II. - Études régionales dans les Alpes
J ai travaillé pendant douze années dans les Alpes françaises, et dans les massifs dont l’accès est le plus difficile, et qui sont parmi les plus compliqués, quant à la structure. J’ai dressé les cartes géologiques détaillées du massif de la Vanoise, du massif des Grandes Rousses, du massif du Pelvoux, et, tout dernièrement, la carte géologique au jjjjj des montagnes comprises entreVallouise.et Briançon, montagnes où se trouve certainement la clef de la structure des Alpes françaises. Ces cartes sont accompagnées de coupes et de Mémoires descriptifs [ 18, 32, 54,.98]. En outre, j’ai exploré la partie Sud de la chaîne de Belledonne, les deux versants, français et italiens, du massif de la Levanna; et j’ai dressé (feuille de Tignes) une carte géologique provisoire d’une partie du Val-Grisanche, du Val-de-Rhêmes, du Val- Savaranche et du massif du Grand-Paradis. Les feuilles de la carte géologique détaillée, qui comprennent les régions que j’ai étudiées, sont au nombre de huit : Saint-.!ean-de-Maurienne, Albertville, Tignes, Bonneval, Briançon, Gap, Vizille et Grenoble.
Massif de la Vanoise. — Ce massif est, en grande partie, constitué par des assises très cristallines, micaschistes, schistes à noyaux feldspathiques, glaucophanites, sur lesquelles repose le Trias.
En 1861, l’ingénieur Lâchât avait signalé, sur le bord méridional du massif, près de Modane, un faciès métamorphique du terrain houiller,. mais cette découverte, vivement contestée par Charles Lory, avait été bien vite oubliée. Plus tard (1888), M. Zaccagna avait rapporté au Permien métamorphique les schistes plus ou moins cristallins de Modane, et aussi les schistes semi-cristallins des environs de Bozel, au Nord-Ouest de la Vanoise. Mais il n’était venu à l’esprit de personne d’englober dans le Permien ou le Houiller les assises onstallophylhennes, si profondément métamorphiques, du haut massif. Charles Lory, sur ses minutes de carte, les rapportait au terrain primitif; M. Zaccagna les plaçait dans le Prépaléozoïque.
J’ai démontré, en-1891 [18], que les micaschistes, les gneiss et les glaucophanites du haut massif sont, de même que les schistes semi-cristallins de Modane et de Bozel, des assises permiennes métamorphiques. Le métamorphisme, dans le terrain permien de cette région, augmente graduelle-
ment et rapidement de l’Ouest vers l’Est. A partir d’uneligne qui coïncide à peu près avec le bord occidental du haut massif, les assises permiennes deviennent toutes et totalement cristallines; et alors il n’y a plus aucune différence essentielle de structure intime entre ces micaschistes permiens et les micaschistes du terrain cristallophyllien le plus ancien.
Ma démonstration est établie sur deux faits : d’abord l’augmentation graduelle du métamorphisme, révélée par l’étude micrographique des schistes; en second lieu, l’existence, à Laisonnay, sous les micaschistes permiens,, ■*; d’un dôme de terrain houiller où les assises ne sont que semi-métamor- , phiques, où l’on exploité dé l’anthracite, et où l’on peut observer des empreintes végétales.
La loi d’accroissement du métamorphisme dé l’Ouest à l’Est n’est pas applicable au seul Permien; elle est vraie aussi, dans la Vanoise, pour le Houiller et pour le Trias. Ce dernier terrain est constitué par des quartzites, des schistes, des marbres phylliteux et des calcaires. J’ai établi la stratigraphie exacte de cette série, et montré l’intense métamorphisme de quelques-uns de ses termes.
La croyance en l’ancienneté nécessaire des terrains cristallophylliens est si profondément enracinée dans l’esprit des géologues que mes conclusions, jj relativement à l’âge permien des micaschistes de la Vanoise, ont paru, aux uns, absurdes, aux autres, téméraires [26], jusqu’au jour (en 1894) où M. Marcel Bertrand vint annoncer que ses propres études, sur la région qui , fait suite à la Vanoise du côté Nord, confirmaient absolument ma manière de voir. Dans cette région, qui est la haute Tarentaise, le Houiller est atteint par.le.métamorphisme presque autant que le Permien, et Ton ne peut plus distinguer ces deux étages : leur ensemble constitue ce que M. Marcel Bertrand a appelé 1 ePermo-Houiller métamorphique, ce que j’appelle aujourd’hui la série cristallophyllienne permo-houillére [86], Dès 189/;, M. Marcel Bertrand annonçait que la plus grande partie, sinon la totalité des gneiss du Piémont, devait être attribuée à ce Permo-Houiller métamorphique, . C’était, pour ma théorie, une confirmation et un développement que je n’eusse jamais osé espérer.
Massifs du Pf.tit-Mont,Cenis, de la Levanna et du Grand-Paradis. - C’est pour vérifier, à mon tour, la généralisation de M. Marcel Bertrand, que je fis, en i8g3 et en 1894, l’exploration de ces massifs. Les micaschistes du Petit-Mont-Cenis et du massif d’Ambin sont [34] entièrement assimilables à ceux de la Vanoise, dont ils présentent tous les types pétrogra-
phiques. Quand aux gneiss de la Levanna et du Grand-Paradis, qui, pétrographiquement parlant, diffèrent des roches de la Vanoise par’une feldspathisation beaucoup plus avancée, ils sont encore du même âge [3 7 ], On ne peut les séparer des gneiss de l’Invcrgnan et du Val-Grisanche. Or, ces derniers contiennent çà et là, presque inaltérées, des assises à anthracite, et passent latéralement aux roches permo-houillères métamorphiques de la Tarentaise. Il n’y avaitdonc plus de doute : la série cristallophyllienne permo-houillère s’étend en Italie, et englobe tous les gneiss des vallées piémontaises.
Les géologues italiens, d'abord très hostiles à cette idée et très défiants à l’égard de nos observations, se sont peu à peu convaincus de l’exactitude de celles-ci et de la justesse de celle-là. Leurs propres découvertes, dans ces dernières années, ont confirmé, de la façon la plus éclatante, toutes les prévisions de M. Marcel Bertrand, et toutes les miennes.
Massif des Grandes-Rousses. — Le massif des Grandes-Rousses, qui n’est, en somme, que le prolongement Nord d’une partie du massif du Pelvoux, est constitué par un terrain cristallophyllien ancien, enclavant de nombreux amas granitiques, et par des terrains plus récents que ce Cristallophyl.lièn : Houiller, Trias et Lias.
J’ai consacré à ce massif une longue monographie [3aJ. J’ai décrit, avec beaucoup de détails micrographiques, les roches cristallophylliennes, les sédiments houillers et lés roches éruptives houillères, et analysé les plissements des divers âges.
De l’étude du Cristallophyllien, je rappellerai seulement la constatation nette et précise de quelques assises de conglomérats , intercalées dans les gneiss et les micaschistes. Depuis lors, on a fait des découvertes semblables, sur bien des points et dans les séries cristallophylliennes les plus an-
Dans le Houiller,’ j’ai signalé [22] la présence d’énormes coulées de roches volcaniques (orthophyres ou trachytes). L’épaisseur de ces coulées peut atteindre mille mètres . Au col de la Croix-de-Fer, elles sont relevées en anticlinal, et le chemin muletier les traversé sur plus de 2 k “ de longueur. 11 est surprenant qu’avec un pareil développement ces roches soient demeurées ignorées jusqu’en 1892. Mais les nappes, fortement redressées et devenues schisteuses, ont, de loin, l’aspect de chlorifoschistes. Les trachytes, ou orthophyres, des Grandes-Rousses, ressemblent aux porphyres de la Windgâlle; ils ressemblent surtout, pour l’œil nu, aux phonolites. La-
minés, ils se confondent facilement avec des schistes à chlorite-ou â séricite. Ce sont des roches très feldspathiques, ne renfermant, comme minéral magnésien, que le mica noir, et ne contenant que très peu de quartz. Les coulées alternent avec les assises houillères. Dans celles*ci, il y a fréquemment des bancs épais de conglomérats trachyliques, analogues aux grés porpKyriques du Culm delà Loire : on trouve aussi de véritables tufs. Certaines coulées sont scoriacées.
L’étude tectonique des Grandes-Rousses est fort fcurieuse. Il y a des plis antérieurs au Trias (plis hercyniens), et d’autres postérieurs au Lias (plis alpins). Les plis alpins sont facilement observables; ils constituent une série isoclinale, déversée vers l’Ouest, et ils sont remarquables parleur extrême inégalité et par les ondulations, parfois très accusées et très brusques, de leurs lignes axiales. J’ai montré que ces ondulations se coordonnent suivant une sorte de système orthogonal aux plis [32], qui retentit, comme bien on pense, sur les formes géographiques. M. Lugeon et M. Pierre Lory ont, depuis, observé d’autres exemples de plis orthogonaux accessoires abaissant et relevant les axes d’un faisceau de plis parallèles. • i|
Je me suis attaché à reconstituer, par-dessous les plis alpins, les plis antérieurs au Trias, les plis de l’ancienne chaîne hercynienne. Cette chaîne était esquissée avant le dépôt du Houiller; mais son relief n’est devenu vraiment accentué qu’après ce dépôt.
D’une façon générale, les plis alpins se sont établis dans la direction même des anciens plis; mais il y a, dans le détail, de forts écarts, allant souvent à 4o°. Les plis alpins sont beaucoup plus nombreux et plus serrés que les plis hercyniens. Les plis les plus profonds du nouveau système ne se sontpasformés sur l’emplacement des plis les plus profonds de l’ancienne chaîne. Je ne crois donc pas que la règle de permanence des plis énoncée par Godwin Austen, et étendue ensuite par M. Marcel Bertrand, puisse être considérée comme une loi générale.
Massif du Pelvoux [ 54 , 60, 75, 81]. — Le massif du Pelvoux, dont le plus haut sommet atteint l’altitude de 4io3“, est constitué, de même que les Grandes-Rousses, parun faisceau de plis parallèles, localement surélevé; On y observe : des terrains cristallophylliens anèiens, d’âge indéterminé; plusieurs amas granitiques; du Houiller, à peu près concordant sur le Cristallin ; du Trias, discordant sur les terrains précédents ; du Lias et du Bajocien, concordant avec le Trias et ayant certainement recouvert toute la région; enfin des calcaires nummulitiques et du Flyscli (Priabonien etbase
de l’Oligocène), en transgression sur les autres termes, et ayant recouvert les régions Est et Sud du massif.
Le granité du Pelvoux est un granité alcalin, à peu près dépourvu de chaux etde magnésie, etdont les éléments essentiels sont l orthose, l’albite et le quartz. Le feldspath y existe à deux états : l’albite et la cryptoperthite. On observe des aplites, extra-siliceuses, soit en filons dans le granité, soit en apophyses dans les micaschistes et les gneiss, soit en bordure des massifs granitiques. Le bord de ces massifs est le plus souvent très net. Il n’y a jamais A'endomorphisme ; <tl le métamorphisme exomorphe développé par le granité a été, presque partout, peu intense. Sur beaucoup de points, il est visible que les micaschistes et les gneiss avaient atteint toute leur cristallinité avant la mise en place de la roche massive : et alors, saturés qu’ils étaient déjà de silice et d’alcalis, ils sont restés indifférents. Ailleurs, des schistes, qui étaient sans doute, avant l'arrivée du granité, peu cristallins, ont été transformés, par son contact, en cornes, ou en des sortes de gneiss : mais ces modifications sont limitées à une zone très restreinte,
\ voisine du contact.
De même que celui des Grandes-Rousses, le terrain cristallophyllien du Pelvoux contient, ça et là, des assises de conglomérats. On y voit aussi des schistes carburés, analogues à ceux de Belledonne, dont je parlerai plus loin.
Les plis alpins ne coïncident poirit avec les plis antètriasitjues. Ils leur sont à peu près parallèles au Nord-Ouest du massif; mais, dans lè Sud-Est, ils les coupent sous un angle de 90°. Tout le faisceau des plis alpins est déversé vers l’extérieur de la chaîne des Alpes. Ces plis, extraordinairement serrés et multipliés, ont des racines à peu près verticales; mais tous, à une certaine hauteur, se couchent brusquement vers l’Ouest, jusqu’à l’horizontale. Nul doute qu’ils ne se prolongeaient, autrefois, vers l’Ouest, par une série de nappes empilées. Les phénomènes d’étirement et de laminage atteignent, dans ces plis, une ampleur extraordinaire.
J’ai montré que les ondulations des axes des plis alpins, dans le Pelvoux comme dans les Grandes-Rousses^ se coordonnent et forment une sorte de plissement accessoire, orthogonal au plissementpriucipal ; et j’ai donné [54] une carte d’ensemble indiquant à la fois les plis antétriasiques, les plis alpins, et les plis orthogonaux, pour toute la région du Pelvoux.
Je me suis, à différentes reprises [22, 2.4, ho, 53, 61, 65, y4, 75, 81, 82], occupé des roches éruptives de celte région. La plupart étaient inconnues avant mes études. Parmi ces roches nouvelles, je citerai des diabases, des minettes et des trachvtes. D’autres, comme les basaltes (mêla-
phyres) de la base du Lias, avaient été décrites avant moi : j’ai apporté nia contribution à la connaissance de ces laves. La roche à mica noir etsphfené, que j’ai décrite sous le nom de syenite du Lauritel, n’est qu’une concentration magnésienne dans le granité alcalin.
Chaîne de Belledonne [85]. — Le terrain fondamental de la chaîne de Belledonne est un terrain primaire, antérieur au Houiller, transformé en série cristallophyllienne : et ce terrain, dont nous ne savons pas l’âge, est le même que [e terrain cristallophyllien du Pelvoux et des Grandes-Rousses. J’y ai signalé des schistes earburés contenant jusqu'à' a, 5 pour ioo de carbone, analogues d’aspect aux schistes carburés graptolitifères des Pyrénées, mais très métamorphiques et ne montrant aucune trace d’organisme. J’ai aussi appelé l’attention sur la relation entre les amas de gabbros et de péridotites et les gneiss basiques (gneiss amphiboliques, parfois dioritoïdes)i.S
La structure de la partie méridionale de la chaîne contraste vivementavec celle des massifs du Pelvoux et des Grandes-Rousses. Tandis que ces derniers sont plissés de façon intense et forment une série isoclinale déversée vers l’Ouest, la partie méridionale de Belledonne est une large voûte dont les flancs, souvent très raides, ne sont déversés ni dans un sens ni dans l’autre. Cette voûte a dû être recouverte autrefois par les nappes venues du Pelvoux et du Briançonnais.
Briançonnais [47, 53 , 62, 66, 67, 70, 73, 74. 75, 81,82, 84, 90, 98]. — J’ai consacré plusieurs années à l’étude minutieuse du Briançonnais, principalement de cette partie du Briançonnais qui s’étend entre la Durance et le bord Est du Pelvoux, et qui comprend les montagnes de Prorel, de Serre-, Chevalier, de l’Eychauda, de Montbrison. Pour les questions stratigraphiques, j’ai été très souvent guidé par les études de mon savant ami, M. Kilian. Pour ce qui est de la tectonique, j’ai largement profité, et des observations faites dans les régions voisines par MM. Kilian, Haug et Lugeon, et de la contradiction qu’ont rencontrée, de la part de M. Kilian, mes premiers essais de synthèse générale.
En matière stratigraphique, j’ai décrit avec un soin particulier les roches intrusives du Houiller briançonnais, les conglomérats'à galets cristallins de l’Eychauda, et les roches cristallines de l’Eychauda, Serre-Chevalier et Prorel.
Les roches intrusives du Houiller briançonnais [82] sont des microdiorites, des microsyénites ou des microgranites. Les premières affectent
exceptionnellement une forme granitoïde et deviennent alors des sortes de diorites micacées. Toutes ces roches offrent de telles analogies de composition et de structure que Ton ne peut douter qu’elles ne forment une série continue, comparable aux plus belles suites lithologiques étudiées jusqu’à ce jour, et dont la souche commune serait, une monzonite (au sens de M. Brôgger). Nous ne possédons aucune donnée sur l'âge de l’intrusion.
Les conglomérats à galets cristallins de TEvcbauda ont une forme littorale, ou plutôt sublittorale, Au Flyseh briançonnais. Leurs galets cristallins sont empruntés aux micaschistes et aux roches vertes des schistes lustrés. A TEychauda, ils sont compris dans une écaille d’origine lointaine. Mais M. Kilian a découvert des conglomérats identiques dans le Flyseh en place, ce qui résout définitivement la question d’âge.
Les terrains cristallins de TEychauda, Serre-Chevalier et Prorel, sont formés de micaschistes, de gneiss (parfois porphyrojdes'j, dlamphibolites et, accessoirement, de roches vertes métasomatosées. Ils reposent sur le Flyseh ou le Malm, tantôt directement, tantôt avec intercalation des conglomérats précédents. J’ai cru d’abord qu’ils étaient dus à une transformation, par dynamo-métamorphisme, des conglomérats tertiaires. J’ai reconnu ensuite qu’ils sont antérieurs aux conglomérats tertiaires; qu’ils appartiennent à la série des micaschistes et des roches vertes des schistes lustrés ; que d’ailleurs, entre eux et le Flyseh, ou entre eux et le Malm, il y a une Urne, étirée et écrasée, de terrains briançonnais divers; qu’ainsiilsontune origine exotique, et sont compris dans une écaille qui vient de l’Est, qui vient du pays des schistes lustrés. Et alors, comme il arrive toujours, la présence de ces terrains cristallins, qui rendait indéchiffrable la tectonique briançonnaise, a fourni, quand une fois l’énigme en a été éclaircie, la clef de tous les autres problèmes.
Une autre question stratigraphique qui m’a longtemps embarrassé est celle des marbres en plaquette. Ces marbres, très cristallins, parfois un peu phylliteux, ont une énorme épaisseur. Nous les avons d’abord, M. Kilian et moi, rangés dans le Trias ; puis nous avons, chacun de notre côté, reconnu qu’ils passent parfois, latéralement, à du Malm fossilifère, et que leurpartiehaute est inséparable des calcaires nummulitiqués. J’incline à croire, mais encore sans preuve décisive, que la partie moyenne est d’âge crétacé.
Quant à la tectonique, le pays compris entre la Durance et le Gyr, entre Briançon et Vallouise, est constitué par un empilement de nappes, A!écailles ou de plis couchés. Entre Taxe de Véventail alpin, qui passe à quelques kilomètres à l’Ouest de Briançon, et lu zone du Flyseh, qui sépare le Briançonnais
du Pelvoux, j’ai compté quatre écailles, c’est-à-dire quatre séries sédimentaires successives, allant du Houiller, ou du Trias inférieur, au Flysch, posées les unes sur les autres, et formant un paquet ondulé et plissé. Dans ce paquet il y a, çà et là, des témoins de séries renversées, témoins discontinus, à l’intérieur desquels le laminage est toujours beaucoup plus intense que dans les séries normales. C’est ce que j’ai annoncé dès 1899 [70, 73].
L’écaille la plus haute (quatrième écaille) est le trait caractéristique de la région. C’est elle qui comprend les roches cristallines et les conglomérats à galets cristallins.de l’Eychauda. Elle a elle-même une structure complexe, et c’est un paquet replié. Le fait capital, c’est que cétté écaillé complexe est posée sur le sommet de l’éventail, c’est-à-dire sur cette zone indécise, à l’Ouest de laquelle tous les plis se couchent vers l’Ouest, à l’Est dé laquelle tous les plis se Couchent vers l’Est; en sorte que l’on ne peut expliquer sa mise en place, quelle que soit son origine, sans admettre un retroussement des plis.
Cette quatrième écaille est venue de l’Est. Elle n’a pu venir d’ailleurs, parce que les terrains dont elle se compose n’affleurent qu’à l’Est de la Durance. Elle ne vient pas de bien loin, car la lame étirée que l’on observe à sa base contient beaucoup de grès houillers, et lès affleurements de grès houillers non métamorphiques ne dépassent pas Briançon, du côté de l’Est. Elle a été posée sur le sommet de l’éventail après la formation de cet éventail. C’est une nappe de recouvrement due au retroussement et au brusque retour en arrière des têtes des premiers plis situés à l’orient de l’éventail, plis dont les racines affleurent aujourd’hui entre Briançon et la frontière italienne.
Après la mise en place de la quatrième écaille, il y a eu, dans le système empilé, des ondulations, des soubresauts et des plis, et, pour tout dire en un mot, une dernière déformation de l’éventail. Là où la quatrième écaille a été enlevée par l’érosion, par exemple dans le massif de Pierre-Eyrautz, on constate que toute la région voisine de l’axe de l’éventail est extraordinairement écrasée et tourmentée : toutes les assises, même les plus jeunes, y ont été surchargées, pressées, et finalement étirées par une série de mouvements peu réguliers, souventcapricieux, quelquefois discordants. La zone du Bnançonnais est un éventail de plis, ultérieurement déformé et écrasé. Les déformations et l’écrasement sont tels qu’ils ne peuvent s’expliquer que par une surcharge momentanée, pesant sur toute la zone de 1 éventail, et se déplaçant, longuement et péniblement, à la façon d’un traîneau écraseur, dansunè lente translation de l’Est vers l’Ouest.
L histoire du-Briançonnais peut donc se résumer ainsi. Pendant de
longs siècles, cette région a correspondu au bord, fréquemment déplacé et troublé, du géosynclinal ; puis elle a été façonnée en un anticlinal, et cet anticlinal, d’abord vertical, a pris peu à pou, par décompression de la zone superficielle, une disposition en éventail. Enfin, l’éventail a été écrasé, déformé, et, dans sa partie haute, refoulé vers l’Ouest parla translation d une masse écrasante. La quatrième écaille est un témoin des terrains charriés que cette masse écrasante entraînait avec elle [90, 98]. Toute cette histoire me senible, aujourd’hui, parfaitement claire et absolument certaine. On pourra varier quant aux hypothèses à faire sur la' nature et 1 origine de la masse écrasante. Mais je 11e crois pas que l’on puisse désormais douter du passage de cette masse sur le Briançonnais.
ill. — Études géologiques et pétrographiques diverses.
Roche vitreuse (tachylyte) du fond de l’Atlantiqbe Nord. J'ai signalé en 1899 [71, 72] l’existence, au fond de l’Atlantique Nord, par 3ooo m environ de profondeur, d’affleurements de basalte vitreux ( tachylyte). La région où les dragages ont permis de récolter des esquilles de cette roche se trouve à 5oo milles environ au Nord des Açores, sur la ligne qui joint cet archipel à l’Islande. Le fait que le fond de l’Atlantique, entre ces deux régions volcaniques, est constitué par des roches éruptives, ce fait, dis-je, est déjà intéressant. Mais il est bien curieux que les roches en question soient des verres, alors que la profondeur est de 3ooo m .
Granités d’Algérie. — J’ai repris l’étude de quelques granités du Nord du département de. Constantine, et je suis arrivé à des résultats assez intéressants [87, 91, 92, 95].
Quant à la composition chimique, les granités de cette région semblent former une série continue, allant d’un pôle alcalin, qui est le granité du Filfila, à un pôle calcique, qui est le granité de Ménerville (aclamellite de MM. Duparc et Pearce).
Le granité du Filfila forme des amas dans un terrain sédimentaire qui, très, probablement, est de l’Eocène supérieur. Tout autour des amas, les sédiments sont métamorphosés d’une manière plus ou moins intense. Le granité lui-même, au contact des calcaires, prend un peu de calcium, tandis que les calcaires sont transformés en pyroxène.
Le granité des Beni-Toufout, entre Iil-Milia et Collo, exerce sur l’Eocène
encaissant un métamorphisme analogue (formation de grenatites etpyroxénites), mais beaucoup plus intense, et qui va jusqu’à la production de micaschistes. Et comme la séparation me semble impossible, de ces assises éocfenes métamorphiques et des assises cristallines rapportées, dans la même région, à PArchéen par divers géologues, on peut se. demander s’il y a vraiment de PArchéen dans le massif des Beni-Toufout, et si tout n’est pas de l’Eocène. Peut-être la même question se posera-t-elle pour les gneiss de Bône. 11 y aurait alors, en Algérie, une série cristallophyllienne tertiaire, qui correspondrait aux Schistes lustrés des Alpes occidentales.
Prolongement du bassin houiller de la Haute-Silésif, sous le bord Nobd des Carpathes. — M. Eduard Suess, après Hohenegger, a prédit le prolongement, sous les grès des Carpathes, du bassin houiller de la Haute-Silésie. J’ai précisé cette indication générale et indiqué les points, ou plutôt les zones, où il est le plus rationnel d’exécuter des recherches. Les résultats d’un sondage entrepris, sur mon conseil, à Paskau, à io k “ environ au Sud de Mâhrisch-Ostrau, ont confirmé mes prévisions. Ce sondage a traversé, sous les terrains carpathiques (crétacés), des argile?, sables et conglomérats miocènes ; et, sous le Miocène, à 4°o" du jour, il a pénétré dans le terrain houiller. 11 est désormais avéré que les Carpathes sont en recouvrement sur le Miocène, et l’on peut penser que le terrain houiller se prolonge encore beaucoup plus .loin vers le Sud.