Taillandier, p. 89 et
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la vue de lui épargner des frais qu'il pouvait éviter, lorsqu'il avait à envoyer aux ministères , pour des papiers ou pour de l'argent, au lieu de prendre une voiture sur la place , ou un commissionnaire qu'il aurait fallu payer sur les fonds des Archives, il faisait servir à ces courses ses propres chevaux et sa propre voiture.
La noblesse avec laquelle il cultiva les lettres pendant tout le cours de sa vie mérite de servir de modèle, et honore infiniment une profession qui y pour un trop grand nombre de personnes , n'est souvent qu'une industrie. Il écrivit, non par ambition ou par cupidité, non pour se faire une carrière, en s'effiorçant de séduire ou d'intîtoider, d'attaquer ou de défendre tout ce qui jouit de quelque pouvoir ou de quelque illustration , mais pour honorer ce qui est honorable , pour enseigner ce qui est vrai , pour soutenir ce qui est juste, enfin pour rendre les hommes meilleurs et plus éclairés. Si telle est la principale mission de l'écrivain, on peut affirmer quMl l'a remplie dans toute son étendue , dans toute sa perfection. Il a sacrifié aux lettres une très-belle carrière politique, par opposition à ceux qui , pour la politique, désertent la science et la littérature. C'est qu'il était sérieusement et essentiellement homme de lettres.
A le considérer dans la vie publique, il offre à nos yeux une des plus belles figures de la révolution, et l'un de ces grands caractères vraiment dignes de l'antiquité. Aimant uniquement la France, passionné pour toutes les gloires nationales , occupé constam-
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ment de ramélioration morale et du bien-être du peuple, il aurait été plus populaire, sUl n'avait dé-* robe sa vie et fui avec une diligence extrême le bruit et l'ostentation. Au soin qu'il a de rester dans l'ombre, de céder le pas à qui veut paraître, de se placer toujours au dernier rang, quand il s'agit de se faire voir, on pourrait aisément prendre le change ; mais il ne faut pas s'en laisser imposer par sa modestie : qu'on l'aborde, qu'on prenne la peine de l'examiner de près, et puis qu'on se demande s'il y eut un citoyen plus digne de louanges, et, à plusieurs égards, un meilleur écrivain.
Si l'on pénètre dans l'intérieur de sa vie privée , on y voit régner les mœurs les plus simples avec les plus douces vertus. Son lever matinal , son travail assidu, la frugalité de sa table , la modestie de son ameublement, l'ordre, la régularité et le calme qui sont dans son habitation, tout rappelle ces heureuses et saintes habitudes contractées dans les malsons religieuses les mieux ordonnées; et Ton dirait que les règlements des pères de l'Oratoire avaient continué d'être en usage dans cette paisible demeure après la ruine de cette illustre congrégation.
Peu exigeant et plein d'indulgence, il rendait heureuses les personnes qui l'entouraient, et recevait d'elles de continuels et touchants témoignages de vénération et de dévouement. Sa vie studieuse était fort retirée ; cependant, du fond de sa retraite, il s'était fait beaucoup d'amis , mais il en adnàettait peu à un commerce intime, et ne prenait avec aucun le ton de la familiarité. Il n'y avait pas de danger
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qu'il se rendît à charge à personne par des demandes importunes; on aurait eu, au contraire, quelque sujet de se plaindre de la diificulté qu'on éprouvait à lui faire agréer le plus léger service. Quoiqu'il eût fort peu de goût pour le monde , il fréquenta néanmoins, sous le Directoire et sous le Consulat, le salon de Mme de Staël, qui l'attirait même à ses petits dîners ; et , lorsqu'il revint de Rome , en l'an VI, cette femme célèbre lui exprima combien elle était empressée de le revoir, par ce charmant billet : « Vous êtes arrivé et vous n'êtes pas venu me voir ; je m'en plains. Voici vos moyens de réparer. Voulezvous , quoique sauvage , entendre un peu de musique, le soir du 29, chez moi, avec de belles dames? Si les belles dames vous font peur, voulez -vous dîner décadi chez moi , avec Chénier et Benjamin ? Il me faut vous voir. J'ose vous dire que mon esprit et mon âme ont besoin de vous entendre*. »
Ses principaux amis étaient Chénier, Ginguené , de Tracy, Cabanis, Benjamin Constant, Garât, Thurot, Laromiguière. Ils se voyaient fréquemment, et tous les tridis ils dînaient ensemble, dans une maison de la rue du Bac. La découverte de la conspiration de Moreau, à laquelle plusieurs d'entre eux n'étaient pas restés étrangers, mit fin à ces réunions en 1804.
Conune tous les vieillards , il se vit privé succes-
i. Taillandier, p. 93 et 94. Voy. encore, p. 124 et 125, un autre billet de Mme de Staël à M. Daunou, dans lequel cette dame lui témoigne, k l'occasion de Chénier, autant d'attachement que d'estime.
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sivement de presque tout ce qui lui était cher, et ^ dans ses dernières années, le cercle de ses amis, rétréci par la mort, ne se composait plus guère que de quelques-uns de ses proches ou de ses compatriotes , et de M. Taillandier, qu'il avait admis dans sa société intime, malgré la disproportion de leurs âges, et auquel il donna une preuve unique de confiance, en le chargeant de l'exécution de ses dernières volontés.
Même au milieu des rudes épreuves et des pénibles disgrâces qu'il eut à supporter, M. Daunou trouva, presque jusqu'à la fin de sa vie, dans les trésors d'une philosophie élevée et d'une conscience pure, le secret si rare d'être heureux. Il est vrai que si r amour de la patrie et le goût des lettres sont, comme il le dit lui-même, d'inépuisables sources de consolations et de jouissances \ il était autant que nul autre prémuni contre les revers de la fortune. Ses goûts étaient d'ailleurs si simples , et ses désirs si bornés , qu'il n'avait pas de peine à les satisfaire. Ses plus douces jouissances , il les cherchait et les trouvait dans l'étude; il se délassait ensuite à la promenade ou dans la conversation de ses amis et de ses confrères. Comme tous les cœurs aimants qui ne s'abreuvent point dans les plaisirs tumultueux du monde, il était extrêmement sensible aux charmes de la nature, qu'il pouvait goûter dans sa soUtude. Son jardin de l'hôtel Soubise , où l'on ne voyait , du reste, ni plantes exotiques ni ornements recherchés,
i. Cours d' histoire f t. I, p, 381.
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en faisait le principal agrément. Au retour du printemps, il aimait à suivre les progrès de la végétation ; il se plaisait à écouter le chant des oiseaux comme à contempler leurs petits manèges, et, si j*ose descendre à ces détails, faisait défense de détruire leurs nids*. Néanmoins, les nids, les arbres et le jardin devaient être enlevés d'une manière barbare aux derniers jours de M. Daunou.
Quoiqu'on ait répandu le bruit qu'il s'était marié, il est certain qu'il garda le célibat toute sa vie. 11 n'aurait pas voulu déroger par des actes authentiques, je ne dis pas à ses principes, mais aux enga-
i . Aussi (qu'on me permette encore cette petite anecdote , qui a quelque chose de caractéristique), tous les oiseaux des environs se donnaient rendez-vous dans ses arbres, et vivaient autour de lui dans la sécurité et l'abondance. Mais pour être des hôtes agréables, ils n'en étaient pas moins de grands consommateurs et des locataires dont l'entretien était assez onéreux. Le jardinier avait contre eux plus d'un grief; il ne pouvait surtout endurer les continuels dégâts causés par les merles dans ses pruniers , et aurait bien voulu y mettre ordre par des mesures de rigueur. Dans cette pensée, il dénonçait chaque jour ces petits voleurs à son maître, il les lui montrait, s' envolant avec leur proie ou jonchant la terre de prunes abattues et meurtries. « Je les vois, répondait M. Daunou en souriant, et je ne disconviens pas qu'ils en usent comme s'ils étaient les maîtres de ce jardin. Mais le plaisir qu'ils me font l'emporte sur ces petites contrariétés. S'ils prennent mes fruits, ils me donnent leurs chants; il est juste qu'en venant embellir ces lieux ils y trouvent leur vie, et que je paye l'agrément qu'ils me procurent. Qu'ils ne reçoivent donc aucun trouble; nous aurons sans peine des fruits ailleurs, mais les chants de ces oiseaux me sont plus agréables encore , et ne se trouvent pas aussi facilement. »
gementSi quoique forcés, de son premier état, engagements qui, pour un homme de cette délicatesse et de cette constance, ne peuvent jamais être entièrement rompus , même par les révolutions qui semblent briser tous les liens de la religion et du pouvoir.
Chéri autant que Arénéré de ses employés et de ses confrères, il mettait son bonheur à partager entre les Archives et TAcadémie tous les restes de sa vie studieuse. Ses facultés, aussi puissantes que jamais, secondaient son activité presque octogénaire, et, loin de rien retrancher de ses longues heures de travail, il semblait vouloir y ajouter chaque jour, afin de satisfaire de mieux en mieux à ses nombreuses et douces obligations littéraires. La paix et le contentement qu'il goûtait à les remplir promettaient de charmer sa vieillesse et de prolonger son existence', lorsque l'autorité, bien involontairement, sans aucun doute, vint jeter le trouble et Tamertume dans le cœur extrêmement sensible de ce généreux vieillard. Des atteintes portées à ses prérogatives d'archiviste lui causèrent d'abord un assez vif chagrin : outre qu'elles violaient les règles établies, elles semblaient avoir quelque chose d'insultant, pour lui surtout qui se renfermait si étroitement dans la légalité, et qui respectait si religieusement les attributions d'autrui. Un jour, on offrit de vendre aux Archives du royaume plusieurs pièces, parmi lesquelles se trouvait la célèbre lettre du premier consul Bonaparte au comte de Provence, depuis Ltouis XVIII; et comme M. Daunon trouva exorbitant le prix qu'on en demandait ,
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il ne voulut pas le donner. Il avait, en effet, la libre disposition de quelques fonds très-modiques, destinés à la conservation, à raccroissement, au service du riche dépôt qu'il administrait j il les employait de la manière qu'il jugeait la plus avantageuse, sans recevoir d'ordre de personne; seulement, il soumettait toutes ses dépenses à l'approbation du ministre. Mais il était un comptable si fidèle et, de plus , un administrateur si éclairé, qu'on ne pouvait mal faire de s'en rapporter à lui, quand bien même il eût été permis de faire autrement. 11 arriva cependant que M. Thiers, étant ministre de l'intérieur, jugea les pièces d'un plus haut intérêt : persuadé qu'il fallait les acquérir, même en les payant un peu cher, il écrivit dans ce sens au garde général. M. Daunou ne changea pas d'avis, et s'excusa, dans sa réponse, de prêter son concours à une acquisition qu'il n'approuvait pas, et qui devait absorber une somme dont il avait besoin pour un meilleur usage. Alors, M. Thiers passa outre, acheta les pièces 8000 francs, et en imputa le payement sur les fonds ordinaires des Archives.
Quelque temps après cette espèce de violence, une place étant venue à vaquer dans l'établissement, M. Daunou , usant encore de ses prérogatives, à la vérité d'une manière presque insolite, demanda qu'elle fût supprimée : il disait pour raison que la place était inutile. Mais cette raison ayant été peu goûtée , sa demande né fut pas favorablement accueillie ; et même le ministre, non content de conserver la place, trouva bon d'en créer une seconde.
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De plus , il nomma directement les deux nouveaux titulaires, qui, d'après la règle, auraient dû être présentés par le garde général. Ces actes affectèrent péniblement M. Daunou, qui refusa net de les reconnaître, n avait d'autant plus lieu de s'en affliger, que, sous l'Empire, il était resté en jouissance du droit, non pas de présentation seulement, mais de nomination , et qu'il Tavait exercé sans trouble , même en faveur d'un personnage disgracié. En effet, Chénier ayant perdu, en 1 806, à cause de son épître à Voltaire, sa place d'inspecteur de l'instruction publique, dont il avait besoin pour vivre, M. Daunou ne consulta que son cœur, et plaça son ami près de lui, dans la section historique des Archives, au risque de tomber à son tour dans la disgrâce du chef du gouvernement* L'empereur, heureusement, respecta cette noble et hardie conduite; il laissa le garde général exercer librement son droit, et ne se montra nullement offensé.
Mais M. Daunou éprouva des contrariétés d'un autre genre, et bien plus pénibles encore. Le projet d'agrandir l'hôtel des Archives fut un jour arrêté par le gouvernement , et les plans dressés par les architectes, sans que le garde général se doutât de rien. Alors seulement que tout fut à peu près conclu , le ministre l'appela dans son cabinet, lui donna connaissance de ce qu'on voulait faire, et lui demanda son avis. Puis, ayant entendu ses objections, il n'en fut pas ébranlé , et le congédia. M. Daunou lui adressa par écrit de nouvelles remontrances, dans lesquelles il disait que les Archives n'avaient pas besoin d'un
pareil luxe de constructions; que les dépenses projetées étaient en très-grande partie inutiles, et que l'ordonnance des bâtiments à construire ne paraissait pas appropriée à leur destination. Il indiquait ensuite les travaux à exécuter pour achever de loger les Archives d'une manière parfaitement convenable, et réduisait à la somme de 80 000 francs , tout au plus» le million demandé par le ministre ^ Ces représentations, reproduites plusieurs fois, et toujours rédigées, comme il savait si bien le faire, avec toute la force et, en même temps, toute la mesure possible , restèrent sans efficacité. Le ministre persista; rhôtel Soubise fut livré aux constructeurs , et les ouvriers commencèrent leur besogne par détruire le jardin du garde général.
La conduite de l'administration à son égard , le spectacle auquel il croyait assister dû gaspillage des deniers publics , la persuasion que tous ces grands édifices ne s'élevaient que pour le profit des entrepreneurs et des architectes , lui causèrent une douleur profonde , qui mina promptement sa santé , et finit par rendre mortelles ses infirmités jusqu'alors très-peu graves. Toutefois , il ne laissa pas abattre son courage, et ne cessa de réclamer, tant auprès des ministres de l'intérieur qu'auprès des ministres et du directeur des travaux publics , avec lesquels , tout en exécutant leurs ordres , il soutint une lutte presque continuelle. Lorsqu'il vit que toute espèce de satisfaction lui serait refusée , au lieu de se rési-
i . Il est aujourd'hui question de demander aux chambres un second million pour achever le logement des Archives.
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gner sur Bon lit de douleur, il résolut de mettre à profit le premier relâche qu'il éprouverait dans ses souffîrances , pour ahaudonner les Archives et se faire transporter à sa maison de la rue Ménilmontant. Déjà , dans la prévision qu'il prendrait.ee parti énergique, il avait, dès le principe de ses débats avec Tautorité f donné congé aux locataires. Les progrès de son mal lui enlevèrent cette dernière et déplorable ressource de fuir en donnant sa démission.
Ce serait pour moi une présomption ridicule que de m établir juge, entre le gouvernement et M. Daunou, de l'utilité des grands travaux exécutés aux Archives : je suis le premier à reconnaître que cette question n'est pas de mon ressort. Mais il en est une autre, celle des convenances, qu'il est moins difficile de résoudre , et sur laquelle je me permettrai de donner mon avis. Supposé que les plans n'aient rien eu de trop somptueux , et qu'ils naieat péché en aucun point , on demandera s'il fallait se hâter de les mettre à exécution , en dépit de M. Daunou; s'il ne valait pas mieux au contraire, du moment qu'ils suscitaient de sa part une opposition si tenace, les modifier de manière à le satisfaire, sinon les garder en portefeuille jusqu'au temps , qui malheureusement ne pouvait pas être très-éloigné^ où ce vieillard serait descendu dans la tombe? Les inconvénients d'un retard de quelques années étaientils donc plus à craindre que le danger de tourmenter, à la fin d'une vie glorieuse et pure, un fonctionnaire de ce mérite et de cette vertu ? Personne assurément n'avait la pensée de l'affliger ni de trou-
bler 80D repos; mais en détruisant son jardin, sa promenade, les grands arbres qu'il avait plantés, sa solitude et tous les charmes de son habitation ; en le forçant , à son âge , de vivre au milieu d'une multitude d'ouvriers , dans la poussière , les décombres et le bruit ; en le réduisant à la nécessité de déménager ses meubles et ses livres, qu'il achevait à peine depuis dix ans de mettre en ordre; enfin, en démolissant une partie de la maison qu'il occupait, n'était-ce pas lui préparer des ennuis , des chagrins et des fatigues insurmontables? La pensée que tous les sacrifices auxquels il était condamné tourneraient à l'avantage de la chose publique aurait pu seule donner à son coeur patriote la force de les endurer ; la persuasion qu'il avait du contraire les lui rendit insupportables , et mit un obstacle invincible à sa résignation.
Quelque affligeants que soient les détails dans lesquels je viens d'entrer, j'ai pensé que je ne pouvais m'en abstenir, sans refuser une dernière satisfaction à la mémoire de M. Daunou , et sans manquer en quelque sorte à la cause publique. J'aurai même le courage , pour remplir mon devoir jusqu'au bout, de rappeler que MM. de Montalivet, Duchâtel et de Riémusat étaient ministres de l'intérieur, et M. Vatout directeur général des travaux publics, lorsque les constructions dont j'ai parlé ont été en- Reprises et exécutées : ce que je dis sans inculper les intentions ni le cœur de personne , mais seulement dans le but d 'offrir un avertissement à l'autorité. Ceux qui loueront la magnificence et l'utilité
des nouveaux édifices de l'hôtel Soubise , ne pourront s'empêcher, en les contemplant , d'être attristés par des souvenirs funèbres , et d'apercevoir, pour ainsi dire , dans cette sombre architecture le tombeau de M. Daunou.
Ce fut le 1 7 avril 1 840 qu'il ressentit les premières atteintes de la maladie qui l'enleva. Ce même jour , M. le ministre de l'intérieur étant venu aux Archives pour obtenir l'installation des nouveaux fonctionnaires qu'il avait nommés, inspecta les malheureuses constructions que M. le directeur des travaux publics faisait poursuivre avec une activité impitoyable. M. Daunou , qui savait résister à des ordres inconsidérés , ne pouvait prendre sur lui de manquer aux moindres égards réglés par la politesse. Il voulut accompagner M. le ministre de l'intérieur pendant toute la durée de sa longue visite , et ne se retira qu'après son départ. La contrainte et la fatigue auxquelles il s'était condamné furent telles , que , peu d'heures après , il éprouvait des accidents trèsgraves. Les symptômes devinrent bientôt alarmants, et lui-même vit le premier tout le danger de sa position. Il perdit l'espérance de vivre, sans perdre le goût de l'étude, et continua, tant qu'il le put, de se mettre au travail à quatre heures du matin. Il suivait avec peu de confiance et, pour ainsi dire, malgré lui , le traitement et le régime que réclamait son état ; car, au lieu d'essayer de guérir, il tâchait de mettre la dernière main aux travaux académiques dont il était chargé. Enfin, après avoir souffert pendant plus de deux mois les douleurs aiguës d'une
maladie de vessie , lorsqu'il eut corrigé les dernières épreuves du vingtième volume des Historiens de France , et tracé d'une plume défaillante sa volonté dernière , il mourut , comme il avait vécu , avec la simplicité, la modestie et le calme d'un philosophe. C'était le 20 juin 1 840 , à onze heures moins quelques minutes du matin.
Du moment qu'il s'était senti frappé à mort, il avait eu le soin , pour prévenir et non pour causer un affligeant scandale, de défendre sévèrement qu'aucun prêtre entrât chez lui , et que son corps fût présenté à l'église. Toute tentative pour faire lever cette défense serait nécessairement restée infructueuse , et n'aurait abouti qu'à la confirmer. Cette conduite, au dernier période de sa vie, n'a pas manqué d'affliger beaucoup de ses confrères ; néanmoins je n'ai pas craint de la rappeler, non-seulement parce qu'elle a eu de l'éclat, mais encore parce qu'elle achève de caractériser l'homme , et de faire briller sa constance aux yeux mêmes des personnes qui ne l'approuveraient pas. Au reste, ce serait moins l'homme qu'il faudrait blâmer que ses doctrines : l'homme n'a fait qu'y rester fidèle jusque dans les bras de la mort; et , quelque opinion que Ton ait aujourd'hui de la philosophie du xviii* siècle , on sera forcé de convenir que M. Daunou est peut-être le produit le plus glorieux , l'expression la plus pure et la plus élevée de cette philosophie * et qu'il a réuni tout ce qu'elle peut avoir de bon , tout ce qu'elle peut avoir de grand.
Conformément à ses prescriptions , ses obsèques
i%^ NOTICE SUR M. DAUNOU.
ne furent précédées d'aticune inyitation , et se firent le matin dans le plus simple appareil. Mais il avait prétendu yainement soustraire encore ses dépouilles aux hommages suprêmes de ses concitoyens. Il y eut ufft grand concours à son convoi ; et le peuple , qui le vit passer, put croire qu'il s'agissait d'un personnage illustre, quoiqu'il n'eût pas su dire son nom , et qu'il ignorât que dans ce personnage , qui n'avait jamais été son flatteur , il avait perdu peut^ être le plus sincère et le plus vertueux de ses amis.
Lorsqu'on fut arrivé au cimetière, et que le corps eut été déposé dans sa dernière demeure , au milieu du deuil et du recueillement général une seule voix . se ût entendre, une voix douloureusement mais religieusement fidèle, celle de l'exécuteur testamentaire, pour dire que le défunt avait voulu qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. Cette volonté fut respectée, on garda le silence, mais tous les cœurs se parlèrent et tous les cœurs s'entendirent. Gonune on est saisi d'un sentiment de tristesse et de piété religieuse en voyant tomber les antiques monuments qui rappelaient les plus glorieux souvenirs de la patrie; de même , à la mort de ces magnanimes citoyens d'un autre âge y qui soutinrent pour leur pays les luttes les plus difficiles , et portèrent le poids écrasant des révolutions populaires » on se sent profondément pénétré de douleur, de respect et de reconnaissance.
L'Académie d'Arras a mis au concours l'éloge de
M. Daunou ; la ville de Boulogne et le ministre de rintérieur ont fait exécuter son buste; enfin, TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres et celle des Sciences morales et politiques se sont réunies pour voter une médaille en son honneur.
FIN DE Ll NOTICE SUR M. OAUNOU.
TABLE SOMMAIRE