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Notice sur les peintures de l'église de Saint-Savin

La peinture est, de tous les arts du moyen âge, celui dont les monuments sont les plus rares en France ; et cependant il est certain que la plupart de nos églises ont été revêtues autrefois d’une riche ornementation coloriée, et que leurs voûtes et leurs parois, enduites aujourd’hui d’un badigeon uniforme , présentaient de vastes compositions peintes à fresque r où en détrempe. « On ne comprend pas le moyen âge , dit M. Yitet 1 ; on se fait l’idée la

^Rapport au ministre de l’intérieur, i83i, page 35.

plus mesquine et la plus fausse de ces grandes créations d’architecture et de sculpture, si, dans sa pensée, on ne les rêve pas couvertes du haut en bas de couleurs et de dorures. » Pour expliquer comment le goût de la décoration polychrome s’est perdu parmi nous, il faut se reporter au temps oû l’art, transformé sous une influence étrangère, subit en France une révolution complète. Le xvi° siècle, si glorieux pour 1 Italie, est marqué dans l'histoire de notre architecture par l’abandon de ce style, que nous pourrions appeler national, et auquel nous devons tant de monuments originaux. D inventeurs quils étaient, nos artistes devinrent d’ingénieux copistes, qui mirent leur gloire a reproduire et a naturaliser, pour ainsi dire, en France les chefs-d’œuvre admirés dans un autre pays. Dès ce moment, les arts du dessin, qui jusqu’alors avaient été cultivés à la fois par les mêmes hommes, ou, du moins, soumis à une direction unique, se divisèrent et devinrent comme indépendants les uns des autres. Au moyen âge, le génie, aveugle peut-être en son ambition, aspirait a 1 universalité. La renaissance, plus froidement pratique, ouvrit au talent une multitude de routes distinctes : il devint plus facile d’atteindre le but; la raison l’avait abaissé, ou plutôt chaque artiste s’en était fait un à sa portée et pour lui seul. Le sculpteur s’éloigna de l’architecte, le peintre du sculpteur, et si quelquefois ils se réunirent encore, ce fut dans une espèce de lutte, où chacun s’efforça de prouver la supériorité de son art et d’enlever à son émule les suffrages du public. La peinture murale, florissante au delà des monts, se perdit en France, soit parce que nos peintres furent assez modestes pour reconnaître leur infériorité vis-à-vis des maîtres italiens, soit parce qu’ils furent assez orgueilleux pour rougir du titre de décorateur. Le perfectionnement des procédés matériels leur permit de faire de leurs tableaux des meubles, en quelque sorte, dont le fini et la délicatesse devinrent le mérite principal, et qu’on pouvait vendre ou échanger, comme un candélabre ou bien un vase ciselé, à chaque variation de la mode. Réduites à de faibles proportions, les compositions peintes cessèrent de se produire dans nos églises, ou ne s’y montrèrent que par hasard, n’étant déjà plus considérées comme nécessaires à la décoration. Au heu de se concerter avec l'architecte pour embellir la maison de Dieu , le peintre suspendit ses tableaux au jour le plus favorable, heureux s’il pouvait attirer sur son œuvre une attention exclusive. En même temps l’affaiblissement des croyances religieuses, les railleries du scepticisme, l’oubli des traditions, et , il faut l’avouer aussi , le raffinement du goût , amenèrent l’indifférence et bientôt le mépris pour les anciennes peintures, productions d’une époque que déjà l’on taxait de barbarie. L’action seule du temps suffisait pour altérer ou détruire, dans la plupart de nos grands édifices, une décoration naturellement peu durable; les ravages de la guerre, l’ignorance , et surtout les caprices de la mode , se réunirent pour la faire disparaître plus rapidement. Mais, je n’hésite point à le dire, ni les fureurs iconoclastes du protestantisme, ni le vandalisme stupide de la révolution, n’ont imprimé sur nos monuments des traces aussi déplorables que le mauvais goût du xvme et du xixc siècle. Les barbares laissaient au moins des ruines : les prétendus réparateurs ne nous ont laissé que leurs tristes ouvrages.

L’existence cl’une vaste église conservant encore un ensemble immense de peintures murales, qui remontent à une époque fort reculée du moyen âge, est une espèce de prodige aujourd’hui : aussi l’on n’en cite plus qu’une seule en France, c’est Saint-Savin. Après huit

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siècles, ses fresques subsistent, et, bien que dégradées, elles offrent toujours un vaste sujet d’études à l’artiste et à l’antiquaire. Depuis peu d’années seulement elles sont l’objet de la sollicitude d’une administration éclairée, et l’auteur de cette notice s’applaudit d’avoir un des premiers signalé leur importance. Des sommes considérables accordées par M. le ministre de I intérieur pour les réparations de l’église, les soins minutieux et intelligents qui dorénavant ne leur manqueront plus, permettent d’espérer que ces grandes compositions auront encore une longue durée. Malheureusement les secours ont été tardifs, et ne pouvaient d’ailleurs avoir d’autre effet que de reculer l’époque d’une destruction complète. Chaque jour, cependant, doit effacer quelque trait, affaiblir quelque couleur. Le seul moyen de conserver efficacement ces peintures, ou plutôt d’en perpétuer le souvenir, c’était de les reproduire par le dessin et la gravure. Tel est le but de la présente publication, que M. A illemain, ministre de l’instruction publique , a bien voulu autoriser avec sa libéralité ordinaire. Le talent du dessinateur, M. Gérard Séguin , les ressources fécondes de 1 industrie moderne , garantissent la fidélité de la copie; et s’il est impossible de reproduire ces peintures telles qu’elles furent autrefois, on a pu du moins donner l’idée la plus exacte de ce quelles sont aujourd’hui.

Chargé par le comité des arts et monuments de rédiger une notice sur les fresques de Saint-Savin, j’ai pensé que ma tâche ne se bornait pas à l’interprétation des sujets peints sur les murs de l’église; il m’a semblé que je devais encore rechercher l’origine, la date, les procédés matériels de ces peintures. Dès lors une étude complète de l’église qui les renferme m’a paru nécessaire. En effet, dans l’absence ou l'insuffisance des renseignements historiques, les caractères particuliers à l’architecture du monument peuvent nous fournir des témoignages de la plus haute importance. Il était difficile d’ailleurs de séparer la peinture de l'architecture dans l’œuvre d’une époque où elles étaient si étroitement unies; enfin, l’abbaye de Saint-Savin offrant dans ses fresques un système de décoration complet et original, c’eût été en méconnaître l’harmonie que de ne pas le considérer dans ses rapports avec la disposition architectonique de l’édifice.

Je décrirai donc d’abord l’égiise telle quelle existe actuellement; un plan et une coupe, gravés d’après les dessins de l’habile architecte qui en dirige aujourd’hui la restauration, me dispenseront de longs détails, et permettront au lecteur de réunir par la pensée les différentes compositions qu’on n’a pu lui présenter qu’isolées dans les planches ci-jointes.

Je m’occuperai ensuite de rassembler tous les documents historiques que j’ai pu recueillir sur l’abbaye de Saint-Savin 1 . Je commencerai par un abrégé de la légende du saint dont

1 M. le maire de Poitiers a bien voulu m'envoyer en communication les deux volumes du recueil de dom Fonteneau qui contiennent un certain nombre de pièces relatives à l’abbaye de Saint-Savin ; ces renseignements m’ont été de la plus grande utilité pour mon travail. Je dois encore des remercîments au savant M. Redel, archiviste de la préfecture de la Vienne, qui m’a indiqué avec beaucoup de complaisance quelques documents curieux conservés dans le dépôt important confié à ses soins.

»Dom Léonard Fonteneau, né à Jully, diocèse de Bourges, a fait profession , à l’âge de vingt et un ans, dans l’abbaye de Saint- Allyre, à Clermont, le 7 septembre 1726. Il entreprit en 17/11, conjointement avec dom Marie-Joseph Boudet, non-seulement

de travailler à l’histoire du Poitou, mais encore à celle de toute l’Aquitaine. La mort ayant enlevé son compagnon d'études en 1743, il ne perdit pas courage. Il s’appliqua sans relâche à la recherche des diplômes, chartes et autres monuments relatifs à l’histoire des provinces de Poitou, d’Aunis et de Saintonge. Il a collationné ses copies sur les originaux avec beaucoup de soin et d'exactitude. Ces matériaux, ramassés pendant vingt-sept ans, et mis en ordre, forment une collection très-nombreuse. » (Notice de dom Tassin, Hist. litt. de la congrégation de Saint- Maar.) Les manuscrits de dom Fonteneau conservés à la bibliothèque de Poitiers composent quatre-vingt-sept volumes in-folio. Voir l'intéressante notice publiée sur les travaux de ce laborieux

elle porte le nom. Bien quabsolument dépourvue de toute critique historique, cette légende conserve le souvenir d'une tradition évidemment fort ancienne, et dont il était impossible de ne pas tenir compte. Elle est, en outre, nécessaire a I intelligence dune partie des peintures qui retracent la vie de saint Savin.

J’écris l’histoire d’un monument, et non celle dune communauté religieuse : aussi je m'attacherai principalement aux faits qui ont quelque rapport a la fondation , a 1 agrandissement, à la dégradation de l’église. Toutefois, je noterai avec soin les périodes de prospérité de l’abbaye et celles de décadence ; car, de même que les richesses de ses religieux ont eu la plus grande influence sur sa décoration monumentale, de même sa pauvreté l’a préservée des altérations que tant d’autres églises ont subies aux époques de révolution dans les arts.

Après avoir comparé entre eux les renseignements que nous auront fournis l’histoire et l’étude du monument, j’examinerai les procédés d’exécution et les caractères généraux des peintures; j’essayerai d’en indiquer l’âge, et même de présenter l’hypothèse la plus probable, à mon avis, sur leur origine. La dernière partie de cette notice sera consacrée à l’explication des planches lithographiées.

Quatre visites à l’abbaye de Saint-Savin m’ont, permis d’étudier son architecture avec tout le soin quelle mérite, et le concours le plus généreux de la part d’artistes et d’antiquaires instruits ne m’a pas manqué pour l’accomplissement de la tâche que j’avais entreprise. M. Denuelle, qui a séjourné assez longtemps à Saint-Savin depuis que les travaux de restauration ont fait découvrir des fresques inconnues il y a peu d’années , a bien voulu mettre à ma disposition plusieurs beaux dessins inédits. M. .Joly Leterme , architecte de l’église, m’a communiqué ses plans et une foule d’observations importantes. M. Viollel -Leduc, qui m’avait accompagné dans mon dernier voyage, m’a ouvert son précieux portefeuille, et s’est chargé de dessiner et de faire graver sur bois les vignettes indispensables pour la clarté de mes descriptions. Je dois enfin à M. de Chergé, correspondant du ministère de l’intérieur, et l’un des antiquaires les plus savants et les plus zélés du Poitou, beaucoup de renseignements utiles sur un monument qu’il connaît depuis son enfance. Je crois être l’interprète du comité des arts et monuments, en offrant ici à ces messieurs l’expression de ma reconnaissance.

bénédictin , par M. Foucart, dans le tome II des Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest.

Le recueil de dom Fonteneau contient, outre un assez grand nombre de chartes, diplômes, actes judiciaires, etc. quelques mémoires manuscrits sur l’abbaye de Saint-Savin. Plusieurs de ces mémoires me semblent des copies ou des abrégés du même ouvrage, que, d'après une note inscrite sur l’un des manuscrits, je crois devoir attribuer à dom Nozereau , de la congrégation de Saint-Maur. Je n’ai pu, d'ailleurs, me procurer aucun renseignement sur ce religieux ou sur ses ouvrages. — Pour la rédaction de cette notice, je me suis servi principalement d’un manuscrit de la même collection, écrit en latin par dom Estiennot, qui paraît avoir visité l’abbaye de Saint-Savin et exploré ses archives avec un soin particulier. Dom Claude

Estiennot de la Serre, né à Varennes, diocèse d'Autun, en 1639, prit les ordres dans l’abbaye de Vendôme en i658. Il fut intimement lié avec Mabillon, et fit avec lui, à pied, le voyage de Flandre. Il mourut en 1699, dans les bras de B. de Montfaucon. Ses manuscrits formaient quarante-cinq volumes infolio, presque tous écrits de sa main. « Ce ne sont pas seulement des copies, dit dom Tassin ; on y rencontre souvent des notes trèsjudicieuses qui supposent un goût exquis, une grande justesse d’esprit et une profonde érudition. » Les manuscrits de dom Estiennot ont été mis en œuvre par Mabillon , les auteurs du Gallia Christiana, dom Vaissette, dom Bouquet, etc. Mabillon le cite souvent sous le nom de Stephanotius. (Voir dom Tassin, Histoire littéraire de la congrégation de Saint-Manr, pages 177 et suivantes.)

DE L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN

DESCHIPTION- DE L’ÉGLISE.

L église de Saint-Savin est située dans une vallée étroite , ou , pour mieux dire , dans un de ces longs ravins qui sillonnent et séparent les grands plateaux du Poitou. Dans le thalweg du ravin coule, du sud vers le nord, la Gartempe, petite rivière qui va se jeter quelques lieues plus loin dans la Creuse; l’abside de l’église n’est séparée de la rivière que par un chemin large de quelques mètres. Malgré sa flèche fort élevée, on n’aperçoit l’abbaye que lorsqu’on en est assez près, et pour juger de la grandeur de l'église, il faut la regarder du haut des plateaux qui la dominent. On sait que la plupart des monastères de l’ordre de Saint-Benoît sont situés, comme Saint-Savin, dans des vallées profondes.

Sauf la flèche dont je viens de parler, et qui est une addition évidente du xve siècle, tout l’édifice présente, au premier coup d’œil, l’apparence d’une construction homogène et dun même jet, si Ion peut s’exprimer ainsi. Dans son ensemble, de même que dans ses details, il oflre un type tres-complet de l’architecture romane, telle qu elle se montre dans le Poitou, pendant la première moitié du XIe siècle. Plus légères et plus élancées que dans le nord de la France, les églises poitevines se distinguent par l’absence de triforium et de fenêtres dans la nef centrale. Celle-ci n’est éclairée que par les fenêtres des collatéraux, qui, par une conséquence nécessaire, ont leurs voûtes presque aussi hautes que celles de la nef cen-

fi

NOTICE SUR LES PEINTURES traie. Cette disposition caractéristique „ et presque constante dans le Poitou et la Sain longe, se retrouve à Saint-Savin très-distinctement exprimée.

L’église, régulièrement orientée, a la forme dune croix latine. Ses transsepts sont fort courts. A l’entrée de la nefs’élève une tour carrée, surmontée de la haute flèche dont j’ai déjà parlé.. Le chœur est entouré de cinq chapelles; deux autres s’ouvrent dans les transsepts. Les murs sont élevés, d’appareil régulier à l’extérieur, flanqués, au nord de contre-forts puissants, mais qui, je le crois, sont des additions au plan primitif. Au sud, les cloîtres et les bâtiments réguliers de l'abbaye, contre-boutant les murs latéraux, ont suppléé au peu de saillie des contre-forts, très-faibles de ce côté. A Saint-Savin, ce qui frappe surtout le voyageur habitué à la richesse des églises poitevines, c’est la nudité des murailles, l’absence presque complète de toute sculpture, enfin une apparence austère, qui suffirait à faire assigner une date trèsancienne à l’église, surtout si on la compare aux églises voisines, dont les plus pauvres étalent souvent un luxe d’ornementation remarquable. *

On peut diviser l’église de Saint-Savin en quatre parties distinctes, sur lesquelles, pour plus de clarté, j’appellerai successivement l’attention du lecteur : ce sont le porche et la tour qui le surmonte, la nef, les transsepts, le chœur. Je terminerai cette description en ajoutant quelques observations générales sur la construction de l'église.

A. vestibule.

De la place du bourg on descend par quelques marches dans le vestibule placé sous la tour. La porte d’entrée est moderne; mais il est facile de voir que la porte qu’elle a remplacée devait être encore plus étroite et tout aussi dépourvue d’ornementation ; elle annonçait plutôt l’entrée d’une forteresse que celle d’un édifice religieux. Cette apparence militaire est aussi celle de la partie inférieure de la tour, carrée, très-solidement bâtie, flanquée de contre-forts épais, avec deux fausses arcades sur chacune de ses faces. Dans la maçonnerie qui remplit les arcades du côté de l’ouest, on aperçoit de longues ouvertures destinées à la manœuvre d’un pont-levis. On doit noter que la maçonnerie de la tour ne se lie pas à celle de la nef. Plus tard j’aurai occasion d’exposer mes conjectures à ce sujet, en m’occupant de l’histoire du monastère. Le vestibule est une salle carrée, basse, recouverte par une voûte cintrée en berceau, renforcée dans son milieu par un arc doubleau très-épais. Pas une colonne engagée auprès de la porte qui donne dans la nef, pas une moulure, pas la plus légère trace d’ornementation sculptée. La décoration ne consiste qu’en peintures, dont j’aurai tout à l’heure à rendre compte. A gauche, au fond du vestibule, s’ouvre une porte, donnant sur un escalier en vis, pratiqué dans une tourelle accolée à la tour carrée, qui conduit aux combles.de l’église et à une tribune élevée au-dessus du vestibule, laquelle communiquait autrefois avec la nef par une large arcade 1 ; cette pièce, que j’appelle tribune, se retrouve dans beaucoup d’églises romanes et même gothiques : il est malaisé d’en déterminer l’usage. Souvent on y trouve un autel, quelquefois une cheminée, en sorte que deux destinations fort différentes semblent avoir été données à la tribune : lune en ferait une chapelle, l’autre un lieu privilégié pour assister aux offices sans

1 Cette arcade esl bouchée aujourd’hui ; un autel, évidemment moderne, est placé au devant.

DE L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN

se mêler à la foule. Aujourd’hui la tribune de Saint-Savin ne reçoit la lumière que par les ouvertures destinées à la manœuvre du pont-levis. Autrefois elle tirait du jour de la nef; peut-être y avait-il originairement des fenêtres à l’ouest, que l’on aurait bouchées pour les remplacer par les longues haies du pont-levis. Cependant je ne vois aucune trace de cette disposition dans l’appareil, et je serais plutôt porté à croire que le pont-levis appartenait à l’époque de la construction primitive L

De même que le vestibule inférieur, la tribune est couverte par une voûte cintrée, renforcée par un arc doubleau qui la divise en deux parties égales; elle est, comme le vestibule, dépourvue de toute ornementation sculptée. Je reviendrai sur sa décoration peinte, retrouvée depuis peu de temps, mais malheureusement trop dégradée pour qu’il fût possible de la reproduire aujourd’hui.

La grande nef de l’église est vaste, et très- haute si on la compare aux constructions romanes du nord de la France; elle est également remarquable par la légèreté des piliers ou plutôt des colonnes qui soutiennent les voûtes, et rappelle par son apparence les basiliques romaines. Les collatéraux, d’une hauteur presque égale à celle de la nef centrale, ont de grandes fenêtres en plein cintre, percées à peu près à la hauteur des arcades de la nef. Destinées à donner du jour à toute l’église, on conçoit pourquoi, dans leur disposition et leurs proportions, elles n’ont rien de commun avec les fenêtres romanes du nord de la France1 2. J’ai déjà dit que la plupart des églises du Poitou étaient construites dans le même système : Saint-Savin en offre un des exemples les plus anciens, et la cathédrale de Poitiers un des plus modernes.

Les voûtes de la nef et celles des collatéraux sont épaisses, en plein cintre et en berceau, les unes et les autres sans arc doubleau, si ce n’est aux trois premières travées, à partir de la porte occidentale. Dans cette partie de l’église , l’arc doubleau n’a point pour but d’ajouter à la solidité de la voûte; il est destiné plutôt, ce me semble, à marquer une divi-

1 Ou du moins à l’époque de la construction de l'église : je nord de la France sont étroites à 1 extérieur, et fort ébrasées

crois la base de la tour plus ancienne encore. à l’intérieur.

2 On sait que les fenêtres basses des églises romanes du

sion clans la net Celle division est encore mieux indiquée par la forme des piliers. Les deux premières travées s’appuient sur des piliers formés par un faisceau de quatre colonnes engagées; vient ensuite un autre pilier carré, avec une colonne engagée sur ses quatre faces. Dans la nef, au lieu de piliers on ne trouve plus que de longues colonnes cylindriques. Ne pouvant attribuer une différence si marquée dans la forme des piliers à un changement dans les plans de l’architecte, encore moins à des époques de construction distinctes, je pense qu’il faut y voir l’intention de conserver un souvenir de la disposition particulière aux premières basiliques chrétiennes. On sait que pendant longtemps une place fut réservée, vers l’entrée de la nef, aux catéchumènes et aux excommuniés. Cette place, marquée par une barrière plus ou moins fortement accusée, s’appelait le narthex intérieur. A Vézelay, à Tournus, des portes séparent le narthex intérieur de la nef. A Saint-Savin, toute barrière a disparu; il ne reste plus qu’une indication de séparation, souvenir traditionnel d’une disposition qui peut-être n’avait; plus d’objet à l’époque où on l’exprimait de la sorte.

L’ornementation de cette partie de l’église se distingue encore de celle de la nef à proprement parler : dans les travées du narthex, les chapiteaux, presque nus, ne présentent qu’une corbeille lisse, avec des saillies au sommet qu’on peut considérer comme des rudiments de volutes; les chapiteaux de la nef ont une forme toute différente : leur

corbeille, fort évasée, esL entourée de rinceaux et d’entrelacs, d’un travail grossier sans doute, mais qui dénote pourtant quelque recherche. On verra tout à l’heure que l’on s’est

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