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Les maladies évitables : variole, fièvre typhoïde

■ Dès 1855, le D r Michel (de Chaumont) avait, pour la ville qu’il habitait, établi d'une façon expérimentale le rôle de l'eau potable dans la propagation de la fièvre typhoïde. L’opinion n’était pas préparée et la découverte du D’ Michel resta à peu près stérile.

En août et septembre 1886, une épidémie de fièvre typhoïde atteignit trois maisons de Pierrefonds. Elles étaient habitées par vingt-quatre personnes : vingt eurent la fièvre typhoïde, quatre personnes succombèrent; trois jeunes filles appartenant à la famille de M. F*", un des membres les plus aimés de l’Université, âgées de quinze, vingt et vingt-trois ans, ainsi que leur domestique âgée de vingt ans.

L’enquête nous permit d’établir que l’eau, avant d’atteindre la fontaine à laquelle on puisait l'eau de boisson, se trouvait en contact avec les fosses d’aisances. La distance qui séparait celles-ci de la fontaine où avait été puisée l’eau était de 20 mètres, le sol

constitué par du sable. L’analyse de l’eau de la fontaine montra qu’elle contenait peu de matières organiques, mais l'analyse microbiologique, que j’avais confiée à MM. Chantemesse et Widal, montra qu’elle contenait par litre environ 25 000 bacilles d’Eberth. Ces germes de la fièvre typhoïde n’existaient pas dans les autres fontaines du pays. Us persistèrent plus de six semaines dans cette eau relativement pure.

Pierrefonds, à la suite de cette épidémie, a capté une source qui semble la mettre à l’abri de nouveaux accidents.

En septembre, octobre, novembre et décembre 1886, une épidémie de fièvre typhoïde sévit à Clermont-Ferrand. Le 14 décembre il y avait deux cent cinquante-trois personnes en traitement pour cette maladie. L’enquête démontra, à M. Chantemesse et moi, que l’eau d’alimentation de la ville avait été souillée par les déjections d’un typhique par infiltration d’une fosse d’aisances dans la conduite d’eau en mauvais état d’entretien et qu'après une première épidémie, finie vers la fin d’octobre, il en était survenu une deuxième vers le 28 novembre, après le jetage au ruisseau des déjections de deux typhiques, ayant eu les mêmes rapports avec les conduites des eaux.

Clermont-Ferrand et Mont-Ferrand, desservies par la même eau, avaient en même temps la fièvre typhoïde avec les mêmes accalmies et les mêmes reprises, tandis que Royat et Chamaleilles, plus voisins de Clermont que la ville de Mont-Ferrand, mais alimentés par d’autres eaux étaient restés indemnes. Les habitants qui ne buvaient que de l’eau minérale ou de l’eau bouillie restèrent indemnes. M. Chantemesse trouva à la fin de décembre, alors que l’épidémie était presque terminée, des bacilles d’Eberth dans une des citernes de la ville.

Les anciennes conduites d’eau mal étanches ont été remplacées par des tuyaux en fonte.

Le 30 mars 1880, M. le ministre de la marine m’avait prié de rechercher les causes des épidémies de fièvre typhoïde qui sévissaient fréquemment dans les casernes de Lorient. Je me suis rendu

dans cette ville avec M. Chantemesse. L’enquête nous a démontré les faits suivants : Pendant que la fièvre typhoïde sévit sur les troupes de la marine, la population civile reste à peu près indemne. Inversement le choléra de 1866 a atteint une bonne partie de la population civile et n’a frappé que sept soldats. Les habitants de Lorient et les troupes buvaient de l’eau venant de deux régions différentes. Les eaux de la marine sont prises dans la commune de Plœmeur, elles sont superficielles. Deux fois par an les prairies qui les recouvrent sont fumées avec l’engrais humain recueilli dans des tinettes mobiles. Cet épandage se fait fin janvier et février, puis en août : deux fois par an les épidémies de fièvre typhoïde paraissent, en mars et en octobre. Il en était ainsi depuis vingt-sept ans.

La ville de Lorient a fait capter de nouvelles sources; malheureusement il semble que les travaux ont été mal exécutés.

Sur la demande du conseil d’hygiène de l’arrondissement du Havre, M. le ministre du commerce et de l’industrie nous chargea, M. Thoinot et moi, de rechercher les causes des épidémies de fièvre typhoïde qui ont sévi au Havre en 1887-1888.

L'enquête nous apprit que la fièvre typhoïde est à l’état endémique au Havre depuis de longues années. On trouve :

Les deux dernières années avaient été marquées par une grave recrudescence 1887, 409 décès typhoïdes; 1888 : 288.

En dressant la courbe de mortalité pour ces deux années, on voit qu'elles sont identiques : faible mortalité pendant les mois de janvier, février, mars, avril, mai; ascension brusque en juin et juillet ; accusée en août et septembre ; abaissement rapide en octobre ; chute en novembre et décembre.

En étudiant le régime des eaux, nous avons

établi que la source

principale, celle de Saint-Laurent, bien captée, d’ailleurs, pouvait être contaminée par un puits percé dans la nappe d’eau, et placé dans une maison en fort mauvais état, dans des conditions déplorables. Puis, en 1886 (le 11 août), le propriétaire dés champs recouvrant la nappe d’eau faisait répandre sur ses terres 132 tinettes provenant des vidanges de la ville du Havre. Son voisin en déversait 75. En 1887 le cultivateur en faisait épandre 1078, et en 1888 : 436.

Les autres sources, Bellefontaine, Quesnel, Lockhart, Sanvic, sont entourées de puisards et dans les jardins ou champs qui les couvrent on pratique l’épandage de l’engrais humain.

Nous avons considéré ces diverses pratiques, inaugurées en 1886, sur les champs qui recouvrent la source principale, celle de Saint- Laurent, comme l’agent principal de la genèse de la fièvre typhoïde du Havre en 1887-1888,

Nous avons profité de la façon dont est captée la source Sanvic, recouverte par un massif de craie de 20 à 30 mètres, pour étudier ses caractères microbiologiques et nous avons constaté que, dans ce massif de craie fissurée, l’eau arrive au point de captage chargée de bactéries. Quelques-uns des germes répandus à la surface du sol peuvent donc, dam ce terrain spècial, pénétrer jusqu’à la source. La composition géologique du terrain qui surmonte la nappe de Saint- Laurent est presque analogue à celle qui surmonte la source de Sanvic : il semble donc probable que des germes ont pu pénétrer jusqu’à la nappe.

Nous avons conclu, et le Comité d’hygiène a ratifié ces conclusions, qu’il faut établir autour des sources de Saint-Laurent une zone de protection efficace qui les défende contre toute contamination ; que le plateau qui les surmonte doit cesser de recevoir des tinettes de matières fécales ; que l’usage de l’eau de source doit être dès maintenant proscrit, etc.

L’ancienne municipalité du Havre n’a fait droit à aucune de ces conclusions. En 1889 la fièvre typhoïde a fait encore 91 victimes, en 1890, 113; en 1891,94,

l)u 15 au 21 octobre 1889, six cas de fièvre typhoïde éclatèrent

dans l'école normale d'instituteurs de Saint-Cloud. Nous fûmes chargé, avec M. Thoinot, de rechercher les causes de cette épidémie. Dès notre première visite, le 24 octobre, nous avons pu nous opposer au licenciement de l’école; nous avons prescrit l’ébullition de toute l’eau servant à l’alimentation, au lavage, etc. Aucun cas nouveau ne se déclara après cette date.

L’enquête prouva que les élèves rentrés le 6 octobre ne venaient pas de communes contaminées ; qu’il y avait lieu d’écarter l'hypothèse de la fièvre contractée à Paris pendant des repas pris dans des endroits très divers. Aucun autre cas de fièvre typhoïde n’existait à Saint-Cloud.

L’enquête démontra que les habitants de Saint-Cloud buvaient de l’eau provenant de la machine de Marly, c’est-à-dire non de l’eau de Seine, mais, depuis quelques années déjà, une eau puisée dans des galeries souterraines à 50 mètres du bord de la Seine et à 15 mètres au-dessous du niveau inférieur de son lit, tandis qu’à l’école on buvait de l’eau prise à une petite fontaine, dite fontaine Saint-Martin.

Or cette fontaine, captée dans les ruines du château, est alimentée par une nappe souterraine supérieure qui reçoit des infiltrations de Garches, de Vaucresson, ainsi que d’une partie de Saint- Cloud.

L’analyse, faite parM. Pouchet, montra queceseauxétaient infectées par infiltration de matières fécales et nous pûmes y trouver une grande quantité de microorganismes, parmi lesquels le bacille d’Eberth.

La distribution de l’eau de cette fontaine a été supprimée. Depuis lors, nous n’avons pas appris qu’il y ait eu un nouveau cas de fièvre typhoïde dans l’école.

En 1890, une épidémie de fièvre typhoïde sévit à Trouville pendant la saison balnéaire. Nous avons pu relever 83 cas de fièvre typhoïde ; 55 ont frappé des étrangers en passage à Trouville, 28 des indigènes. Sur les 55 malades étrangers à la localité, b moururent; sur les 28 indigènes il y eut 2 décès. La plupart des étrangers

ne furent atteints qu’après leur retour dans leur pays d’origine ; quelques-uns y purent former de nouveaux foyers.

L’enquête nous a démontré que la maladie fut importée par un soldat venant de Versailles, et qui eut la fièvre typhoïde cinq ou six jours après son arrivée à Trouville. Ce premier malade donna, dans la maison même, la fièvre typhoïde à deux personnes, sans doute par côntact, puis un mois après l’épidémie éclata.

Or, partout où il y avait un foyer de deux ou trois malades, on faisait 'usage d’eau de puits. Le sol avait été contaminé parce qu’à Trouville le mode d’évacuation des matières fécales se réduit à deux termes : « Tout à la rue ou à la Touques », fosses fixes non étanches. Les matières, par infiltration, arrivent jusqu’à'la nappe d’eau et la contaminent. Quant aux eaux municipales, qui pourraient être pures, elles sont mal captées d’une part, et distribuées en ville dans des tuyaux non étanches.

Nous avons pu nous en assurer en fermant le soir la vanne du réservoirde distribution : le lendemain il y avait del’eaudans les conduits, et cette eau différait chimiquement de l’eau de la distribution.

Nous avons indiqué les mesures à prendre. Un nouveau projet de distribution des eaux et de réfection du régime des vidanges est en ce moment soumis au Comité.

En même temps, à quelques kilomètres de Trouville, une épidémie de fièvre typhoïde avait éclaté à Villenille. Elle atteignit trente personnes et causa un décès. L’enquête démontra que cette épidémie avait été importée par un pêcheur du Havre. Sa femme avait jeté ses déjections dans le fossé du grand chemin qui communiquait avec la conduite, d’ailleurs à œil ouvert, de l’eau de la concession municipale. La fièvre typhoïde n’atteignit que les personnes qui faisaient usage de cette eau.

En 1887, le comité d’organisation du Congrès d'hygiène de Vienne, me fit l’honneur de m’appeler à faire la conférence d’entrée du Congrès. Je choisis l’étude du mode de propagation de la fièvre typhoïde.

J’étais en présence de l’école de Munich, représentée par Pettenkofçr et ses élèves. Deux des principaux professeurs des Universités allemandes, le professeur Huèppe et le professeur Max Gruber, avaient conclu, dans deux rapports, que la preuve de la propagation de la fièvre typhoïde et du choléra par l’eau n’était pas faite.

En m’appuyant sur les épidémies actuellement étudiées, je conclus :

« L’observation directe et les recherches bactériologiques sont en parfait accord : l’eau peut être l’agent de propagation de la fièvre typhoïde.

» Le caractère des épidémies qui ont une origine aquatique est la dissémination de l’affection dans le groupe qui s’alimente a une même prise d’eau, puits, fontaine, etc., et la presque simultanéité d’explosion de la maladie dans le groupe atteint.

» Nous ne retrouvons pas ce même caractère dans les autres modes de propagation de la maladie. »

Pettenkofer défendit avec un grand talent sa théorie, d’après laquelle il y a une relation constante entre la morbidité typhoïde et les oscillations de la nappe d’eau souterraine. Je pus faire voir que ces oscillations régissaient le régime des eaux des puits, des nappes d’eau et même des rivières, et qu’en réalité l'eau était le vecteur des germes pathogènes.

Malgré l’opposition de Pettenkofer et de ses élèves, je pus faire voter la conclusion suivante :

« Étant prouvée la possibilité de la propagation des maladies infectieuses par l’eau potable contaminée, l’une des plus importantes prescriptions de l’hygiène publique doit être de fournir de l’eau absolument pure aux populations. »

Depuis le Congrès de Vienne, cette conclusion n’a plus été contestée, même par les professeurs Hueppe et Max Gruber.

Après avoir établi le rôle de l’eau dans la propagation de la fièvre typhoïde, j’ai pensé qu’il y avait lieu de déterminer quels étaient les points du territoire français qui étaient plus particulièrement atteints, de façon que le gouvernement pût, en temps utile, intervenir et agir d’une façon suffisamment continue, pour

prendre ou faire prendre les mesures prophylactiques nécessaires.

J’ai donc cherché à établir la répartition de la fièvre typhoïde en France. J’avais à ma disposition deux ordres de documents.

Sur la proposition du Comité de direction des services de l’hygiène, l’administration sanitaire, alors ail ministère du commerce, a, depuis 1886, organisé la statistique des décès occasionnés par les maladies épidémiques dans les principales villes de France. Le recueil de ces statistiques sera précieux à consulter dans plusieurs années; actuellement sa durée est trop courte pour que nous en puissions tirer autre chose que des indications.

D’autre part, le ministre de la guerre publie tous les ans une statistique médicale de l’armée. Les tableaux dressés par les médecins militaires, suivant un plan uniforme et sous une direction unique, présentent de grandes garanties d’exactitude. Les erréurs qui se glissent toujours dans les relevés statistiques sont réduites à leur minimum si l’on se borne à chercher les variations d’üne maladie qui, par ses caractères, sa marche, ne laisse en général que peu de j>rise à l’hésitation dans le diagnostic.

J’ai pensé que l’étude de la mortalité par fièvre typhoïde dans l’armée nous fournirait des renseignements précis sur la salubrité des villes où se trouvent des garnisons et se prêterait à des considérations dignes d’intéresser nos collègues.

Rappelons que le nombre des soldats atteints par la fièvre typhoïde est toujours relativement plus élevé que celui des habitants des villes où ils sont envoyés en garnison, et que, par suite, au point de vue de l’appréciation de la salubrité, ils donnent des moyens de comparaison exceptionnels. Les jeunes gens pris par le service militaire ont tous à peu près le même âge, celui auquel on est le plus souvent atteint par la fièvre typhoïde ; ils sont dans les mêmes conditions de non-acclimatement dans leurs nouveaux domiciles ; ils sont donc également sensibles à la fièvre typhoïde ; on peut les considérer comme fournissant un réactif précieux de la salubrité des villes.

Je n’ai pas à revenir sur la discussion d’un procès jugé depuis longtemps pour les hygiénistes. Souvent les habitants des villes,

témoins de la violence avec laquelle la fièvre typhoïde frappe les casernes, ont accusé les troupes de leur donner des épidémies de fièvre typhoïde ; les médecins militaires ont répondu avec raion en incriminant la salubrité des villes. Ils disent avec M. J. Arnould : « L’existence dans une ville de cas sporadiques de fièvre typhoïde, surtout de ceux qui se présentent par petits groupes, prouve l’infection des milieux, l’imminence des épidémies, et par conséquent l’insuffisance de l’assainissement urbain. » Nous pouvons ajouter : « Si dans une ville où existe une endémie de fièvre typhoïde, où l’acclimatement au fléau, s’est fait peu à peu pour le plus grand nombre des habitants, on importe tout à coup un groupe de jeunes gens n’ayant pas sübi les mêmes influences morbides, on créera dans ce groupe une véritable épidémie, et il semblera que ce sont les victimes qui ont été les importateurs de la maladie. C’est là qu’a été l’erreur de certaines villes. La comparaison des deux statistiques civile et militaire, les tableaux que j’ai dressés montrent que la mortalité par la fièvre typhoïde suit la même courbe dans la population civile et militaire, mais que l’aptitude de celle-ci à contracter la maladie est cinq ou six fois plus grande, à cause des raisons d’âge et de non-acclimatement que j’ai indiquées plus haut.

En effet, l’âge auquel on meurt de la fièvre typhoïde est surtout l’âge du service militaire, de vingt à vingt-cinq ans, comme le démontre le tableau suivant.

Or le chiffre qui représente la mortalité typhoïde de vingt à vingt-cinq ans est précisément le quart du chiffre total des décès.

L’assainissement des régions malsaines est un devoir gouvernemental, national, au point de vue de la protection de la vie de la population française et au point de vue de la défense elle-même. La preuve de cette proposition se trouve dans le rapport qui précède la statistique médicale de l’armée pour l’année 1881.

Il montre l’effroyable tribut que le corps expéditionnaire de Tunisie a payé à la fièvre typhoïde pendant la période des opérations militaires ; il fait prévoir ce qui pourrait survenir en cas d’une lutte plus grave.

Il résulte de la relation médicale de l’expédition de Tunisie, empruntée au rapport de la statistique de l’armée, qu’un cinquième de l’effectif du corps expéditionnaire a été atteint par la fièvre typhoïde et que l’importation par un régiment venant de Perpignan, le séjour des troupes dans les casernes de Toulon, villes dans lesquelles règne toujours la fièvre typhoïde, ont été les agents les plus actifs de cette épidémie.

Cette relation et celle de l’épidémie du Pas-des-Lanciers, indiquent suffisamment l’importance du devoir qui incombe au Comité d’hygiène. Si les renseignements qu’il possède sur l’ensemble de la salubrité de tout le pays sont encore incomplets, il en possède assez sur celle d’un grand nombre de villes, pour qu’il soit de son devoir de signaler le péril.

Les victimes de la fièvre typhoïde doivent s’estimer non pas seulement en tenant compte de leur nombre, mais aussi de leur valeur : ce sont surtout des jeunes gens enlevés parmi les plus vigoureux, enlevés, suivant une expression brutale, alors qu’ils ont déjà beaucoup coûté et qu’ils n’ont rien produit.

En treize ans (1872-1884) l’armée avait compté comme effectif total pour la France, l’Algérie et la Tunisie, 5375409 hommes.

Elle avait eu 152319 typhiques.

Elle avait perdu parla fièvre typhoïde 17 642 hommes.

Elle avait perdu en tout, par maladies ou accidents, 55189 hommes. :

La fièvre typhoïde comptait donc pour'un tiers dans la mortalité totale de l’armée en temps normal; L’exemple de la Tunisie fait prévoir ce qu’elle serait exposée à perdre en temps de guerre, si le gouvernement laissait les diverses villes libres de décider des mesures sanitaires.

Je terminais ce premier rapport en montrant qu’en calculant la mortalité par fièvre typhoïde sur un groupe de 10000 hommes, on trouvait parmi les garnisons les moins frappées, celles qui se trouvaient presque exclusivement dans les villes du Nord et de l'Est.

Lille... 3,7 décès typhoïdes pour 10 000 hommes.

Tandis que les plus frappées étaient les villes du Midi et de . Carcassonne.... 120,3 décès typhoïdes pour 10000 hommes.

Toutefois on trouve, par exception, dans les régions peu meurtrières ou dans les régions très meurtrières, une ville dont la mortalité contraste avec celles des autres localités de la circonscription à laquelle elle appartient. Ainsi Bergerac, mortalité par fièvre typhoïde 4,3 ; Troyes, à côté de villes peu frappées, perd H 7 hommes sur 10000.

Contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, un grand nombre de villes industrielles ont unè mortalité typhoïde faible : Lille, Saint- Quentin, Tourcoing, Roubaix, Saint-Étienne, etc.

Après , avoir étudié ces tableaux, mes collègues, en tirant les mêmes conclusions que moi, le 12 novembre 1888, votèrent les conclusions suivantes :

« 1° Les conditions de la propagation de la fièvre typhoïde, les moyens de s’y opposer sont maintenant assez bien connus pour que l’on puisse enrayer d’une façon efficace le développement d’une maladie qui, tous les ans, fait 1300 victimes dans l’armée de terre, environ 20000 dans la population civile, et menace de compromettre la défense nationale.

» 2’ L'assainissement de la France au point de vue notamment de la fièvre typhoïde a un intérêt national. C’est une œuvre d’État. »

Dans un important rapport adressé au Président de la République et publié le 16 juin 1889, M. de Freycinet, ministre de la guerre, disait : « La maladie qui fait les plus grands ravages dans l’armée est la fièvre typhoïde. En treize ans, de 1875 à 1887, elle a atteint 141648 hommes et entraîné 21116 décès. » M. le ministre indique les admirables efforts faits pour améliorer la qualité de l’eau fournie à la troupe ; il veut bien rappeler le rapport précédent et, en mars 1891, il peut compléter ce rapport en disant: « Chaque fois qu’une eau pure a été substituée à une eau contaminée, l’épidémie qui s’était déclarée n’a pas tardé à diminuer et à s’éteindre entière-

En un an et demi, M. le ministre a obtenu les résultats suivants :

.« En 1886-1887, le nombre des cas de fièvre typhoïde est en moyenne de 6881, le nombre des décès de 864. En 1890,1e nombre des cas est de 3491, celui des décès de 572. » La diminution est du tiers. M. de Freycinet disait : « Il est permis d’espérer qu’une fois la réforme terminée, le nombre des cas sera réduit des trois quarts et celui des décès des deux tiers. » Je sais que cette prédiction est actuellement réalisée.

La preuve est donc faite dans l’armée, grâce à M. le ministre de la guerre et au zèle de ses collaborateurs. Nous avions tenuà fournir, dès 1889, la même démonstration. Une ville paye un lourd tribut à .la fièvre typhoïde : à une eau suspecte on substitue une eau propre, que devient la fièvre typhoïde ? Dans une communication à l’Académie, Sur les maladies évitables, je citais comme exemples Angoulême, Amiens, Rennes.

Angoulême, jusqu’en 1889, prenait son eau d alimentation dans la Charente et dans la Touvre. Ces eaux étaient polluées. La mortalité par fièvre typhoïde, dans la garnison, de 1875 à 1889, était de 81 pour 10000; le 14 juillet 1889 Angoulême fait capter l’eau à la source de la Touvre même : depuis lors les cas de fièvre typhoïde dans la garnison et la population civile sont devenus exceptionnels. Ils auraient probablement disparu si, à Angoulême les puits avaient pu être fermés.

Amiens et Rennes fournissent des exemples analogues.

La campagne entreprise en 1884, à notre retour de Toulon, a donc été fructueuse. La propagation des maladies infectieuses par l’eau, ii peine admise par quelques-uns, à titre exceptionnel, est admise aujourd’hui comme doctrine courante en France et en Allemagne.

2» — ASSAINISSEMENT DES TILLES 1. — Commission de l'assainissement de Paris.

M. le ministre du commerce et de l’agriculture nomma une commission spéciale (I) chargée de rechercher les causes de l’infection signalée dans le département de la Seine et d’étudier les moyens d’y remédier. Une sous-commission, composée de MM. Würtz, Dubrisay, Brouardel rapporteur, fut chargée de rechercher les causes d’infection qui existent dans l’intérieur de Paris. Après avoir visité et parcouru un certain nombre des égouts de Paris, elle proposa et la commission vota les conclusions suivantes :

« L’écoulement total des matières excrémentitielles à l’égout est inadmissible, parce qu’en beaucoup de points, les égouts n’ont pas la pente nécessaire pour assurer une évacuation prompte et facile.

(*) Membres de la commission, MM. Cyprien Girerd, Pasteur, H. Sainte-Claire-Deville, Adrien Girard, Würtz, Gavarret, Brouardel, Dubrisay, Fauvêl, Schlœsing, Paul Girard ; Bérard, secrétaire.

Le séjour de ces matières rendrait bientôt les égouts infects et le curage impossible.

» En tenant compte de la pente insuffisante de la plupart des égouts, de la lenteur de l’écoulement, de la composition actuelle des eaux et des boues des égouts, des changements qu’y apporterait l’écoulement total des vidanges, la commission admet que, sous le rapport des odeurs, cette proposition est inacceptable.

» Sous le rapport de la salubrité, cette projection est spécialement dangereuse. La transmission des maladies contagieuses ne se fait pas seulement par l’eau ingérée, elle s’opère également par l’air.

» La commission ne peut admettre que des matières fécales provenant d’individus sains ou d’individus atteints de maladies infectieuses (fièvre typhoïde, choléra) puissent pénétrer, circuler ou stagner dans les égouts de Paris sans danger pour la santé publique.

» En s’appuyant sur les faits cliniques et sur les recherches récentes de pathologie expérimentale, la commission se croit autorisée à formuler la conclusion suivante :

» Il est imprudent d’autoriser un système de vidange qui, en envoyant à l’égout les déjections des habitants de la ville, accumulerait dans les conduits en communication avec la voie publique des matières dans lesquelles se trouveraient les germes de diverses maladies contagieuses.

» La commission ne pourrait approuver qu’un système de vidange par canalisation étanche, qui aurait pour effet de supprimer toute communication entre les matières excrémentitielles, d’une part, et l’air et les terrains environnants, d’autre part. »

La commission votait en outre, sur le rapport de MM. Schlœsing et Bérard, des conclusions parmi lesquelles se trouvent les trois suivantes :

« t° Qu’il y a lieu de remédier, dans le plus bref délai possible, à l’infection produite par le déversement dans la Seine des eaux des égouts de Paris ;

» 2“ Que le système d’épuration des eaux d’égout par le sol est jusqu’à présent le seul dont l’efficacité ait été démontrée et par les

nombreuses et anciennes applications qui en ont été faites et par l’analyse chimique ;

» 3° Que les matières excrémentitielles doivent être exclues des égouts de Paris; que, sous cette réserve, les eaux de ces égouts doivent être épurées par le sol. »

J’ai défendu ces opinions devant la Société de médecine publique et dans le sein de la commission technique instituée par M. le préfet de la Seine.

Lorsque les solutions contraires à celles qu’avaient adoptées là commission de 1880-1881 eurent été votées par le Parlement, je me pmc ah«tenn de rentrer dans la discussion, et j’ai attendu les résultats annoncés par les promoteurs du plan d’assainissement de Paris. L’état actuel de la Seine, l’épidémie cholérique qui de la banlieue a envahi une grande partie de la France ne semblent pas prouver que la commission de 1880-1881 ait adopté des conclusions erronées.

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