Sénatus- Consulte du 3 mai 1854;

Décrète :

Article premier. — Les colonies de la Guinée française, de la Côte d’ivoire et du Bénin constituent trois colonies distinctes qui sont classées parmi les colonies du premier groupe énumérées par l’article 4 du décret lu 2 février 1890,

L'administration supérieure de chacune de ces colonies est confiée à un gouverneur assisté d'un secrétaire général.

Art. 2. — Les gouverneurs de la Guinée française, de la Côte d’ivoire ét du Bénin. exercent dans toute l’étendue de leur colonie les pouvoirs déterminés par les décrets et règlements en vigueur et notamment par l’ordonnancé organique du 7 septembre 1810.

Art. 3. -T- Le gouverneur delà Guinée française est chargé de l’exercice du protectorat de la République sur le Fouta Djallon et les territoires avoisinants.

Le gouverneur de la Côte d’ivoire est chargé de l’exercice du protecto-

rat tle la République sut les Etats de Kong et les autres territoires de la boucle du Niger. Toutefois les Etats de Samory et de Thiéba restent sous la juridiction du commandant supérieur du Soudan français.

L’action du gouverneur du Bénin s’étendra sur les établissements compris entre la colonie anglaise de Lagos et la colonie allemande du Togo et sur tous les territoires de l’intérieur-

Art. 4. — Le service du Trésor est assuré dans chacune des colonies par un trésorier payeur.

Art. 5. — Sont abrogées toutes dispositions contraires au présent décret.

Art. 6. — Le ministre du commerce, de l’industrie et des Colonies est chargé de l'exécution du présent décret.

Fait à Paris, le 10 mars 1893.

Carnot.

Par le Président de la République,

Le ministre du commerce , de l'industrie et des Colonies

Siegfried.

Comme conséquence des dispositions qui précèdent, le service des affaires civiles qui avait, en vertu d’une décision du 22 avril prise par le général Dodds avant son départ, été centralisé el assuré par le cabinet du commandant supérieur, fut confié, conformément aux instructions ministérielles, à l’administrateur chef du secrétariat qui prit les fonctions de secrétaire général par intérim en attendant l’arrivée du titu laire.

Le colonel Lambine! eut surtout à s’occuper des négociations avec les messagers du roi Béhanzin. Le pays était d’ailleurs tranquille et, à part une escarmouche, survenue le 1er mai au village de Houansouko, dans laquelle le commandant Maugin fut blessé mortellement il ne se produisit aucun incident grave. « La situation au point de vue pacification, écrivait le colonel le 10 mai, n’a pas sensiblement changé depuis l'établissement du dernier rapport politique. Le royaume de Porto Novo, nos protectorats de la vallée du Mono, les territoires au nord de Dogba, sur la rive gauche de l’Ouémé jouissent d’une parfaite tranquillité.

« Dans la partie du Dahomey qui s’étend au sud de la Lama

et le long de la côte la pacification ne laisse non plus rien à désirer; elle s'est même réalisée avec une rapidité surprenante. C'est que le Dahoméen du Sud est un producteur et un cultivateur; il a des intérêts commerciaux qui lui font envisager la guerre comme une calamité; enfin de nombreux croisements avec diverses races indigènes et aussi la fréquentation des traitants de la côte n'ont pas été sans opérer un commencement de transformation sur son caractère.

« Nous avons également été aidés dans l’œuvre de pacification par ce fait que les chefs les plus énergiques et les plus hostiles à notre influence avaient pour la plupart suivi la fortune de Béhanzin et que nous n'avons pour ainsi dire pas eu à en purger le pays. »

Le commandant supérieur ajoute qu’au nord de la Lama la situation change complètement : « le pays est sillonné de bandes armées qui détroussent les passants et il est encore impossible de circuler sans une forte escorte. Derrière ce -rideau de gens remuants qui constituent la véritable pierre d'achoppement du règlement de la question du Dahomey, se trouve l’armée régulière dont la situation n’a pas changé. On souffre à Acthéribé, mais la discipline de fer à laquelle sont soumises les troupes du roi empêche toute idée de désertion.

« Dans le pays tout le monde désire vivement la paix, l'indigène aussi bien que le commerçant, l’élément militaire aussi bien que l'élément civil. »

L'opinion personnelle du colonel Lambinet était particulièrement favorable à la solution pacifique de la question dahoméenne. Il avait même pensé à un certain moment qu'il serait possible de conserver à Abomey le roi Béhanzin, sous une surveillance très rigoureuse bien entendu, en lui laissant seulement le plateau d’Abomey. 11 s’appuyait surtout pour émettre cette opinion sur la difficulté de trouver un remplaçant au roi déchu et sur le désir très légitime d’éviter à la France l’occasion

de nouvelles dépenses en hommes et en argent. Il était dans cette disposition d'esprit lorsque dans la nuit du 29 avril le Ghétigan arriva à Ouidah porteur d'un message du roi. Il est bon d’ajouter que la lettre adressée par Féliciano à Candido Rodriguez avait été interceptée par le Roi qui l’avait gardée plusieurs jours avant de la remettre à son destinataire et ne lui en avait parlé que le 14. Il attendait à ce moment le résultat d'une ambassade envoyée par lui à Lagos, résultat qui fut naturellement négatif. Repoussé du côté de l'Angleterrre, repoussé du côté de l’Allemagne qui avait refusé de le prendre sous son protectorat, il se décida à faire des offres de soumission au commandant supérieur. La lettre adressée à Gandido lui servit de prétexte. Le 17 il donna son bâton royal et un message à Chétigan qui partit le lendemain avec Gandido et deux autres ambassadeurs... Ils avaient demandé qu’on envoyât un officier à leur rencontre ; le commandant refusa et leur expédia simplement Féliciano à titre officieux mais avec mission de leur dire que leur qualité de messager garantissait leur sécurité et leur liberté.

Le message de Béhanzin était ainsi conçu :

« 1° Le roi salue MM. le Président de la République, le gouverneur, le colonel et tous les officiers.

2° Il reconnaît qu’il est battu. C’est le bon Dieu qui a voulu la guerre.

3° Il vient demander la paix et offre sa soumission. Il aurait fait cette demande plus tôt, mais il en a été empêché parles considérations suivantes : 1° Les Nagos attaquent constamment les Dahoméens qui essayent de passer et coupent les -chemins ; 2°Tofa se vante partoutque c’est lui qui a fait la guerre au Dahomey et qu'il a été le vainqueur ; 3° Béhanzin prie qu’on empêche Tofa de dire des mensonges et du mal de lui, car si Tofa sert la France, le Dahomey la sert depuis bien plus longtemps. S’il avait voulu, il aurait pu écraser Porto-Novo

avant l'arrivée des Français ; 4° lui veut la paix avec la France et ne veut plus la guerre ; 5° Le roi demande à habiter le plateau d’Abomey et que les postes au nord de la Lama soient évacués. »

Le colonel Lambinet demanda des instructions à Paris. Ainsi que nous venons de le dire il penchait à ce moment pour le maintien de Béhanzin, sous certaines conditions. Le ministre de la marine lui répondit qu'il était indispensable de traiter avec Béhanzin lui-même, sans intermédiaires. Il devait lui être délivré un sauf-conduit pour venir à Abomey d’où un officier avec une escorte l’accompagnerait à Ouidah. Le colonel ayant objecté qu’une question très importante de fétichisme défendait au roi de voir la mer, le ministre de la marine répondit en confirmant ses précédentes instructions avec cette seule atténuation qu'afin de respecter les scrupules religieux de Béhanzin il pourrait s’arrêter à AUada pour y faire sa soumission sans conditions.

Devant de pareils ordres il ne restait plus au colonel qu’à renvoyer les messagers du roi. Ils partirent le 5 mai après avoir vainement essayé d’obtenir un adoucissement à ces conditions mais en exprimant l’opinion qu’elies ne seraient pas acceptées par le roi. Chétignan était porteur d’un sauf-conduit permettant à Béiianzin de se rendre à AUada.

Le 17 mai, date fixée pour la réponse du roi, étant arrivé, le colonel Lambinet donna l'ordre de fermer de nouveau les routes de la Lama. Il prescrivait en même temps au colonel Mauduit, commandant la région d’Abomey, de faire faire des reconnaissances pour dégager les abords immédiats de cette ville. Les négociations officielles étaient interrompues; elles ne furent plus reprises depuis.

A la fin du mois de mai, le colonel Lambinet, atteint d'une grave maladie, était obligé de demander son remplaçant. Il dut quitter la colonie le 29 juin, avant même l’arrivée du colonel

Dumas, désigné pour le remplacer. Aux témoignages de regrets et de sympathie qui lui parvenaient de tous côtés, il' répondait par l’ordre général suivant :

Le colonel commandant supérieur, terrassé par la maladie, est obligé de se séparer du corps expéditionnaire et des différents services civils des Etablissements du golfe de Bénin.

Avant de prendre passage sur le paquebot qui doit le rapatrier, il tient à témoigner à tous ceux qui ont servi sous ses ordres, et plus particulièrement à MM. les chefs de corps et de service, toute sa satisfaction et tous ses remerciements pour le concours dévoué et éclairé qu'ils n’ont, cessé de lui prêter à tout instant.

Le colonel commandant supérieur, quittant la colonie à la date du 29, jour de son embarquement, M. le colonel Dumas prendra le commandement dès son arrivée en rade de Cotonou.

Jusqu’à l’arrivée du colonel Dumas, les chefs des différents servicesseront, chacun en ce qui le concerne, chargés de l’expédition des affaires courantes.

Au quartier général, à Ouidah, le 28 juin 1894.

E. Lambinet.

Le colonel Dumas débarqua à Cotonou le 2 juillet. Il avait pu rencontrer sur rade de Grand -Bassam le colonel Lambinet et avait reçu de ses mains, pour compter du 30 juin, le service du commandement supérieur.

L'intérim, d’ailleurs très court, du colonel Dumas, n’est marqué par aucun fait saillant. Le ministre M. Delcassé avait prescrit à cet officier supérieur de cesser toutes négociations qui n’auraient pas pour base la soumission sans conditionsde l'ex-roi à l’égard duquel le gouvernement « userait de toute la générosité due à un adversaire qui s’est montré brave et courtois ».

En outre, il avait été décidé, depuis quelque temps déjà, que le général Dodds retournerait reprendre ses fonctions au Bénin et dirigerait lui-même les dernières opérations devant amener la prise de Béhanzin. Le colonel Dumas n’avait, en conséquence, qu’à assurer le service courant tout en prenant

les dispositions nécessitées par l'ouverture prochaine d’une nouvelle campagne.

Le général Dodds était de retour, en effet, à Cotonou le 30 août 1893, accompagné du lieutenant Vuillemot, officier d’ordonnance, et d’un certain nombre d’officiers ayant déjà pris part, sous ses ordres, aux premières opérations.

Dès son arrivée, le commandant supérieur, installé à Ouidah se consacra aux préparatifs de mise en route des effectifs dont il disposait. Tout d’abord, les deux compagnies franches furent dissoutes et replacées dans le cadre des unités respectives auxquelles elles appartenaient antérieurement. Les effectifs des divers postes furent renforcés et réapprovisionnés. A compter du 20 septembre, la procédure rapide et sans instruction préalable, prévue pour les conseils de guerre aux armées, fut rétablie. L’état sanitaire était bon et le moral des troupes excellent; on en jugera par ce fait qu’il suffit au général de décider que les hommes punis de prison seraient exclus de l’honneur de prendre part aux opérations pour que ce genre de punition n’eut pour ainsi dire plus besoin d’être appliqué. Au point de vue politique, diverses dispositions furent prises pour entraver les communications de Béhanzin avec les colonies étrangères voisines et tous les télégrammes ayant un caractère politique ou se rapportant à des faits d’ordre militaire furent soumis au visa.

Ces différents préparatifs occupèrent tout le mois de septembre et la première quinzaine du mois d’octobre. Le 12, parut l’ordre général suivant :

Le 14 octobre est fixé comme commencement des opérations.

A cette date, le général transporte son quartier général à Dogba. Conformément aux prescriptions de l’ordre général n" 8, le lieutenant colonel Boistel prend le commandement du territoire de l’intérieur en conservant celui de la région de Ouidah et Allada; le commandant Fouquet prend le commandement de la région de Porto-Novo tout en

continuant à remplir les fonctions do commandant d’armes de Cotonou.

A. Dodds.

A celte époque, tout espoir d'arrangement semblait définitivement écarté : Behanzin avait fait une dernière tentative pour obtenir la paix « à des conditions acceptables »; acceptables pour lui, en effet, car il les fixait lui-même sur des bases qui auraient annihilé l’effet matériel et moral résultant de la prise d’Abomey. Revenu dans sa capitale et y résidant, il eut aisément persuadé aux indigènes que nous avions cédé devant lui. 11 était d’ailleurs trop tard; le gouvernement avait décidé de ne plus ajouter foi à ses promesses et de l’exiler du Dahomey tout en lui conservant une situation honorable, la pacification ne pouvant être réellement considérée comme accomplie qu’à ce seul prix. Le général répondit à ces dernières ouvertures par un refus, laissant au roi le choix entre la soumission sans conditions ou la fuite. Béhanzin se décida à prendre ce dernier parti.

La situation de ce prince fugitif était, jusqu’à un certain point, digne de pilié. Repoussé à l’Est par les Anglais, à l'Ouest par les Allemands (les uns et les autres ne pouvant le recevoir officiellement), assez mal reçu au Nord par les Mahis qu’il avait autrefois si souvent pillés, il se trouvait pris sur les flancs et en queue par nos troupes. Il n’avait donc d’autre ressource que de franchir nos lignes, de passer la frontière anglaise et de se réfugier à Lagos où il aurait vécu en simple particulier, ou de gagner la brousse par les Dassas; mais ces projets furent déjoués, comme on va le voir, et il fut obligé, finalement, de venir se rendre au général à Golio (Abomey).

Le général avait quitté Porto-Novo le 14 octobre, ainsi qu’il l’avait annoncé, pour se rendre à Dogba et prendre personnellement la direction des opérations. 11 était arrivé à Agony le 17, avec l’état-major et le premier groupe. Le colonel Dumas

commandant le deuxième groupe avait franchi le Zou et se dirigeait dans la direction de Paouignan, capitale des Passas. Un troisième groupe était établi sur le Zoii à Allalié et un quatrième en avant d’Abomey à Oumbégamé. Pendant ce temps, deux compagnies étaient arrivées à Toune sur le Haut Mono et formaient ainsi un croissant au centre duquel se trouvait Atchéribé. Le général s’étant assuré que tout était en ordre et toutes les routes bien gardées, se porta de sa personne à Oumbégamé et, le 28 octobre, marcha dans la direction du camp de Béhanzin où il arriva le 7 novembre et qu'il trouva évacué. Béhanzin ayant à ce moment perdu tout espoir, cherchait à gagner par Savalou le pays des Dassas. Les débris de son armée, démoralisés par la précédente campagne et par des privations récentes, ne pouvaient opposer aucune résistance sérieuse.

A partir de l’occupation du camp d’Atchéribé, ce ne fut plus, en effet, qu’une chasse à l’homme. Petit à petit, les derniers .serviteurs du roi l'abandonnèrent; son artillerie, composée de trois canons Krupp et d’une mitrailleuse française', était tombée entre nos mains; ses ministres les plus dévoués, Ymavo et Yémové, ainsi qu’un grand nombre de princes de sa famille; étaient venus se rendre à merci au général. Yers la fin du mois de novembre, Béhanzin, serré de près par une colonne volante chargée de s’attacher à ses pas, mais sachant se dérober à sa poursuite avec une grande habileté, se trouvait non loin de Savalou dans les environs du village de Logozohoué. Le roi de Savalou qui avait tout d’abord, par un reste de crainte sans doute, semblé assez disposé à le laisser passer, lui faisait intimer l’ordre de retourner sur le territoire du Dahomey. Les Dassas lui refusaient également l’hospitalité. Il dut franchir le Zou, poussé par les groupes du commandant Drude et du commandant de Cauvigny, pendant que le colonel Dumas redescendait de Savalou pour le rejeter vers l’Ouest. De plus,

ainsi que nous l'avons dit, les routes entre Tonne et Âtchéribé étaient étroitement surveillées. « Béhanzin, écrivait à ce moment le général, abandonné, de la plus grande partie de son entourage, n'a avec lui que sa famille et quelques fidèles divisés en plusieurs groupes occupant différentes localités. Il est lui-même à Didja, près du Couffo. Il n'a plus ni prestige ni autorité et sa situation est telle aujourd'hui que l'on peut commencer à réduire l'effectif des troupes blanches..,1 Béhanzin, poussé progressivement vers le Sud par les colonnes volantes, a été ramené à l’ouest d'Abomey vers le Couffo, malgré ses tentatives pour retourner vers le Nord et rallier son armée, aujourd’hui complètement dispersée. Tout le pays est occupé par nous. »

Depuis quelque temps déjà, le commandant supérieur avait émis l’opinion, étant donné l’état d’esprit de la population et de la famille même de Béhanzin, qu’il serait possible et utile eu même temps, pour hâter les événements, de nommer un successeur à Béhanzin, déchu de tous droits depuis la déclaration lancée d’Abomey le 18 novembre 1892.

Il renouvela dans les premiers jours du mois de janvier cette proposition qui fut acceptée par le ministre. La cérémonie fut fixée au mois de janvier. A cette date, le prince Goutchili, fils de Gléglé et frère de Béhanzin, fut solennellement présenté au peuple par les princes, les anciens du peuple et reconnu roi sous le nom d'Ago li Agbo.

Voici, en même temps que la déclaration faite par ce prince et fixant les limites nouvelles du royaume d'Abomey, l’acte de reconnaissance de sa souveraineté :

Page 1