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CHAPITRE II

DES TITRES EN VERTU DESQUELS LES ÉTATS-UNIS SE TROUVENT POSSESSEURS DES TERRAINS JADIS OCCUPÉS PAR LES INDIENS.

Cette fois nous n'abordons pas cette partie de notre sujet sans une extrême méfiance de nous» même; car nous n’ignorons pas que, par rapport à leur domaine national, les États-Unis et leur politique sont journellement l’objet d’inculpations qui, fussent-elles fondées, les entacheraient du reproche de rapacité, d’injustice et de cruauté envers les aborigènes de l’Amérique du Nord.

Si l’on prend, en effet, pour point de départ le droit qu’aurait toute créature humaine à une participation égale aux dispensations divines, on arrive tout naturellement à frapper d’anathème tout ce qui porte obstacle à une aussi sublime théorie;

mais il ne suffit pas qu’une ligne soit droite et facile à tirer pour quelle soit exacte, il faut de plus que, dans son trait, elle frappe les intermédiaires aussi bien que les points principaux ; qu’elle embrasse, enfin, toutes les déviations de la route que l’on tient à définir et à tracer. Ainsi, l’homme a été doué en naissant du plus grand de tous les biens, la liberté; mais il ne peut demeurer en société entièrement libre, si le bien de la société en général exige le sacrifice d’une faible portion de cette liberté. Né pour être heureux, Dieu ne permet-il pas qu un grand nombre de ses créatures ne parcoure le sentier de la vie qu’à travers les peines et les tribulations semées sur leur passage? Et, cependant, qui oserait accuser sa céleste sagesse? Qui ne voit pas que nous ne sommes qu’une faible fraction d’un tout , et n’apprécie pas la justice de cette règle immuable et générale ayant pour but le bien de la majorité qu’elle gouverne; règle que les exceptions mêmes établissent sans réplique?

L’injustice n’a pas, de droit, existence chez les hommes; aussi, malheur à celui qui, placé dans la catégorie sociale des heureux, viendrait à opprimer de son pouvoir celui qui, par exception, se trouverait classé dans une condition moins favorisée.

En proclamant dans son immortel apologue que La raison du plus fort est toujours la meilleure,

La Fontaine avait pour but de nous donner une

leçon de sagesse et en même temps de modération En constatant la question de fait , il mettait à nu le côté hideux de l’humanité, c’est-à-dire, le juste succombant sous le poids de la force brutale ; tandis que, d’une autre part, par le contraste An fait avec le droit , il forçait nécessairement le cœur de l’homme à se replier sur lui-meme, et en assurait le retour au bien et à l’équité. Voilà du moins comment nous aimons à comprendre le genie du grand et inimitable fabuliste.

Comme conséquence immédiate de la grande distribution que se sont faite des biens de la terre les nations civilisées, et afin d’éviter, autant que faire se peut, les collisions qui pourraient résulter de ces partages, elles se sont impose certaines règles appelées Droit des gens dont la stricte observation entre elles constitue la foi des nations. D après ce code, les pays peuvent s’acquérir de trois manières : par droit de conquête, par celui de decouverte , et par achat ou traite a 1 amiable.

La force constitue bien immédiatement le premier de ces modes; mais elle ne donne d’elle-même aucun droit en définitive, si la nation qui y a eu recours en dernier lieu n’était pas, dans le principe, fondée en justice, et si elle n’avait d abord en vain épuisé tous les moyens en son pouvoir afin d’éloigner le fléau de la guerre. Le second est du domaine de la science ; mais, d’après les principes de philanthropie avancée qui gouvernent ou doivent gouverner le monde, il faudrait, à la rigueur.

faisant abnégation de tonte idée de civilisation et de religion (car ce sont ces dernières, portées à 1 extrême, qui ont inspiré les croisades et porté les peuples à s’entr’égorger parce qu’ils n’adoraient pas Dieu de la même manière), il faudrait, pour l’accomplissement de ce droit fondé sur la découverte, que le pays ainsi possédé ne se trouvât pas précédemment occupé par des êtres humains.

Quant au troisième mode , celui de traité à l’amiable, il ne peut être sujet à aucune contestation.

Nous n’avons guère à parler du premier moyen, celui de conquête, énuméré plus haut, bien qu’il eût été chose des plus faciles de la part des États- Unis de s’en prévaloir tout en le justifiant même par les massacres et les attaques constantes et acharnées de beaucoup de tribus sauvages, contre les établissemens des blancs qui les avoisinaient. Mais le gouvernement américain a toujours pensé qu’il n’était pas juste qu’il tirât avantage de sa supériorité numérique. Usant de toute sa patience, et pousse cependant a bout, il a souvent fallu tirer l’épée et châtier ces voisins intraitables; mais alors on a voulu, après la victoire, ne voir en eux que des enfans égarés, qu’il s’agissait de ramener par des voies de douceur à des sentimens plus humains, et non comme des victimes qu’il fallût dépouiller. L’esprit de conquête n’est pas inscrit sur l’écusson des Etats-Unis.

C’est donc presque exclusivement appuyés sur

la foi des traités et sur les droits de découverte, titres tout pacifiques, par rapport à nous du moins, que nous revendiquons nos possessions territoriales; et si, sur nos parchemins ainsi déployés, le moraliste méticuleux veut encore y trouver quelques uns des caractères de sang qu’y imprima la conquête du quinzième siecle, la responsabilité de ce reproche est la toute entière, et ne nous appartient pas. Nous n’avons, pour notre part, fait autre chose qu’obéir au décret immuable, qui, par cent bouches , proclame que l’ignorance doit fuir devant l’intelligence , les ténèbres faire place à la lumière.

Du temps que le royaume du monde appartenait conventionnellement au pouvoir spirituel, Alexandre VI1, par un trait de plume , partagea tout un hémisphère entre deux peuples, les Portugais et les Espagnols. C’était, il faut l’avouer , faire bon marché de son droit; aussi François Ier, homme de sens comme de cœur, peu flatté peut-être d avoir été négligé lui-même, demanda-t-il franchement à son rival en gloire, Charles-Quint, de lui faire voir le testament de notre premier père, afin qu’il fût bien constaté si vraiment il les avait rendus,

i 3 mai 1493, Bullarum, III, 233.— Une autre bulle du 4 mai traça une ligne de démarcation entre les terres qui appartiendraient à l’Espagne et au Portugal, ligne qui fut ensuite modifiée et définitivement fixée par un traité du 13 janvier 1750, par une convention de 1761 et par celle du 1er octobre 1777. (Traités de Koch, tom. I et II.)

lui et son frère de Portugal , héritiers exclusifs de ce grand empire.

Quelque respectable que parût alors l’autorité pontificale, vain eût été son appel aux myriades qui, dans tous les siècles, se sont montrées prêtes à voler aux entreprises merveilleuses ; en vain eussent grondé les foudres du Vatican; les bulles des papes, quoique placées dans les mains valeureuses des Colomb et des Cortès, y eussent été des lettres mortes , sans la découverte de la boussole , cette étincelle de l’intelligence céleste.

L’autorité papale ne fut donc qu’un prétexte pour une mesure dont on ne doit chercher la sanction que dans son opportunité; car, abstracti veinent envisagée, dans la simple vue de son application aux indigènes, la prise de possession du Nouveau-Monde par les conquérans ne fut pas une œuvre d’équité et de justice. Elle doit être considérée comme un des chaînons de ce grand ensemble, dans lequel l’avancement progressif et continu de l’homme tient la plus noble place, volonté qui sait franchir tout obstacle, et qui n’admet pas que le Créateur ait voulu laisser aux mains de l’homme une terre couverte d’une riche végétation qui dût tomber sans culture sous ses pieds. Malheur donc à celui qui , à l’exemple de la brute création, et qui n’avant d’instinct que celui de sa propre conservation, néglige tous les avantages d’une généreuse Providence. Celui-là doit céder la place à qui sait en faire un plus noble usage. Ainsi

raisonne Vattel à ce sujet: « La terre entière est « destinée à nourrir ses habitans; ce qui serait im- « possible si elle était inculte. Toute nation donc « est par la loi de la nature dans l’obligation de « cultiver la portion de terre qui lui est échue en « partage ; et elle n’a le droit de reculer ses limites « et d’appeler les autres nations a son aide qu’en « proportion de Vinsuffisance de ses possessions à « la production de ce qui lui est nécessaire. Cesna- « tions (telles que les anciens Allemands et quelques « Tartares modernes) qui habitent des pays fertiles, « mais qui dédaignent de labourer leurs terres et « préfèrent vivre par le pillage, manquant à ce « qu’elles se doivent à elles-mêmes , sont nuisibles à « leurs voisins, et méritent d’ètre exterminées comme « des sauvages et des animaux pernicieux. Il en est « d’autres, qui, afin d’éviter de travailler, préfèrent ^ vivre de la chasse et du produit de leurs trou- « peaux . Ceci, sans nul doute, pouvait être permis « dans les premiers âges du monde, quand la terre, « même sans culture, produisait plus qu’il ne fallait « pour nourrir son petit nombre d’habitans; mais « à présent, quand la race humaine s’est tellement « multipliée, elle ne pourrait subsister, si toutes les <t nations étaient disposées à vivre de cette manière.

Ceux qui poursuivent encore ce genre de vie oi- « sive usurpent une plus grande portion de terri- « toire que celle qui , avec un travail modéré, leur « serait nécessaire, et ils ne peuvent conséquent- « ment se plaindre si d’autres nations, plus in-

« dustrieuses et trop resserrées chez elles, vien- « nent prendre possession d’une partie de ces « terres h »

Au quinzième siècle , personne ne mettait en doute le droit de découverte. L’auteur même que nous venons de citer le sanctionne (liv. i,chap. 18) et loue même la modération des puritains anglais qui , les premiers , s’établirent dans la Nouvelle- Angleterre, et payèrent aux Indiens les terres qu’ils voulaient cultiver, malgré qu'ils (les puritains) possédassent une charte de leur souverain . Voici comment il traite de ce droit d’octroyer ces chartes royales :

c< Le genre humain a un droit égal aux choses « qui ne sont au pouvoir de personne ; et ces choses « appartiennent au premier qui en prend posses- « sion. Quand, en conséquence, une nation ren- « contre un pays inhabité, et sans propriétaire, elle « peut en prendre possession légale; et, après avoir « suffisamment fait connaître sa volonté à cet effet, « aucune autre nation ne peut l’en priver. Ainsi , « des navigateurs, partant pour des découvertes « lointaines, munis dune commission de leur souci verain , rencontrant des îles ou des terres désertes, « en ont pris possession au nom de leur nation ; et «ce titre a généralement été respecté, pourvu

« toutefois que la découverte fût bientôt suivie « d’une possession réelle h »

Que si, dans une question qui n’est pas dénuée de sentiment , on nous reprochait de n’apporter ici qu’un plaidoyer spécial en notre faveur, et contre les pauvres Indiens, nous dirions alors que c’est plutôt dans un but historique que nous présentons des argumens, si à propos d’ailleurs, dont grâces aux idées plus libérales de la société actuelle, on ne peut adopter toutes les conclusions; et, en outre, nous rappellerions que c’est encore plus par l’opportunité que par la légalité de la conquête qu’à nos yeux elle se trouve pleinement justifiée.

La patente royale * 2 qui, en 14967 fut octroyée aux Cabots, par Henri VII d’Angleterre, leur donnait (et en ceci elle imitait les bulles des papes) le pouvoir de prendre et d'occuper les pays inconnus aux peuples chrétiens , et d’en prendre possession au nom du roi. Ici, comme dans toutes les instructions écrites qui ont rapport aux premiers établissemens en Amérique , la juridiction nationale était réclamée par la nation à laquelle appartenaient les gens de l’expédition , tandis que le sol était donné à bon droit , suivant les idées du siècle , à ceux-ci. Il en a été de même chez tous les pouvoirs

2 Hume, vol. III; Rymer, tom. XII, p. 595.

qui, tour-à-tour, ont formé des établissemens depuis la baie d’Hudson jusqu’au cap Horn.

Ces expéditions se faisaient généralement aux frais des individus eux-mêmes, attirés qu’ils le furent d’abord par l’appât des richesses qu’on croyait y exister; puis, ensuite, par le fanatisme religieux; et plus tard, enfin, par un motif plus louable, celui de fuir l’intolérance et les persécutions de religion et de politique. Ce furent alors de vrais chrétiens qui, sous la bannière de la croix, vinrent planter sur un sol plus propice leur propre race , leurs lois et leur religion , qu’ils apportaient en compensation à des païens.

Sous les régimes espagnol et français, un mode tutélaire (si l’on peut ainsi appeler une tutelle forcée ) existait; c’est-à-dire qu’on considérait les Indiens comme des mineurs dont on prenait préalablement les terres qui convenaient aux blancs ? et auxquels on laissait celles seulement que l’on croyait leur être indispensables pour la chasse et la pêche, seuls usages qu’ils en fissent.

Les Anglais procédèrent autrement ; nous ne croyons mieux faire qu’en empruntant ici le langage même de M. Gallatin dont les savans travaux ont si bien fait connaître les Indiens :

a Les premiers Européens qui s’établirent dans « l’Amérique du Nord n’étaient pas, ainsi que Goret tès, Pizarro et Soto, des conquérans avides d’or « et souvent sanguinaires, mettant tout à feu, ré- « damant la souveraineté du pays et la servitude

« des indigènes. Les puritains de la nouvelle An- « gleterre , Guillaume Penn , Oglethorpe et lady « Huntingden étaient des gens consciencieux; et « quoique le plan gouvernemental de Locke n’ait « pas réussi , ceux qui alors consultèrent ce grand « bienfaiteur du genre humain , le plus puissant « avocat de la liberté civile et religieuse, devaient « être doués d’un esprit élevé et libéral. Et cepen- « dant il ne paraît pas qu’en formant leurs plans,

« ils se laissèrent arrêter par des considérations sur « le droit des indigènes au sol. Les émigrés arrivè- « rent sans que rien eût été précédemment réglé « par rapport aux Indiens. On pensait générale- « ment alors qu’ils possédaient beaucoup plus de « terrain qu’il ne leur était necessaire; quon en « obtiendrait facilement une certaine quantité, puis- « qu’il y en avait assez pour tous ; que leur position « serait fort améliorée par les bienfaits de la reli- « gion chrétienne , et par une participation aux « arts et à la science desEuropéens,et que les deux « races vivraient et prospéreraient ensemble. Ces « espérances se réalisèrent , a l exception de ce qui « touchait aux Indiens, dont il fut impossible , « comme il l’a été depuis, de changer les habite tudes 1 »

Ici, la terre appelait une multitude de créatures humaines , et quand l’Europe commença à débor-

< Transactions of the American antiquarian society , p. 154.

(1er sur 1 Amérique, les nouveau-venus n’y rencontrèrent que quelques chasseurs errant çà et là clans un immense espace. Ici, aucun établissement agricole ou autre marque distinctive de propriété, condition qui, d’après Yattel (§ 209 ), ne constitue pas la possession légale; et comme il y avait place pour tous, les émigrés crurent pouvoir s’y établir à côté des anciens habitans , et iis s'efforce! ent, quoique souvent en vain, de former avec eux des relations de bon voisinage.

Dès 1 origine, donc, des établissemens anglais, comme ceux des Cabots au nord , de Guillaume Penn au centre, d’Oglethorpe et de Raleigh au sud, on a procédé comme si, en réalité, les terres étaient la légitime possession des indigènes; et lorsqu’une portion en est devenue indispensable aux colons, on la leur a payée, partie en agent, partie en échange d’autres terrains où ils pouvaient plus à l’aise continuer à vivre en paix de la pèche et de la chasse.

Cette disposition pacifique et équitable est encore devenue plus absolue depuis l’indépendance des États-Unis, et le système en a été , à partir de cette époque, pratiqué avec une extension proportionnée aux immenses empiètemens que chaque jour fait la civilisation sur la forêt. Dans les premières années qui suivirent la guerre de la révolution, on commença, ainsi que nous l’avons dit plus haut, à traiter à l’amiable avec les indigènes pour des cessions de terrains; et, en 1794, le général

Washington , alors président de l’Union , reconnut par proclamation le droit de propriété qu’avaient

les Gherokees à leurs terres.

En vue de l’incorrigibilité des Indiens et de leur nature intraitable, quelques publicistes américains ont bien, à l’instar de l’auteur du Code du droit des gens, avancé qu’ils ne devaient être envisagés que comme de simples chasseurs occupant momentanément le pays ; mais, pour notre part, nous nous attachons de préférence, comme étant incontestable etplus juste, à cette déclaration solennelle de notre immortel Washington , le génie le plus pur qui ait jamais existé. Cette opinion, en accord avec celle de la masse de nos concitoyens , semble d’ailleurs être la règle permanente de conduite adoptée par le gouvernement dans ses rapports avec les Indien s. Dans leur incompatibilité, s’il y a nécessité absolue d’une séparation des deux races , quelle se fasse du moins dans un esprit digne du fondateur d une grande nation.

Voici ce que, en 1781 , disait M. Jefferson, au sujet des terrains acquis sur les Indiens 1 :

« On admet à tort que les terres acquises sur les « Indiens le furent presque en totalité par le droit « de conquête. J’ai trouvé, chez nos historiens et « dans nos archives, de nombreuses preuves d’a- « chats de terrains qui embrassent une portion

1 Notes on Virginia , p. 98.

« considérable de pays; et beaucoup d’autres se w . louveraient sans doute si on les recherchait avec « soin. La partie haute du pays, nous ne l’ignorons « pas, a été en totalité acquise par achat à l’amiable '< et dans des formes incontestables. »

Mais la tradition indienne elle-même nous vient en aide pour démontrer que les premiers droits acquis par les blancs à une portion des terres des indigènes ne furent pas bases sur la rapine et la violence. Elle dit dans son style métaphorique que, « dans l’origine, il fut donné aux peaux blan- « ches autant de terre que pouvait en circonscrire « une peau de buffle. » On pourrait sans doute à juste titre remarquer, à cette occasion, qu’ils abusèrent singulièrement par la suite du privilège; admettant même qu’à l’exemple de la reine de Carthage, qui coupa en un nombre infini de courroies la peau de bœuf devant servir de mesure à son acquisition domaniale, les nôtres surent encore mieux multiplier à leur avantage les bandes contenues dans leur peau de buffle. Sans absolument nier en totalité labus, c est toujours quelque chose qu’au dire même des Indiens, notre premier droit connu sur le nouveau continent ne découle pas d’une source impure.

Alors même que lepée était tirée pour la conquête de l’indépendance, en 1778, un traité de confédération avait été conclu à Pittesburg, que l’on peut considérer comme la première épreuve faite sur les Indiens, en faveur de la civilisation. Alors

on les traita d’égal à égal, sur la supposition quils étaient susceptibles d’améliorations, et qu’ils saisiraient avec ardeur les avantages qu une telle position leur permettait. Vaine fut cette épreuve; ils ne surent jamais l’apprécier , et bientôt il devint nécessaire d’adopter envers eux un système qui fût plus en harmonie avec leurs goûts et plus conforme aux intérêts des blancs. Aussi, dans les traités qui suivirent 1788, tout en leur reconnaissant des droits à leurs terres, ils y furent considérés comme étant sous la protection ou tutelle du gouvernement fédéral, et il fut stipulé, et par eux reconnu, qu’ils ne pouvaient aliéner leurs (erres qu en sa faveur ou avec son autorisation. Cette dernière clause découle naturellement de la nationalité des États-Unis, qui, dans leur condition d’état indépendant, devaient fermer la porte à toute intrigue ou menée de la part de nations rivales ou ennemies, ayant pour but de les morceler, et pour moyen , un achat de la part des Indiens, qu’il n’eût pas été difficile d’obtenir.

De cette époque à i 789, date de l’adoption de la constitution actuelle des États-Unis , des conventions , par lesquelles ils reconnaissaient les États-Unis comme seuls et absolus souverains de leur territoire , furent conclues avec les Iroquois , les Belawares , les Wyandots , les Chippawas , les Ottowas, les Cliactaws, les Cherokees , les Chikasaws et les Sbawneses. Plus tard les autres tribus, sans exception aucune, entrèrent dans les

mêmes arrangemens , et reconnurent le même principe.

Sous les Espagnols et les Portugais , sous les Français et les Hollandais, et enfin par acte du parlement anglais , ces différentes nations , dans leurs parties respectives, ont constamment exercé une juridiction territoriale sur les Indiens. Ce n’estdonc pas une innovation, comme on pourrait le croire, de la part des Etats-Unis, infiniment plus intéressés que ces nations à s’incorporer, s’il avait été possible, la population indigène. Cette question de juridiction, on peut le dire avec assurance, touche à l’existence des États-Unis comme nation.

Mais s’il exista jamais des doutes sur la pratique éclairée et bénévole du gouvernement des États- Unis envers les Indiens , ils devraient disparaître devant l’examen des moyens adoptés récemment pour l’indemnisation complète des terrains à lui cédés, examen que nous nous efforcerons de faciliter , en traitant des procédés mis en usage par rapport à nos relations avec les Indiens nos voisins.

Prenant pour point de départ leur indépendance, la plus belle de leurs conquêtes , les États- Unis pourraient, à la rigueur, se reposer sur cet acte solennel, ainsi que sur toutes ses conséquences immédiates, et laisser à leurs prédécesseurs la solidarité entière des événemens antécédens. En suivant cette marche, nous aurions pour autorités les traités de 1788 et 1794 avec la Grande-Bretagne, qui

nous reconnaissent les seuls et uniques propriétaires de ses droits sur la presque totalité de notre territoire actuel; le traité de i8o3 avec la France, pour la cession de la Louisiane , et enfin celui de 1820 avec l’Espagne, pour les Florides; tous titres pacifiques, à l’exception du premier, et tous, sans exception, fondés en droit.

Mais nous avons voulu remonter plus haut, et essayer de démontrer une filiation que ne vicie aucune action que puissent répudier la justice et l’humanité.

En résumé, et sans perdre de vue le principe immuable de cette tendance perfective de l’homme qui le porte à franchir toutes barrières , fût-ce meme au moyen d’une injustice passagère, on peut conclure, à tout événement, que si l’établissement des Etats - Unis et par suite la disparition des indigènes ne sont pas basés sur un droit incontestable et absolu, leur titre, loin d’être illusoire et injuste, s’appuie d’abord :

Sur la prescription, c’est-à-dire sur la concession non contestée au quinzième siècle par l’Église et par les souverains de la chrétienté, des terres à découvrir dans le Nouveau-Monde qui ne seraient pas alors occupées par des chrétiens;

Sur les traités empreints de philanthropie faits avec les indigènes par les pèlerins immortels qu’envoyaient dans ces contrées lointaines leur foi et leur religieuse indépendance;

Et enfin , en dernier lieu, sur les conventions

appuyées sur des annuités et de grands sacrifices financiers , conventions souvent dictées par l’humanité, et toutes favorables aux Indiens, contractées entre eux et le gouvernement des États-Unis.

DE QUELQUES POINTS DE L’ORGANISATION CONSTITUTION NELLE DES ETATS UNIS QUI ONT UNE PORTEE SUR LA QUESTION INDIENNE.

Ayant essayé de faire sentir la différence qui existe entre les rapports , d’abord des individus avec les Indiens, puis des gouvernemens des états particuliers avec ces derniers, et enfin de ceux du gouvernement fédéral avec eux, nous ne sommes pas certain qu’il n’existe pas quelque confusion dans l’esprit de ceux de nos lecteurs qui ne se trouvent pas familiers avec la machine gouverne» mentale de la république.

On comprend avec peine que le pouvoir executif de l’Union, muni de l’autorite necessaire poui faire respecter et exécuter les lois, se trouve quelquefois entravé par les états, et qu il ne puisse, en conséquence, agir en toute liberté dans toutes les questions qu’il croit être pour le bien de la nation. De là, une solidarité est attachée au gouvernement national, qui ne lui revient pas de droit; et pour juger sainement dans toutes ses phases de la ques-

tion qui nous intéresse en ce moment , il devient indispensable d amener le lecteur à l’examiner sous un point de vue américain, si l’on peut s’exprimer ainsi ; car on ne peut bien comprendre les mœurs et usages d une nation, ni les apprécier à leur juste valeur, qu’en s’enquérant préalablement des circonstances de temps et de lieux dans lesquelles se trouve cette nation. Un Turc ou un Russe, ou tout autre sujet d’un pays où règne l’absolutisme pur ou modifié, jugerait faussement un pays de liberté s il prenait pour guide les idées politiques qui prévalent chez lui; de même qu’un citoyen des États- Unis aurait mauvaise grâce à vouloir censurer, sur des bases aussi peu solides , les institutions des pays étrangers qui diffèrent de celles du sien propre.

Nous nous excuserons donc du court historique sur la formation de notre organisation politique primitive dans lequel nous allons brièvement entrer.

Les possessions anglaises, qui forment la racine de notre nation , étaient originairement partagées en provinces coloniales , qui, chacune, avaient un gouverneur particulier nommé par la couronne, et un gouvernement local composé de représentons ou peuple, qui devaient agir concurremment avec lui. Ces chefs executifs et ces gouvernemens provinciaux étaient entièrement indépendans les uns des autres; chacun agissait dans sa sphère, devait lever ses propres contributions, défrayer ses pro-

près dépenses, faire ses lois municipales; et les chefs n avaient à rendre compte de leur gestion qu’au gouvernement de la mère-patrie.

Mais bientôt le parlement anglais et le roi voulurent étendre sur ces provinces , qui déjà atteignaient un haut degré de force et de puissance, un système colonial dont les vues raccourcies et despotiques ne cadraient nullement avec leur situation prospère. Il semble même qu’à mesure que se faisait sentir impérieusement la nécessité de principes plus larges à leur égard, la mère-patrie au contraire se resserrait dans sa pratique envers ses colonies. Elle traitait en mineures celles que l’âge et le nombre appelaient à l’émancipation. Elle ne voulut pas reconnaître à celles-ci le droit de voter leurs impôts et de régler leurs dépenses ; elle se refusa à toutes les améliorations gouvernementales, et voulut enfin forcer les colons à recevoir des articles taxés par le parlement anglais, dans lequel ils n’avaient pas voix délibérative. D’autres mesures oppressives vinrent se réunir à celles-ci. Déjà dans toutes les provinces le peuple s’était récrié contre ces actes de despotisme ; partout s’organisait une opposition systématique au gouvernement anglais; des associations populaires se formèrent qui s’engagèrent à ne consommer aucun objet qui eût été taxé par le gouvernement de la métropole sans la sanction des colons; les différentes provinces entrèrent en confédération entre elles, jusqu à ce qu’enfin , poussé à bout, le peuple de Boston,

dans le Massachussett, se porta en masse à bord de plusieurs navires arrivés avec des cargaisons de thé, sur lesquelles I impôt avait été levé, et que malgré les autorités ils jetèrent à la mer. Les révoltés s’organisèrent, prirent les armes, et en vinrent aux mains avec les forces anglaises. Le gant fut jeté, les colonies nommèrent des délégués qui s’assemblèrent à Philadelphie , et c’est là que, le 4 juillet 1776 , ils proclamèrent, à la face du ciel et de la terre, l’indépendance comme nation des anciennes provinces anglaises , qui devinrent alors les États- Unis d’Amérique.

Cette révolution , si féconde dans ses résultats, trouva donc un nombre de communautés distinctes qui se fédérèrent contre l’ennemi commun, leur lien moral, une cause commune. Celui qui les unissait politiquement était un congrès, s’assemblant régulièrement pour délibérer sur les mesures convenables à leur nouvelle position. Le président de cette assemblée fut considéré comme le chef exécutif de la nouvelle ligue, C’est lui aussi qui fut chargé, concurremment avec des commissions du congrès, de régler les relations internationales avec les nations étrangères. Chaque état envoyait son contingent en hommes et en argent. Le président et le congrès n’avaient aucune communication directe avec le peuple en général. Les députés au congrès représentaient les états dans leur capacité individuelle : c’était une sorte d’assemblée arnphictyonique.

Mais cette organisation, qui fut adoptée en premier lieu, et de nécessité , fut considérée par la suite comme n’offrant pas les garanties nécessaires de force et d’action. Il devint indispensable, dès lors, de remédier à un mal qui se faisait sentir de plus en plus à mesure de l’augmentation de la population, et afin aussi de répondre à l’importance que le pays acquérait aux yeux des nations étrangères. Ce ne fut qu’après des discussions engagées dans un but tout de patriotisme, et qu’à la suite des délibérations les plus éclairées que, le 4 mars 1789, c’est-à-dire treize années après la déclaration d’indépendance , fut promulguée la constitution qui, depuis cette époque, a régi avec tant de succès le pays.

La constitution de 89 laissa aux états toute leur indépendance primitive par rapport à leurs intérêts municipaux, tels que le droit de propriété, de liberté individuelle dans tous ses rapports envers la société , de juridiction territoriale , et de tout ce qui découle des actes de l’état civil, etc.

Elle n’attribua au nouveau gouvernement central quelle établit que les pouvoirs qui étaient la conséquence de la position nationale prise par la fédération. Ainsi, à ce dernier gouvernement, composé d’une chambre des représentans élue pour deux années par le peuple, d’un sénat que constituent deux sénateurs (siégeant six années chacun) par état, et d’un président élu par le peuple tous les quatre ans ; à ce gouvernement dont chaque

branche a sa sphère constitutionnelle, appelé gouvernement fédéral, appartiennent : i° le réglement de tous les rapports internationaux ; 2° la confection et l’exécution de toutes les lois ayant rapport aux impôts pour le maintien du gouvernement , l’établissement de la monnaie et de la poste aux lettres, les relations avec les Indiens , etc.; et comme garantie contre les empiétemens que l’expérience de l’histoire attribue véritablement à tout pouvoir gouvernemental, et aux dangers qu’elle voulait éviter dune trop grande centralisation, la constitution, qui énumère avec précision les points sur lesquels le gouvernement de l’Union aura juridiction , dit expressément aussi que tout pouvoir non ainsi spécifié reste et demeure aux états particuliers .

Dans ce partage des droits de l’homme , on voit que pour tout ce qui est municipal , tels que ses droits de propriété, sa liberté individuelle et ses rapports sociaux, c’est aux lois de Yétat dans lequel il se trouve qu’il faut qu’il s’adresse et qu’il y soit jugé par ses pairs; qu’au contraire, pour tout ce qui est hors de chez lui et découle de sa capacité nationale, comme le respect et la soumission qu’il doit à la constitution, dont la violation est le seul chef de haute trahison, à l’observation des lois passées par le congrès, etc., etc., il est responsable aux tribunaux de l’Union.

Mais , par rapport à la partie de notre sujet qui nous a induit à tracer cette faible esquisse politique, on verra qu’il y a ici une position complexe.

Ainsi, d’un côté, le gouvernement national a, par la constitution, le droit de s’interposer envers les Indiens, soit en leur faveur, soit autrement, dans ce qui touche leurs relations avec lui ; mais, d’une autre part, il ne peut porter aucune atteinte au droit de juridiction territoriale qui, par la constitution également, reste et demeure aux états respectifs. Ces derniers peuvent étendre leurs lois dans toute l’étendue de leur territoire, droit qui nécessairement entraîne avec lui celui de coercition ; leurs autorités peuvent dire, comme elles le font en effet : Nous vous offrons aide et protection ainsi qua nous-mêmes, sous l’égide de nos lois, mais c’est à condition que de votre part vous vous soumettiez comme nous à celles-ci; sinon, nous devons vous exclure de chez nous.

S’il existait encore quelque confusion à cet égard , nous appellerions à notre aide l’exemple de la confédération germanique, où on voit deux pouvoirs distincts agissant dans leurs propres sphères; et surtout celui de la confédération des cantons suisses, tous indépendans les uns des autres, quant aux droits civil et municipal; et cependant, tous solidaires, pour certains autres, envers le pouvoir suprême de la fédération.

En résumé, c’est dans ce double rapport des Indiens avec le gouvernement national qui a, lui, comme partie non intéressée, tout motif d’agir humainement envers eux; et de celui des états, dont la prospérité dépend de la stricte exécution de

leurs lois avec les Indiens, que gît toute la difficulté de la question ; et l’on concevra aisément qu’ainsi entravée, la solution n’ost pas des plus faciles.

NOMBRE PRÉSUMÉ DES INDIGÈNES DE L'AMÉRIQUE DU NORD, AVANT 1776, COMPARÉ A LEUR ÉTAT ACTUEL.

A la vue de l'extinction presque totale qui menace toute une race jadis possesseur d’un immense continent, une tristesse profonde s’empare de nos sens. Dans les méditations qu’elle inspire , on ne peut s’empêcher d’admirer combien est vaste et impénétrable cette Providence , et combien est puissante la main invisible qui, dans l’espace, parsème les étoiles et vivifie la nature par les myriades de créatures quelle a çà et là et de loin en loin jetées sur la surface. Ici, ce sont des masses qui disparaissent pour faire place à d’autres; de tous côtés, mouvement, intelligence, travail; vide nulle part , et équilibre partout.

Le flambeau de l’intelligence humaine, trouvant trop étroit le cadre que lui offre son propre globe, s’élance vers les cieux, et redescend ensuite nous dire comment se meuvent, à heures fixes, ces corps qui étincellent sur nos têtes. A nos pieds la géologie s’empare et nous indique les élémens

dont est formée la partie extérieure de la terre dont la géographie dessine avec précision les contours, assignant à chaque portion la place qui lui appartient; puis vient l’orographie , qui désigne avec non moins de certitude le nombre, la position et l’élévation des monts les plus escarpés en même temps qu’elle fouille dans les profondeurs des vallées.

De toutes les branches de la science, celle qui occupe la place la plus importante à l’étude de l’histoire de l’homme, c’est la statistique. C’est elle, en effet, qui tantôt, fière des conquêtes de la civilisation , tantôt déplorant la décadence des peuples, vient de nos jours, par le moyen de ses chiffres et de l’imprimerie, cet immense levier moderne , éclairer les uns sur les conséquences de leurs progrès , et compatir avec les autres sur l’étendue de leurs pertes.Ce sont les mathématiques de l’histoire. Par malheur, cette étude, comme branche séparée , n’est que de moderne origine , ou plutôt de moderne pratique ; ses résultats actuels seront d’un grand secours aux historiens futurs ; et quant au sujet qui nous occupe dans ce moment , ils sont entièrement nuis.

S’il nous eût été possible, en effet, de trouver là les renseignemens voulus sur l’énumération des indigènes de l’Amérique du Nord, c’eût été pour nous le peloton de fil d’Ariane à travers le labyrinthe; mais ce sujet n’a été traité jusqu’à présent que très imparfaitement. Les missionnaires et les

autres écrivains des temps qui ont de près suivi la découverte ne donnent que des renseignemens vagues et incertains; et Charlevoix lui-même, l’un des plus intéressans et peut-être des plus véridiques d’entre eux, jette très peu de lumières sur le recensement des aborigènes antérieurement à cette époque.

On conçoit aisément que ce n’est pas une curiosité oisive qui nous fait chercher avec instance à renouer, s’il était possible, le fil presque tranché à cette heure, mais qui nous unit encore, quoique si faiblement, aux habitans primitifs de notre continent; étude qui, si elle eût été couronnée de quelque succès , eut eu cela d’utile de faire constater avec plus de précision quel est l’effet physique du manque de civilisation sur l’homme dans l’état de nature, lorsque ce dernier vient à se trouver en contact avec la société.

Les conquérans ne s’inquiétèrent guère de recensemens, malgré le soin que, dans leurs récits, ils mettaient à peupler les pays qu’ils parcouraient ; au point qu’à les en croire, à l’époque de la découverte, l’Amérique aurait eu une population infiniment plus dense que celle même de l’Europe. Nous étant individuellement imposé la tâche de traduire de l’espagnol un écrit du temps, la narration, par Garzilaso delà Yega, de la grande expédition de Soto à travers les Florides, nous nous prîmes complaisamment à compter les nations qu’il avait vaincues elles cinq cent milles (près de deux mille

lieues ) qu il avait, suivant lui, parcourus; nous arrivâmes par ces chiffres à des millions dames, et à une telle étendue de pays , que le total eût mis Soto bien au dessus des plus illustres conquérans, anciens et modernes. Bien il nous prit enfin d’abandonner avec dépit notre tâche et de placer les réci ts d u grand nombre de belles villes, toutes en vue les unes des autres , qu’il trouva sur sa route , au rang des fables débitées sur les pays lointains et alors inconnus. Il est juste de dire cependant que la portion méridionale du nouveau continent devait être, comme elle l’était en effet , en raison de la douce température de son climat , et des nombreuses facilités d’existence qu’elle offrait à une race ennemie du travail, infiniment plus habitée que la partie du nord.

Les Français et les Hollandais, qui, ainsi que les Anglais, vinrent par la suite planter leurs colonies respectives au nord, étaient des hommes à esprit plus positif que ne l’étaient les conquérans. Si les premiers n’eussent eu , tout d’abord, à s’occuper plus particulièrement à défendre leurs nouvelles acquisitions contre les attaques incessantes des indigènes, circonstances qui naturellement tendaient plus à les en éloigner qu’à les leur faire bien connaître, nous aurions maintenant des documens d’une grande valeur, et nous ne serions pas ainsi réduits à parcourir notre route dans l’obscurité. Les longues querelles et les combats entre les Français et les Anglais, dans le nord de l’Amérique,

( loi )

ainsi que les vicissitudes qui en étaient la conséquence, et qui jetaient ces pays tantôt aux uns, tontôt dans les bras des autres, ont privé l’histoire de bien des renseignemens que lui eussent procurés des hommes qui, comme les jésuites et les missionnaires, par exemple, dans des temps plus paisibles, eussent fait, en outre, fructifier les efforts inouïs qu’ils faisaient alors pour la conversion et la civilisation des Indiens.

Ce ne fut guère que vers la fin du dix-huitième siècle , c’est-à-dire lorsque déjà une puissante nation venait de se mettre à leur place , que l’on commença à supputer la force numérique des Indiens. Alors encore ceci ne se fit que d’une manière partielle par chaque portion de la population blanche qui se trouvait face à face avec une ou plusieurs tribus indiennes : travail, comme l’on voit, sans ordre ni ensemble. Les tribus dont nous pouvons parler avec quelque connaissance de cause sont celles qui jadis existèrent dans ce qui, maintenant, constitue la partie habitée des États- Unis; et si, par analogie et par la comparaison entre elles, ainsi que par celle entre l’état passé et actuel des populations indiennes , nous parvenons à établir une progression devant amener à une étude plus approfondie, ce sera du moins un pas fait vers l’accomplissement si difficile de la statistique d’Amérique.

Les régions tran smon tain es ont été, il est vrai , explorées par des voyageurs tels que MM. Lewis

et Clark, et plus récemment par le major Long, au service des Etats-Unis. Leurs observations portent généralement sur les dispositions des lieux, avec des remarques fort judicieuses, mais peu spécifiques sur le nombre des populations éparses qu’ils rencontraient sur leur route. Aucun d’eux ne donne des idées assez arrêtées pour guider dans un recensement que, d’ailleurs, ils n'avaient ni le temps ni les moyens de faire. C’est à nous de nous emparer de tout ce qui est à notre portée, et nous saisissons tout d’abord l’ouvrage d’Irving sur la colonie américaine d’Astoria , à l’embouchure de la rivière Colombia, sur l’Océan Pacifique.

C’est avec ce charme si naturel à sa plume que cet auteur fait connaître une expédition qui surpasse, en raison des périls qu’elle a encourus aussi bien que eu égard à la persévérance et au zèle déployés par son auteur et propriétaire, M. Àstor, de New-York, toute entreprise moderne dont nous ayons connaissance. En même temps qu’une escadrille partait de ce dernier port pour aller, en doublant le cap Horn, trouver par mer l’embouchure de la rivière Colombia sur l’Océan Pacifique, une compagnie formée d’hommes éprouvés, robustes, patiens, et faits à toutes les souffrances et les privations de la vie des chasseurs, s’organisait et était placée sous les ordres d’un M. Hunt; c’est elle qui, dirigée par terre , devait aller à travers tout le continent américain se joindre, sur la Colombia, à l’expédition maritime.

On peut aisément concevoir ce qu’eurent à endurer les gens de cette expédition , dans un trajet de plus de trois mille cinq cents milles , exposés, ainsi qu’ils le furent presque constamment pendant près d’une année entière, à toutes les misères de la soif et de la faim , comme à la férocité des indigènes.

Pour ce qui. touche à la population , il y est dit qu’ils rencontrèrent sur leur route bon nombre de tribus distinctes. Et, en effet, peu de jours s’écoulaient sans que la compagnie américaine, qui, paisiblement, s’acheminait tantôt en franchissant des montspresqueinaccessibles, d’autres fois, et pendant des jours entiers, marchant à travers des déserts et des terres arides sur lesquelles la nature semblait avoir jeté toutes ses désolations, ou bien encore en remontant sur de frêles esquifs, faits de l’écorce des arbres , des courans rapides ou des cataractes dont le bruit retentissait au loin dans les airs; il était peu de jours que l’expédition ne rencontrât dans sa marche quelque rassemblement indien. Rarement le contact était amical. Le plus souvent on voyait à l’entrée d’une vallée, ou au détour d’une rivière, une bande armée de Sioux, de Tétons ou d’Àricara venus là tout exprès pour s’opposer au passage.

Cette circonstance, qui a tout le caractère de l’authenticité, nous donne une idée de ce qu’était alors ( en i8io, 1811 et 1812, car, depuis, nous avons incomparablement gagné du terrain sur elle)

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de ce qu’était, disons-nous, la population primitive parsemée dans les vastes régions del’Ouest, alors que ces peuplades étaient encore intactes, puisque leur grande distance de chez nous les avait mises à l’abri d’un refoulement ou d’un déplacement. Elles étaient là, probablement, ainsi que la nature les y avait plantées; et prenant les faits comme Irving les a racontés d’après des documens positifs, il en ressortirait que, si l’on prend pour point de comparaison les nations civilisées ou agricoles, ces parties de l’Amérique étaient fort peu peuplées, tandis qu au contraire , si on les considère sous le point de vue de simples pays de chasse et d’occupation temporaire et nomade, les forets et les déserts de l’Ouest étaient, comparativement à leur vaste étendue, vivans d’habitans.

La partie la plus dense de la population indienne sur toute la superficie de ce qui à présent constitue les Etats-Unis se trouvait pressée entre Plymouth dans le Massachussetts, où, en 1620 (le 22 décembre), débarquèrent les pèlerins protestans, et la rivière de Hudson, dans le présent état de New-York.

En l’année 1680 , soixante années plus tard, un rapport1 fait à l’assemblée gouvernementale de la province du Connecticut évalue le nombre d’hom-

Holme's Report,

mes de guerre de toutes les tribus de la province à cinq cents hommes, ce qui, en raison de quatre pour chaque vingt individus de tout sexe et de tout âge, rapport généralement adopté, donnerait alors une population de deux mille cinq cents aines. D’après un recensement fait en 1774, il existait dans le Connecticut, à cette dernière époque, treize cent soixante-trois Indiens. Ce serait, dans l’espace de quatre-vingt-dix années, une diminution de près de moitié.

Quelque temps avant l’an 1620 , une vaste épidémie fit de grands ravages sur la population indigène. Précédemment à ce fléau, celle des présens états du New-Hampshire , du Massachussetts , du Rhode-Island et du Connecticut était estimée à environ trente-cinq mille âmes.

C’est dans cet espace , ainsi qu’on l’a déjà fait observer, que semble avoir été concentrée la plus grande population primitive, et les causes en sont suffisamment expliquées par les facilités que leur offraient le voisinage de l’Océan, celui de la pêche des rivières les plus poissonneuses, et, ce qui arrivait assez fréquemment, le refoulement sur les rives de l’Atlantique, par les tribus plus, féroces de l’intérieur.

Il paraîtrait d’après les rapports , qu’on a pu se procurer, qu’en 1680 , dix mille Indiens se trouvaient exister dans la région mentionnée ci-dessus. Ainsi, avant l’épidémie qui précéda 1620, nous y trouvons trente-cinq mille âmes.

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En 1680 (soixante années, environ, plus tard) dix mille âmes.

Puis, en i83o (cent cinquante ans après), quelques centaines seulement, environ cinq cents.

Pour l’appréciation des causes naturelles de ce décroissement prodigieux, il est bon de remarquer que, comparativement à l’ensemble, les quatre états ci-dessus mentionnés constituent un théâtre sur lequel n’ont pas eu lieu des actes isolés de rigueur et quelquefois même d’injustes persécutions individuelles, que le gouvernement ne pouvait pas toujours empêcher, tels que ceux exercés sur les Indiens , à l’ouest et au sud. Depuis l’année 1680, les Indiens ont été uniformément en paix avec les blancs: les uns cultivant des terres à eux réservées par les gouvernemens des états respectifs ; les autres, et la plus grande portion , s’abandonnant à leur indolence naturelle; pratiquant parfois quelque industrie insignifiante, telle que celle de la fabrication de paniers d’osier, de jouets d’enfans; vivant de peu , ne commettant d’excès que dans l’usage des boissons ardentes, et ne travaillant jamais au delà de ce qui était indispensable pour pourvoir à -leur existence.

Combien de fois ne nous sommes-nous pas pris de compassion pour l’abjection humaine à la vue d’hommes à formes herculéennes, n’ayant pour tout vêtement qu’une sale couverture de laine trouée, de laquelle sortaient deux bras musculeux ; de ces pauvres créatures, pauvres au moral, l’objet de risée

des enfans qu’ils suivaient des heures entières, attirés par l’appât d’une modique pièce de cuivre placée à une distance, et qui devenait leur propriété s’ils parvenaient avec leur flèche à l’abattre! Et cependant, cette misère, au centre de l’industrie, de la prospérité, de toute l’aisance que procure le travail ! Ils étaient là, ces malheureux, ainsi que serait un bourdon paresseux au milieu d’une ruche ; émus de rien, et cependant, par les lois du pays également protégés dans leurs personnes, dansleur liberté et dans leurs droits.

Beaucoup de ces Indiens ont émigré vers les pays de l’Ouest, et c’est là ce qui explique la cause d’une partie de la diminution ; tandis que le tableau véridique que nous traçons plus haut vient forcément nous rejeter encore pour la décroissance de la masse, et comme moyens de destruction, sur Fusage excessif des liqueurs spiritueuses, sur les ravages de la petite vérole 1 avant que la vaccine n’eût été introduite chez eux , ce qui a été un procédé lent; sur leur antipathie bien prononcée pour le travail, et enfin sur le refus de se soumettre aux lois de la civilisation.

Maintenant, quant aux Indiens du sud, vers Fan 1607, lors des premiers établissemens sérieux dans la Virginie, quarante tribus diverses se parta-

1 On évalue le nombre des victimes de la petite vérole à trente-cinq mille environ ; trois mille sujets ont été vaccinés par les soins du gouvernement américain. ( Document officiel , p. 424, 1839.)

geaient le pays compris entre l’Océan Atlantique à lest, la chaîne des montagnes à l’ouest, la rivière Potowmac au nord , et l’extrémité de celle de James au sud. La tribu des Powhatan, la plus puissante de toutes, et qui touchait à la baie de la Chesapeake, montait a huit mille individus, ce qui, par rapport à son territoire, était un pour chaque mille carré.

M. Jefferson, dans son ouvrage sur la Virginie, qui fait autorité lorsqu’il s’agit de constater l’état ancien de cette portion du pays, pense que la population indienne du sud s’est réduite, avant l’époque à laquelle il écrivait (1782), d'un tiers en soixante-deux ans.

La proportion de décroissance peut avoir été plus ou moins grande dans quelques tribus que dans d’autres, pour des raisons qui découlaient de leurs localités respectives; mais cette décroissance est évidente chez toutes, à l’exception peut-être des Cherokees, qui sont restés stationnaires ou ont peut-être augmenté, mais d’une manière peu sensible; et cette tribu forme une proportion tellement minime de la totalité que ce fait exceptionnel n’affecte que fort légèrement les proportions que les données ci-dessus peuvent tendre à établir.

Le relevé officiel présenté au congrès en 1828 a fait connaître que la population indienne comprise dans les Etats-Unis entre l’Atlantique et le Mississipi se monte à cent cinq mille individus, divisés ainsi qu’il suit :

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