NOTICE SUR LUS PEINTURES
à l’exécution d’ouvrages si différents. Dans les uns et les autres paraît ce sentiment délicat qui fait discerner dans l imitation l'utile de l’inutile. .Le goût antique éclate surtout dans ce choix souvent difficile. Ce goût, très-affaibli sans doute, se montre encore pourtant dans nos compositions de la Genèse et de l'Apocalypse. On y aperçoit, comme dans la copie d’une copie, des traces d’un art supérieur, et, si je puis m’exprimer ainsi, la mauvaise application d’une méthode excellente. Je le répète, les peintres de Saint-Savin ont reçu leur art des maîtres de la Grèce. L’héritage s’est transmis par une succession non interrompue; mais chaque siècle a diminué le dépôt précieux, et c’est à peine si l’on en peut deviner la richesse originelle lorsqu’on voit la misère des derniers légataires.
En décrivant les planches de cet ouvrage, j’espère, par des observations de détail, confirmer cette assertion générale, et faire passer ma conviction dans l'esprit du lecteur.
Quelle date doit-on assigner aux fresques de Saint-Savin?
La solution rigoureuse de cette question est impossible, on le sent, faute de renseignements historiques; mais on peut, je crois, par des inductions, arriver à resserrer les limites de l’incertitude.
Personne n'ignore qu’au moyen âge la peinture eut un développement beaucoup moins rapide que la sculpture. Si l'on place une statue du xne siècle à côté d’une statue du xiu°, on les distinguera l’une de l’autre au premier coup d’œil. Examinons ensuite plusieurs verrières de dates différentes, du xne et du XIVe siècle : il sera souvent difficile de désigner l’époque de chacune, surtout si l'on ne s’attache qu’à la comparaison des figures peintes, et les connaisseurs les plus habiles conviendront que les indices les plus sûrs pour se guider dans celte appréciation ne peuvent être tirés ni des costumes, ni du plus ou moins de pureté dans le dessin. Il en est de même pour les peintures murales. Les costumes de convention ou de tradition, les types byzantins, pour tout dire en un mot, se sont conservés dans les monuments peints longtemps après que la sculpture était entrée dans une voie d’imitation nouvelle et s’était fait un style original. S’il fallait rechercher la cause d’un fait que personne ne peut méconnaître, je serais tenté de l’attribuer à l’influence d’une école étrangère, opposée de sa nature au progrès, et, en quelque sorte, immobile par système.
La peinture byzantine est essentiellement conventionnelle et fondée sur la tradition. Les iconostases modernes des églises grecques reproduisent avec une fidélité extraordinaire les types les plus anciens, et telle était, telle est encore l’habileté d’imitation des artistes, qu’à moins d’être extrêmement familiarisé avec ce genre de peinture, il est facile de se tromper de plusieurs siècles en essayant de deviner la date d’une image de saint ou d'une composition religieuse1.
Ce n’est donc ni dans les costumes des fresques de Saint-Savin, ni dans les procédés, ni dans le style même de la peinture, que nous devons espérer de trouver des renseigne-
1 En 1 84 » , mon savant ami M. Lenormant et moi, nous vîmes dans l’église de Sainte-Photine, à Smyrne , une Vierge, peinte en i83o, cpie nous aurions pu croire du xm' siècle.
Cependant nous avions vu des peintures byzantines assez anciennes en Grèce et à Constantinople. Qu’on se représente une copie très-exacte d’après Cimabué.
UE L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN
ments précis pour nos recherches. Demandons à l’architecture, dont les caractères sont beaucoup moins contestables, des indications plus positives.
On pourrait être tenté, au premier abord, de conclure la date des fresques de celle de 1 église même. En effet, une décoration peinte si complète semble indiquer un système général, conçu a priori et rapidement exécuté. Ces voûtes, ces colonnes, ces murs si mal construits, dont l’appareil se cache sous le- crépi, furent incontestablement destinés à être recouverts de peinture.
Plusieurs faits positifs, et qui ne me sont connus que depuis peu de temps, viennent démentir formellement les conclusions trop hâtives que l’observateur pourrait former.
Dans quelques-unes des chapelles, notamment dans celle de Saint-Marin, où le mortier, en se détachant, a laissé à nu la muraille, on voit que les moellons, assez régulièrement appareillés en cette partie de l’éghse, ont été couverts d’un badigeon rouge, uniforme, appliqué en détrempe , autant qu’on en peut juger maintenant. C’est par-dessus ce badigeon rouge qu’est étendu l’enduit de mortier destiné à la peinture des fresques 1 .
Dans la tribune, on reconnaît que l’archivolte de l’arcade donnant dans la nef a été autrefois sculptée; elle présente une moulure très-simple, mais cependant ornée, et évidemment destinée à être vue. Puis on a piqué cette même moulure , afin d’y faire adhérer le crépi de mortier, et, sur cet enduit, on a peint une archivolte d’un autre motif. Or, comme on ne s’est pas donné la peine de raser la /saillie de la moulure ancienne, l’enduit, en cet endroit, forme un renflement, dont on ne soupçonnerait pas la cause si le temps n’avait fait tomber de larges écailles du mortier.
Il est donc évident qu’il s’est écoulé un certain espace de temps entre la construction matérielle et la décoration peinte de la tribune et des chapelles; de plus, que l’intention primitive de l’architecte n’était pas de faire usage de cette décoration, puisque, dans un cas, il a fait usage d’un badigeon uniforme, et qu’ailleurs il demandait à la sculpture un motif d’ornementation, caché depuis par la peinture. Ce qui est constant pour les deux extrémités de l’église paraît très-probable pour la nef 2 et le chœur, surtout si l’on fait attention à la disposition des fenêtres, fort mal calculée pour éclairer la voûte/ Et cependant c’est cette voûte sur laquelle se voient aujourd’hui les peintures les plus remarquables, les mieux exécutées.
S’il faut reconnaître qu’un intervalle de temps s’est écoulé entre la construction de l’égiise et sa décoration par de grandes compositions historiques, il y a de fortes probabilités pour que cet intervalle n’ait pas été très-considérable.
Lorsqu’on étudie les progrès de l’architecture dans le Poitou, on ne peut douter que la
n Par-dessus les fresques on a peint, probablement dans le xvn” siècle, des armoiries et de grandes fleurs rouges, non-seulement dans les chapelles, mais sur les colonnes du chœur. Je pense que c’est là une trace des réparations exécutées par les bénédictins de Saint-Maur. Ce n'est pas tout, par-dessus les fleurs du xvi i” siècle, on a étendu un badigeon blanc à plusieurs reprises, et avec tant de persévérance que M. Joly en a pu compter jusqu’à quatorze couches bien distinctes, formant ensemble une épaisseur de près d’un centimètre.
5 A mon dernier voyage à Saint-Savin, j'ai observé que l’intrados d’un des arcs doubleaux du narthex avait été revêtu de deux couches de mortier superposées, l’une et l’autre couvertes d’ornements à fresque. Les ornements les plus anciens se montrent dans un endroit où la couche supérieure s’est détachée. Ils sont reproduits sur le frontispice. Il n’est pas douteux par conséquent que la nef n’ait été décorée à deux reprises, de même que la tribune et la chapelle de Saint-Marin.
NOTICE SLR LES PEINTURES sculpture de décoration n’ait pris de bonne heure un développement notable dans cette province.
On sait combien la nature des matériaux a partout exercé d’influence sur les caractères de l’architecture. Là où la pierre s’est trouvée tout à la fois facile à tailler et susceptible de recevoir un travail fini, la sculpture d’ornements a pris de très-bonne heure une grande importance, et son usage est devenu général à l’intérieur et à l’extérieur des édifices. Le calcaire, qu’on trouve en abondance dans tout le Poitou, s’exploite aisément. Au sortir de la carrière, il se taille sans peine; il durcit à l’air et conserve les détails les plus fins quy laisse le ciseau de l’artiste. Aussi, peu de provinces peuvent se comparer au Poitou pour la richesse de leur ornementation sculptée. Les chapiteaux, les archivoltes, les moulures, y sont travaillés avec une élégance et une recherche extraordinaires. Les façades sont couvertes non-seulement d’une profusion incroyable d’ornements courants, mais elles présentent souvent encore un nombre prodigieux de statuettes et de figures d’hommes ou d’animaux. Il y a telle église dont la façade ressemble à un immense bas-relief1.
Dès le milieu du xf siècle , ce goût de sculpture se manifeste dans le Poitou , et il s’y est répandu si vite, qu’une église dépourvue d’ornementation sculptée y est, pour ainsi dire, une rareté. On ne peut douter que les imagiers poitevins ne fussent très-nombreux, et que leur talent ne fût mis en réquisition pour tous les édifices de quelque importance.
Cependant Saint-Savin, nous l’avons remarqué plus d’une fois, est, sous le rapport de la sculpture, inférieur à presque toutes les églises qui l’entourent. Comment expliquer la rudesse de ses chapiteaux, la nudité de ses archivoltes, l’absence, dans toutes les parties de l’édifice, de cette ornementation taillée en pierre, prodiguée partout ailleurs? Comment un monastère dont les richesses étaient immenses , et qui , par l’étendue de ses relations , pouvait connaître et attirer dans ses murs les artistes les plus illustres , est-il demeuré étranger au grand mouvement qui animait alors l’architecture dans toute la France, et surtout dans les provinces méridionales? Une seule hypothèse peut, ce me semble, rendre raison de cette anomalie singulière. Il faut supposer que si les abbés de Saint-Savin n’employèrent ni sculpteurs ni imagiers dans leur église , depuis sa construction jusqu’au milieu du xié siècle, c’est que leur église avait déjà reçu son ornementation particulière , aussi riche sans doute dans leur opinion, et peut-être plus rare que celle des monastères voisins. Je conçois que l’entrée de la tour occidentale ait conservé ce caractère de simplicité commandée par sa destination toute militaire; mais que le tympan de la porte qui s’ouvre dans le narthexsoit demeuré nu, tandis que la plus médiocre église de village ornait sa porte de bas-reliefs et de rinceaux , je ne puis le comprendre , si je n'admets qu’alors tout le vestibule était couvert de peintures qui ne laissaient plus de place au travail du sculpteur.
Il est probable qu’une circonstance particulière, telle que l’arrivée d’artistes en renom, aura engagé les religieux de Saint-Savin à choisir pour leur église un genre -de décoration encore peu commun, suivant toute apparence. Les rapports remarquables qu’on observe entre les peintures de la nef et les plus anciennes peintures byzantines m’ont donné lieu de croire que ces artistes étaient des Grecs, ou tout au moins qu’ils appartenaient à une
1 II suffira de citer les églises de Notre-Dame de Poitiers, de Civray, de Saint-Pierre à Melle.
DE L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN
école de la Grèce. De quelque pays que lussent ces hommes, ils devaient assurément avoir obtenu ou conservé des traditions de l’art antique.
Les peintures du vestibule, de la nef et de la crypte, les mieux conservées aujourd’hui, me paraissent avoir été exécutées simultanément, non pas sans doute par le même artiste, mais sous la direction d’un seul maître et par les talents réunis de son école. En effet, nonseulement on remarque une conformité frappante entre les procédés matériels, mais encore les mêmes types de physionomies, les mêmes attitudes, les mêmes mouvements de draperies, se reproduisent dans ces trois parties de l’église, avec quelques différences légères d’exécution qui dénotent seulement des mains plus ou moins exercées. J’incline à croire que la tribune a été peinte à la même époque; mais l’état de dégradation de toutes ses fresques ne permet que des conjectures, car une comparaison rigoureuse est devenue aujourd’hui impossible.
Je trouve une différence sensible entre les peintures précédentes et celles du chœur. Les dernières, incontestablement inférieures sous le rapport de l’exécution, accusent une connaissance moins parfaite des procédés particuliers à la fresque. C’est dans le chœur et dans les chapelles qu’on voit, ainsi que je l’ai déjà dit, ces changements de couleur si étranges, qu’on ne peut attribuer qu’à l'ignorance des effets de la chaux sur certaines préparations, applicables dans un autre mode de peinture. Enfin les têtes n’ont point ce caractère de noblesse, les draperies cette élégance d’ajustement, que j’ai attribués à des souvenirs traditionnels de l’art antique. On observe dans le chœur, à côté de ces longues etroides figures de saints, des rinceaux très-grossiers, et surtout l’ornement de l’intrados des arcades, formé par des dents de loup peintes en rouge. N’est-ce pas là l’enfance de l’art, le barbouillage, si je puis m’exprimer ainsi, de nos premiers peintres nationaux? Le moyen de croire que ces dents de loup ont été badigeonnées par les mêmes artistes qui ont peint l’arc doubleau du narthex et la bande transversale qui partage les fresques de la nef? A mon avis, la décoration très-grossière du chœur serait contemporaine de la reconstruction de l’église par Odon IL Quant aux fresques de la chapelle de Saint-Marin, je les crois exécutées à une époque intermédiaire en tre la décoration du chœur et celle de la nef.
La comparaison des fresques du chœur avec celles de la nef, et l’évidente infériorité des premières, suffiraient, ce me semble, à donner à mon opinion une grande vraisemblance; mais une autre considération vient encore la fortifier. Personne n’ignore que, dans la décoration d’une église, le plus grand luxe, la plus grande recherche, les ressources les plus puissantes de l’art, sont réservés pour le heu le plus saint, pour le chœur. Toute grossière qu’est la sculpture de Saint-Savin , elle confirme cette règle générale , et l’on en a vu un exemple manifeste, en comparant les chapiteaux du narthex et de la nef avec ceux du chœur. Cela posé , il est évident qu’à l'époque où fut exécutée la décoration du chœur, elle devait être supérieure à celle de la nef; or, si l’on remarque le contraire aujourd’hui, n’est-ce pas une très-forte présomption pour croire que le chœur a été peint avant la nef?
En résumé, si mes inductions sont admises par le lecteur, voici les dates approximatives auxquelles on peut s’arrêter avec quelque vraisemblance :
De 1023 à io5o, construction de l’église, badigeonnage de ses murs et de ses voûtes.
58 NOTICE SUR LES PEINTURES DE L’ÉGLISE DE SAINT-SATIN. Décoration du chœur. Décoration de la chapelle de Saint-Marin, postérieure de peu de temps à celle du chœur.
De io5o à 1 i5o, au plus tard, peinture des fresques de la nef, de la crypte, du vestibule et de la tribune, par des artistes appartenant à une école originaire de la Grèce.
De 1200 à i3oo, peinture de la Vierge du nartbex.
A partir de cette époque, il n’y a plus que d’ignobles badigeonnages, dont il est inutile de s’occuper. •