D’APRÈS US DESSINS DE JULES ROMAIN
Mademoiselle Clairon me dit avec raison, lorsque je lui servis de guide dans la visite qu’elle lit au Musée de Praun (1) : « Dans une collection, rien n’est obscène. » J’invoque ce principe en parlant des figures que traça un grand artiste et qui ont complètement disparu.
J’écris pour des hommes sérieux.
Je n’ai nullement en vue de satisfaire la curiosité de quelques débauchés, et je ne redoute pas des scrupules exagérés.
(1) Le baron Paul de Praun, né à Nuremberg, en 1548, morl en 1616, consacra quarante ans de sa vie et la majeure partie d’une grande fortune à réunir une collection très-remarquable de tableaux et de curiosités. Ses descendants l’ont conservée, et Murr en a publié la description en 1797. (Un vol. in-8°, avec 7 planches.)
Jules Romain (1), le plus illustre des élèves de Raphaël, avait dessiné des ligures fort libres; elles furent gravées, en 1524, par Marc-Antoine Raimondi (2), qui marche à la tête de tous les burinistes de l’Italie au seizième siècle. L’un et l'autre de ces artistes étaient fort liés avec le trop célèbre Pierre Arétin, dont Raimondi a gravé le portrait peint par le Titien. Cette estampe est de la plus grande beauté; Hollar en a fait une bonne copie. Le fougueux satirique est vu de face. Au bas, on lit une assez longue et fort louangeuse inscription latine qui commence ainsi : Petrus Aretinus, acerrimus virlutum ac vitiorum dmonslrator.
Quelques personnes attribuèrent dans le temps ces images à Raphaël. C’est ce qu’atteste Louis Dolce (5), tout en réfutant celte assertion erronée. Citons ce qu’il dit à cet égard :
« Fabbrini. Ma poiche andate ponderando le cose « con la severità di Socrate, vi dimando se egli ancora « pare a voi, che Raffaello dimostrasse honestâ, « quando disegnô in carta e fece intagliare a Marc’ « Antonio in rame quelle donne edhuomini che las- « civamente ed anco disonestamente si abbracciano.
(!) Né eu 1499, mort en 1546. Nous n'avons pas besoin de rappeler que son nom de famille élail Giulio Pippi.
(2) Consulter, sur ce graveur célèbre, l'excellenle notice pubüéeen 1855, par M. Delessert, et accompagnée de photographies.
(3) Ce fécond écrivain, né en 1508, mort en 1568, a laissé "“près de quatre-vingts ouvrages différents, en proseouen vers.
Il aborda tous les genres et ne jo montra supérieur dans
aucun.
« A retino. lo vi potrei rispondere, che Raffaello « non ne fu inventore, nia Giulio Romano, suo « creato ed herede. Mà posto pure ch’egli le avesse , « o tutte, o parte disegnate, non le publieô per le « piazze, nè per le chiese : ma vcnnero esse aile « mani di Marc’ Antonio, che per trarne utile l’in- « taglio al Baviera. Il quai Marc’ Anionio, se non « era l’opéra mia, sarebbe slato da Papa Leone {il « fallait dire Clément VII) délia sua lemerità degna- « mente punito. » {Dialogo délia Pittura , intitolato l'Aretino, p. 44. Ediz. diFirenze, 1735, p. 258.)
Vasari, dans ses Aies des peintres, dit que Jules Romain dessina vingt (1) images libres, qu’il les lit graver par Marc-Antoine, qu’Arétin y ajouta des vers très-scandaleux; le pape fut très-courroucé. Jules Romain aurait été châtié sévèrement s’il ne s’était réfugié à Mantoue; Marc-Antoine fut mis en prison, et il aurait expié sa faute, si le cardinal Hippolyte
(1) « Fece Giulio Romano in venti foglij intagliare da Marc- Antonio in quanti diversi modi, attitudini e posilure giacciono i disonesti uomini con le donne, e clic fu peggio, a ciascun modo fece messer Pielro Arelino un disoneslissimo sonello in lanto che io non so quai fusse più o brutlo lo spettacolo dei disegni di Giulio ail’ occhio, o le parole delP Aretino agli oreechi, la quai’ opéra fu da Papa Clemente molto biasimala. E se, quando el la fu pubblicata, Giulio non fosse già partito per Manlova, ne sarebbe stalo dallo sdegno del Papa aspramente castigato ; e poichè ne furono trovati di quesli disegni in luoghi, dove meno si sarebbe pensato, furono non solamentc proibiti, ma preso Marcantonio, e messo in prigione, e n avrebbe avuto il malanno, se il cardinale (Ippolito) dè Mcdici e Baccio Bandinelli, che in Roma servira il Papa, non l’avcssono scampalo »
de Médicis et le peintre Baccio Bandinelli (1), que le pape estimait , n’eussent intercédé pour lui.
L’erreur de Va'sari,au sujet du nombre des dessins, a été reproduite par Sandrart ( Académie , t. 2, p. 207), par Fontanini ( Eloq . Italiana, p. 564), et même par Baldinucci dans deux de ses écrits [Cominciamento e Progresso dell' arte delV intagliare in rame , Firenze, \ 786, in-4°, et NotiziedèProfessoridel disegno , Firenze, 1728, in-4°). Cette méprise a d’ailleurs été signalée par D. M. Manni, dans la réimpression du Cominciamento , et par J. Piacenza, dans la seconde édition des Notizie . Torino, 1770, in 4°.
Baldinucci ne fait d’ailleurs que reproduire à peu près dans les mêmes termes ce que dit Vasari ; il explique que les figures étaient accompagnées des sonnets , et c’est ce que confirme un témoignage qu’on ne peut révoquer en doute, celui de l’Arétin lui-même, qui, dans une de ses lettres (2), dit que les sonnets étaient placés au-dessous des estampes. (I sonetti che ci si veggano ai piedi de i modi. Lettere, libro I, p. 255.)
(t) Peintre et sculpteur du plus grand mérite. Né en 1487, mort en 1559.
(2) La correspondance de l’Arélin forme deux recueils composés, l’un des lettres qu’il a écrites (et telle était la curiosité du public que la première partie de ces Lettere obtint, en deux ans, 1557 et 1538, à Venise, cinq éditions différentes) ; l’autre, des lettres qui lui furent adressées et qui n’ont eu qu’une seule édition. (Voiries détails insérés au Manuel du Libraire.) Cette volumineuse correspondance atteste l’impudente audace de l’Arélin et le laisser-aller des mœurs en Italie pendant la première moitié du seizième siècle.
Le Baviera dont parle Vasari, et qui paraît avoir été un Allemand, natif de la Bavière, avait, fort jeune encore, été employé dans l’atelier de Raphaël comme broyeur de couleurs; c’est lui qui imprimait les planches gravées par Marc-Antoine, et il n’est pas douteux qu’il n’ait exécuté le tirage des estampes libres. Il se livrait au commerce des gravures, et nous aurons occasion de le retrouver en parlant des images que Caraglio grava d’après les dessins de Perin del Yaga.
Il est vraisemblable que les seize estampes de Marc-Antoine avaient au moins la dimension des 32 feuilles de l’Histoire de Psyché d’après Apulée. Ces feuilles sont des in-folio oblong et très-rares, surtout lorsque le nom de Salamanca ne s’y montre pas encore. François Villamena d’Assise, mort en 1626, les a gravées de nouveau. Yasari en attribue les dessins à un Belge, Michel Coxcie, de Malines (1), mais des témoignages fort nombreux nomment Raphaël. On signale comme les ayant gravées Augustin de Venise (2) et Marc de Ravenne, l’un et l’autre élèves de Marc-Antoine. Les planches originales de ces 52 feuilles furent apportées à Augsbourg vers le milieu du dix-septième siècle; le propriétaire fit elfacer les vers italiens qui étaient au-dessous de chacune d’elles ; on y substitua quatre vers latins et quatre vers allemands dépourvus de tout mérite poétique ; on mit au-dessous des figures les noms de Psyché; Vénus, Cupidon, etc.
(4) Cet artiste, né en 4499, parvint à un âge très-avancé j il mourut en 1595. 11 séjourna longtemps en Italie.
(2) Né en 1490, mort à Rome, vers 1540.
C’est à tort qu’on a donné aux gravures de Marc- Antoine le nom des Amours des dieux et des déesses . Les Italiens les ont plus exactement désignées sous le nom de I Modi, les manières. Dans ce genre, l’artiste du seizième siècle avait devancé les miniatures que Klingsted (mort en 17*24) exécutait sur des tabatières (1).
Dans la collection de l’abbé de Marolles, au cabinet des estampes à Paris, on trouve une estampe in-folio, représentant lxion qui embrasse Junon au milieu d’un nuage ; au-dessous, il y a huit vers italiens comme dans la Favola di Psiche. Le travail du graveur ne ressemble point à la manière de Marc- Antoine, ainsi que l’a remarqué Heinecken. ( Dict . des Artistes ; t. I, p. 357.) Cette planche se montre derechef dans la suite dessinée par Perin del Yaga et gravée de format in-4° par un anonyme.
Louis Crespi écrivait de Bologne le 27 octobre 1759 au prélat Bottari : « Tra le stampe lascive « d’Agostino (Caracci) me ne manca (2) qualcuna, « perô se ne avesse delle duplicate, o pure sapesse « chi ne avesse, le prenderei. Un frate Osservante « so , che in Roma avea tutte le lascive di Giulio « Romano, ma non so, ne il nome, ne se più sia vivo. « Potrebb’ essere ch’ ella lo sapesse. Sarebbe una
(1) Au sujet de cet artiste, dont les amateurs français ont orlhographié le nom de diverses manières, voir un court article dans la Biographie universelle , et quelques observations de M. Paul Mantz dans VA r liste.
(2) Cette lettre se trouve dans une collection précieuse pour l’histoire des arts : Raccolta di Lcttcrc sulla Pitlura, Scullura ed Architcltura Roma, 1764 in-4°, t. IV, p. 288.
« grazia poterie avéré : ad ogni modo per lui lion « servono. » Il ne paraît pas qu’on ait jamais entendu reparler de la collection qu’avait, ce moine.
Un des amateurs les plus zélés et les plus instruits que la France puisse citer, Mariette, fit tout ce qui dépendait de lui pour avoir la suite des estampes de Marc-Antoine. H les demandait sans cesse à ses amis en Italie : il les pressait à cet égard. Bottari s’efforça de le satisfaire, mais ses démarches persévérantes n’aboutirent qu’à se procurer quelques fragments d’estampes, déchirées par des mains scrupuleuses.
Le recueil des Lettere que nous venons de citer renferme (tom.IV, p. 329) une lettre que le collectionneur français écrivait en italien à Bottari et qui mérite d’être rappelée :
« lo vi sono molto obbligato delle vostre ricerche « intorno aile stampe lascive intagliate da Marc’ « Antonio. Bisogna ch’ elle sieno prodigiosamente « rare, poichè voi non l’avete nè pur vedete : e tutti « i curiosi, ai quali n’ho domandato, non me ne hanno « date migliori notiziedi voi. Quelle, di cui mi parlate, « che avete trovate nella libreria Vaticana, e cheson « conformià quelle délia libreria Corsini, non hanno « alcuna cosa di commune con quelle diMarc’Anto- « nio, su cui vi ho consultalo. Veggo, che bisogna « che io me contenti di quello che ne ho potuto « ricavare da voi . e che io posso riguardare presen- « temente como unici i frammenti che ne ho potuto « mettere insieme, i quali mi sono tanto più preziosi « che io lo posso mostrare senza fare il viso rosso, « perché sono piu altro che le teste. »
On a avancé que ces fameuses estampes se trouvaient dans la collection du grand-duc de Toscane, à Florence; mais il n’en est rien, d’après ce que m’écrit, le 24 août 1779, mon ami Joseph PelliBenciveni : « Un de mes amis et moi, nous avons fait « des recherches actives, mais sans succès, à l’égard « des seize gravures de Marc-Antoine ; elles ne se « trouvent point à la galleria, ni dans aucun autre « endroit de Florence. En Italie, personne ne les « possède ou ne veut les montrer. Basan, à Paris, « ne s’exprime à cet égard que d’une manière mys- « térieuse. J’ai vu le cabinet de Storch, et j’y ai ren- « contré un grand nombre d’estampes libres, mais « je ne saurais dire si celles de Marc-Antoine s’y « trouvaient. On m’a souvent présenté comme étant « telles des estampes auxquelles on donnait ainsi « une fausse attribution. Les pièces libres qui cir- « culent sont celles du Carrache et de Caraglio, et « elles ne sont pas très-rares parmi nous. Il en vient « d’Angleterre et de Hollande de nombreuses et « mauvaises copies. »
L’ Arioste a fait mention des figures dessinées par Jules Romain dans le prologue de la comédie des Supposiü, qui fut représentée à Venise en 1526, lorsque les souvenirs à cet égard avaient encore toute leur fraîcheur :
« E ben ch’ io parli con voi di supponcre Le mie suppozioni perô simili Non sono a quelle antiche, ch’ Elefantide In diversi alti e forme, e modi varii bascio dispinle; e che poi rinovate si Sono a i di nostri in Roma santa, e fatlesi
In carte belle, più che oneste, imprimere t
Acciù che lutto il mondo n’abbia copia. »
Le recueil des lettres adressées à l’Arétin contient divers témoignages de son intimité avec Jules Romain. Une de ces lettres (libro secundo, page 67), datée de Mantoue le 27 avril 1559 et écrite par le célèbre artiste à l’auteur des Ragionamenü, est remplie des expressions les plus courtoises; le peintre s’excuse d’avoir gardé trop longtemps le silence ; la faute en est à un mal qu’il a eu aux yeux et aux grands travaux que lui impose le duc; il envoie à son ami un dessin mal réussi ( mal composto disegno ), mais il y a longtemps qu’il n’a manié sa plume.
Une autre lettre d’un moine (Fra Pietro di Modena), datée de Mantoue le 27 mars 1557, renferme ce passage : « Fra curto tempo, verrà a quelle il nos- « tro signor Giulio Romario, col quale vostra « signoria potràpiù lungamente parlar di quello che « già noi tratassimoin Vinegia. » (Libro I, p. 561.)
Le juste courroux du pape décida l’Arélin à s’éloigner de Rome. Une lettre adressée à François Ier montre qu’il était encore à Rome le 24 avril 1524 (. Lettere , lib. I, p. 5); mais au mois de juillet de la même année, il était à Arezzo, où son protecteur le plus dévoué, Jean de Médicis, qui mourut dans ses bras le 50 décembre 1526, lui adressait de Fano une lettre remplie des expressions les plus cordiales « Al stupendo Pietro Aretino, Amico vero. Ti « prego che a la ricevuta di quella ti parti d’Arezzo, ce venendoa starmi appresso : il che desidero cordialcc mente » ( Lettere , lib. I, page 5.)
L’orage se calma bientôt, car l’année suivante,
l’Arétin put de nouveau séjournera Home, ainsi que le montre Mazzuchelli dans la vie qu’il a écrite de ce personnage (p. 27 de l’édition de Brescia, 1763).
Un des employés supérieurs de la chancellerie romaine, Jean Mathieu Giberti, qui fut plus tard évêque de Vérone, se distingua par le zèle qu’il manifesta en cette circonstance contre Marc-Antoine et contre l’Arétin ; il devint ainsi l’objet de la haine invétérée du satirique qui, bien des années après, en 1557, écrivant à un chirurgien romain, Baptiste Zatti, le mentionnait dans une lettre fort originale où il se vantait d’avoir écrit les sonnets, et où il se justifiait par des arguments qui semblent inspirés par ce sentiment profondément païen qui avait amené dans l’antiquité le culte de la faculté génératrice,mais qui, chez l’Arétin, n’était qu’exubérance.
« Da poi ch’ io otteni da Papa Clemente la liberta « di Marc’ Antonio*, il quale era in prigione per habere « intagliato in rame i XVI modi, etc., mi venne vo- « lontà di veder’ le figure cagione che le querele Giber- « tine esclamavano, che il buon vertuoso si crocili- « gesse : e vistele fui tocco da lor spirto che mosse « Giulio Romano a disegnarle. E perche i poeti e gli « scultoriantichi emoderni sogliono scrivereetscol- « pire alcuna volta per trastullo dell’ ingegno cose « lascive, ci sciorinai sopra i Sonetti che si veggano a i « piedi, lacui lussuriosa memoria vi intolo con pace « de gli hipocriti ; disperandomi del giudizio ladro e « de la consuetudine porca, cheprohibiscea glivechi « quel i che più gli dileita... » Letterej lib. I, p. 258.
Le 9 novembre 1527, l’Àrétin écrivait de Venise
à son ami César Frégose (1) pour le remercier de lui avoir envoyé quelques présents (la berretta, \ punlali e la medaglia ) ; il lui offrait en échange il libro de i sonetti e de le figure lussuriose , che io per contracambio lemando. ( Lettere , 1. 1, p. 14.)
Dès que Marc-Antoine eut été remis en liberté, il s’empressa de donner une autre direction à ses travaux; il grava la belle estampe du martyre de saint Laurent (2); il l’offrit au pape, et il obtint ainsi le pardon de ses erreurs passées. Yasari dit que le Saint-Père accueillit fort bien l’artiste \ Lo commendô molto, e lo vide poi sempre volontieri.
Quelques gravures, exécutées d’après les dessins de Jules Uomain, permettent de se faire une idée de ce que pouvaient être les images introuvables qu’il avait tracées en 1524.
Je possède une belle estampe gravée, en 1574, par Georges Mantouan (5), d'après Jules Romain. Elle représente Cupidon et Psyché étendus sur un lit ; entre eux se tient un petit Amour. Un autre offre des couronnes à ce couple, qui goûte les douceurs
(t) Frégose était Génois, littérateur et homme politique distingué; en 1541, François!" le chargea, avec l'Espagnol A. Rincon, d’une mission auprès du sultan, mais les deux envoyés furent attaqués, lorsqu'ils descendaient le Pô pour se rendre à Venise, et égorgés par des satellites de Charles- Quint.
(2) On connaît la rareté et le prix excessif de cette estampe lorsqu'elle se trouve en un bel état de conservation.
(5) Mort en 1546. Un des meilleurs graveurs de son époque.
du repos. Une nymphe verse de l’eau sur les mains de Cupidon.
Au fond, quatre satyres immolent un bouc. La couverture du lit est tombée; un petit chien s’y repose, et sa gueule ouverte, sa langue pendante attestent la chaleur qu’il éprouve.
Augustin de Venise a gravé d’après Jules Romain Léda et le cygne. Cette pièce libre est fort rare ; elle porte la marque de l’artiste A. V. (1).
Baviera entreprit de faire dessiner par le Rosso(2) une suite de métamorphoses des dieux; mais celuici, par suite d’une brouillerie qui survint, n’exécuta que deux dessins (l’enlèvement de Proserpine, et la nymphe Phillare au pouvoir de Neptune, transformé en cheval) (5); c’est Vasari qui nous l’apprend. Les dix-huit autres dessins qui devaient compléter la série, furent l’œuvre de Perin delVaga (4). Jacques Caraglio (b) de Vérone grava les vingt
(I) Le nom de cet artiste était Agustino Mussi.
(2ï Né à Florence, vers 1496, mort en 1541, après avoir été, dans les travaux de Fontainebleau, le rival du Primatice.
lô) Il existe une gravure de Jules Bonasone d’après Jules Romain, représentant le même sujet; elle porte le nom du graveur. Elle est indiquée au n° 154 du catalogue, dressé par M. Charles Le Blanc, de l’œuvre de cet artiste ( Manuel de V Aviateur d’estampes, t. I, p 444).
(4) Le véritable nom de cet artiste est Pielro Buonaccorsi. Né en 1500, il mourut en 1547. Il est regardé comme le plus grand dessinateur de l’école de Florence, après Michel-Ange, et comme le meilleur de tous les peintres qui aidèrent Raphaël dans ses travaux.
(5) Né vers 1500, mort en 1571 ; il fut un des plus habiles
planches sous le titre de : Gli Amori degli Dei. Vasari fait un grand éloge du talent que déploya le graveur (1).
J’ai dans ma collection deux gravures qui me paraissent exécutées par Marc-Antoine ou par Marc de Ravenne, d’après les dessins de Perin del Vaga, ou plutôt de Jean d’Udine (2). L’une, ayant 7 pouces de hauteur sur 5 pouces 1/4 de largeur, représente une cariatide portant sur la tête des fruits en forme de phallus; elle repose sur un trépied entouré d’objets semblables et placés sur la tête d’un faune. De chaque côté sont des armes. Une espèce de grillage, décoré de mascarons, entoure le tout ; deux satyres, représentés avec une naïveté hardie, appuient chacun un bras sur ces ornements. Ce sujet, traité dans le goût artistique, rappelle les images grotesques trouvées à Herculanum.
L’autre estampe a 10 pouces 1/4 sur 6 5/4. Vénus
élèves de Marc-Antoine. Barlsch décrit 64 gravures exécutées par cet artiste; M Ch. Le Blanc, dans son Manuel de l’Amateur d'estampes , en indique 70. Les Amours des dieux sont décrits nos 9 à 28
(1) « Caraglio, eccellente intaglialore di stampe, in vero « in quesli si disegni porto tanto beno, che riservando i « dintorni e la maniera di Perino, e’ tratlegiando quelli con « un modo facilissimo, cerco ancora dan loro quella leg- « giadria, quella grazia, che aveva dato Perino a’ suoi « disegni. »
(2) Son véritable nom était Jean Nanni. On ne connaît exactement ni la date de sa naissance, qu’on place de 1489 à 1494, ni celle de sa mort, qui se trouve entre 1561 et 1564. Il fut élève de Giorgion, puis de Raphaël.
est assise sur un char de triomphe ; la draperie qui l’entoure est bien dessinée. Plusieurs satyres (quelques-uns retracés avec la licence qui caractérise habituellement pareilles images) et divers animaux fantastiques l’accompagnent.
Malvasia mentionne une série de 22 feuilles, intitulée : Gli amorosi sdegni e gelosie di Giunone , ayant, au-dessous des planches, des inscriptions en vers, et il y joint six autres pièces libres (1); elle est, par erreur, placée la première.
Basan (Dictionnaire des graveurs , t. I. p. 71) indique 21 feuilles de ces Amorosi Dileiti de gli Dei.
La collection Praun possède 13 pièces in-4° gravées par Giulio Bonasone (2), et accompagnées de vers italiens qui sont souvent assez peu honnêtes. Voici les sujets de ces 14 estampes :
1° Frontispice : amorosi diiætti de gli dei.
2° Mars et Vénus.
5° Même sujet.
(1) Li sei pezzi compagni, ne’ quali intervengono sempre huomo e donna nudi, e ben spesse Amore, in alti poco decenli, e perciô detti Le Lascivie dei Bonasone, essendosi anche addimesticato talvolta porvi sotto versi scoretti, oncie 5 gagl. onc. 5 e mezza gagl. per diritto, sotto lu. B. Inuenlor ( Felsina Pitlrice , Bologna, 1678, t. 1, p. 79).
(2) Né vers 1500, mort vers 1580. M. Charles Le Blanc, dans son Manuel, t. I, p. 440-448, indique 366 estampes gravées par cet artiste ou qui lui sont attribuées. Les 14 planches de la collection Praun font partie d’une série de 20 gravures notées n°* 86 à 105 dans la liste de M. Le Blanc, qui, sans indiquer le sujet, copie le premier des vers placés an bas de chaque estampe.
4° Même sujet.
5° Vénus frappée de la foudre.
6° La naissance deBacchus.
7° Jupiter et Danaé.
8° Jupiter et Sémélé.
9° Vénus.
10° Bacchus et Vénus.
41° Vénus et Cupidon.
12° Apollon et Leucothoé.
15° Apollon et Daphné.
14° Vénus et Adonis.
Comme échantillon de la poésie qui accompagne ces estampes, nous transcrirons les strophes tracées au bas des planches 5 et 10 :
Tu mui scoperto al vecchio mio Vulcano,
Inuido Apollo, iô ti darô cassigo Che seguirai la bella Daphné in vano.
Chiamarmi poso ben Bacho diuino,
Che quel che non puô farargento et oro,
Lo fo subitamente il mio bon vino.
Titien a représenté les amours des dieux dans neuf tableaux, d’une grande beauté, que Smith (1) a reproduits avec talent à la manière noire. Van Gunst (2) les a copiés en donnant à cette suite le nom
(1) On a fort peu de details sur la vie de John Smith, qui vivait vers 1700 et qui a été un des meilleurs graveurs in mezzo tinto qu'ait produits l’Angleterre. Voir Slrutt, Biographical Diclionary of cngravers, t. 11, p. 325.
(2) Cet artiste flamand vivait au dix-septième siècle. Il a laissé un grand nombre de gravures, dispersées pour la plupart dans des publications de librairie. Son talent était médiocre.
de Amores Deovum; ses gravures, moins belles que celles de l’artiste anglais, sont plus rares.
La rareté extrême ou plutôt la disparition entière des estampes de Marc-Antoine amena Annibal Carraehe (1) à dessiner à Naples, à la fin du seizième siècle, seize sujets inspirés par les sonnets de l’Arétin. Ces dessins passèrent en Hollande, et ils y lurent gravés. Il y a lieu de penser que le frère d’Annibal, Augustin Carrache, prit part à ces compositions.
En 1760, dans un appartement secret du château d’Ambras, près d’Innsbruck, je vis quatre grands tableaux qui étaient retournés contre les murailles et qui représentaient des groupes fort peu décents. Ils me rappelèrent aussitôt les gravures de Bonasone. On les donnait comme étant du Corrége,mais on peut, avec bien plus de vraisemblance, les attribuer à Annibal Carrache ou à son école. Keyssler en a fait mention dans ses Nouvelles relations de voyages (Neuesle Reisen, 1776, p. 37) et le conseiller Prémisser les indique également dans sa Notice sur les objets rares et précieux conservés au château à' Ambras. (Innsbruck, 1777, in*8°, p. 28.)
Le sultan Ibrahim, mort en 1648, avait fait exécuter par d’habiles peintres européens un grand nombre de tableaux fort libres qui sont conservés dans un des appartements du sérail. C'est du moins ce qu’affirme l’auteur de YErotika Biblion (autorité
(I) Né en 1560, mort en 1609. Le plus jeune et le plus célèbre des trois chefs de l’Académie de Boulogne, celui dont le nom a retenti dans toute l’Europe.
assez peu sûre), qui en parie; ii dit que la pièce des Tours (Al hacliï) a les murs couverts des peintures les plus lascives; « il y a entre autres, dans ce salon voluptueux, sept tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le Caravage. »
Revenons aux estampes d’après Annibal Carrache; elles sont du format in-folio oblong, ayant 7 pouces de haut et 11 pouces de long. Le baron Storch les possédait: Elles se sont trouvées aussi dans l’importante collection de livres et d’estampes du conseiller Feuerlin (Catalogue, t. II, n° 5510), ainsi qu’une copie manuscrite et un exemplaire imprimé des sonnets de i’Arétin (nos 12277 et 11767).
On trouve dans le commerce, en Hollande et en Angleterre, des copies au trait de douze de ces figures.
Afin de mettre les curieux à même de ne pas être trompés par de prétendues reproductions qu’on leur offrirait de ces estampes, je vais donner de ces seize feuilles une description rapide en ayant soin de ne point offenser les oreilles pudiques :