NOTIONS GÉNÉRALES
Par notre nature, condamné à une position mixte entre la soif ardente des distinctions littéraires qui sans cesse agite et tourmente, et cette indifférence en matière d'utilité publique, qui assimile l’homme à la plante; n'ayant ni ambition personnelle à satisfaire ni rivalité jalouse à combattre, les quelques pages que, sans prétention aucune, nous ouvrons au lecteur, lui sont présentées dans un seul et unique but, celui de la vérité.
Écrire l’histoire des nations nomades n’est pas chose facile. Afin d’en saisir véritablement les usages et les coutumes, il faut, ainsi qu’elles, être sans cesse sur Île qui-vive , les suivre dans leurs courses
vagabondes et les prendre presque au vol. — Mais à ne s'arrêtent pas les difficultés. Leur caractere mobile, les climats si différens des vastes contrées qu’elles habitent, donnent autant de variétés à leurs mœurs. Les tribus des pays montagneux et escarpés, par exemple, n'ont pas plus d'analagie avec celles des prairies ou des pays plats que ces dernières ne ressemblent aux habitans des parties baignées par les rivières et les lacs. La seule loi qui leur soit commune est celle de leur propre conservation : toutes elles sont indomptées, et voilà leur seule unité.
Le but du présent écrit n'est pas, par des couleurs vives, qui toutefois manquent à notre pinceau, de présenter le sauvage ou l’Indien comme le beau idéal de la nature, comme l’homme fa1conné par le Créateur à son image, sans aucun des vices que l’on croit inhérens à la société. Cette aimable tâche est celle des idylles. Si, comme le célèbre auteur de la Chaurmnière indienne, et à l'instar de tant d’autres illustres personnages qui ont, par leurs € :rits, contribué à jeter sur les /rdiens un intérêt qu'ils sont, à notre avis, loin de toujours mériter, nous ne posons pas les nôtres en héros; si nous les montrons ainsi que nous les avons vus et étudiés, à nu, dépourvus de ces belles draperies, fruits de l’imagination ; si, enfin, nos récits se ressentent quelque peu de l’âpreté du sujet, nous nous efforcerons du moins de racheter ce qui dans un ouvrage fle fiction serait un vice, par un scru-
(7) pu'e sans borne pour la vérité. Nous aurons soin de ne puiser nos renseignemens que là où il y a certitude, ne nous fondant que sur des documens officiels ou autrement authentiques.
Dans les siècles passés, l’homme voyageur était considéré comme un étre intrépide, presque surnaturel. Quitter ses pénates et toutes les douceurs de la vie sociale, pour aller, sans autre guide que son audace, plonger dans l'infini, était chose rare, partant merveilleuse. Aussi pardonnait-on de bon cœur, tant est l'esprit de l’homme porté à l’indulgence envers quiconque lui apporte une jouissance intellectuelle, au manque d’exactitude et aux exagérations si largement répandues dans les récits des conquérans du Nouveau-Monde. Ea raison de ces travers, d’ailleurs, le voyageur même le plus scrupuleux s’y résignait, sachant que s’il se füt borné à dire tout simplement ce qu'il avait vu ct entendu, il n’eüt rencontré que peu de lecteurs. Généralement on préférait au vraisemblable des histoires d'antropophages, d’'amazones et de géans de la Patagonie. Le temps, cet inévitable rectificateur, qui de nos jours marche à pas précipités dans la lumière, fait à chaque instant justice de ces illusions.
À mesure que la civilisation envahit les contrées éloignées, que celles plus distantes encore se rapprochent pour ainsi dire de nous, le merveilleux s’en éloigne. Une curiosité éclairée s’agite pour reconnaître les points du globe restés jusqu'alors in-
connus; elle les explore les uns aprés les autres , et au lieu, comme jadis, d'apporter son offrande au roman, elle en fait hommage à la vérité. II n'existera bientôt plus que comme souvenir, l'adage vulgaire : À eau mentir qui vient de loin. Une génération apparaît, à laquelle l'application de la vapeur à la navigation et aux routes de fer donnera une nouvelle vie, et qu’elle rendra pour ainsi dire, par force, voyageuse et mouvante comme elle. Les sentinelles avancées de la civilisation, reculant de plus en plus les limites de Finconnu, nous déploieront le monde comme une belle page, dans laquelle on pourra lire en caractères dignes de lui le grand ouvrage du Créateur... l'Univers.
Suivant les historiens de la conquète du Nouveau-Monde, les Indiens du Mexique et ceux du Pérou vivaient en sociétés réguliérement organisées et avaient une nationalité. L'existence de Montezuma et celle des Incas ne peuvent être révoquées en doute. Des ruines monumentales, d’ailleurs, parsemées dans ce pays, attestent que là, en réalité, fleurirent jadis des peuplades formées en nations distinctes. Faisant la part de l'imagination ardente des narrateurs de Christophe Colomb, de Cortes et de Pizarro, qui les porterent souvent, ainsi qu’il est d'usage chez leurs descendans, à s’étendre avec complaisance sur des victoires quelquefois douteuses, et à enfler le nombre des ennemis qu'ils avaient vaincus, nous n'’essaierons pas de neutraliser l'admiration qui s'attache parfois, avec
9, droit, à ces temps d'héroisme et en méme temps de cruauté. Ce n'est pas, d'ailleurs, de ces peuplades que nous avons plus particulierement à nous occuper en ce moment. Notre tâche, à nous, est plus facile, puisque c'est chez nos voisins, et à notre propre porte, que nous voulons puiser, pour venir parler, avec connaissance de cause, d'une race d'hommes qui n’a de commun avec les Mexicains, les Péruviens et les Chiliens de nos jours, que la couleur de la peau. Soit que le joug espagnol, soit que le clergé catholique qui s’est, à la suite des conquistadores, d'abord emparé de ces régions, tout en substituant le signe de la croix, sans ses préceptes, ct l’'obéissance passive à l'allure indépendante du sauvage; ou enfin que toute autre circonstance ait entierement altéréleurinstinct et détruit leur fierté naturelle , il es: bien avéré que ceux-là sont loin d’avoir la férocité de l’Indien de l'Amérique du Nord, ainsi que cette indomptable volonté qui porte continuellement ce dernier à repousser vi-lemment tout effort pour l’attirer vers la civilisation. Approchez-le à cet effet; soudain , à l'exer: : de la bète fauve, il vous échappe et rentre dans ia forêt; tandis qu'au Pérou et au Mexique il semble , comme une bête de somme, se croire destiné à l'usage servile du blanc. Soumis et docile, il recherche la ville ,et, l'opposé en tout de l’Indien du Nord, qui ne peut respirer que l'air des bois, il se courbe avec docilité et sourit à son escluvage. Ceci est tellement vrai, que malgré la
déclaration emphatique d’une émancipation générale, par le gouvernement mexicain, le pauvre Indien, tout indifférent à cette liberté qu'il ne comprend pas et qu’on lui a si libéralement donnée, reste, comme par le passé, l’humble et abjecte créature de son maître. Nous n’entendons nullement, par cette observation, ravaler ie mérite de cette déclaration de principes, très méritoire d’intention, bien que ses conséquences, par rapport aux anciens maitres, en diminuent de beaucoup le sacrifice.
Prenant ies faits tels qu'ils existent maintenant, on ne peut nier qu'il se trouve une différence bien tranchée dans le caractère des Indiens , dont les dispositions sont plus indomptables à mesure que l’on remonte du midi vers le nord e:! nord-ouest, Jusqu'à ce que l’on arrive aux tribus connues qui habitent le pays aux sources du Missouri, et celles au delà des montagnes rocailleuses. Cette idée, toutefois, ne paraîtra pas neuve, en se rappelant que Pizarro n’eut que la ruse et la duplicité à employer pour subjuguer les confians Péruviens; tandis qu'au Mexique, au contraire, déjà plus au nord, Cortès, malgré sa bravoure éprouvée, ne soumit qu'à travers mille obstacles, et une résistance digne d'un meilleur sort, les sujets de Montezuma.
Les différentes tribus qui encadrent les Etats- Unis au nord, à l'ouest et au midi, y sont maintenant bien connues. Chez la plupart il a fallu porter la guerre, parce qu’elles la recherchaient quand
(11) elles se croyaient en mesure de la faire avec impunité et avec profit, sur des frontières laissées momentanément sans défense; on bien quand,comme dans la dernière guerre avec les Anglais, ces derniers, par une politique qu'on ne peut que blämer , jugérent à propos de se servir d'eux comme auxiliaires contre les États-Unis. Avec les autres tribus qui avoisinaient ou se trouvaient renfermées dans les états de l’Union, des traités de concessions de territoire ont été contractés ; de sorte que chez toutes, à quelques exceptions près, on a pu étudier leurs habitudes et obtenir des renseizsnemens positifs sur leurs mœurs. Ce que le gouvernement n'a pas exploré l'a été par nos chasseurs ou coureurs des bois, que l’appât de la chasse et le trafic des pelleteries ont fait pénétrer jusqu'aux confins les plus reculés.
Ainsi qu’on l’a déjà vu, nous adoptons la dénomination originairement usitée par les conquérans du Nouveau-Monde, dont le premier, et à notre avis le plus méritant, Christophe Colomb, est mort, emportant dans la tombe l'idée illusoire qu'il avait, là, découvert une portion attenante à l'Inde. De là le nom d’Zndien donné aux indigènes du nouveau continent. Dans nos relations avec eux, ils sont toujours ainsi nommés. Toutefois, une fatalité
assez singulière, quant à la forme, s'attacha au Nouveau-Monde; car, de même qu'aux premières possessions on donna le nom d'une région, l'Inde, qui n'était proprement pas la leur, de même le
pays entier fut, en dernier lieu, baptisé d'un nom indigne de lui, celui d'Améric Vespuce; tandis que celui du grand Colomb fut passé outre. A quoi, sans cesser d'être sérieux, nous pourrions ajouter que ce fut en l'honneur de la virginité de la reine Elisabeth d'Angleterre que la plus belle por. tion et la presqu: totalité des États-Unis fut originairement appelée la Virginie.
Afin de procéder avec quelque méthode, nous classerons notre travail de façon d’abord à toucher légèrement, car la statisque nous fait faute presque entièrement pour cette époque de vague et d’incertitude, où l'épée remplissait un plus grand rôle que la plume, aux questions suivantes , savoir :
La condition et l’occupation du territoire par les tribus sauvages, lors du Cébarquement des premiers pionniers européens ;
D'après que! droit, ou sous quel prétexte, ils s’emparèrent du sol;
Quelles étaient les relations existant entre ceuxci et les Indiens à l’époque de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis; car, et nous l’avouons tout d’abord, nous avons principalement à cœur d'écarter l’idée injuste et erronée, avancée par quelques écrivains, que les seuls moyens employés par nous pour déplacer les Indiens aient été la baionnette, pour l'expulsion des u 1s, et l'influence diabolique des liqueurs fortes, pour détruire les autres; tandis que, au contraire, nous ne craignons nullement de mettre au grand jour les procédés
mis en usage jusqu'à ce Jour par le gouvernement américain pour diminuer, autant que faire se peut, la rigueur du traitement que les Indiens ont nécessairement eu à subir, comme conséquence de la civilisation et de leur caractère indomptable.
Enfin, nous essaierons de décrire leurs mœurs; et, après avoir indiqué avec précision les efforts de nos philanthropes et les immenses sacrifices faits par la nation pour rendre justice à cette classe malheureuse d'hommes, nous laisserons à nos lecteurs à en déduire eux-mêmes si, avec de tels élémens , il était possible de mieux faire.
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