‹ Notice sur les titres et travaux scientifiquesChapitre 2 sur 25 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Sous l’impulsion de nombreux naturalistes l’étude des êtres marins a fait, depuis un demi-siècle, des progrès immenses. Un monde insoupçonné est sorti des océans grâce à leurs efforts, montrant que les abîmes de la mer ne sont point les déserts obscurs et inhabités qu’imaginaient nos prédécesseurs.

L’étude des matériaux innombrables, recueillis tant au large que sur les côtes, entreprise d’abord suivant les hasards de leur découverte, a fourni les éléments qu’une science nouvelle, l’Océanographie biologique, est venue ensuite coordonner. Elle a montré les raisons de la distribution géographique des êtres vivants dans la mer, élucidé les causes de leurs adaptations, les modes de leurs convergences, les limites de leurs répartitions. La connaissance des phénomènes physiques de la mer, tant statiques que dynamiques, a permis d’établir des groupements biologiques constitutifs des faunes et des flores, d’expliquer les transformations de certains organes ou tissus, les pérégrinations des êtres adultes ou larvaires, les déplacements saisonniers d’immenses quantités d’êtres flottants constituant le plancton. Elle a montré l’importance du rôle de certains êtres, tels que les Foraminifères, dans la constitution du sol sous-marin; et ses explications se sont étendues bien au delà des mers actuelles puisqu’elles ont élucidé maints problèmes relatifs aux phénomènes géologiques des mers anciennes, à leur faune et à leur flore.

Séduit par les travaux, l’exemple et l’ardeur scientifique de mon premier maître Henri de Lacaze-Duthiers, qui fut un des précurseurs de l’Océanographie, j’ai essayé d’apporter ma modeste contribution à l’étude des êtres marins.

Lacaze-Duthiers m’avait choisi pour être le premier préparateur de la station de biologie marine qu’il fondait à Banyuls-sur-mer (Pyrénées-Orientales), à la frontière d’Espagne. J’ai acquis là, pendant plusieurs années, non seulement des connaissances biologiques, mais aussi l’expérience de la bâtisse scientifique que la

destinée m’a permis d’utiliser par la suite successivement au laboratoire maritime de Roscoff, à l’Université de Rennes, à l’Institut Océanographique ; il me reste à souhaiter de l’utiliser encore à la reconstruction si désirable de mon laboratoire du Muséum.

Le séjour prolongé pendant toute l’année dans les stations maritimes est pour un naturaliste, une condition très favorable de travail et d’instruction en biologie; il permet de suivre en toute saison l’évolution des êtres, d’observer la succession saisonnière des faunes très différentes aux diverses époques de l’année, et de profiter des occasions qui se présentent inopinément de faire des observations intéressantes. C’est ainsi qu’il acquiert des connaissances biologiques multiples, qu’il peut les relier aux modifications de l’état physique des eaux, et tirer des conclusions importantes d’expériences prolongées. Malheureusement les fonctions universitaires viennent de bonne heure mettre un terme à cette existence fructueuse de recherche scientifique; il faut alors trouver des sujets d’étude différents appropriés à des résidences éloignées de la mer.

C’est ainsi qu’après avoir passé des années dans les stations où j’étais préparateur, j’ai dû changer l’orientation de mes recherches et me contenter d’étudier les matériaux conservés, recueillis par moi-même ou qui m’étaient confiés par d’autres. Les collections récoltées au cours d’expéditions scientifiques de divers pays en ont fait les principaux frais.

J’ai trouvé dans les admirables collections scientifiques de mon service du Muséum les éléments de recherches fort intéressantes. Mais c’est surtout à la bienveillance de S. A. le prince Albert de Monaco que je dois la part si large qui m’a été faite dans la répartition des merveilleux matériaux d’étude récoltés au cours de ses vingt années de croisières scientifiques.

Je lui dois encore d’avoir complété mon éducation de naturaliste océanographe. Jusqu’au moment où il m’a emmené avec lui parcourir les mers lointaines, je ne connaissais que les faunes côtières, et je n’avais vu d’autres êtres du large et des grands fonds que ceux qui flottent lamentables dans des bocaux d’alcool. Il m’a initié aux méthodes si intéressantes des recherches dans les grandes profondeurs océaniques. J’ai vu sortir des engins perfectionnés manœuvrant sous mes yeux les représentants les plus variés de la faune abyssale, j’ai pu voir ces êtres si curieux encore vivants, les examiner, les étudier, les dessiner, avant que leur conservation en vue d’études ultérieures plus approfondies n’ait modifié leur aspect et leurs caractères zoologiques.

Ce sont là d’incomparables conditions d’éducation pour un naturaliste, elles

lui laissent des impressions profondes et donnent une orientation définitive à sa carrière scientifique. •

Mais, comme tout s'enchaîne, le fait d’avoir participé à quelques travaux et publié des observations de ce genre, m’a valu l’envoi de matériaux considérables provenant de diverses expéditions. C’est ainsi que j’ai publié divers mémoires sur des collections provenant des expéditions du Travailleur et du Talisman, de Y Hirondelle I, de la Princesse Alice, des expéditions antarctiques anglaises de la Discovery et du Southern Cross de la première expédition polaire du D" Charcot, de celle de la Belgica, du Caudan. J’ai encore sur le chantier d’importants matériaux de l’expédition hollandaise du Siboga, de la seconde expédition polaire du D” Charcot, de la Princesse A lice et de Y Hirondelle II, ainsi que des collections envoyées pour étude par des musées étrangers.

La conséquence de ces travaux et de ces publications fut mon entrée au Muséum dans la chaire illustrée par Lamarck, de Blainville, Lacaze-Duthiers, Ed. Perrier. Lorsque le prince de Monaco songea à la fondation d’un établissement d’enseignement de l’Océanographie à Paris, il me chargea des premières conférences qui devaient, au Conservatoire des Arts et Métiers, servir d’expérience préliminaire pour savoir jusqu’à quel point le public s’intéresserait à cette science nouvelle. L’année suivante, avec mes futurs collègues, à l’ancienne Académie de Médecine, puisa la Sorbonne et enfin depuis 1911 dans notre nouvel Institut de la rue Saint- Jacques, nous avons définitivement organisé un enseignement océanographique régulier.

Il m’a fallu créer de toutes pièces cet enseignement de la biologie marine puisque nulle part ailleurs il n’en existe de similaire sur lequel il eut été possible de me guider. Je dirai plus loin en quoi consiste mon cours et les résultats que j’en obtiens. Mais il n’est pas inutile de dire dès maintenant que cet enseignement entièrement nouveau répondait à un véritable besoin si l’on en juge par l’empressement avec lequel les cours et conférences sont suivis.

A un établissement comme cet Institut Océanographique il fallait un organe destiné à publier des travaux relatifs aux sciences de la mer. Sur ma proposition les Annales de l’Institut Océanographique ont été créées; S. A. le Prince de Monaco m’en a conflé la direction, et ce périodique paraît depuis quatre ans, régulièrement, dans une forme qui répond à toutes les exigences de la science moderne.

Puisqu’il est en ce moment question de publications il est à propos de rappeler que le ministère de l’Instruction publique me confia la direction de la

publication des travaux scientifiques de la première expédition du D‘' Charcot dans l’Antarctique. Les trois volumes qui la composent ont paru assez rapidement pour que la seconde expédition puisse, moins de deux ans après, les emporter dans l’Antarctique. Elle y joignait une brochure contenant un programme de travaux et des instructions scientifiques qu’une commission de l’Académie des sciences, qui me fît l’honneur de m’y adjoindre, me chargea de publier. Au retour de cette campagne polaire la commission de l’Académie fit de nouveau appel à mon concours pour publier, en les résumant, les rapports préliminaires du D" Charcot et de ses collaborateurs. Je suis encore chargé de la publication des mémoires in extenso de cette seconde campagne; les 4 premiers volumes et la cartographie ont paru.

L’Etude des êtres marins au point de vue de leur structure; de leur embryologie, de leur description morphologique, de leurs rapports zoologiques et faunistiques, m’a fourni la matière d’un nombre important de mémoires. Les uns ont été le résultat d’observations faites sur des êtres étudiés vivants dans les stations maritimes ou au cours de croisières; les autres ont été élaborés sur des échantillons préparés par divers voyageurs et pendant plusieurs expéditions.

Parmi les animaux qui m’ont fourni le plus de matériaux d’études intéressantes et donné l’occasion de faire quelques découvertes je citerai tout d’abord les Céphalopodes.

On sait que ces animaux sont des Mollusques marins très élevés en organisation dont les organes, tels que le cerveau, les yeux, le cœur, sont aussi perfectionnés que ceux des Vertébrés. Ils ont encore cet intérêt d’avoir peuplé les mers les plus anciennes de leurs innombrables représentants tels que les Orthocères, les Ammonites, les Bélemnites et bien d’autres encore. Il ne reste actuellement de ces types anciens que le Nautile et la Spirule, derniers vestiges d’ancêtres archaïques. Ces Céphalopodes passaient, il y a encore peu de temps, pour n’être plus représentés que par des animaux littoraux dont les formes banales sont la Pieuvre, la Sèche, et le Calmar. Mais les récentes recherches au large et dans les grands fonds ont montré que, tout au contraire, les Céphalopodes sont une des familles les plus largement représentées à tous les niveaux des Océans, sous toutes les latitudes, par une foule d’êtres aux formes les plus bizarres, aux types les plus inattendus. 11 est fort intéressant de voir combien la nature, sur un même thème, peut exécuter de variations; tout peut changer dans le détail, dans l’aspect, dans les proportions, au point que les animaux ainsi transformés

paraissent ne plus avoir de rapports les uns avec les autres ; mais les règles fondamentales de l’organisation du type initial demeurent immuables et c’est à la sagacité du naturaliste qu’il appartient de les retrouver.

J’ai commencé par étudier certains points de l’organisation des formes littorales, notamment leurs organes respiratoires, leurs téguments, leurs tentacules, leur développement embryonnaire. Puis, dans les produits des croisières scientifiques, j’ai trouvé et fait connaître un bon nombre de ces formes si curieuses, étonnantes par la plasticité de leurs organes et de leurs tissus. Depuis dix-huit ans que j’ai commencé à publier des travaux de cet ordre, malgré les très importantes contributions du même genre apportées surtout par Hoyle en Angleterre, Chun et Pfeffer en Allemagne, la série des surprises chez les Céphalopodes ne paraît pas près de s’arrêter. La dernière croisière du prince de Monaco m’a fourni une foule de formes nouvelles capturées a l’aide d’engins perfectionnés, manœuvrant à grande vitesse, permettant de saisir ces êtres excellents nageurs qui échappaient autrefois aux filets trop lents.

Les Céphalopodes sont en passe de conquérir une place prépondérante dans les faunes abyssales et pélagiques ; ils représentent parleur nombre, par l’intérêt morphologique de leur organisation, par les profondeurs énormes auxquelles ils peuvent vivre, une des classes les plus répandues et les plus intéressantes du règne animal.

Sans entrer dans le détail qui sera indiqué plus loin, je crois devoir signaler dès maintenant un des points les plus curieux et les plus importants de l’organisation de ces animaux dont je revendique la découverte. Il s’agit des organes producteurs de lumière dont beaucoup d’entre eux sont pourvus.

Il y a près d’un siècle, un naturaliste italien, Verany, rencontra sur le rivage de Nice un Céphalopode encore vivant qui émettait des rayons lumineux; il mentionna le fait sans chercher à en expliquer la cause et personne n’en parla plus. Ayant eu la chance de retrouver ce très rare Céphalopode, j’y découvris les appareils producteurs de lumière. C’étaient de très nombreux organes fixés dans la peau de la face ventrale du corps, de la tête et des bras. L’étude de leur structure aussi compliquée qu’intéressante m’a permis de voir que chacun d’eux est constitué par une source de lumière comparable à une petite lampe, pourvue d’un réflecteur argenté, d’un jeu de lentilles, et d’un écran transparent et coloré que l’animal peut ouvrir ou fermer à volonté. On trouvera plus loin la description de ce singulier appareil photogène. J’ai, depuis lors, découvert des organes lumineux analogues chez beaucoup d’autres Céphalopodes ; de plus j’ai eu le plaisir d’as-

sister un soir, au large de Ténériffe, à bord du yacht du prince de Monaco, au spectacle merveilleux de l’illumination de la mer par un grand Céphalopode, qui répandait autour de lui des nappes de lumière d’un bleu intense.

Depuis ma première publication d’autres naturalistes ont confirmé ma découverte et retrouvé des organes lumineux chez d’autres Céphalopodes; Chun a pu photographier l’un d’eux dont la lumière a impressionné la plaque sensible.

Dans ces organes photogènes nous retrouvons cette plasticité particulière à l’organisation des Céphalopodes. Le thème fondamental peut être considéré comme fourni par l’animal où j’ai, pour la première fois, décrit ces appareils; mais quelles variations ne présente-t-il pas! On peut dire que ces organes sont différents dans chaque espèce de Céphalopodes, et même chez certains d’entre eux j’en ai trouvé de plusieurs sortes; mais dans tous, quelques grandes que soient leurs transformations, on retrouve le plan directeur qui règle les rapports des parties.

J’ai décrit un nombre important de ces organes dans plusieurs Céphalopodes, élucidé leur structure histologique, étudié la théorie physique de leur fonctionnement. Ces descriptions et explications sont maintenant inscrites dans les ouvrages classiques.

Jusqu’à présent les organes lumineux étaient considérés comme l’apanage presque exclusif d’une seule section des Céphalopodes décapodes, les Œgopsides, c’est-à-dire, d’une manière générale, ceux qui sont pélagiques dans la haute mer ou la mer profonde. De plus on les trouvait toujours fixés dans la peau ventrale de l’animal, éclairant par conséquent l’eau en dessous de lui. Mais voici que tout dernièrement, dans les collections du Prince de Monaco, j’ai trouvé un représentant des Céphalopodes Octopodes, c’est-à-dire du type des Pieuvres, qui possède, outre divers organes des plus bizarres, deux magnifiques appareils photogènes, mais contrairement à tout ce que l’on savait jusqu’ici, fixés sur son dos.

11 y a dans la mer une foule d’étres, animaux et végétaux, susceptibles de produire des lueurs grâce à des sécrétions muqueuses de leurs tissus. Mais il n’y a que les Céphalopodes, certains Poissons et quelques Crustacés supérieurs dont les représentants abyssaux soient pourvus d’appareils perfectionnés composés d’une source lumineuse à laquelle se surajoute un appareil de projection. On peut même ajouter que les Céphalopodes possèdent les plus complets de ces appareils, ceux des Crustacés étant assez rudimentaires, et ceux des Poissons représentant un état intermédiaire.

J’ai trouvé chez les Céphalopodes quelques autres faits qui peuvent être rapportés dans cet exposé rapide. On sait que ces animaux ont sur les bras des ven-

touses qui leur servent à saisir leurs proies, ou à se cramponner solidement à des rochers comme le fait la Pieuvre. J’ai trouvé que dans une famille dont les représentants délicats vivent flottants dans les eaux de la mer, les ventouses des tentacules sont transformées en un filet destiné à capturer les petits êtres du plancton; chaque filet est formé d’un réseau de filaments gluants sortant d’une petite cupule dont il y a toute une série le long de gigantesques tentacules que le Céphalopode agite lentement autour de lui ; quand les filets sont assez chargés de petites proies il les porte à sa bouche où une lèvre, très curieusement appropriée à cet usage, les débarrasse de leur capture. Au point de vue histologique cet engin de pêche pélagique représente l’une des plus curieuses adaptations d’un épithélium qui se puisse voir; la façon dont l’animal le replie dans sa cupule pour l’y renfermer pendant le repos est particulièrement intéressante. C’est aussi la première fois que l’on constate une telle transformation des ventouses ou organes de capture du plancton.

Les ventouses peuvent encore se modifier pour devenir à la fois des hameçons et l’appât qui y est fixé sous forme de petits corps rouges, ou scintillants; l’engin attire les petites proies; elles se jettent dessus sans voir l’hameçon transparent qui les accompagne. On trouvera plus loin la description de cet appareil de pêche.

Ailleurs un autre petit Céphalopode pélagique, insuffisamment armé par la nature, emprunte à un Siphonophore urticant ses filaments dont il entoure ses bras comme d’une guirlande venimeuse défensive.

On sait aussi que les Céphalopodes sont doués du pouvoir de changer de couleur grâce à d’innombrables petits appareils, les chromatophores, disséminés dans leur peau. Voilà bien longtemps que les naturalistes ne sont pas d’accord sur la structure de ces organes très compliqués; ils ont publié de nombreux mémoires à ce sujet. J’ai étudié l’embryologie et le fonctionnement de ces appareils chez quelques espèces, et je crois que ce qui fait le désaccord des naturalistes c’est que les chromatophores, comme tant d’autres organes des Céphalopodes, ne sont pas toujours identiques, tout en étant construits sur un plan général. De là les divergences d’opinion et les discussions qui s’en suivent.

J’ai constaté que le vernis noir isolant qui enveloppe l’organe lumineux de façon à empêcher la lumière d’en sortir autrement qu’à travers le jeu de lentilles convergentes est formé par une accumulation de ces chromatophores chargés de pigment foncé très épais. Ce sont encore eux qui forment les écrans colorés placés devant les lentilles des organes lumineux; là, ils sont restés minces et diversesement colorés, ce qui permet au Céphalopode, lorsqu’il étale les uns et ferme les autres, de produire des jeux de lumière rouge orangée, jaune ou même verte.

JOUBIN. 2

C'est une nouvelle adaptation de ces organes qui ne servent pas seulement, comme on le pensait à colorer les téguments.

La peau de ces Céphalopodes est encore remarquable par diverses particularités intéressantes ; c’est ainsi que chez les jeunes Calmars j’ai trouvé des bandes de terminaisons nerveuses très compliquées; ailleurs, chez les Elédones, j’ai trouvé les glandes qui sécrètent le musc et isolé ce produit violemment odorant. Dans un autre Céphalopode pélagique j’ai rencontré de petits organes disposés sur le plan des appareils lumineux, mais dont la grosse lentille noire ne pouvant laisser passer les rayons lumineux ne peut s’expliquer que par son adaptation à recueillir des rayons calorifiques qu’elle concentre sur une grosse terminaison nerveuse. Ce serait donc un œil thermoscopique, qui constitue une nouvelle adaptation des chromatophores.

Le siphon, qui sert à tous les Céphalopodes à rejeter l’eau ayant servi à leur respiration, contient des terminaisons nerveuses; mais chez l’un d’eux, grande espèce pélagique de haute mer, j’ai trouvé un très singulier organe nerveux, en forme de pavillon de trompe, qui s’ouvre dans ce siphon au milieu du courant d’eau. Quel renseignement fournit-il à son propriétaire? c’est ce qu’il n’est pas permis de dire encore faute d’avoir observé cet animal vivant. Mais comme il est posé juste sur le trajet de la grosse veine qui apporte le sang aux branchies il est probable qu’il joue un rôle dans la fonction de l’hématose respiratoire en même temps qu’il fournit à l’animal un renseignement sur les qualités physiques de l’eau expulsée.

La peau sert encore chez les Nautiles à sécréter leur coquille mais elle fournit aussi un vernis noir très curieux qui recouvre la surface d’une partie spéciale de cette coquille avant d’être lui-même recouvert par la nacre.

Ailleurs, chez un énorme Céphalopode nouveau que j’ai fait connaître et qui devait avoir, lorsqu’il était vivant, près de 3 mètres de long, la peau du corps est entièrement couverte d’écailles solides qui forment une véritable cuirasse à la bête. C’est le seul exemple de Céphalopode à écailles que l’on connaisse jusqu’ici.

Le Nautile et la Spirule sont les seuls représentants actuels de l’immense faune des Céphalopodes cloisonnés des temps primaires et secondaires. L’anatomie du Nautile est à peu près connue, la Spirule l’est bien moins, car cet animal de grandes profondeurs a été capturé si rarement que l’on n’en a jamais étudié que cinq exemplaires. L’embryologie du Nautile et de la Spirule est totalement inconnue, et c’est un des plus graves desiderata des naturalistes ; cette question entraîne en effet d’importantes conséquences paléontologiques. J’ai eu la bonne fortune de

trouver en 1904, au sud des îles Canaries, dans un coup de filet donné à près de 4 000 mètres, une petite Spirule de 4 à 5 millimètres qui venait d’éclore. Ce n’est pas encore l’embryologie rêvée par les biologistes mais c’est un pas important vers la solution du problème. J’ai pu y faire quelques constatations intéressantes et expliquer avec preuves à l’appui, tout autrement qu’on ne l’avait fait jusqu’alors théoriquement, le mode de développement du manteau, de la coquille, les rapports des organes entre eux, et quelques autres points qui seront exposés plus loin.

J’ai dernièrement trouvé dans les produits d’une pêche pélagique dans les grands fonds de, la Méditerranée un petit embryon de Céphalopode extrêmement intéressant et qui diffère de tout ce qui était connu jusqu’ici chez ces animaux. Il s’agit probablement d’une très jeune Spirule, avant l’apparition de sa coquille calcaire mais pourvue d’une coquille chitineuse préalable. Diverses autres particularités, notamment la position des nageoires sur le ventre, alors que tous les Céphalopodes sans exception les ont sur le dos, font de cette découverte une nouveauté morphologique des plus curieuses et fort intéressante par les problèmes qu’elle soulève. C’est en tous cas un nouveau pas fait dans la connaissance de la Spirule embryonnaire.

Certains Céphalopodes adaptés à la vie pélagique sont devenus si transparents que l’on peut voir leurs organes à travers leurs téguments. C’est ainsi que l’Alloposus mollis, qui peut devenir gros comme une barrique, a des tissus gélatineux, à l’aspect et à la consistance de méduse, parmi lesquels les fibres musculaires sont en quelque sorte dissociées. Elles sont disposées dans les bras, autour de l’axe nerveux central, comme les rayons tangents d’une roue de bicyclette.

On voit par l’ensemble de ces travaux et des résultats que j’en ai obtenus combien les Céphalopodes ont une structure perfectionnée et sont intéressants au point de vue morphologique. Ils ne le sont pas moins par leur répartition géographique et bathymétrique et leur importance paléontologique. Je crois avoir contribué pour une part importante à la connaissance d’un groupe très intéressant sur lequel on n’avait, il y a une trentaine d’années, que des données rudimentaires.

Un second groupe d’invertébrés marins m’a fourni la matière de divers travaux. Ce sont les Brachiopodes. Eux aussi eurent jadis une importance considérable et l’on retrouve leurs débris depuis le milieu du terrain précambrien; ils ont en foules immenses à l’état de Spirifers, de Rhyiichonelles, de Térébratules peuplé les mers primaires et secondaires, mais à l’époque tertiaire ils sont tout à coup déchus de leur ancienne splendeur. Aujourd’hui il n’en reste plus guère que

140 espèces et parmi elles il n’en est qu’un tout petit nombre de communes, la plupart restant à l’état de raretés ou même d’unités. Ces êtres n’en sont que plus intéressants à étudier puisqu’ils représentent les derniers vestiges d’une faune puissante aujourd’hui presque éteinte. Parmi ces Brachiopodes j’ai publié une monographie anatomique de deux rares types actuels, la Crania et la Discina; on trouvera plus loin les résultats de ce travail qui eut le mérite de donner sur deux des trois genres qui, à eux seuls, composent les Brachiopodes inarticulés de multiples renseignements inédits.

Chez les Brachiopodes articulés j’ai donné de nombreuses indications nouvelles sur l’appareil dit circulatoire d’une grosse espèce où j’ai démontré que cet appareil est en réalité non pas circulatoire mais lymphatique en attribuant à ces deux dénominations le sens et la valeur qu’elles ont pour les vertébrés. J’ai montré l’origine péri-intestinale de ce système lymphatique nourricier, et le mode de terminaison de ses branches. Ces descriptions sont devenues classiques.

J’ai décrit les Brachiopodes de l’expédition antarctique de la Belgica; j’y ai trouvé diverses formes nouvelles, en particulier une Crania, qui, probablement pour obéir à la règle qui veut que dans les eaux polaires où le calcaire est rare, les animaux l’économisent le plus possible, a supprimé l’une de ses deux valves. Cette très singulière adaptation est unique jusqu’à présent chez les Brachiopodes. J’ai décrit également les Brachiopodes des récentes croisières du Prince de Monaco. Puis j’ai retrouvé dans l’Océan Indien une espèce vivant dans les grandes profondeurs qui est très voisine de formes crétacées de Normandie. Or, à cette époque le nord de l’Océan Indien communiquait avec ce qui est la Manche actuelle par un long détroit venant déboucher juste au point où vit ce Brachiopode actuel à parenté crétacique.

Je termine l’étude des Brachiopodes de l’Expédition du D" Charcot et celle d’une importante collection de ces animaux dragués au cap de Bonne-Espérance. J’ajoute que j’ai refait entièrement la très importante collection des Brachiopodes du Muséum d’après des principes tout nouveaux.

Parmi les Vers, j’ai choisi le groupe des Némerliens pour objet de nombreuses recherches faunistiques, biologiques et anatomiques. Ces animaux sont très abondants sur nos cotes au niveau du balancement des marées, et jusque vers 40 mètres de fond. J’ai fait d’abord une révision des espèces de fioscofî et de Banyuls, en accompagnant la description de chacune d’elles d’une foule de renseignements sur leur habitat et leur structure anatomique et histologique. Je signale, en passant,

— la¬

que j’ai, le premier, décrit la structure de leurs yeux. J’ai publié ensuite un volume spécial sur ces animaux dans la Faune française, avec de nombreuses aquarelles représentant presque toutes les espèces.

J’ai étudié la collection des Némertiens de grande profondeur recueillis par les engins du Travailleur et du Talisman. Les renseignements que j’ai pu tirer de ces matériaux out une certaine importance car on ne sait que très peu de chose encore sur les Némertiens abyssaux.

J’ai décrit aussi les Némertiens provenant des expéditions antarctiques anglaises de la Discoverij et du Southern Cross, celle de l’expédition du D" Charcot, celles du voyage de M. Gravier dans la mer Rouge, de M. François en Nouvelle-Calédonie. J’en ai étudié d’autres encore en ne me contentant pas seulement d’une sèche description spécifique, mais en y ajoutant, chaque fois que je l’ai pu, des faits anatomiques et biologiques. J’y ai montré en particulier un mode d’alimentation aussi singulier qu’inattendu chez les Némertiens antarctiques qui sont franchement carnivores et capables d’avaler des proies plus grosses qu’euxmêmes, ce qui montre l’extraordinaire élasticité de leurs parois.

Mais, ce qui, parmi ces Némertiens, peut être considéré comme particulièrement important c’est la découverte d’une véritable faune bathypélagique de ces Vers. On ne connaissait qu’un ou deux de ces animaux récoltés par le Challenger et par Verrill et l’unique exemplaire du Challenger était si incomplètement décrit qu’on n’avait qu’une vague idée de sa structure; quant à celui de Verrill on n’en connaissait que fort peu de chose. Les pêches à grande profondeur exécutées par le Prince de Monaco m’ont fourni une collection de premier ordre de ces Némertiens de mer profonde, tellement transformés par cette vie pélagique, qui les a rendus gélatineux, translucides, conformés pour la nage, que l’on a grand’peine à y retrouver les vers littoraux rampant sous les pierres et dans la vase du rivage. J’ai pu décrire un certain nombre de points importants de leur structure qui diffère beaucoup de celle des Némertiens littoraux.

Cette étude montre que les Némertiens forment une part importante du plancton bathypélagique, fait que ne permettaient pas de supposer les rares individus anciennement capturés, et que confirment les nombreux spécimens recueillis récemment par les filets du Prince de Monaco, et dont je n’ai pas encore eu le temps de publier la description.

Les Chêlognalhes forment une petite famille de Vers exclusivement pélagiques que l’on trouve dans toutes les mers aux profondeurs les plus variées. J’ai entre les mains les milliers d’échantillons récoltés par le Prince de Monaco; mais la

détermination, fort difficile, de cet énorme matériel m’a paru devoir être si longue que je me sais adjoint l’un de mes élèves et préparateurs les plus distingués, M. Germain, pour mener à bien avec moi ce travail considérable qui exigeait beaucoup de temps et une longue patience. Nous en avons tiré un mémoire dont un des principaux intérêts consiste dans les cartes de distribution géographique que nous avons dressées pour chaque espèce de ces animaux.

Je dois cependant signaler encore plusieurs de ces Chétognathes pour l’intérêt tout spécial qu’ils présentent au point de vue morphologique, car ils sont entièrement nouveaux et diffèrent considérablement de toutes les autres formes de cette famille décrits jusqu’ici.

On a pu voir dans les pages qui précèdent que l’étude des faunes littorales de nos côtes et l’examen d’importants matériaux de provenances variées me conduisaient naturellement à des publications où la géographie zoologique tenait une large place. C’est ainsi que j’ai entrepris l’établissement d’une carte de la distribution géographique des coraux constructeurs de récifs. Après plusieurs années de travail long et minutieux, cette carte vient enfin d’être terminée et publiée grâce à la libéralité du Prince de Monaco. On n’avait jusqu’ici que des cartes rudimentaires de la limite des zones à coraux; ou bien au contraire des cartes détaillées des services hydrographiques des marines française et étrangères où, sous le nom de coraux, sont compris des récifs qui n’ont rien à voir avec les madrépores, ou même des algues. J’expliquerai plus loin comment j’ai établi cette vaste carte dont les cinq feuilles ont 4 mètres de long. J’ai utilisé en partie le tracé de la région équatoriale de la carte bathymétrique des Océans; j’en ai conservé les contours des terres émergées, puisque les coraux constructeurs de récifs ne vivent que dans les eaux superficielles et j’en ai, par conséquent, supprimé tout ce qui concernait les profondeurs supérieures à 100 mètres. Cette carte, unique dans ce genre, par conséquent complètement originale, intéressante pour la biologie générale des mers, sera utile aux naturalistes, aux géographes et, je l’espère, aussi aux voyageurs.

Mes études sur la distribution géographique des animaux littoraux et plus particulièrement de ceux qui vivent aux environs de la station biologique de Roscoff m’avaient amené depuis longtemps à chercher leurs relations avec les algues parmi lesquelles ils habitent. Celles-ci sont superposées en zones, composées chacune d’un groupement d’espèces différentes selon leur niveau par rapport aux

marées et en tenant compte de leur exposition, autrement dit, selon leur condition océanographique. J’ai établi une carte détaillée de ces zones de végétaux marins; elle permet de saisir facilement la répartition des algues et par contrecoup des groupements d’animaux qui vivent dans les zones d’algues, se cantonnant dans les unes sans s’étendre dans les autres. Il m’a fallu plusieurs années de recherches et parcourir presque mètre par mètre toute la région roscovite pour établir cette carte. J’ai ainsi, je l’espère du moins, rendu service aux océanographes et aux naturalistes tant botanistes que zoologues, qui viennent en si grand nombre travailler dans cette magnifique station biologique que dirige mon illustre maître M. Yves Delage. J’ai été très honoré de voir l’Académie des Sciences récompenser par un de ses prix (prix Gay 1909) mon travail qui, d’autre part, avait été approuvé et encouragé par le regretté M. Bornet. Je termine actuellement une carte semblable de la région fort intéressante de Quiberon, et je sais que de divers côtés, des naturalistes ont entrepris des travaux analogues sur le modèle du mien. Je serai très heureux si quelque jour mon exemple conduit à l’établissement d’une carte générale des algues des côtes de France.

La. connaissance purement scientifique des êtres marins, animaux ou plantes, se complète par l’examen des applications que l’on peut en tirer. C’est ainsi qu’ayant longtemps parcouru les côtes de France et plus particulièrement celles de la Bretagne et de la Méditerranée j’ai pensé qu’il serait intéressant, au point de vue des pêches, de préciser la répartition géographique de certains animaux. J’ai choisi pour ce travail les coquillages comestibles, tels que les huîtres et les moules, dans le but de publier un atlas qui ait à la fois un intérêt pour la science pure et la géographie biologique, et aussi pour l’Ostréiculture qui fait vivre plus de deux cent mille pêcheurs sur nos côtes. J’ai établi le plan général de ce travail considérable, je l’ai soumis à S.-A. le Prince de Monaco qui a bien voulu se charger de l’éditer. J’en rendrai compte plus loin, mais je dois dire qu’il n’était pas possible de l’exécuter à moi seul. J’ai demandé à l’un de mes élèves, M. Guérin, d’en faire une partie conformément à mon plan. Nous avons publié actuellement les trois quarts du littoral français. J’expliquerai la manière dont j’ai conçu l’ensemble de cet atlas, mais on comprendra que dans cette notice je ne parle que des feuilles que j’ai exécutées personnellement. D’ailleurs il n’y a pas à proprement parler collaboration entre M. Guérin et moi en ce sens que chacun de nous signe seul les feuilles qu’il exécute seul et publie et il ne sera question ici que de celles qui sont mon œuvre exclusivement personnelle. Chaque feuille forme

une petite monographie qui paraît, avec le texte explicatif, chacune sous notre nom, dans le Bulletin de l'Institut Océanographique. Le résultat de cet important ouvrage est un atlas et un ouvrage imprimé. L’atlas contient en 22 feuilles l’indication très exacte de tous les points où se trouvent des gisements naturels, des parcs, des établissements pour l’industrie des coquillages comestibles. Le texte donne d’abord des explications sur les cartes, les gisements, leur histoire, leur avenir, leur importance commerciale. Les méthodes de culture qui varient avec chaque pays sont indiquées ; des statistiques les accompagnent. Il y est fait mention des conditions océanographiques des bancs naturels, de la nature des fonds, des courants qui les parcourent, des rivières, ruisseaux et même égouts qui se déversent dans leur voisinage et enfin, comme conséquence, de leur condition hygiénique. Ceci a une très grande importance au point de vue de la santé publique et donne de précieuses indications sur les épidémies attribuées aux mauvaises conditions d’aménagements des parcs. En résumé cet ouvrage considérable est important non seulement par ses applications industrielles mais au point de vue de la science pure. C’est en effet la première fois qu’un groupe d’animaux est étudié en détail et avec précision sur une grande étendue de côtes au point de vue de sa répartition géographique déterminée par les conditions océanographiques du littoral où il habite.

Il me reste, pour terminer cet exposé rapide de mes travaux, à signaler quelques ouvrages généraux. Le premier est un volume dans lequel j’ai résumé mon cours de biologie marine à l’Institut Océanographique, enseignement qui, nulle part ailleurs, n’a d’analogue. C’est un ouvrage de haute vulgarisation, aussi n’y trouvera-t-on pas la quantité de détails, les dénominations de science pure, que l’on exigerait d’un traité. Je m’en suis abstenu, avec intention, d’autant plus que l’espace restreint qui m’était attribué ne l’aurait pas permis. Mais ce livre n’est pas seulement une mise au point des connaissances modernes sur la biologie marine; il contient aussi divers aperçus scientifiques inédits et originaux.

J’ai aussi dans un volume spécial, écrit l’histoire de la Faculté des Sciences de Rennes et plus tard, dans un autre ouvrage, j’ai rendu à Félix Dujardin, mon illustre prédécesseur comme professeur et comme doyen de cette même faculté, l’hommage qui lui était dû et la justice qui, de son vivant, lui avaient été refusés. Sous une autre forme j’ai largement contribué à célébrer par un monument élevé à l’entrée du Jardin des Plantes, la gloire d’un autre de mes prédécesseurs dans la chaire que j’occupe au Muséum, Lamarck.

Page 1