LE PRINCIPE DE LAMARCK ET SES COROLLAIRES
L’anatomie comparée et l’embryologie étant de toutes les sciences naturelles celles qui prêtent à l’hypothèse de l’évolution les plus solides appuis, il faut aussi que ces sciences puissent fournir des données sur les moyens par lesquels l’évolution s’est faite.
Partisan convaincu du principe de Lamarck, je le crois nécessaire et suffisant pour expliquer tous les phénomènes connus.
Le milieu réagit sur les êtres soit directement, soit indirectement en leur faisant contracter des habitudes qui, par l’activité répétée, accroissent certains organes ou, par l’inaction continue, en amènent l’atrophie et les font disparaître.
Ce principe, je le conçois de la façon suivante (XX, 135; Xlll, 61). Les êtres vivants varient sous l’influence d’une action donnée de leur milieu dans un temps infiniment court par rapport à la durée de cette action, et par suite ce milieu peut être considéré par rapport à l’effet qu’il produit comme un ensemble de forces constantes'.
C’est une hypothèse. Elle remplit toutes les conditions d’une hypothèse scientifique ; elle suggère des expériences de vérification et elle explique les faits déjà connus.
■ Elle suggère des expériences ; car, si elle est exacte, on doit pouvoir expérimenter l’effet produit par un facteur maintenu agissant pendant plusieurs générations successives, ce qui n’a jamais été tenté, et vérifier que cét eflet, ou la variation produite, grandit de génération en génération proportionnellement au carré du temps, c’est-à-dire proportionnellement àu carré du nombre de générations écoulées.
Elle explique la discontinuité des espèces, c’est-à-dire pourquoi il n’y a pas des séries rigoureusement continues reliant toutes les formes
entre elles par une infinité de transitions (XX, 137, 146 et 151). Elle montre, en un mot, pourquoi la disparition des formes préparatoires est rigoureusement nécessaire.
En tenant compte de ce que nous avons appelé frottement physiologique (XX, 148) et qui consiste en ceci ; que tout être vivant étant un ensemble plus ou moins harmonique d’organes liés les uns aux autres, si une condition de milieu peut faire varier l’un de ceux-ci sans ébranler les autres, les relations nécessaires de l’organe modifié avec ceux qui ne le sont pas déterminent un frottement qui tempère et finalement limite la variation.
Comme conséquence on déduit le sens du principe de la subordination dés caractères et plusieurs lois biologiques importantes (XX, 149).
Cette conception, d’ailleurs, précise singulièrement le sens du mot hérédité. Qu’une force constante agisse sur un être avec un effet exprimé ; que cette force constante disparaisse (c’est-à-dire, par exemple, qu’un être change de milieu) : elle laisse dans l’être une impulsion capable de continuer la variation proportionnellement au temps. Mais l’être ayant changé de milieu change de forme, et l’impulsion persistante reste à l’état de composante dont l’effet peut même être inexprimé.
Un être ne meurt pas, mais continue à croître indéfiniment par sa région génitale dont les cellules se développent en place (bourgeons) ou au loin (spores, œufs). Les éléments génitaux, partie de l’être, portent en eux toutes les impulsions qui étaient attachées à l’être. Comme ce sont de simples cellules ou de petits groupes de cellules indifférenciées, sans frottement physiologique; parmi toutes les impulsions, celles-là manifestent d’abord leur effet qui proviennent des forces ayant agi sur les formes simples. Elles changent cette forme simple en une autre, analogue à celle que les forces avaient elles-mêmes déterminée. Sur cette forme seconde, une seconde impulsion est prête à agir et à développer la forme troisième, et ainsi de suite.
C’est là justement le sens du principe de Fritz Müller; énoncer que l’ontogénie reproduit la phylogénie peut équivaloir à dire ; « Les êtres ont été modifiés par des forces constantes qui, en disparaissant, ont laissé des impulsions durables. Et c’est pourquoi la cinématique embryonnaire est le double de l’anatomie comparée cinématique » (XX, 154-160).
Les exceptions opposées à la loi de Fritz Müller — condensations
embryonnaires, adaptations larvaires, pœcilogonie — sont aussi des corollaires immédiats du principe de Lamarck. En sorte qu’il n’y a pas en vérité exceptions, mais, si l’on peut dire, en employant nne formule déductive, appltcatwns diverses d un même principe.
La contradiction que présentent ces lois entre elles s’eface dans la loi plus générale à laquelle elles doivent être rattachées.